Ohan

Chiyo Uno · Chapitre 14 sur 15

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Ohan

Chapitre 13

 

Et puis… une fois passée la cérémonie du quarante-neuvième jour(18) après la mort de Satoru, la mi-novembre était déjà là quand, par une de ces journées de premiers froids…

Mais vous vous demandez ce qu’il est advenu ensuite d’Okayo ? En fait, après cette malheureuse histoire, elle s’était mise à déraisonner : « Une femme assez bête pour se faire voler son homme, elle n’a qu’à s’en prendre à elle-même ! Si elle ne voulait pas en arriver là, il fallait qu’elle veille au grain. » Forte de propos de la même veine, elle marquait à mon égard une sollicitude qui s’étendait désormais aux moindres détails de notre vie à deux, mais bien sûr, vu son caractère, elle n’était pas femme à se répandre en amabilités, non : simplement, à la tombée de la nuit, à l’heure où les lanternes s’allument devant chaque boutique, quand résonne de-ci de-là le claquement sec des pierres à feu, elle semblait vouloir s’éterniser au premier étage de la maison ; et si d’aventure quelqu’un lui lançait d’en bas : « Patronne ! On a besoin de vous chez Hangetsu-an : c’est pour le banquet des artisans de Teppô », elle continuait son ménage de plus belle, l’air affairé, et tonitruait parfois : « Va donc leur dire ! Le métier de geisha, pour moi, c’est du passé ! »

J’aurais bien voulu, ne fut-ce qu’un instant, aller faire un saut à ma boutique de Daimyô, pour m’enquérir auprès de ma propriétaire si Ohan n’était pas tombée malade de chagrin et lui demander de me servir de messagère, mais à cette seule pensée, mon cœur battait déjà la breloque… D’après la rumeur, la maison derrière le temple du Grand Bouddha avait été entièrement vidée par les soins de la famille d’Ohan, et à l’idée que c’étaient les autres qui réparaient ma faillite, je me sentais le plus minable des hommes ; pourtant, il ne s’écoulait pas un jour sans que me prenne le désir de la revoir, afin de prier avec elle pour le repos de l’âme de notre enfant, mais que pouvais-je faire, sinon subir ce déchirement comme une punition des dieux ?

… Mes sentiments à l’égard de Satoru ? Vous savez, quand on est égaré à ce point, il se passe parfois des choses bizarres. En cette saison d’automne, quand une pluie froide tombait à verse, je croyais voir un enfant passer en courant devant la maison, et oubliant que Satoru était mort, je me demandais s’il avait bien pris son parapluie. Mais non, il n’est plus là, il n’est plus de ce monde ! Tout à coup, mes jambes se dérobaient sous moi, et souvent, l’œil fixé au-dehors, je me surprenais à

imaginer qu’à l’instar de Tamate Gozen(19) son âme errante cherchait peut-être à me retrouver.

Or, un beau jour, voilà qu’Okayo s’absente quelques heures pour aller à Imazu, faire ses dévotions au sanctuaire d’Ebisu.

« Excusez-moi, monsieur Kanô… » J’ai cru entendre quelqu’un m’appeler d’une toute petite voix. À l’ombre du saule planté au coin de la maison, j’ai découvert ma propriétaire qui faisait les cent pas ; sans doute m’attendait-elle depuis longtemps.

Je suis sorti comme une trombe pour lui ouvrir la petite porte de derrière.

« Dites-moi, avez-vous des nouvelles d’Ohan ?

 

— Justement, je viens de sa part. Elle m’a dit qu’en lisant ceci, vous comprendriez… »

Semblant sur le qui-vive, elle m’a glissé une lettre, et déjà elle s’éloignait à petits pas pressés.

Dès que j’ai reconnu l’écriture d’Ohan, mes jambes se sont mises à flageoler et j’ai aussitôt appelé Osen, d’une voix qui s’enrouait : « Je monte au premier. Si maman revient, préviens-moi en criant bien fort ! » Oui, vous pouvez rire… Comment ne pas se moquer du misérable qui, au comble du désarroi, se soucie d’abord des regards de celle qui vit sous le même toit ?

 

C’est en toute hâte que je t’écris. Avec la crainte qu’en te laissant cette lettre aussi longue qu’un chemin de mille lieues, je ne passe à tes yeux pour une fâcheuse dont tu pourrais te gausser.

Si j’avais été capable, il y a longtemps, de me décider toute seule, rien ne serait sans doute arrivé, et à cette pensée, je me dis que si quelqu’un doit demander pardon, autant à cette personne qu’à toi, c’est bien moi.

Vraiment, je ne saurais m’expliquer pourquoi j’ai vécu dans l’attente pendant toutes ces années, mais du moins le Grand Bouddha m’est témoin que je n’ai jamais voulu te causer d’embarras, que je n’ai jamais rêvé d’évincer cette personne.

Si rester dans cette condition faisait jaser autour de moi, je ferais sans doute mieux de songer à me remarier, mais par un heureux hasard, il semble que j’aie atteint l’âge où il n’est plus besoin de se soucier de ces choses-là…

À vrai dire, rester seule me paraît, en ce qui me concerne, l’état le plus naturel. Cela ne me dérange guère, mais une personne aussi bien disposée à mon égard que toi pourrait peut-être me trouver à plaindre, et s’apitoyer sur le sort d’un être qui a passé sa vie à t’attendre ; mais si tel est le cas, je peux t’assurer que tu es dans l’erreur.

Quand j’y pense, il n’est pas de personne plus heureuse que moi au monde. Bien sûr, nous n’habitions pas ensemble, mais ne serait-ce pas justement pour cela que tu as pu me chérir bien plus que si nous avions vécu sous le même toit, comme mari et femme ?

Il n’est pas de personne plus heureuse que moi au monde, je le pense vraiment, alors tu n’as pas lieu de t’inquiéter pour moi.

Quant à l’enfant, je pense que par sa mort il nous a purgé le cœur de nos chagrins. N’est-ce pas, aux yeux d’un enfant, le plus bel acte qu’il puisse accomplir à l’égard de ses parents ? C’est du moins ce que j’essaie de me dire.

Oui, j’essaie de me le dire, car c’est sans doute ce que je peux faire de mieux pour le repos de son âme.

Tout ce qui nous arrive en ce monde est déjà inscrit dans nos vies passées, donc ne te fais aucun souci pour moi. À présent que la cérémonie du quarante-neuvième jour a eu lieu, je pense que je peux me permettre de quitter la maison où je suis née. Je préfére ne pas te dire où je compte aller, mais j’arriverai toujours d’une manière ou d’une autre à subvenir à mes besoins, donc ne te fais aucun souci pour moi.

La seule personne envers qui je me sens inexcusable, même aujourd’hui, c’est cette femme. Une fois que je serai partie, je te demande de la chérir deux fois plus, par tendresse pour moi. J’aurais encore des milliers de choses à te dire, mais comme le temps presse, je préfère en rester là. Habille-toi chaudement, afin de ne pas prendre froid.

Bien à toi,

 

Ohan

 

Qui, en ce vaste monde, a jamais reçu pareille lettre ? Quant à elle, au moment de partir pour je ne sais quel lointain bout de terre, comment avait-elle pu croire qu’en me laissant une telle missive, je pourrais vivre tranquille ?

Si seulement elle m’avait adressé ne fût-ce qu’un mot de ressentiment ! À cette pensée, l’envie m’a pris de la saisir à bras-le-corps et de la frapper, la frapper, dans un transport de rancœur mal placée… Oui, vous pouvez rire ! Aveuglé par l’amertume de l’homme prisonnier de ses attachements, j’écumais de rage.

La propriétaire est au courant, c’est sûr ! Elle ne peut pas ne pas savoir ! Le cœur sur des charbons ardents, je m’élançais déjà en imagination de Kajiya vers Teppô, et laissant derrière moi la rue aux lanternes brouillées par la légère brume du soir, le long de la rivière, je croyais voir Ohan qui courait sur l’obscur sentier de montagne, pour rejoindre la venelle de Minami.

« Papa, où vas-tu ? » Osen, poussant un cri strident, me tirait par la manche jusqu’à la déchirer. J’ai repris mes esprits : j’étais dehors, sans geta aux pieds. « Maman va revenir, elle va revenir ! » Osen, qui ne cessait de pleurer, s’agrippait à moi pour me retenir. « Il ne faut pas que tu t’en ailles, il ne faut pas ! » Toujours accrochée à moi, elle se tortillait ; j’ignore jusqu’à quel point elle comprenait ce qui se passait, mais je peux vous dire que rien ne fait plus frémir qu’un cœur d’enfant. Vous vous souvenez de ce jour d’averse où Satoru presque nu, et dégoulinant de pluie, m’avait lancé avec rancœur, en sanglotant : « Méchant ! Tu n’es qu’un menteur ! » ?… Eh bien, c’était comme si sa voix résonnait de nouveau à mon oreille. Et puis, mes liens avec lui avaient beau être aussi ténus que des fils de la vierge, il s’agissait de mon sang, de mon fils unique, et je l’avais laissé mourir. Alors, pourquoi les « papa ! papa ! » de cette fillette qui n’était même pas la mienne me figeaient-ils ainsi sur place ? Si je vous avoue que, vaincu par la force de cette gamine, je me suis retrouvé accroupi dans la pénombre contre la porte de derrière, tout juste capable de pleurer à gros sanglots, vous allez sans doute m’écraser de votre mépris.

Je ne sais vraiment pas comment j’ai vécu pendant les quelques mois qui ont suivi. J’ai appris par la suite qu’Ohan avait quitté la ville au lendemain de la cérémonie du quarante-neuvième jour, sept ou huit jours avant que ma propriétaire ne m’apporte sa lettre. Bref, à supposer que le remords ait pu me pousser à la poursuivre, elle avait pris toutes ses précautions pour ne me laisser aucun moyen de la retrouver.

À ce qu’on m’a dit, on l’aurait vue près de la station de Bitchû-Tamashima, donc si cela se trouve, elle s’est peut-être fait embaucher par là-bas, chez quelque commerçant… Non, qu’elle songe à mourir me semble improbable. Seulement, je suis certain qu’elle a préféré disparaître de ma vie, afin de délivrer de ses obsessions le cœur d’un demeuré de mon espèce.

Osen, plus souvent que naguère encore, m’appelle « papa ! papa ! » à longueur de temps ; quant à Okayo, en se serrant contre moi elle me lance sans vergogne : « Les femmes qui peuvent vivre sans homme, qu’elles aillent au diable ! Moi, me passer d’homme, je ne peux pas, je ne veux pas ! » Et la tiédeur de sa peau, tout comme la voix de la petite, sont là pour me rappeler que je paie, désormais, un prix à la mesure des actes d’un mécréant qui n’a jamais craint ni les dieux ni les bouddhas.

 

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