Ohan

Chiyo Uno · Chapitre 11 sur 15

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Ohan

Chapitre 10

 

Vous avez eu la patience d’écouter sans vous indigner les divagations interminables d’un imbécile de mon espèce, mais si je vous dis qu’en fait, jusqu’à ce matin-là, j’avais continué de dormir auprès d’Okayo au premier étage de sa maison de Kajiya, vous ne pourrez sans doute manquer de m’écraser de votre mépris.

Même aujourd’hui, tout ce qui s’est passé ce jour-là ne possède à mes yeux pas plus de consistance qu’un rêve.

Comme nombre de couples sans enfants, nous avions pris l’habitude, Okayo et moi, de traînasser au lit en causant des petits soucis de la vie quotidienne ; or, ce matin-là, sans doute à cause d’un vent coulis qui, semblant se faufiler sous le paravent placé à notre chevet, avait chassé la chaleur de la veille, Okayo, enroulée depuis l’aube dans une mince couette, est venue se lover contre moi en minaudant.

« Je ne sais pas pourquoi, mais avec ce froid, je me sens tellement abandonnée… » m’a-t-elle dit d’un ton apprêté, et elle a plaqué son front contre ma poitrine.

Vous savez, c’était toujours pareil : elle avait beau avoir passé l’âge, elle se plaisait à jouer les gamines turbulentes, et la voilà donc qui, paresseusement allongée, continue de jacasser de tout et de rien jusqu’à ce que le soleil, filtrant entre les volets, illumine toute la pièce.

« Tu sais, hier soir encore, la patronne du Hangetsu-an m’a dit que j’étais la plus chanceuse du monde. D’abord, j’ai fait remettre à neuf le premier étage, et puis la fillette que j’ai adoptée est en train de devenir la coqueluche de Kajiya, et en plus, toi, tu es aux petits soins pour moi… » On aurait vraiment dit des paroles de rengaine, si bien que j’aurais pu ne les écouter que d’une oreille, comme des propos désordonnés qu’on balbutie en rêve, et pourtant, allez savoir pourquoi, je ne me sentais pas tranquille. Même mes réponses badines me semblaient sonner faux.

C’est alors que j’ai entendu des pas feutrés qui montaient l’escalier, puis la voix d’Osen derrière le shôji : « Papa, je peux te dire quelque chose ?

— Qu’y a-t-il ? » Je me suis redressé aussitôt, mais Okayo m’a retenu par la manche.

« Qu’est-ce que tu veux donc ? C’est encore la nuit pour papa. Il n’est pas encore réveillé.

— J’ai quelque chose à dire à papa.

— Voyons, ne sois pas bête… Tu peux bien le lui dire ici ! »

J’ai repoussé Okayo qui continuait de parler d’un ton joyeux, et nouant mon obi à la hâte, je suis sorti de la pièce. « Il y a une personne qui vient de Daimyô. Elle t’attend dehors », m’a dit Osen à voix basse, d’un air entendu. Je suis descendu à toute vitesse, en vêtements de nuit, et j’ai aperçu ma propriétaire qui piétinait d’impatience à côté de la porte de derrière. « Dites, le pousse-pousse est arrivé, et on y a déjà chargé la plupart de vos affaires !

— Euh, je vais… » Puis je suis resté sans voix.

En effet, après la promesse faite à Satoru de nous installer dans la maison proche du temple du Grand Bouddha, voilà déjà longtemps que ce déménagement avait été réglé dans les moindres détails – j’en avais parlé et reparlé avec ma propriétaire qui était au fait de tout ; alors, à présent, par quels mots justifier mon allure piteuse, avec ce vêtement de nuit à rayures et ce obi à peine noué ?

« Bon, eh bien, je pars devant… » Avant même de terminer sa phrase, elle s’en allait en courant, et tandis que je suivais des yeux, anéanti, sa silhouette qui s’éloignait, Osen se glissait déjà tout près de moi.

« Tiens, prends ça… » Et que vois-je ? La fillette qui me tend mon

beau kimono d’été en soie à motifs rayés assorti d’un obi de Hakata(15) ! Et cette enfant d’à peine treize ans, sans démêler le comment du pourquoi, se prend au jeu et me susurre en exagérant son froncement de sourcils : « Tu sais, je me suis donné bien de la peine pour faire cela… en cachette de maman. »

Même vous, qui avez tout goûté du miel et du fiel de la vie, vous ne pouvez vous figurer mon état d’esprit quand j’ai quitté la maison d’Okayo, tout déconfit.

Si jamais Okayo m’avait hélé de notre chambre du premier étage, je crois que je n’aurais jamais eu le cœur de m’en aller… Toujours est-il que, vêtu du kimono qu’Osen m’avait tendu, je suis parti, chancelant, pareil à un pauvre fantoche.

« Hé, bien le bonjour ! Belle journée, hein ? » Même la voix du vendeur de tôfu qui m’a dépassé en courant résonnait comme en rêve. C’est donc cela, quitter sa maison ? C’est donc cela, abandonner une femme ? Je ne cessais de me répéter ces mots, sans vraiment saisir ce qui m’arrivait.

Passant par le sentier du talus, je suis parvenu à Daimyô, devant ma boutique : le pousse-pousse où mes bagages s’empilaient déjà brillait dans la lumière du matin.

Tout avait les apparences d’une scène de théâtre, même le jeune déménageur qui, assis sur le bord du chemin, tirait deux ou trois bouffées de sa cigarette ; mais quand j’y repense, cela venait de mon cœur chagrin, flottant toujours dans le flou sans jamais pouvoir se fixer.

Ohan, assise dans l’entrée de la boutique jonchée de bouts de cordes et de chutes de bois après le chargement des bagages, était en train de préparer du thé.

« Te voilà ! » Elle s’est précipitée vers moi. Les joues en feu, les cheveux plaqués sur un front où perlait la sueur, tout cela, curieusement, donnait à son visage un rayonnement inhabituel.

« C’est vraiment gentil d’être venu si tôt ! Le pousse-pousse va bientôt partir…

— Bon… Et Satoru, dis-moi, où est-il ? » Je me suis empressé de lui poser cette question, sans doute pour cacher mon désarroi.

« Tu sais… L’oncle qui habite dans la venelle de Minami… il est venu chercher Satoru hier en promettant qu’il le ramènerait aujourd’hui en début d’après-midi… Il m’a dit que c’était la fête de l’automne au temple

de Gongen(16), moi je ne savais pas si je devais lui parler du déménagement, et pendant que j’hésitais, il secouait le petit pour qu’il s’active ; et comme il est entêté comme une mule, j’ai laissé Satoru partir avec lui. Mais j’aurais bien voulu que tu voies la tête de notre fils au moment où ils ont franchi la porte !… » Elle avait parlé d’un ton enjoué, et sans prendre la peine d’essuyer la sueur qui coulait de son front, elle a continué de rire de bon cœur, le visage caché derrière son tablier.

Ce rire d’Ohan, j’ai l’impression de l’entendre encore résonner à mon oreille. J’ai passé en hâte un sarrau sur mon kimono et je suis sorti en courant, sous prétexte d’« aider à tirer le pousse-pousse ». Levant la tête, j’ai aperçu, par une trouée entre les bâtiments du temple, le chemin en pente qui mène du talus au col de la montagne. Tiens, c’est ce sentier que Satoru a dû prendre avec l’oncle ! Sans m’arrêter à cette pensée, j’ai lancé à Ohan : « Allons, va dire à ma propriétaire qu’on y va ! Et dépêche-toi, sinon le pousse-pousse arrivera avant nous !… » Puis je suis parti vers notre nouvelle maison.

 

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