Ohan

Chiyo Uno · Chapitre 10 sur 15

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Ohan

Chapitre 9

 

 

Après ce soir-là, au lendemain de la fête de Tanabata où j’étais allé avec Ohan visiter la maison près du temple du Grand Bouddha, il s’est passé bien des choses, mais j’ose à peine vous les raconter, car tout cela est d’une telle absurdité…

… Ce qu’il est advenu de cette maison ? Comme ma propriétaire s’était entremise dans l’affaire, on ne nous réclamait pas de caution et nous avions même le droit de nous servir des tatamis et des portes coulissantes que les précédentes locataires avaient laissés – bref, à tous égards nous ne pouvions rêver mieux. « Quand c’est le moment, on tombe vraiment sur de bonnes aubaines », disait ma propriétaire chaque fois qu’elle me croisait, puis, en baissant la voix : « Surtout, consultez bien le calendrier ! Parce que cette fois, vous emménagez dans une nouvelle maison, et en plus vous allez y accueillir votre épouse, alors il faut vraiment choisir un jour faste… »

C’étaient les vacances d’été, et Satoru, quand il revenait de ses baignades à la rivière, passait souvent me faire une petite visite à la boutique, son kimono trempé à la main.

Vous savez, dans ce quartier, tous les enfants profitent des grandes vacances pour apprendre à nager, et au retour, ils ont l’habitude de se promener presque nus, une simple bande de tissu nouée autour de leurs hanches frêles.

Ce jour-là, surpris par l’averse, des hommes de l’auberge voisine – vous voyez, celle de Nabemachi – sont venus se réfugier sous l’auvent de ma boutique, mais en un clin d’œil le soleil a chassé les trombes d’eau, et les hommes sont repartis sur-le-champ.

Chaussant mes geta, je suis passé dans l’entrée de terre battue pour baisser le store, et là, que vois-je ? Satoru debout, presque nu et trempé comme une soupe.

« Ah, mais quel bêta ! Qu’est-ce qui t’a pris de rester planté là sous la pluie ? » Et avec une brusquerie voulue, je l’ai saisi par le bras pour l’attirer dans l’entrée. Trébuchant sur le seuil, il s’est presque étalé, les deux mains en avant, tandis que son regard se levait vers moi – un regard fixe que je n’oublierai jamais.

« Tu n’as pas osé entrer à cause des hommes qui étaient là ? » Me servant de son pagne, j’ai commencé à lui bouchonner à l’aveuglette les bras, les épaules, le dos, quand soudain, s’agrippant à moi de tout son corps maigre, bruni par le soleil, il s’est écrié d’une voix brouillée de larmes :

« Méchant ! Tu n’es qu’un menteur !

— Un menteur ! Et pourquoi cela ? » J’avais pris un ton léger. Mais en voyant, dans les rayons brûlants du soleil du soir qui gagnait le moindre recoin de l’entrée, frémir sa nuque aussi frêle qu’un roseau, j’ai senti mon cœur se troubler, et élevant la voix avec une gaieté feinte, je lui ai tapoté les épaules.

« Allons, dis-moi, quand t’ai-je menti ?

— Tu m’avais promis que si j’étais sage, tu viendrais me chercher…

— Mais, petit, ta maman ne t’a pas raconté ? Elle ne t’a pas dit qu’on a trouvé une jolie maison près du temple du Grand Bouddha, et qu’on va bientôt aller vivre là-bas ? Tu vois, c’est juste de l’autre côté du pont, alors pour aller à l’école, ce sera moitié moins loin que de ta maison de Shinmonzen. »

Comme je lui parlais, la tête dans les nuages, a resurgi du fond de ma mémoire le souvenir du jour où je lui avais bel et bien fait cette promesse, le jour de l’équinoxe de printemps où il pleuvait aussi à verse, et de ce flot d’images s’est détachée soudain, avec une netteté troublante, la silhouette de l’autre gamin trempé de pluie, qui passait en courant devant ma boutique.

Ainsi, depuis quelque six mois, dans son cœur innocent d’enfant, il n’avait cessé d’attendre, jour après jour ! Comparée à cela, l’indignité qui avait été la mienne pendant ces mêmes six mois passés en faux-fuyants et en esquives face à Ohan ne pesait pas bien lourd dans la balance…

Oui, c’est pour cet enfant que je dois déménager, c’est pour lui que nous allons dormir tous trois, côte à côte, dans cette petite maison ! J’étais soudain gagné par un sentiment d’urgence.

« Écoute, petit, quand nous habiterons là-bas, tout va s’arranger : tu partiras pour l’école au moment où moi, je sortirai pour aller à ma boutique. Nous pourrions faire le chemin ensemble ?… »

Satoru a baissé les yeux sans rien dire.

« Que se passe-t-il, petit ? Je te dis que nous pourrions partir ensemble tous les matins. Cela ne te fait pas plaisir ? » Alors de grosses larmes ont roulé sur le sol de l’entrée, tandis que Satoru, balbutiant des « si, mais… si, mais… », allait se cacher derrière la porte, le corps secoué de sanglots.

Aujourd’hui encore, je crois entendre résonner le bruit de ces sanglots. Tiraillé comme je l’étais entre deux femmes, je prenais une résolution un jour, une autre le lendemain, je ne cessais de balancer, et ce flottement pitoyable dû à la faiblesse de mon caractère, personne n’était censé le connaître. Se pouvait-il qu’un enfant aussi jeune que Satoru m’ait percé à jour ?

« Alors petit, même à présent, tu penses toujours que je suis un menteur ? » Comme je prononçais ces mots, mes yeux se sont portés vers la rue encore humide de pluie qui menait à la ruelle de Teppô.

Tu t’imagines vraiment emprunter ce chemin chaque matin avec Satoru ? Tu te crois vraiment capable de marcher d’un pas tranquille, alors qu’une fois passé le pont, on arrive tout de suite aux abords du quartier de Kajiya, là où habite Okayo ? J’avais beau faire, je ne me sentais guère concerné, et pourtant, par je ne sais quel mystère, j’ai eu envie d’attiser l’effroi qui me gagnait.

« Tiens, c’est justement aujourd’hui qu’on doit fixer le jour du déménagement. Cela tombe bien que tu sois venu ! Allons, viens par ici ! », et je suis entré dans la boutique. Dès que j’ai ouvert les volets, un souffle de vent étonnamment frais a balayé la pièce.

« Allez, viens vite ! On va consulter le calendrier tous les deux. Et c’est toi qui choisiras la date. » J’avais à peine fini de décrocher le calendrier suspendu à l’un des piliers, parmi des sachets de médicaments de chez Toyama et des pochons de graines, que Satoru était déjà là, impatient de le consulter.

« Écoute, il faut choisir le meilleur jour du mois de septembre. Repère celui où est écrit “jour faste”. Tu sauras le trouver, n’est-ce pas ? »

Nous étions là tous les deux, le père et le fils, nos épaules se touchaient, mais il est bien trop tard désormais pour se remémorer cet instant pathétique. À la date du 13 septembre, soit le lendemain du 220e jour de l’année lunaire, était inscrit en gros « JOUR FASTE », et je me suis arrangé pour que ce soit Satoru qui le découvre ; aussitôt, il a bondi sur ses pieds pour rentrer chez lui.

« Tonton, je reviendrai ! C’est bien le 13 septembre, dis ? » s’est-il écrié d’un ton joyeux avant de disparaître dans la ruelle à l’arrière du temple. J’ai suivi des yeux sa silhouette chétive qui s’amenuisait tandis qu’il agitait son kimono à bout de bras… Comment aurais-je pu deviner que c’était la dernière fois que je le voyais en ce monde ?

 

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