Ohan

Chiyo Uno · Chapitre 2 sur 15

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Ohan

Chapitre 1

 

… Je vous sais gré de bien vouloir prêter l’oreille à mon histoire. Je suis fils d’une famille d’artisans teinturiers, la maison Kanô, établie autrefois dans le quartier de Kawara. Voilà des lustres pourtant que notre commerce est tombé en capilotade, et je me retrouve à brocanter dans ce réduit qui ne m’appartient même pas, mais quand je vois tout le mal que je me donne, alors que je pourrais vraiment ne pas m’en faire, je ne peux que rire de ma propre sottise.

Oui, à vrai dire, cette personne-là n’est pas mon épouse. C’est une geisha du quartier, que j’ai commencé à fréquenter il y a sept ans. Elle a trente-trois ans – un an de plus que moi – et s’appelle Okayo. Autrefois, elle était rattachée à Hangetsu-an, le « pavillon de la Demi-Lune », une maison de thé que vous connaissez sans doute, mais à présent, elle s’est installée dans une petite maison à l’autre bout du quartier de Kajiya et elle gère son propre établissement, avec une ou deux autres geishas à demeure. Quant à moi, c’est là-bas que je passe mes nuits, et chaque matin, je viens ici en apportant mon bentô pour le midi. Mais en fait, je n’ai de brocanteur que le nom, je passe mon temps à offrir du thé aux clients, ou à pratiquer l’ikebana. Pour ce qui est de mes revenus, ils suffisent à peine à me procurer mon argent de poche. En somme, je suis un bon à rien, qui vit aux crochets d’une femme.

Or, un soir – je me souviens que c’était l’été de l’année dernière, juste avant la fête des Morts –, après une petite réunion de quartier, tout le monde s’était dispersé, et je traînais avec deux ou trois personnes sur le pont de Garyô, pour jouir de la fraîcheur de la brise. Et soudain, une femme vêtue d’un kimono léger de coton blanc est passée subrepticement tout près de moi. Le pont est très large, pourquoi donc me frôler ainsi ? me suis-je demandé, et comme je lui jetais un regard, je me suis aperçu que c’était Ohan, l’épouse dont je m’étais séparé. À cause des autres, j’ai d’abord réfréné l’élan qui me poussait à lui emboîter le pas, différant même un peu le moment de me précipiter jusqu’à l’angle du poste de police, et elle – sans doute parce qu’elle avait perçu que je la suivais – m’a attendu dans l’obscurité, près d’une palissade. Je lui ai dit : « Ohan, c’est bien toi ? Voilà longtemps !… Te portes-tu bien ? »

À l’ombre du talus bordé de fourrés, il devait y avoir peu de passage, même en pleine journée, et le vent venu de la rivière soufflait au-dessus des buissons ; à chaque rafale, les voix des ouvrières qui chantaient dans la filature, sur l’autre rive, nous parvenaient de façon presque palpable.

Ohan portait un kimono d’été de coton blanc, sur lequel était noué un obi à rayures tissé à la main que j’avais déjà vu. Il n’y a rien, en elle, qui attire particulièrement les hommes, tout son charme tient à la peau satinée de son visage et au lustre de sa chevelure. Elle restait là, sans me regarder, comme collée contre la palissade.

« Que dis-tu donc ?… que l’enfant va bien ? ai-je demandé.

— Oui. Depuis le printemps dernier, il va à l’école, a-t-elle fini par murmurer.

— Au fait, je suis allé te voir un jour, et je voulais aussi voir notre enfant, mais ta mère m’a jeté dehors comme un malpropre. D’ailleurs, comment pourrais-je lui en vouloir ? »

Tandis que je marmonnais ces mots creux, bizarrement, j’ai commencé d’éprouver les sentiments de l’homme qu’on arrache à la femme dont il est éperdument amoureux.

Je me suis séparé d’Ohan il y a sept ans, à cause d’Okayo. Moi, je suis parti habiter chez cette femme, Ohan est retournée chez ses parents, qui logent à Shinmonzen, et comme le quartier n’est pas bien étendu, si nous avions cherché à nous voir, nous y serions arrivés, mais en réalité cela faisait une éternité que nous ne nous étions pas rencontrés.

Oui… C’est après son retour chez ses parents qu’elle a mis notre enfant au monde. C’est un garçon, il s’appelle Satoru. On se croirait vraiment dans un roman : pendant tout le temps que nous vivions ensemble, nous avions tellement envie d’avoir un enfant que nous invoquions sans cesse le Bouddha, nous avons même consulté des diseurs de bonne aventure. Et c’est seulement au moment où nous allions nous séparer qu’Ohan s’est aperçue qu’elle était enceinte.

Je peux vous assurer que si cet enfant nous était arrivé alors que nous étions encore ensemble, je ne me serais pas fourvoyé ainsi, mais comme vous le savez, dans ces moments-là, le cœur d’un homme ne vaut pas beaucoup mieux que celui d’une bête. Et même quand j’ai revu Ohan au bout de sept ans et qu’elle m’a annoncé que cet enfant, mon sang, pour ainsi dire, allait déjà à l’école, j’ai simplement pensé : Comme il a vite grandi !, mais jamais ne me serait venu à l’idée de m’intéresser outre mesure à son sort. Ce qui m’importait avant tout, ce n’était pas l’enfant : je me souciais d’Ohan, et de ce qu’elle pouvait ressentir en me voyant, là. Bien sûr, c’était moi qui avais laissé tomber comme une moins que rien cette épouse irréprochable pour me mettre en ménage avec une autre femme, alors j’aurais eu mauvaise grâce de me plaindre du mal que la mère d’Ohan pouvait penser de moi – sans compter tous les autres. De ce côté-là, je m’étais fait une raison, mais mon seul désir, c’était que ma femme Ohan, qui se trouvait devant moi à cet instant, ne me condamne pas. Et qu’elle pense même : En ce moment, il vit avec une autre femme, c’est vrai, mais sans doute qu’il ne peut pas faire autrement. Dans le fond, ce n’est pas un sans-cœur.

« Tiens, te souviens-tu de Yoshidaya, la boutique de fleurs au coin de la ruelle de Daimyô ? J’ai ouvert un petit commerce à cet endroit. Je n’y vais pas tôt le matin, mais je suis souvent là dans l’après-midi. Viens donc me voir un de ces jours, je vais prévenir ma propriétaire. » Je me suis surpris à prononcer ces mots sans penser aux conséquences.

Mais vous savez, tout en disant ce genre de choses, je ne songeais pas à gagner de nouveau son cœur, et pour parler franc, je ne cherchais pas à me rapprocher d’elle pour reprendre la vie commune. Je voulais simplement, ne fût-ce qu’un court instant, l’apaiser, et éviter qu’elle ne m’en veuille.

Tout de même, il n’y a rien de plus inconstant que le cœur de l’homme. Car ce n’étaient vraiment pour moi que des billevesées, et pourtant j’ai poursuivi à voix basse, histoire d’en rajouter : « Tu as bien entendu ?… » Alors que je continuais : « Quelqu’un vient, dépêche-toi d’y aller », Ohan a enfin levé la tête vers moi, et m’a lancé un bref regard, comme pour me dire quelque chose, mais finalement elle est partie en courant, sans même se retourner.

Je suis resté là, immobile, à suivre des yeux la tache blanche de son kimono de coton qui s’amenuisait peu à peu sur le talus, le long de la rivière, jusqu’au moment où elle a fini par disparaître en tournant au coin de la ruelle en direction du quartier de Sashimono. Vais-je la suivre ? Non, il ne vaut mieux pas. J’ai balancé pendant tout ce temps, et à vrai dire c’est de là que sont partis mes égarements.

 

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