Ohan

Chiyo Uno · Chapitre 15 sur 15

Pages du PDF

Ohan

Postface

 

Uno Chiyo voit le jour en 1897 dans un Japon où l’acculturation massive des modèles occidentaux peine à battre en brèche le conformisme de mentalités encore « féodales ». Et comme pour d’autres romancières de la même génération (Okamoto Kanoko, Hayashi Fumiko, Enchi Fumiko), ses années de jeunesse témoignent de ces destinées de femmes hors du commun qui, pour accéder à une liberté de mœurs et de pensée, et se faire une place dans le monde de la littérature, durent traverser bien des vicissitudes, allant de vagabondages incessants en amours plus ou moins hasardeuses…

Née dans une famille de fabricants de saké d’Iwakuni, à quelque trente-cinq kilomètres au sud-ouest de la ville de Hiroshima, orpheline de mère à l’âge d’à peine deux ans, elle est « promise » dès ses quatorze ans à l’un des neveux de sa belle-mère – projet très vite avorté. Désireuse d’acquérir son autonomie, la jeune fille travaille pendant un an, en 1914-1915, comme « institutrice suppléante », mais elle est bientôt renvoyée pour avoir noué une liaison avec un autre enseignant. Par la suite, entre 1916 et 1939, l’année où elle semble se « ranger » en se mariant pour la troisième fois, elle aura multiplié les compagnons, les déménagements, les métiers temporaires, en trouvant néanmoins le temps de se faire connaître comme écrivain. La reconnaissance fut relativement rapide, grâce au premier prix que lui décerne en 1921 (elle a alors vingt-quatre ans) le journal Jiji shimpô pour la nouvelle Shifun no kao (Le visage fardé), qui marque ses débuts en littérature. Puis vient, en 1933, un succès de scandale avec la publication en feuilleton, dans la revue Chûô Kôron, de Confession amoureuse (Irozange), ouvrage très largement inspiré des confidences faites par Togo Seiji (1897-1978), un peintre de renom aux comportements prétendument « dissolus », dont elle partage la vie à l’époque. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à sa mort en 1996 à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, Uno Chiyo continuera d’imposer sa voix, faite d’une multitude d’autres qu’elle ressuscite dans ses récits, et de cultiver, notamment dans les motifs des kimonos qu’elle conçoit, le « style » (c’est le titre d’une revue de mode qu’elle crée dès 1936) qui caractérise aussi sa manière d’être : mélange de naturel et d’élégance, rehaussé de petites touches d’émotion et d’ironie.

Les lecteurs francophones ont déjà pu apprécier, grâce à Confession amoureuse, le ton empreint de vivacité et d’autodérision avec lequel le narrateur conte les mésaventures sentimentales provoquées par sa passivité et son indécision. Dans Ohan, récit paru en 1957 et considéré comme le chef-d’œuvre d’Uno Chiyo, on retrouve un thème analogue, et un personnage masculin tout aussi veule que le peintre de Confession amoureuse. Quant à l’histoire elle-même, elle semble faire la part belle aux « ficelles » du mélodrame, le héros balançant sans cesse entre sa femme légitime, Ohan, et sa maîtresse, la geisha Okayo.

Ce que l’on sait de la genèse de ce texte fournit des clés pour comprendre de quelle manière Uno Chiyo puise ses matériaux romanesques dans sa propre vie : sur le narrateur, elle aurait projeté l’image emblématique de son père, un oisif qui dilapidait le capital familial au jeu et dans les quartiers de plaisirs. Le portrait si nuancé d’Ohan, l’épouse fidèle, tout en retenue et en délicatesse, serait un hommage à sa belle-mère, qui éleva la petite fille avec une grande tendresse. Quant à l’histoire elle-même, elle s’inspire d’un récit véridique recueilli par la romancière en 1942, lors d’un voyage effectué dans l’île de Shikoku afin d’y rencontrer Tenguhisa, un célèbre fabricant de poupées pour le théâtre de marionnettes bunraku.

Cependant, ces éléments ne suffisent pas à épuiser toutes les richesses d’un récit aussi bref qu’il fut longuement peaufiné. S’il sort des limites d’une trame narrative somme toute banale (les péripéties qui peuvent survenir dans un « triangle amoureux »), c’est grâce à son déroulement implacable : en à peine un an, le mélodrame, ponctué par les fêtes traditionnelles qui marquent les changements de saisons, va virer à la tragédie, à cause des atermoiements du héros. En outre, la simplicité de la construction met en lumière la complexité des « intermittences du cœur » : celles d’un homme uniquement gouverné par ses impulsions et qui, à son insu, se prend d’un amour fou pour son propre fils Satoru, âgé de huit ans. Le petit garçon, qu’il aura à peine connu, est bientôt arraché à la vie par la faute d’un père irresponsable. Or, n’est-ce pas précisément cette mort qui plonge le narrateur dans l’illusion d’un amour paternel authentique – ultime parodie pour masquer encore son insondable complaisance envers lui-même ?

Le texte d’Uno Chiyo soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Mais entre les prémisses de ce drame (« … voilà que j’étais pris d’un désir insensé, celui de nous précipiter tous deux au fond d’un gouffre ») et sa conclusion (« Et la tiédeur de sa peau, tout comme la voix de la petite, sont là pour me rappeler que je paie, désormais, un prix à la mesure des actes d’un mécréant qui n’a jamais craint ni les dieux ni les bouddhas »), la romancière aura entraîné le lecteur dans un espace intérieur où prédomine la vision bouddhiste de l’existence en ce monde transitoire : « Ce temps aussi bref que la journée d’un éphémère, ce temps vécu par moi comme dans un rêve, resurgit à présent dans tout son éclat sous mes yeux. » L’époque dans laquelle s’inscrit le récit demeure incertaine, au point de paraître intemporelle. Quant à la ville, dont la topographie se réfère sans doute à celle d’Iwakuni, le « pays natal » d’Uno Chiyo, sa localisation n’est jamais précisée : seuls quelques noms de quartiers et de ruelles contribuent à en composer la géographie secrète.

Enfin, même si la traduction française ne peut en transmettre que de faibles échos, la langue orale élaborée par la romancière résulte d’emprunts à deux « parlers » différents, celui de la région de son enfance, et celui de la « province d’Awa » (l’ancien nom de l’île de Shikoku). Cette touche « provinciale » donne au récit du narrateur sa coloration particulière, mais paraîtrait sans doute artificielle si elle n’était sublimée par une composition très savante, qui restitue par son tempo et ses inflexions le lyrisme du jôruri – le récitatif du bunraku et du kabuki.

Uno Chiyo est donc parvenue à créer, au sein de sa langue maternelle, un style d’une « étrangeté familière ». Faisant ainsi, de son lamentable narrateur enchaîné à la « roue du karma », le modèle même – côté scène – de nos destinées sur cette terre : celles de marionnettes dont elle joue, dans l’ombre, à tirer tous les fils.

 

Dominique PALMÉ

 

OceanofPDF.com

1 Fête célébrée dans les sanctuaires shinto en l’honneur de l’une des sept divinités du bonheur (shichifukujin). Ebisu est représenté tenant d’une main une canne à pêche, et de l’autre une daurade (tai), poisson qui symbolise lui aussi le bonheur.

2 Dans les habitations traditionnelles, dispositif de chauffage constitué d’un espace quadrangulaire creusé dans le sol, où l’on fait chauffer des braises pendant l’hiver.

3 Dans l’ancien calendrier lunaire, fête célébrée au début du dixième mois. C’est l’occasion de manger des mochi (gâteaux de pâte de riz) pour éviter les maladies et favoriser la fécondité.

4 Renfoncement ménagé dans la pièce principale d’une maison traditionnelle, et servant à exposer un arrangement floral, ainsi qu’une calligraphie ou un objet d’art évoquant la saison.

5 Fête célébrée le septième jour du premier mois lunaire, selon une coutume chinoise. À cette occasion, on prépare une soupe agrémentée de sept plantes différentes (nanakusa), qui est censée garantir une bonne santé durant toute l’année à venir.

6 Sandale faite d’un sole montée sur deux lames verticales de bois (en général, du paulownia), et tenant au pied par un cordon passant entre le premier et le second orteil.

7 Chaussettes de coton à fond épais, comportant une séparation pour le gros orteil, afin de pouvoir être portées avec des sandales de paille (zôri) ou de bois (geta).

8 Cloisons coulissantes généralement tendues de papier de riz d’un blanc translucide. Elles servent de séparation entre les pièces, dont la surface peut être ainsi provisoirement agrandie lorsqu’on ôte les shôji.

9 Traditionnellement utilisé pour frotter la peau, et la rendre ainsi plus douce.

10 Fête d’origine chinoise, célébrée le septième jour du septième mois de l’année lunaire. Elle marque la rencontre, à travers la Voie lactée, de la Tisserande (Véga) et du Bouvier (Altaïr).

11 Protagoniste masculin de la pièce Kuruwa bunshô (Conte des quartiers réservés), écrite par Chikamatsu Monzaemon en 1679. Ce personnage, qui dissimule son habileté dans le maniement des armes derrière une apparence efféminée, est amoureux de la courtisane Yûgiri.

12 Plancher en véranda reposant sur des piliers en bois sur un ou plusieurs côtés des maisons traditionnelles, et permettant, à partir du jardin, d’accéder à l’intérieur sans passer par l’entrée.

13 O-bon ou Ura-bon : fête des morts célébrée vers le 15 août. Selon une légende venue de l’Inde, durant trois jours, les âmes des défunts reviennent rendre visite aux vivants. Cette fête s’accompagne notamment de danses, les Bon-odori.

14 Dans les quartiers de plaisirs et dans le monde des artisans, on avait coutume, pour encourager et saluer une personne qui partait travailler, de frapper l’un contre l’autre deux silex (hiuchi-ishi).

15 Obi fait à partir d’un tissu de soie à rayures, dont les motifs sont obtenus à partir d’un procédé mis au point dans le nord de l’île de Kyûshû, à Fukuoka.

16 Dénomination globale des divinités japonaises que l’on considère comme des avatars du Bouddha. C’est ainsi, notamment, que l’on appelle par déférence, depuis sa mort, le premier shôgun du gouvernement militaire d’Edo, Tokugawa Ieyasu (1542-1616).

17 Kimono de coton léger que l’on porte pendant l’été.

18 « Shijûkunichi » : dans le bouddhisme, on croit que les âmes des morts continuent d’errer entre notre monde et l’au-delà durant les quarante-neuf jours qui suivent le décès. Cette cérémonie est destinée à apaiser les âmes, et à les accompagner par des prières lors de leur passage définitif dans l’autre monde.

19 Principal personnage féminin de la pièce Sesshû Gappô ga Tsuji (O-Tsuji, fille du seigneur Gappô), écrite en 1773 pour le théâtre de poupées (bunraku) par Suga Senshû, et adaptée ensuite au kabuki. La jeune Tamate Gozen, amoureuse de son beau-fils Shuntokumaru, donne sa vie pour éviter à celui-ci d’être assassiné.

 

OceanofPDF.com

Vous avez terminé Ohan

Chiyo Uno

Des livres comme celui-ci