Ohan
Chapitre 5
Je suis allé un peu vite en besogne, mais pour en revenir à Satoru, depuis le jour où je l’avais interpellé sur le talus près de la ruelle de Teppô, il faisait parfois de petites apparitions dans ma boutique.
Vous savez que son école se trouve de l’autre côté de l’enceinte du temple ; il lui arrivait de venir me voir deux jours de suite, puis de rester une dizaine de jours sans se montrer. « Tonton, c’est moi ! » disait-il toujours, et je le découvrais là, devant le pilier de l’entrée, avec ce petit sourire franc qu’il avait.
Vêtu de son kimono court en ikat, coiffé de sa casquette flambant neuve sur laquelle étincelait un insigne en laiton, il restait ainsi, à sourire, et ce sourire-là, aujourd’hui encore, je le revois sans cesse. Je dirai même plus : tant que je vivrai, je crois que ce visage restera à jamais gravé dans mon cœur.
Quand j’y repense maintenant, je me demande s’il n’y avait pas, dans le sentiment poignant que j’éprouvais en attendant Satoru, une sorte de prémonition. J’attendais mon propre fils en cachette dans cette boutique de Daimyô, et tout cela n’a duré en fait qu’un an à peine, entre la fin de l’année dernière et l’automne de cette année.
Ce temps aussi bref que la journée d’un éphémère, ce temps vécu par moi comme dans un rêve, resurgit à présent dans tout son éclat devant mes yeux.
Vraiment, à cette époque, le moindre claquement de geta(6) faisait battre mon cœur. Une fois traversée l’enceinte du temple, il faut pour venir jusqu’ici emprunter le sentier de terre tracé sur le remblai. Quand ils marchaient sur ce sentier, les gamins du voisinage laissaient souvent traîner un bâton sur le sol, et chaque fois que j’entendais, de ma boutique, le raclement de ce bâton, avant même de savoir qui s’approchait ainsi, mon cœur s’affolait.
Si l’impatience que j’éprouvais en attendant Ohan tenait du sentiment amoureux, comment qualifier celle que m’inspirait mon enfant ? Je lui
disais : « Mais regardez-moi ces pieds ! Enlève vite tes tabi(7), sinon tu vas attraper froid… » Et attirant ses pieds vers moi, je les dénudais pour les glisser sous le kotatsu, et parfois je faisais griller de la pâte de riz sur le brasero de la boutique. De jour en jour, je m’attachais à lui davantage, mais à l’époque je n’en avais pas vraiment conscience.
… Ce que Satoru pensait de moi ? Je n’ai jamais osé lui poser la question. Sa mère lui avait raconté que son papa était parti voyager au loin, mais à supposer qu’il se soit parfois demandé si je n’étais pas par hasard ce père-là, comment un enfant aussi petit aurait-il pu formuler ses doutes par des mots ? Même si personne ne lui avait rien dit, peut-être ressentait-il confusément une sorte de nostalgie qui le poussait à venir me voir, et en ce cas, vous conviendrez que la force du karma qui relie les êtres a quelque chose de redoutable. L’enfant me parlait souvent de sa famille. Et comme je l’écoutais en silence, son récit, sans qu’il s’en doute, me faisait toucher du doigt tout ce qui se passait chez Ohan à Shinmonzen.
Dans cette maison vivaient – à part la mère d’Ohan – son frère cadet et la femme de celui-ci, ainsi que deux ou trois enfants en bas âge. La famille tenait un commerce de riz depuis plusieurs générations, et tout le monde s’affairait du matin au soir tandis que les visiteurs se succédaient : paysans venus vendre leur récolte, maquignons de passage en ville pour acheter des chevaux, et je pouvais très bien imaginer la vie d’Ohan et de Satoru, obligés de se faire tout petits au sein de ces allées et venues.
Comme je savais qu’Ohan devait gagner modestement sa vie en faisant des petits travaux de couture pour les gens du voisinage, je la voyais comme je vous vois en train de tirer l’aiguille dans un débarras obscur de cette maison de Shinmonzen. Et l’envie de me mettre dès le lendemain en quête d’un toit sous lequel nous pourrions vivre ensemble tous les trois ne me quittait pas.
… Et Satoru ? Quand il venait me voir et qu’il me trouvait occupé avec un client, il attendait toujours caché là, derrière cette lanterne de pierre. Il portait le nom de famille de sa mère : Kambayashi. Aussi, un jour que les autres gamins me voyaient lui offrir des petits cadeaux que j’avais mis de côté pour lui, les voilà qui se mettent à brailler : « Hé, regardez ! Kambayashi, il reçoit des cadeaux d’un monsieur qu’il connaît pas ! On va aller le dire à l’instituteur… »
Ils voulaient lui rappeler sans doute que ce n’était pas bien d’accepter des cadeaux du premier venu. Ce n’étaient que de vilains petits garnements, mais leurs propos pouvaient très bien troubler le cœur d’un enfant élevé dans un certain opprobre. Satoru a tenté alors d’amadouer ses camarades en disant : « S’il vous plaît, laissez-moi ! Ne m’attendez pas… »
Devant ce petit garçon d’à peine huit ans aussi soucieux des réactions des camarades de son âge, j’ai eu l’impression que tout s’obscurcissait autour de moi. Et j’ai failli leur lancer : Qu’est-ce que c’est que ces histoires ? Un gosse, il n’aurait pas le droit de recevoir des cadeaux de son père ! Allez donc demander à votre instituteur, pour voir !… Ah, pouvoir dire ces paroles d’une grosse voix !
Rien que de m’imaginer en train de proférer ces mots vains, j’avais déjà le cœur qui battait de joie. Oui, vous pouvez vous moquer de moi, ne vous gênez pas !
Quand j’y repense à présent, je me demande ce que je pouvais bien attendre de mes rencontres avec cet enfant. Pourquoi avais-je si peur de lui déclarer : Satoru, je suis ton père ! Tu comprends ? Ton papa, c’est moi ! Je croyais peut-être qu’en taisant le véritable lien qui nous unissait, je pourrais continuer de le voir pour le gâter un peu ou bavarder avec lui en cachette, sans risque de manquer aux convenances de ce monde flottant. D’ailleurs, si manquement il y avait, à qui pouvait-il bien porter préjudice ?
Figurez-vous qu’un jour, au moment de l’équinoxe de printemps, nous étions assis là, Satoru et moi, à regarder les passants, quand nous avons aperçu un gamin trempé de pluie qui se hâtait sous l’averse. Satoru s’est écrié : « Tu vois, Sankichi, le garçon qui vient de passer en courant ? Eh bien, il n’a pas de papa non plus ! » Est-ce qu’il avait dit cela pour se consoler, avec une logique enfantine, de n’être pas le seul à ne pas avoir de père ?
Ce soir-là, tandis qu’il s’éloignait après m’avoir dit au revoir comme d’habitude, je me suis surpris à lui lancer : « Écoute, petit, si tu continues à être bien sage, un de ces jours, j’irai te chercher… » Ces paroles irréfléchies, j’étais loin de me douter qu’il allait les enfouir au plus profond de son cœur d’enfant : de cela, je ne me suis rendu compte que plus tard.
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