Ohan

Chiyo Uno · Chapitre 7 sur 15

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Ohan

Chapitre 6

 

Une fois l’an, toute la ville a coutume de fêter en grande pompe la floraison des cerisiers d’Oshiroyama. Outre les gens des environs, d’autres viennent par le train de Kyôto et d’Osaka, et même de plus loin, de Hakata ou de Moji. Ils dépensent leur argent sans compter, et font un charivari de tous les diables, surtout dans les quartiers de plaisirs : à Kajiya, les défilés de chars avec danseurs succèdent aux intermèdes comiques sous les cerisiers, et c’est un vrai remue-ménage dans les maisons de thé et les établissements de geishas.

Chez Okayo également, les deux filles ne savent plus où donner de la tête entre les préparatifs des spectacles de danse et leurs rendez-vous avec les clients, bref, dans la maison la pagaille est à son comble.

Okayo passe ses journées à courir de l’entrée de la maison à la cuisine en criant des ordres à tout le monde : « Okiyo, c’est cela que tu appelles être bien coiffée ? Ce soir, dès qu’elle rentrera, Tokiko doit repartir dare-dare chez Hangetsu-an ! Il faudrait qu’on lui prépare son kimono ! »

Au fait, vous vous souvenez du salon dont je vous ai déjà parlé, au premier étage ? Eh bien, on l’avait aménagé avant l’équinoxe, et c’est là que nous nous étions installés, Okayo et moi ; et pendant la dizaine de jours de cette fête des cerisiers, comme j’avais prêté ma boutique de Daimyô pour une exposition d’ikebana, je restais toute la journée à la maison.

Dans ce salon arrangé avec soin par Okayo, je me prélassais en fumant tranquillement, et pourtant, je n’arrivais décidément pas à me sentir chez moi. Même les voix joyeuses des passants, de l’autre côté des douves, semblaient me troubler.

En fait, je m’étais toujours réfugié derrière Okayo, me gardant bien de me mêler de ses affaires, et du coup, dans l’affairement de cette maison, j’avais beau vouloir donner un coup de main, je ne savais même pas où l’on rangeait les cordes des shamisen.

Ce jour-là, un peu après midi, toutes les filles étaient déjà sorties en faisant grand tapage. Et voilà qu’Okayo, encore vêtue de son kimono de fête, ouvre la porte coulissante du premier étage et m’annonce :

« Tu sais, j’ai reçu une lettre d’Osen, elle dit qu’elle aimerait bien venir bientôt.

— Qui est-ce, Osen ?

— Comment cela, qui est-ce ? »

Avec sa coiffure des grands jours et son visage fardé de blanc, Okayo avait l’air presque farouche, mais peut-être était-ce mon amertume qui la faisait paraître ainsi.

Elle m’a répondu : « Je t’en ai déjà parlé plusieurs fois, tu sais bien, Osen qui habite à Sanuki ! » Je me suis souvenu en effet qu’Okayo avait une sœur aînée installée à Takamatsu, dans la province de Sanuki, avec sa fille, la petite Osen. Et Okayo m’avait dit qu’elle comptait faire venir cette dernière pour lui inculquer sans tarder les rudiments du métier.

À bien y réfléchir, à présent qu’elle avait réalisé son souhait d’agrandir la maison, il était dans l’ordre des choses quelle désire avoir un enfant auprès d’elle.

Je m’étais déjà dit, moi aussi, que ce serait bien, ma foi, de faire venir Osen, mais imaginez un peu l’idée tordue qui m’a saisi. Oui, la présence d’Osen serait une bonne chose, et ensuite, ensuite, si jamais je suis amené soudain à quitter cette maison, il lui restera au moins cette enfant, et alors, cela allégera un peu ma conscience. Telles sont les pensées qui m’ont traversé l’esprit.

« Mmm, quel âge a-t-elle, cette petite ?

— Treize ans, mais comme elle est plutôt grande pour son âge, je pense qu’elle pourra me seconder très vite. » Et Okayo d’ajouter : « Tu vois, quand on est débordés comme en ce moment, une personne de plus serait la bienvenue. Je me souviens, quand elle était petiote, elle était bien mignonne avec son bout de nez retroussé. »

Okayo semblait grisée par ses propres paroles, et en la voyant ainsi, je ne sais pourquoi, je me suis senti un peu chamboulé.

Vraiment, il n’y a rien de moins fiable, de plus futile que le cœur de l’homme. Cette femme qui exprimait le désir d’adopter la fillette d’une autre et de l’élever, je la regardais avec attendrissement, et en même temps, vous ne devinerez jamais ce à quoi je pensais…

Okayo a repris, comme pour enfoncer le clou : « Donc, tu es bien d’accord ? Mais si je dis oui, on risque de la voir arriver dès demain. » Sur ces mots, elle est sortie à la hâte, tandis que je restais assis là, dans une totale hébétude.

À chaque rafale de vent, les hourras de la foule, mêlés aux clameurs des hommes qui tiraient les chars au loin, parvenaient jusqu’à moi, et je voyais onduler l’essuie-mains tout neuf accroché à la balustrade du balcon. Dans la rue en pleine effervescence passaient des hommes maquillés de blanc, colliers de fleurs autour du cou, calebasse à la taille, et baissant les yeux vers eux, j’ai senti se bousculer en moi tout un flot de pensées.

Je ne me souviens plus dans quel ordre elles se sont présentées, mais je me suis senti soudain délesté du fardeau d’émotions indicibles qui pesait sur mon cœur depuis mes retrouvailles avec Ohan, l’été précédent, et c’est alors que j’ai pris la décision de me remettre en ménage avec elle et d’élever notre fils Satoru.

Ab, quand je pense que pendant tout ce temps-là j’ai vécu avec Okayo en ayant une seule idée en tête : comment arranger les choses pour m’en sortir ? Dire que j’ai pu me montrer si odieux, si égoïste ! On pourra bien me traiter de tous les noms, je n’y trouverai rien à redire.

Mon seul désir, c’était de vivre sous le même toit que Satoru et d’entendre cet enfant, mon enfant, m’appeler « papa ». Mon sang coulait dans ses veines, et je tenais tellement à lui !

Bien sûr, aux yeux des autres, il semblait peut-être aussi fragile qu’un brin d’herbe folle, mais pour moi, c’était mon sang, j’y tenais comme à la prunelle de mes yeux. Oui, je vous le répète, j’avais envie de serrer contre moi son corps chétif comme celui d’un moucheron, et de lui dire : « Satoru, je suis ton père ! »

Soudain, une idée m’est passée par la tête : Et si je profitais de l’absence d’Okayo ?… Chaussant aussitôt mes sandales de paille, j’ai lancé sans réfléchir à l’une des filles : « Otoyo, je vais faire un saut à la boutique. Si la patronne revient, dis-lui que je suis allé m’occuper de mes fleurs », puis, me faufilant dans la foule criarde, j’ai couru d’une traite jusqu’à la ruelle de Daimyô ; là, à peine arrivé, j’ai envoyé chercher Ohan. Oui, vous avez raison, il y a vraiment de quoi rire devant cet homme qui, à un moment fatidique de son existence, cherche à éviter les soupçons de la femme avec laquelle il vit, et rase les murs comme un voleur.

La nuit était déjà tombée quand Ohan est venue me retrouver. J’ai entendu un léger grincement du côté de la porte de derrière, puis une voix fluette qui disait :

« Bonsoir…

— Est-ce toi, Ohan ? » Et comme j’ouvrais les shôji(8), dans l’encadrement de la porte, illuminée soudain par le vif éclat des feux d’artifice lancés sans doute de la digue du côté de Kawara et qui montaient dans le ciel nocturne avec des crépitements sourds, j’ai vu se détacher la silhouette d’Ohan : blottie craintivement contre le volet, elle défaisait les cordons de sa capuche. Poussant un petit cri, elle s’est voilé le visage.

« Hâte-toi d’entrer ! ai-je dit en forçant exprès la voix. C’est bien ce que je pensais : tu ne t’es même pas aperçue que les cerisiers sont en fleurs… » Et avant même d’aller au bout de ma phrase, je l’ai saisie par le bras pour l’entraîner dans la pièce.

Vous voyez, ce soir-là, je pouvais enfin la regarder en face sans mauvaise conscience. Pendant de longues années, je lui avais causé bien des peines, je m’étais senti indigne d’elle, mais l’accablement qui avait longtemps affligé mon cœur fondait soudain comme neige au soleil.

Serrant Ohan contre moi, je lui ai dit tout de go : « Voilà, c’est fait ! J’ai décidé qu’on allait revivre ensemble ! »

J’ai ajouté : « Écoute, tu n’as plus de souci à te faire. Je vais me ranger, tu vas voir ! Je peux me faire tireur de pousse-pousse, ou même vendeur sur les marchés… » Comme je disais ces mots, de grosses larmes se sont mises à rouler sur mes joues. Vraiment, à l’idée de mener désormais une existence honorable sous le même toit qu’Ohan, nos liens resserrés par la présence de notre fils Satoru, je ne pouvais plus retenir ce flot de larmes.

« Tu n’as qu’à rassembler déjà tes petites affaires, pour être prête à quitter la maison de tes parents dès que je te ferai signe. » Alors, à ma grande surprise, Ohan, poussant un profond soupir, a reculé d’un pas. « Pardonne-moi, s’il te plaît pardonne-moi ! a-t-elle supplié en reculant encore. Je préfère rester comme cela. Oui, nous n’allons rien changer, cela vaut mieux.

— Mais que racontes-tu ? ai-je rétorqué d’une voix forte, et je lui ai pressé la main. Et Satoru, que va-t-il devenir ? Faire de lui un enfant sans père, c’est vraiment ce que tu veux ?… » Au point où nous en étions, voir Ohan tergiverser ainsi me faisait bouillir.

Bien sûr, la connaissant, je pensais bien que devant mon invitation à quitter au plus vite la maison de ses parents dans le quartier de Kajiya pour vivre tous les trois ensemble, elle n’allait pas réagir d’emblée par un « Très bien, je te rejoins tout de suite », et pourtant, devant ses airs de chat apeuré qui recule en faisant le gros dos, j’ai vu rouge.

« Comment ? Tu ne veux pas de moi ! Tu ne veux pas que nous nous remettions ensemble ? » Comme ma voix enflait malgré moi, Ohan a gémi : « Non, ne dis pas ça ! » puis elle s’est jetée contre ma poitrine, et y enfouissant son visage, s’est mise à pousser de petits sanglots.

À mesure que ses larmes coulaient à flots sur mon torse, j’avais l’impression que leur tiédeur s’insinuait au plus profond de moi.

« Alors, es-tu heureuse ? Dis-moi que tu es heureuse. Allons, pleure, pleure ! » Je continuais de la tenir dans mes bras tandis que l’ivresse me gagnait.

J’ignore combien de temps tout cela a duré. On avait beau être au printemps, pour nous réchauffer nous nous sommes serrés l’un contre l’autre en tirant vers nous le couvre-pieds du kotatsu éteint en cette saison ; les premières gouttes de pluie, qui tapotaient le feuillage dans le jardin, se sont vite transformées en véritable averse.

Aujourd’hui encore, je ne peux oublier le bruit de cette pluie. Ah, j’allais enfin devenir une personne respectable ! Un homme comme moi ! J’avais peine à le croire…

La pluie s’étant calmée peu à peu, Ohan a fini par repartir. Quelle heure était-il ? Je n’en avais pas la moindre idée. Je l’ai raccompagnée jusqu’aux abords du temple, et au retour, alors que j’arrivais près du ginkgo planté sur le remblai, j’ai aperçu devant moi une ombre vague et entendu une voix qui m’interpellait : « Tiens, c’est toi ? » Et soudain a émergé, du rideau de bruine qui enveloppait l’enceinte du temple plongé dans la pénombre, une silhouette de femme vêtue d’un splendide kimono : sa tête, ses épaules étaient comme inondées de pétales de fleurs de cerisier, et son corps, trempé malgré le grand parapluie en papier huilé qu’elle avait emprunté à la maison de thé. « Okayo, c’est toi ? » J’avais le souffle coupé. « Mais que fais-tu là ?

— J’ai pris un pousse-pousse, mais il m’a laissée au coin, là-bas. Je suis venue t’apporter un parapluie. Sinon, je me demande comment tu te serais débrouillé, hein !… Que ferais-tu, sans moi ? »

Elle devait être éméchée : après quelques pas chancelants, elle a trébuché au bord du remblai et s’est affaissée lourdement contre moi.

« Attention, tu vas gâter ton kimono ! » C’est tout ce que j’ai trouvé à dire.

À quoi comparer la frayeur qui m’a traversé à cet instant ? Il s’en était fallu de peu : si Ohan m’avait laissé quelques secondes plus tard, les deux femmes se seraient retrouvées nez à nez dans l’enceinte du temple ! Et dire que je venais tout juste d’avoir un entretien des plus intimes avec Ohan sur les moyens de quitter Okayo ! À cette pensée, j’ai senti le sang se figer dans mes veines.

Car soudain elle me revenait, cette frayeur à faire dresser les cheveux sur la tête. C’était l’année dernière, peu de temps après la fête d’Ebisu, le soir de mon premier rendez-vous secret avec Ohan : tout comme cette fois, nous avions évité, à quelques secondes près, de croiser Okayo. Oui, cette frayeur que j’avais oubliée depuis longtemps, je venais de la revivre ce soir-là, et j’en avais les jambes toutes flageolantes.

Le flot de belles paroles dont j’avais abreuvé Ohan quelques instants plus tôt était à peine tari, et voilà que, enlaçant les épaules de l’autre, encore éméchée, je me surprenais déjà à lui dire d’une voix si douce qu’elle ne semblait pas m’appartenir : « Mais regarde-toi : tu es trempée comme une soupe ! » Imaginez un peu la scène : l’esprit dans le vague, je sors mon essuie-mains, pour le passer et le repasser sur les plis de son kimono mouillé. Okayo, le corps cambré, se laissait faire, et elle a pris un ton chantonnant et enjôleur pour me dire : « Bah, qu’importe un ou deux kimonos de gâtés, tant que l’on peut dormir avec celui qu’on aime. » Elle a ajouté : « Allez, rentrons nous coucher ! Ce soir, toutes mes filles sont prises, elles ne reviendront pas. Il n’y aura que nous deux. Alors, allons-y, on va boire encore un coup, et après, vite au dodo ! » Et avec autant d’entrain qu’une jeune femme, elle m’a tiré par la main pour que je presse le pas.

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