Ohan

Chiyo Uno · Chapitre 3 sur 15

Pages du PDF

Ohan

Chapitre 2

 

Dès lors, j’ai vécu dans l’attente vague d’une visite d’Ohan. Le festival d’été à Gion était déjà passé, l’automne allait venir, avec la fête

d’Ebisu(1), mais Ohan ne se manifestait toujours pas. Comme avant, je passais toutes mes journées à Daimyô, dans ma boutique, puis le soir venu, après la fermeture, je m’accordais une petite cigarette, et en regardant distraitement les passants, je songeais avec un rien d’étonnement à ma vie insoucieuse.

Ensuite, j’appelais ma propriétaire qui habitait juste derrière pour lui confier la clé de la boutique, avant de prendre à la hâte le chemin du retour ; c’était toujours au début de la soirée, le moment où le quartier de Kajiya est le plus animé.

À cette heure-là, les rues sont pleines de geishas qui se rendent dans leurs maisons de thé, certaines à pied, en relevant le bas de leur kimono, d’autres en pousse-pousse ; moi, j’avais coutume de rentrer d’un pas vif, comme un voleur, à travers ce quartier de plaisirs où scintillaient les lanternes, et à peine avais-je ouvert la porte coulissante que j’entendais la voix haut perchée d’Okayo – « C’est toi ? » – et son pas précipité tandis qu’elle accourait du fond de la maison.

Un simple paravent séparait l’entrée du salon, où tout était prêt pour le dîner. Et comme chaque soir, un petit flacon de saké m’attendait sur la table.

En général, comme les filles étaient déjà sorties, Okayo pouvait enfin souffler un peu ; avec ses cheveux coiffés à la hâte et son visage mat, sans trace de poudre, on aurait dit qu’elle se vieillissait à plaisir, mais elle mettait toujours son point d’honneur à changer de tenue pour la soirée.

Un soir, je me suis entendu lui dire : « Cela ne te fait rien qu’on dîne ainsi ensemble, en tête-à-tête ? À l’idée d’avoir écarté ma femme pour prendre sa place, il doit t’arriver de te sentir un peu gênée ?… »

La question m’avait échappé en partie sous l’effet de l’alcool, mais à vrai dire cette pensée était parfois trop lourde pour que je la garde par-devers moi. « Non, je m’en moque. C’est elle qui a perdu, puisqu’elle est partie », m’a répondu Okayo, et elle avait l’air, en effet, de s’en moquer éperdument. Quand je l’ai vue prendre les choses avec tant de légèreté, au lieu d’être consterné par ce sans-gêne, eh bien… je me suis senti gagné par son insouciance, et quinze jours ont passé sans que j’y repense vraiment, jusqu’à ce début d’après-midi où je suis sorti pour aller livrer quelque chose chez un client.

C’est alors que j’ai aperçu Ohan, debout à l’ombre de la grosse lanterne de pierre. Elle avait le visage à demi caché derrière son châle, et dès qu’elle m’a vu, elle a fait mine de s’enfuir, mais je lui ai couru après : « Ohan, c’est toi ? Ohan ! »

Aussitôt, elle s’est figée, et m’a répondu « oui… » d’une voix à peine audible. Après coup, j’ai appris qu’elle était déjà venue bien des fois jusqu’à ma boutique, mais sans oser y entrer tant qu’il faisait jour. Par la suite, il lui était arrivé aussi à maintes reprises de se rendre jusque chez moi après la tombée de la nuit et là, de faire les cent pas devant la porte à claire-voie plongée dans la pénombre.

Je lui ai dit d’un ton presque brutal : « Entre vite, voyons ! », et je me suis précipité chez ma propriétaire.

« Excusez-moi, il y a là ma femme qui est venue me rendre visite. Cela ne vous dérangerait pas qu’on passe un moment chez vous ? – Non, bien sûr », et elle a sorti quelques coussins, avant de quitter la pièce discrètement. Jusqu’alors, sans doute par peur d’étaler ma honte, je ne lui avais jamais fait de confidences à propos d’Ohan, mais devant mon affolement elle a dû deviner la situation, car pendant tout ce temps-là, elle a même eu la gentillesse de garder la boutique à ma place. Et j’ai incité Ohan à entrer dans cette maison avec moi.

Les habitations de ce quartier sont tellement serrées les unes contre les autres que, même dans la journée, on n’y voit goutte. Mais cette obscurité a dû tranquilliser Ohan. Elle restait timidement blottie contre la porte à glissière en verre dépoli. « Je suis content que tu sois venue. Ici, personne ne nous dérangera. J’ai peut-être tort de te parler ainsi, mais tu sais, il suffit de passer par l’enceinte du temple, et on débouche tout de suite sur l’école de Satoru. Tu veux bien venir me rendre visite de temps en temps ? » Elle s’est contentée d’acquiescer. Je la retrouvais telle que je l’avais laissée sept ans auparavant : la même façon de se tenir un peu penchée, une main glissée dans la manche de son kimono, et cette habitude bien à elle d’inspirer légèrement avant de se mettre enfin à parler, en prenant son temps.

Devant son visage qui semblait flotter comme un reflet blanc dans la pénombre, je croyais nous revoir sept ans plus tôt, dans notre maison du quartier de Kawara, le jour où nous nous étions séparés en pleurant. Le pousse-pousse qui devait l’emmener s’impatientait déjà, mais nous restions là, à pleurer à chaudes larmes dans un recoin sombre de la maison.

Il faut dire que nous ne nous sommes pas quittés parce que nous étions lassés l’un de l’autre. Je venais de me lier avec Okayo, je ne pouvais donc pas renoncer à cette liaison tout de suite, mais si Ohan acceptait de s’armer de patience, j’allais sans doute me reprendre assez vite. Voilà ce que je lui avais demandé, avant de la laisser partir. Je ne vois vraiment pas ce qui m’autorisait à imposer une chose pareille à une femme si vertueuse, mais quand un homme a le diable au corps, allez savoir ce qu’il est capable d’inventer.

À dire vrai, en voyant Ohan assise ainsi dans son coin, je n’osais même plus lui demander pardon de toutes les misères que je lui avais infligées pendant si longtemps. « J’avais acheté de très bons gâteaux ! J’aimerais que tu les goûtes. Tiens, je vais te préparer un thé… » Au moment où je tendais la main pour prendre la boîte à thé, Ohan a fait de même pour prendre un bol, et nos doigts se sont frôlés. J’ai saisi sa main, en murmurant son nom. Elle a poussé un petit gémissement, tandis que ses paupières frémissaient et que le sang se retirait de son visage. « Lâche-moi, lâche-moi, je t’en prie ! », m’a-t-elle dit d’une voix mourante, en se débattant. Mais que cherchais-je donc ? Moi-même, je n’en avais pas la moindre idée. « Je te dégoûte ? Ton cœur est lassé de moi ? » Je ne sais quelle foucade m’a emporté. Je n’aurais jamais songé jusqu’à cet instant, même en rêve, je puis vous l’assurer, à porter la main sur Ohan, et voilà que j’étais pris d’un désir insensé, celui de nous précipiter tous deux au fond d’un gouffre.

Ce que tout cela signifiait pour Ohan, qui durant sept longues années avait préservé sa vertu, je ne l’ai compris que plus tard.

Elle est longtemps restée là, tremblante, contre le paravent. « En faisant cela, j’ai tellement peur… qu’on brise ton ménage », a-t-elle dit d’une voix entrecoupée, et elle s’est mise à pleurer. « Que dis-tu là ? Nous avons quand même fait un enfant ensemble, toi et moi ! Que crains-tu donc ? » J’avais volontairement durci le ton. Quant à savoir si ces mots pouvaient être de quelque utilité…

« Je n’ai pas raison ? Les gens peuvent bien raconter ce qu’ils veulent, pour moi, tu es toujours ma femme. » Plus j’étais conscient du mal que je lui faisais par mes paroles, plus l’envie me prenait d’en rajouter. Tandis que je tenais entre mes bras le corps potelé d’Ohan, dans cette pièce si sombre que le jour n’y pénétrait pas, la folie me gagnait, en même temps que le désir de nous broyer corps et âme.

Il faisait encore jour quand Ohan s’en est allée. Elle m’avait à peine dit au revoir, et elle est repartie à pas furtifs, en rasant les murs ; quant à moi, complètement hébété, je suis resté là, assis sur la marche de l’entrée. Mais qu’ai-je donc fait ? J’avais l’impression de sortir d’un songe.

Sur ces entrefaites, ma propriétaire est revenue, en disant : « Ah, elle est déjà partie !… » Et vous savez, elle m’a chuchoté à l’oreille : « Okayo, votre bonne amie, vient de passer. Elle vous cherchait, elle a laissé cela pour vous. » J’ai ouvert le paquet : il contenait une petite boîte, sans doute des friandises pour le thé. Okayo avait coutume de me faire porter des petites douceurs qu’elle préparait à ses moments perdus, mais apprenant qu’elle s’était déplacée elle-même ce jour-là, j’ai senti un frisson me glacer l’échine.

Si Ohan était sortie une minute plus tôt, elle se serait trouvée nez à nez avec Okayo devant la boutique ! Cette minute de grâce était-elle un bienfait du Bouddha ? En moi, la frayeur se mêlait à la reconnaissance.

Pourquoi n’ai-je pas été capable alors d’écouter cette frayeur, cette épouvante à faire dresser les cheveux sur la tête ? Il est bien trop tard pour s’en lamenter à présent, mais à l’aune de ces remords, vous pourrez mesurer l’égoïsme d’un imbécile de mon espèce.

 

OceanofPDF.com