Ohan

Chiyo Uno · Chapitre 5 sur 15

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Ohan

Chapitre 4

 

 

Cette rencontre avec mon fils Satoru sur le talus au coin de la ruelle de Teppô a eu lieu vers la fin de l’année dernière. Puis le printemps est arrivé très vite, mettant tout le monde de joyeuse humeur, mais moi, j’avais l’impression qu’il ne faisait qu’alourdir mon fardeau.

Le matin, je me réveillais très tôt, pour découvrir Okayo qui continuait de dormir comme une bienheureuse à mes côtés, le chignon retombant mollement sur sa nuque, et chaque fois je ne faisais que soupirer : comment allais-je faire pour m’en sortir ? Souvent me parvenait à travers le mur mitoyen, mêlée aux rumeurs familières de la cuisine où les filles s’affairaient, la voix d’un enfant qui, dans la maison voisine, criait « Maman ! Maman ! » à son réveil, suivie des tapements sourds de ses pas sur les tatamis, et en entendant ces bruits si palpables, j’en avais presque un coup au cœur.

Cela dit, dormir ainsi au chaud, nuit après nuit, auprès d’Okayo, ne me déplaisait pas pour autant. Non seulement cela ne me déplaisait pas, mais quand je réalisais que j’allais peut-être devoir la quitter, et pas plus tard que demain, cette maison si familière me paraissait soudain l’endroit le plus chaleureux du monde. Souvent, je me prenais même à rêver de pouvoir continuer à y vivre ainsi, comme si de rien n’était.

« Tu es déjà réveillé ? » Dès qu’elle ouvrait les yeux, Okayo m’adressait toujours ces mots. Comme beaucoup de couples sans enfants, nous avions l’habitude de traînasser au lit en bavardant de tout et de rien. Ce fut le cas aussi ce matin-là.

« Tu sais, le mois prochain, je vais pouvoir récupérer les épargnes que j’avais placées chez Asahiya. Quand je retirerai cet argent, j’ai envie de faire aménager le premier étage, pour que nous ayons notre coin à nous… Qu’en dis-tu ? »

Asahiya est le nom d’un petit comptoir de crédit géré par une banque de la ville. Les mensualités sont aussi infimes qu’une goutte d’eau dans la mer, mais au bout de cinq ou six ans, cela finit par faire un pactole, et il vous prend l’envie de vivre sur un plus grand pied.

Si pendant toutes ces années Okayo avait travaillé dur, c’était vraiment avec l’idée de payer ses mensualités. À cette fin, elle avait même renvoyé l’une des filles qu’elle employait pour prendre sa place auprès des clients, mais ce n’est pas tout : dès qu’elle avait un moment de loisir dans la journée, elle faisait la lessive et briquait le sol avec les autres filles, tant et si bien qu’elle ressemblait plus souvent à une souillon qu’à une tenancière du quartier de plaisirs de Kajiya, et même moi, qui la connaissais jusqu’au bout des ongles, je n’en revenais pas.

« Quand j’aurai récupéré cet argent… » Tels étaient, depuis cinq ou six ans, le rêve et le refrain d’Okayo. « Et quand nous aurons notre coin à nous, que comptes-tu faire ? Organiser des banquets ? » J’avais beau plaisanter ce matin-là, ma tête était ailleurs, et une sensation d’oppression m’a saisi, comme si une lourde chape me tombait sur la poitrine.

Cette maison de Kajiya, Okayo l’a reçue de son ancien protecteur.

Elle ne paie pas vraiment de mine, elle n’est guère plus grande qu’une maison de poupée, et elle se compose en enfilade d’une entrée à peine séparée, par une cloison de papier chinois, d’un petit salon de six tatamis, puis d’une cuisine au plancher de bois ; on accède au premier étage par un petit escalier raide, et on débouche aussitôt sur une autre pièce de six tatamis, flanquée à l’est d’un balcon grand comme un mouchoir de poche. C’est la seule pièce où l’on peut recevoir les clients, si bien que les soirs d’affluence, il nous arrive souvent, Okayo et moi, de dormir serrés l’un contre l’autre dans un coin de l’entrée.

« Je te trouve un peu dans la lune… Tu es si content que tu en as perdu la voix, c’est cela ? » Sur ces mots, Okayo est venue se blottir contre moi, et a ajouté : « Écoute, voilà sept ans que nous sommes ensemble, et il n’y a pas une nuit où nous avons pu dormir tranquilles ! Alors, je ferai tout pour que nous ayons notre coin à nous au premier étage. Une petite

pièce avec un tokonoma(4) devrait nous suffire, mais il faudra prévoir un bon loquet, pour que nous ayons enfin la paix. » Et en passant sa main froide sur mon dos, dans un brusque transport, elle est venue plaquer sa joue contre mon épaule.

Il est vrai qu’Okayo était sur le point de réaliser par ses propres moyens un rêve caressé pendant de longues années, le rêve de s’offrir enfin un lieu à elle, et je pouvais bien comprendre qu’elle soit folle de joie. Et même heureuse au point d’en perdre la tête. Mais quand, avec l’air d’une folle, elle est venue plaquer son visage contre moi, l’odeur de la laque qui fixait sa coiffure du Nouvel an m’a surpris, et j’ai senti comme un contact froid sur ma poitrine nue. J’ai failli pousser un cri.

Depuis que j’avais renoué avec Ohan en secret dans la maison derrière ma boutique, dans la ruelle de Daimyô, comment m’y étais-je donc pris, pendant les étreintes, pour ne pas confondre les deux femmes ? Le contact froid de ces cheveux laqués était pour moi intimement lié à Ohan. Et j’en prenais conscience seulement maintenant ! Sentant le souffle me manquer, j’ai repoussé Okayo.

« Arrête ! Il est temps de se lever… » C’est tout ce que j’ai trouvé à dire. D’ailleurs, si Okayo n’avait pas été prise ainsi dans sa rêverie, elle aurait sans doute perçu les pensées horribles et inavouables qui m’occupaient alors – mais ce ne sont là sans doute que jérémiades futiles d’un homme qui n’en fait qu’à sa tête.

Pour dire la vérité, je ne crois pas qu’il y ait sur terre bête plus immonde que moi. Je savais très bien où tout cela allait nous mener, mais je faisais mine de n’en rien voir. Telle que je la connaissais, Okayo ferait venir le charpentier dès le lendemain, à coup sûr. Et l’homme allait commencer aussitôt à aménager une pièce au premier étage de la maison. Et moi, qui n’avais nulle intention de continuer à vivre avec elle, j’étais pourtant prêt à rester là, l’air de rien, à entendre grincer du matin au soir le rabot des ouvriers.

Oui, je vous en prie, moquez-vous de moi… Vous pouvez bien railler ma nature de parasite vivant aux crochets d’une femme, comment oserais-je vous en vouloir ?

Je vous le redis : je savais vraiment ce qui allait se passer. Je le voyais aussi clairement que je vous vois. Ce que je devais faire, je n’avais nul besoin de le demander à qui que ce soit, je le savais fort bien.

Il aurait suffi que je dise à Okayo, cette femme qui partageait ma couche : Ma place n’est plus ici, dans cette maison. Plus tard, les gens t’expliqueront pourquoi. Et en les entendant, tu comprendras. Allons, inutile d’attendre demain matin, je vais faire venir un pousse-pousse d’ici ce soir. De toute façon, le peu que j’ai tient dans la malle en osier rangée dans le placard. Je m’en chargerai moi-même, je pourrai la coincer entre mes jambes, je suis décidé à partir. Je vais m’installer pendant quelque temps à Daimyô, dans ma boutique ; surtout ne cherche pas à me revoir, je t’en supplie. Pendant sept longues années, tu as eu la bonté de t’occuper de moi, au risque de ruiner ta réputation, alors je n’ose même pas te demander pardon. C’est ce que j’aurais dû lui dire, tout bonnement, mais je n’en ai pas été capable. J’avais trop peur. Pas la peur de la voir changer de visage en m’entendant lui annoncer cela tout de go. Non : j’avais peur que l’image flatteuse qu’elle se faisait de moi jusqu’alors – celle d’un homme digne de ce nom – ne s’écroule d’un coup. Oui, oui, vous avez raison, je ramène tout à moi. J’en suis pleinement conscient. D’ailleurs, quel dieu, même le plus compatissant, ne serait pas tenté de me punir ?

À ce moment-là, j’ai entendu un passant qui s’arrêtait devant la maison pour racler ses socques de bois sur la dalle du seuil. Tiens, il

neige ! Et je me suis souvenu que c’était la fête de nanakusa(5), et qu’on donnait depuis les premières heures du jour un spectacle de poupées à Shinkôji, au petit théâtre Tomoeza. Soudain, le cœur léger, je me suis écrié par je ne sais quelle piperie : « Allez, debout ! On va aller au théâtre… », et j’ai saisi Okayo par l’épaule pour la faire lever, tout en ameutant les filles par mes éclats de voix.

Puis, comme s’il y avait le feu, je me suis rué vers la cuisine pour faire préparer les paniers-repas, j’ai envoyé quelqu’un chercher un pousse-pousse, bref, j’ai forcé tout le monde à s’activer. C’est comme je vous le dis. Bondissant d’une pièce à l’autre, je donnais des ordres et des contre-ordres, j’ouvrais et je refermais les tiroirs.

Faut-il voir là l’envie sincère, en emmenant Okayo au théâtre de poupées, de lui faire plaisir ?

Moi-même, je ne parviens pas à démêler mes sentiments. À peine quelques minutes plus tôt, je me trouvais dans les dispositions que vous savez, et soudain j’étais prêt à sauter sur la moindre occasion de différer, ne fut-ce qu’un peu, le moment où je lui dévoilerais le fond de ma pensée.

Gagnée par mon impatience, Okayo s’était enfin décidée à se lever, et elle est allée mollement ouvrir le volet. Je l’ai entendue s’exclamer : « Tiens, il a beaucoup neigé ! », en serrant contre son corps gracile les longues manches de son sous-kimono ; cette silhouette alanguie, qui semblait totalement confiante, je ne l’oublierai jamais. Toujours tournée vers le dehors, elle m’a dit quelque chose d’un ton joyeux, mais je ne me rappelle plus quoi. À supposer que les dieux nous regardent, et qu’ils nous punissent en fonction de nos actes, alors, qui plus que moi en cet instant aurait mérité leur châtiment !

 

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