Ohan
Chapitre 7
Vous savez, quand on se trouve à la croisée des chemins, on finit par être ballotté de droite et de gauche, au point de ne plus savoir où l’on en est. Au fait, Osen, la jeune nièce d’Okayo, était arrivée de Takamatsu en Sanuki peu de temps après la fin de la floraison des cerisiers.
Elle ressemblait beaucoup à Okayo, avec sa taille haute et son teint foncé, mais elle s’est dégrossie en un clin d’œil. Une fois poudrée, elle était si ravissante qu’on la reconnaissait à peine.
« Vraiment, cette petite qu’on a eue presque pour rien, elle promet ! Se faire un petit pactole grâce à l’enfant d’une autre, c’est vraiment la belle vie. » Voilà le genre de refrain qu’Okayo me servait le soir, dans nos moments d’intimité.
De tout le jour, Okayo ne lâchait pas sa nièce, elle la gavait de pas de danse et d’airs de shamisen, et si elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux, ce n’était pas seulement à cause des liens du sang : en somme, elle la considérait comme une source potentielle de revenus. Tenez, par exemple, elle lui faisait avaler un œuf cru chaque matin, en disant : « Comment ça, tu n’en veux pas ? Arrête de rouspéter, gobe-le d’un coup ! C’est bon pour la voix… » Ou encore, le soir, elle l’emmenait elle-même aux bains publics, sans oublier d’emporter un petit sachet de
son de riz(9). Bref, elle raffolait tant de cette fillette que cela nous sortait tous par les yeux, mais en même temps je voyais bien que cet attachement était lié au désir de faire prospérer son affaire.
« Osen, Osen, cela fait des heures que je t’appelle, tu es sourde ou quoi ? » Pas un jour ne se passait sans qu’Okayo ne s’égosille ainsi. Quand par hasard nous sortions tous les deux en ville, elle s’exclamait devant chaque magasin d’étoffes : « Tu as vu comme il est splendide, ce tissu ! Cela ferait un kimono superbe pour Osen, non ? » ; à d’autres moments, elle me faisait venir dans un coin du salon, et ouvrant un étroit coffret qu’elle avait pris sur une étagère encombrée de bibelots, elle m’annonçait : « Tu vois, c’est là que je cache l’argent pour l’épargne d’Osen. Je pense la faire débuter d’ici l’automne prochain, avant la fête d’Ebisu. » Tout cela pour vous dire que son esprit semblait entièrement occupé par la fillette. Chaque fois que j’y songeais, je comparais ma triste situation à celle d’Okayo qui, insoucieuse du regard des autres, se plaisait à jouer les mères bienveillantes, et je ne pouvais m’empêcher de jalouser son sort.
Par ailleurs, dès le jour où elle était arrivée chez nous, Osen s’était mis sans la moindre hésitation à m’appeler papa. Elle n’avait que treize ans, mais elle portait déjà la coiffure des courtisanes, et avec des mines aguichantes, elle me tirait parfois par la manche en me disant par exemple : « Papa, qu’est-ce que c’est, ça ? »
J’étais un peu gêné d’entendre l’enfant d’une autre m’appeler ainsi, je l’avoue, mais cela tenait à ma situation fausse. C’est que nous vivions tous les deux sous le même toit, et quand, pour prendre un essuie-mains ou sortir ses geta, la fillette touchait ma peau de sa main douce, je pensais chaque fois, immanquablement, avec un sursaut de frayeur, à la tristesse éprouvée au moment où, en secret, dans ma boutique de Daimyô, j’avais saisi la main de mon propre fils pour l’attirer vers moi.
À la tombée de la nuit, c’était toujours la même chose. Je rentrais à la maison, et comme je passais sous le saule planté près du seuil, j’apercevais à travers le store en osier grand ouvert sur le salon du premier étage la silhouette d’Osen : elle s’exerçait à la danse en frappant du pied le tatami. « Allez, lève la main, bling, les jours où, klong, la pluie tooom… be, et ô-ô-ssi les jou-ours de neige. » Même la voix suraiguë d’Okayo qui imitait le son du shamisen me semblait venir de très loin, d’un monde auquel je n’appartenais pas. Chaque fois que j’arrivais devant la maison, sans y songer je marquais un temps d’arrêt, là, à l’ombre de l’arbre – et je me demande de quelle illusion j’étais alors le jouet… Je me surprenais à penser : Tiens, que peut-il bien faire en ce moment, Satoru ?
Peu de temps après le début de la saison des pluies, un soir, Okayo, engagée pour une fois à l’extérieur, n’était pas encore rentrée. Comme c’est souvent le cas pour les apprenties geishas, Osen avait vaqué à de menues occupations jusqu’à une heure tardive, et bientôt, je l’ai entendue monter au premier et m’appeler à travers les shôji :
« Papa, es-tu là ?
— Qu’y a-t-il ? Allez, entre donc ! »
Tous les bruits habituels des quartiers de plaisirs se mêlaient au chuchotement de la pluie : le grincement des pousse-pousse qui passaient le long de la maison, les voix des femmes raccompagnant leurs clients, le claquement des sandales de bois…
Et à cette heure tardive, la voilà, avec son allure de petite poupée coiffée et maquillée en geisha, qui s’assied tout contre moi.
« Tu sais, le jeune charpentier du quartier de Tôfuya, il vient de passer et il m’a raconté des choses…
— Le jeune charpentier… Tu veux dire Tomekichi ? »
Il s’agissait du garçon qui avait travaillé chez nous quand on avait aménagé le premier étage, et depuis, il passait souvent nous voir, tantôt pour nous livrer du bois de chauffage pour le bain, tantôt pour réparer les étagères du débarras, bref, il était devenu un peu notre homme à tout faire.
« Il m’a dit qu’il n’y avait pas de fille mieux que moi à Kajiya. Tu sais, papa, les hommes, je les embobinerai tous pour leur soutirer de l’argent ! Je m’achèterai des beaux atours, je vais devenir riche, ça je te le jure ! Tome, il m’a dit aussi qu’avec moi, c’était comme si on plantait un arbre qui allait donner de l’or.
— Ah bon ?… »
À vrai dire, le dessein d’Okayo, en élevant l’enfant d’une autre, n’était pas uniquement de se faire de l’argent. Pas uniquement, mais quand j’ai vu la fierté avec laquelle cette petite, si désireuse déjà de monnayer ses charmes, me rapportait des propos qu’elle avait gobés tout crus, j’ai compris ce que nous avions fait d’elle, et je me suis senti presque coupable.
« Cela te plaît, de devenir geisha ?
— Bien sûr… Toi aussi, elles te plaisent, les geishas, non ? D’ailleurs, tous les hommes, ils aiment les geishas ! » et elle s’est mise à rire sous cape.
« Dis, papa, tu sais ce qu’on m’a raconté ? Que tu aimais tellement les geishas que tu t’étais entiché de maman… C’est vrai, ça ? Et c’est vrai que ta femme, elle habite toujours à Shinmonzen ?
— Que dis-tu là ? »
Malgré mon calme apparent, j’étais décontenancé par les paroles inattendues d’Osen.
« Tiens, tu as rougi ! Tu sais, Tome, il habite aussi à Shinmonzen, c’est pour ça qu’il croise souvent cette femme. Il paraît que ces temps-ci elle se coiffe très joliment, qu’elle se fait belle, tout le monde dit qu’elle doit avoir un amoureux…
— Écoute-moi, Osen… »
Je ne savais pas pour quel motif le jeune Tomekichi avait raconté tout cela à la petite, mais comme je croyais, dans ma veulerie, que personne n’était au courant de mes rendez-vous secrets avec Ohan depuis un an, je tombais des nues.
Oui, cette histoire que je croyais connue de moi seul était désormais sur toutes les lèvres – bien pire : ses échos étaient arrivés jusqu’à chez nous, et à cette pensée, je me suis senti glacé jusqu’au sang.
« Hum, c’est une vraie commère, ce garçon ! Osen, ne va pas raconter aux autres ce genre de bêtises.
— Oui, je sais… Mais il paraît qu’elle a aussi un petit garçon, je ne me rappelle plus son nom. C’est vrai, ça ? Et on m’a dit qu’à cause de lui, tu vas bientôt nous quitter pour aller vivre à Shinmonzen. C’est un mensonge, n’est-ce pas ? Ici aussi, tu as un enfant. C’est moi, ton enfant, dis ! » Elle avait presque des larmes dans la voix, et au moment où elle me donnait des bourrades dans les épaules comme pour se faire câliner, un pousse-pousse s’est arrêté devant la maison en grinçant, j’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir avec fracas, et la voix éméchée d’Okayo qui glapissait : « C’est moi ! La patronne est de retour ! Accueillez votre impératrice !
— Ah, c’est maman ! Papa, ne lui dis rien surtout, c’est notre secret ! »
Et sur ces mots, Osen s’est levée d’un bond et a dévalé l’escalier.
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