Ohan
Chapitre 12
Le lendemain, le temps s’était dégagé comme par magie, et je suis parti d’un pas léger, en toute insouciance, vers la nouvelle maison, en faisant même une pause en chemin pour acheter des petits flans de riz.
Je suis passé par l’arrière du jardin : les contrevents étaient encore fermés, alors qu’on approchait de l’heure de midi.
« Es-tu là ? » ai-je lancé en ouvrant la porte ; la pièce plongée dans la pénombre était en pagaille comme la veille au soir, mais pas de trace d’Ohan. Elle se serait donc absentée en pleine nuit ?… Soudain, je l’ai imaginée se ruer affolée hors de la maison, en laissant tout en plan.
Mon cœur s’est mis à cogner dans ma poitrine, je me suis précipité au-dehors sans même ouvrir les volets, et là, j’ai entendu qu’on m’appelait : me retournant, j’ai vu, debout à côté du temple, un moine que je connaissais vaguement.
Et voilà que je l’entends me dire : « Monsieur, excusez-moi… hier soir… votre dame a eu de la visite… une personne de sa famille, à Shinmonzen. Elle parlait de quelqu’un qui se serait blessé… »
Comment ai-je fait pour me précipiter jusqu’à Shinmonzen ? Je ne m’en souviens même plus. Arrivé à Sashimono, près du pont de terre, j’ai reconnu la maison d’Ohan : contre la palissade en bois noir qui l’entourait étaient disposées des effigies de dragons, des couronnes de fleurs de lotus, des lanternes de deuil. Quelqu’un serait-il mort ? Étant donné ma situation, je ne pouvais décemment pas me présenter pour demander ce qu’il en était. Ce n’est pas Satoru, ce n’est pas possible que ce soit lui. Tout en me répétant ces mots, j’ai traversé le champ de mûriers pour déboucher sur l’arrière de la maison, là où l’on entrepose le riz.
Comme vous le savez, dans cette région, on a coutume lors des obsèques d’empiler des bols et de sortir le fourneau dans le jardin, pour y faire mijoter de la nourriture ; entre les volutes de fumée qui s’élèvent vers le ciel, les gens du voisinage s’assemblent et restent là debout, à jacasser, à tel point que, vu de l’extérieur, on ne saurait dire s’il s’agit là de funérailles ou d’une grande fête.
« Il était dans la même classe que le mien, alors ils allaient souvent à l’école ensemble. »
« Il paraît que cette dame venait tout juste de renouer avec le monsieur de la maison Kanô… »
« Vous savez, on dit que ça s’est passé du côté de la falaise de Ryûkô, on aurait trouvé un bout de bandoulière de sa sacoche pris dans les racines du pin… »
« Je me demande bien pourquoi on l’a laissé repartir par cette pluie… »
« Mais ça n’a rien d’étonnant : il avait envie de se retrouver au plus vite auprès de son père et de sa mère, qui s’étaient enfin remis ensemble… »
… et ainsi de suite. Avant même d’en entendre plus, j’avais fendu toute cette foule, je ne sais trop comment, pour passer par l’arrière de l’enceinte, et au moment où j’ai retrouvé mes esprits, j’avais déjà entrouvert la porte de la pièce du fond.
« Ohan, c’est moi !… C’est Kanô !… » Comment ai-je pu hurler ainsi ? Le temps a passé depuis, mais je ne puis oublier l’accès de folie qui m’a saisi alors. Dans cet espace baigné de lumière malgré les stores baissés, la fumée de l’encens flottait en nappes, et j’ai reconnu dans une sorte de brouillard des visages plus ou moins familiers qui, d’un seul mouvement, se tournaient vers moi.
Je continuais de crier « Ohan ! Ohan ! », mais cette voix résonnait à mes oreilles comme celle d’un autre.
Vraiment, il n’est rien de plus étrange que le cœur de l’homme. Sept ans plus tôt, au moment où je m’étais séparé d’Ohan, je savais bien que, dans le vaste monde, seule cette maison m’était à jamais interdite – cela, je l’avais gravé dans mon cœur, et voilà qu’à présent j’avais fait irruption dans cette pièce. Mais que venais-je faire là, devant tous ces gens réunis ?
Une femme gémissait, elle s’est approchée de moi en se tramant sur le sol, et aussitôt j’ai senti une chaleur humide contre mes genoux. « Satoru… Satoru est mort. Au moment… où il revenait de la venelle de Minami. Il a glissé, à Ryûkô…
— Et… et maintenant, où est-il ?… » Me dégageant de l’étreinte d’Ohan qui s’agrippait à moi, je me suis rué dans la pièce du fond.
Quand j’y repense maintenant, c’était juste le moment où on allait le mettre dans son cercueil. Quoi ! Vous ici, monsieur Kanô ? Quelqu’un m’interpellait rudement tandis que la foule reculait comme un seul homme, et j’ai entraperçu derrière elle le corps de Satoru.
Oui… il était allongé, vêtu d’un yukata(17) tout neuf, comme s’il allait se rendre à une fête, et moi, j’ai eu l’impression d’être aimanté vers lui. Je me suis cramponné à son chevet et lui ai murmuré d’une voix implorante : « Satoru, c’est moi… ton père ! »
Ce qu’on éprouve quand on perd un enfant, jamais je n’aurais pu me l’imaginer. Depuis ma première rencontre avec Satoru l’hiver de l’année précédente, nous avions vécu dans l’attente, sans nous dire « père » et « fils », jusqu’à ce jour où nous allions enfin dormir en famille, côte à côte, dans la même maison, et le hasard avait voulu que sa mort survienne justement ce même jour… mais alors, comment ne pas voir là un châtiment voulu par les dieux et les bouddhas ?
« Satoru, c’est moi… ton père ! » Oubliant les regards de ceux qui m’entouraient, je répétais ces mots que je m’étais interdit de prononcer de son vivant ; croyais-je vraiment qu’ils pouvaient parvenir jusqu’à son cœur d’enfant ?
Quel chagrin de voir ses jambes maigrelettes, brunies par le soleil, dépasser de son yukata flambant neuf ! Tout son corps semblait vouloir me dire quelque chose. Me dire : Papa, ne t’en fais pas ! Maintenant, je n’ai plus besoin de rien…
À peine deux semaines plus tôt, dans le fond de ma boutique, nous nous étions penchés tous les deux sur le calendrier pour arrêter notre choix au 13 septembre, le « jour faste » où il allait justement perdre la vie, et du coup m’est revenu le souvenir de cet autre jour de pluie – quand Satoru s’était écrié en pleurant : « Méchant ! Tu n’es qu’un menteur !… Tu m’avais promis que si j’étais sage, tu viendrais me chercher » ; et désormais, son corps maigre semblait vouloir me blâmer de mon indignité.
… À présent, j’aurais sans doute du mal à expliquer pourquoi, mais une étrange impression m’a saisi. Oui, tout ce qui allait se passer ce jour-là, et la mort de mon fils Satoru, je le savais depuis longtemps, je le savais comme si je l’avais vu de mes propres yeux : celui qui devait périr en glissant de la falaise de Ryûkô, ce n’était pas moi, c’était lui, mon enfant.
Le lendemain de la fête de Tanabata, Ohan et moi étions partis chacun de son côté, dans la soirée, pour aller visiter la maison voisine du temple du Grand Bouddha.
Alors que je passais sur la falaise de Ryûkô, le pied m’avait manqué, il s’en était fallu de peu que je ne meure en tombant dans le gouffre, et à cet instant, n’avais-je pas déjà la prescience de la mort de Satoru ? Avec cette pensée insolite a surgi l’image de mon fils qui, sous la pluie battante, revenait de la venelle de Minami en galopant sur le sentier de montagne.
Oui, je revivais vraiment cette scène : Satoru, luttant contre le vent avec son parapluie, était arrivé sans s’en apercevoir tout au bord de la falaise de Ryûkô, et là, il avait basculé dans le gouffre ; et dire que nous avions justement choisi ce jour de déluge pour déménager ! Avais-je fait tout cela pour le tuer ?… L’idée m’épouvanta. À présent, j’étais vraiment contraint de voir là un châtiment voulu par les dieux et les bouddhas.
C’était bien moi en effet qui, ce soir-là, dans la maison encore en désordre, avais retenu Ohan contre son gré pour la forcer à défaire le nœud de son obi ; « Satoru… Satoru ne va pas tarder ! » Elle s’était d’abord dérobée, mais avait fini par se blottir contre moi, en restant sur le qui-vive ; pris alors d’envie de la taquiner, je lui avais lancé : « Mais voyons ! Il ne rentrera plus, à cette heure… », sans savoir que Satoru était en train de mourir, à cet instant. Oui, de mourir – et à présent ne restait plus de lui, sous mes yeux, que ce pauvre petit corps.
Dites-moi, qu’est-ce donc, à votre avis, sinon la punition des dieux ? Au lieu de m’ôter la vie, ils m’avaient pris celle de mon fils, comme pour mieux me faire ressentir mon indignité.
« Voyons, monsieur Kanô ! Pleurer autant, c’est néfaste pour l’âme de l’enfant… Vous feriez mieux de lui offrir vos gâteaux. Hâtez-vous, et faites aussi une prière ! » Quelqu’un, essayant en vain de me ramener à la raison, m’a presque arraché le sachet de gâteaux des mains pour le déposer dans le cercueil. Apitoyé sans doute par ce toqué qui se donnait en spectacle, il m’a pris par les épaules afin de m’entraîner vers le fond de la pièce, et c’est alors que les choses se sont précipitées.
« Sauve-toi vite ! » Le cri strident d’Ohan s’est noyé dans une bordée de vociférations : « Écoutez-moi tous ! C’est lui, ce scélérat, qui a tué Satoru. Il a tué un gamin innocent en l’attirant dans son piège ! » Un éclat tranchant à la main, une vieille furie fonçait droit vers moi, et j’avais à peine reconnu la mère d’Ohan que d’autres hurlements s’élevaient déjà : « Canaille ! Comment as-tu osé franchir notre seuil ? Et pour venir te montrer devant le défunt la gueule enfarinée, espèce de coquin !… » Collé aux talons de la vieille au couteau, j’ai vu bondir un homme, et hélas ! c’était l’oncle de Shinmonzen, Heita la grosse brute.
… Oui, c’était bien celui auquel j’avais échappé de justesse la nuit précédente, à mon grand soulagement… mais cette fois, j’étais acculé. J’ai senti mes jambes flageoler, et je me suis affaissé sur le plancher.
« Pardonnez-moi, je vous en supplie ! Je vous en conjure… » En dépit des regards, je me suis agrippé aux jambes de l’oncle.
Aussitôt, l’espace d’un éclair, j’ai senti une masse s’abattre sur mes épaules.
« Canaille ! Je vais te rosser pour te corriger jusqu’à la racine ! Te rosser… Monstre ! Assassin ! »
À ces invectives se mêlait la voix en larmes d’Ohan : « Mère, arrête, je t’en prie !… » Mais tout cela, je l’entendais comme dans un brouillard. Le tapage se mêlait aux litanies des moines, au chant des cigales dans le jardin de derrière, et ce bourdonnement me semblait parvenir de très loin.
… Après cela ? Cloué au sol par les coups, j’ai perdu connaissance.
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