Ohan
Chapitre 3
Dix jours à peine après cet épisode, Ohan a pris l’habitude de venir me voir régulièrement.
« Ma mère est partie aux bains publics, j’en profite… Quand je pense que je commence à lui mentir, même à elle ! » disait-elle parfois, et elle étouffait un rire derrière la manche de son kimono ; tantôt elle soupirait : « On est bien toujours mariés, alors pourquoi faut-il se voir comme ça, en cachette ? »
D’autres fois encore : « J’ai eu bien tort de retourner chez mes parents. Une fois mariée, j’aurais dû rester, quoi qu’il arrive. Tout cela, c’est de ma faute. » Enfin, en parlant d’Okayo : « Une femme volage comme elle, je pensais qu’elle ne tarderait pas à se lasser, et j’attendais qu’elle parte d’elle-même… » Bref, chaque fois qu’Ohan venait me voir, son humeur était aussi changeante que les yeux d’un chat. Sans être très causante, elle n’hésitait pas à parler franc. Il est vrai qu’elle venait me voir en catimini et qu’elle avait une foule de choses à me raconter, tant et si bien que je ne reconnaissais plus la femme réservée d’autrefois, cette Ohan à peine capable d’aligner trois mots.
Tout cela pour vous dire qu’avec ses sautes d’humeur elle commençait à me faire de la peine, et comme le temps passait, à l’approche de l’hiver, je me suis senti gagné par le désir de ne plus la perdre. Je négligeais peu à peu mon commerce, et parfois nous passions la journée entière en tête à
tête, à nous chauffer aux braises du kotatsu(2), sans prononcer le moindre mot. Prendre une maîtresse, laisser filer sa femme, se remettre ensuite avec elle et la lutiner, pour faire des choses pareilles, il faut être un peu ballot, me direz-vous, et ma foi, je ne saurais vous donner tort.
… Et l’enfant, dans tout cela ? Eh bien, pour ce qui est de Satoru, je ne sais toujours pas moi-même dans quelles dispositions je me trouvais alors à son égard.
Une chose est sûre : cet enfant était né au milieu de tout ce méli-mélo, et donc j’aurais dû, moi, son père, éprouver de la compassion pour lui. Et même, le juger bien à plaindre d’être le fils d’un crétin comme moi. Mais depuis que j’avais retrouvé Ohan par hasard sur le pont de Garyô, elle seule comptait, je ne voyais plus qu’elle, et s’il m’arrivait parfois, au cours de nos conversations, de songer à Satoru, je ne m’en préoccupais guère.
Je vais peut-être vous étonner, mais les rares fois où, lors de nos rencontres régulières, j’évoquais l’enfant, c’était en fait par désir de m’attacher un peu plus son cœur à elle. Quant à savoir jusqu’à quel point j’étais conscient de tout cela… Un jour où je demandais à Ohan ce qu’elle racontait à Satoru à propos de son père, elle m’a répondu : « Je lui fais croire que son papa est parti en voyage très loin », et trouvant cette fable commode, je me croyais dispensé d’aborder le sujet.
D’ailleurs, comment un homme tiraillé entre deux femmes, au point de ne plus savoir où il en est, pourrait-il trouver le loisir de se soucier du sort de son enfant ?
Bien sûr, comme l’école est à quelques centaines de mètres de l’autre côté du temple, lorsque le vent portait par ici, j’entendais distinctement, mêlées à la sonnerie de la fin des cours, les piaillements joyeux des enfants qui rentraient à la maison. Mais même dans ces moments-là, au lieu de me dire que mon fils Satoru pouvait se trouver parmi eux, je ne pensais qu’à Ohan et mon cœur battait la chamade : elle était peut-être allée le chercher, au retour elle passerait peut-être me voir ?…
Et dire que l’homme que j’étais alors, si insensible à son propre enfant, a pu ensuite, comme n’importe quel père, se faire autant de mauvais sang ! Quelle inconséquence, quand j’y songe !
Et puis un jour… La fin de l’année était proche, mais le soleil irradiait dans toute la boutique, il projetait au sol, devant l’entrée, les contours du moindre caillou, et la chaleur donnait presque le tournis.
« Dis, monsieur… » Sur ces mots, un petit garçon, écartant le rideau de l’entrée, a pointé le bout de son nez et ajouté sans reprendre haleine : « … Y aurait pas chez toi des balles en mousse ? » Ma boutique se trouvant sur le chemin de l’école, parfois des enfants s’arrêtent au passage, pour faire un petit brin de causette.
Sous sa casquette toute neuve, il plissait des yeux rieurs, comme s’il était ébloui par le soleil, et moi, devant ce visage candide, j’ai répondu sans réfléchir : « Des balles ? Non, je n’en ai pas.
— T’en as pas ? Mais on m’a dit qu’on trouvait de tout, chez toi… », et il m’a adressé un petit sourire timide, à demi résigné, avant de détaler.
Ne faisant qu’un bond, j’ai chaussé mes sandales et je suis parti à sa poursuite, en criant : « Petit ! Petit ! », mais il avait déjà disparu derrière le grand ginkgo qui borde l’allée de pierre du temple.
Un peu éberlué, je suis resté là un bon moment, dans cette allée ensoleillée, jonchée de feuilles mortes. Qu’est-ce qui m’avait donc pris, de courir ainsi après ce gamin inconnu ?
Ce petit garçon avec son kimono court en ikat et sa casquette toute neuve ornée d’un insigne en cuivre rutilant, en quoi était-il si différent des autres ? Je n’aurais su le dire. Après tout, ce n’était qu’un enfant venu faire un saut dans ma boutique au retour de l’école. Alors, pourquoi mon cœur s’était-il mis à bondir ainsi ?
Ce même soir, j’ai vu arriver Ohan, qui m’apportait des boulettes à la
farine de riz pour la fête d’Inoko(3). Faut-il lui dire ? Ne pas lui dire ? Après un instant d’hésitation, j’ai fini par lui en parler. Se décomposant sous le coup de la stupeur, elle s’est écriée : « C’est lui, j’en suis sûre ! Ce matin, il a pris de la monnaie dans le tiroir de ma boîte à ouvrage pour s’acheter une balle, mais jamais je n’aurais imaginé qu’il viendrait ici ! », et de grosses larmes se sont mises à couler sur ses joues.
Donc, Ohan ne savait rien ? Quelle misère de me dire que cet enfant avait pénétré dans ma boutique sans se douter que j’étais son père ! Inutile d’invoquer les dieux et les bouddhas pour voir là comme un signe du destin. À cette pensée, l’effroi m’a saisi.
Dès le lendemain, en cachette d’Ohan, j’ai commencé à attendre devant l’école. Comme vous le savez, pour revenir de cette école jusqu’au quartier de Shinmonzen, il faut emprunter un chemin tout à fait opposé à celui qui mène à ma boutique. Et vous voyez le grand orme qui se trouve entre la pharmacie et le magasin de céramique ? C’est derrière cet arbre que je me cachais ; le vent glacial qui venait du champ de millet me sifflait aux oreilles et plaquait sur mes joues des feuilles mortes et de la poussière, si bien que je n’arrivais même plus à garder les yeux ouverts, mais, chose étrange, cela m’indifférait. Simplement, quelle tristesse, après avoir à peine reconnu Satoru dans la foule d’enfants qui se ruaient hors de l’école, de le perdre aussitôt de vue – car nous ne vivions pas sous le même toit !
Un beau jour, je me suis arrangé pour l’attendre en faisant les cent pas sur le talus, du côté de la ruelle de Teppô. De là, le talus se prolonge en ligne droite jusqu’au pont de Shinmonzen.
S’il était à l’école, au retour il allait sûrement passer par là. Au bout d’un moment, j’ai vu approcher un petit garçon qui ne pouvait être que lui : son cartable sur le dos, il gambadait en fouettant l’air avec un bout de corde.
Spontanément, j’ai jeté un œil derrière moi : il n’y avait personne pour nous observer. « Petit, je t’ai apporté une balle », ai-je dit en m’accroupissant au bord du chemin. Vous savez, cette balle, j’étais allé jusque chez Tenguya, à Motomachi, pour l’acheter, le soir même où le garçon était entré dans ma boutique pour la première fois. Comment oublier ce que j’ai ressenti à cet instant, quand, accroupi au bord du chemin, mes genoux tout contre le corps de mon enfant, j’ai pris sa main pour y poser la balle ?
Satoru a pris la balle sans un mot. Sans me remercier, sans me demander s’il pouvait, il s’est contenté de me faire un grand sourire, les yeux mi-clos, comme ébloui par le soleil.
Je ne saurais dire si cela a duré un instant, ou une éternité. De ce côté du talus, il faisait si frais à l’ombre des bambous qu’on avait peine à se croire dans l’après-midi, et à chaque souffle de vent, j’entendais le bruissement des feuilles qui frissonnaient.
C’est donc lui, mon enfant ! Nous vivons dans le même quartier, à deux pas l’un de l’autre, et pourtant je l’ai délaissé, je n’ai même pas cherché à le voir pendant sept longues années… Soudain, j’ai eu l’impression qu’on me broyait le cœur.
« Allez, file maintenant ! La prochaine fois, je mettrai de côté pour toi de jolis livres d’images. » Et j’ai presque chassé d’une bourrade cet enfant au corps aussi léger qu’un moustique. Mais vous voyez, même à ce moment-là, j’étais toujours dans la crainte que quelqu’un nous surprenne.
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