Paris vu par les écrivains
Le Premier Arrondissement
Le premier arrondissement de Paris est le plus petit de la famille ; mais il en est le
cœur, il constitue le noyau de l’incomparable fruit. Il en est à la fois l’œil, le ventre et
le passé.
LÉON-PAUL FARGUE
« Chaque pierre, ici, racontait l’histoire de France… »
Le Palais-Royal
En 1904, Stefan Zweig revient à Paris cinq ans après un premier séjour
dans une ville dont le rayonnement culturel, en ce début de e XX siècle, est
inentamé. À la recherche d’un endroit où « planter sa tente », le visiteur se
livre à un tour d’horizon. « Trop international, trop peu parisien » à son
goût, le Quartier Latin de ses vingt ans ne l’attire plus. Le Paris élégant et
cosmopolite des Champs-Élysées, où « personne, à l’exception des garçons
de café, ne parle français », ne lui convient pas davantage. Les environs
tranquilles de Saint-Sulpice, puis l’île Saint-Louis, retiennent d’abord son
attention. Mais c’est finalement dans un petit hôtel du Palais-Royal qu’il
élit domicile, découvrant « en plein centre du cercle enchanté que
constituait la ville la plus vivante du monde » un véritable havre de paix.
L’écrivain autrichien s’en souvient dans ses Mémoires :
Comme je flânais sous les galeries du Palais-Royal, je découvris qu’une
des maisons régulières construites au XVIIIe siècle par le prince Philippe
Égalité et qui bordent ce gigantesque carré avait déchu du rang d’élégant
palais à celui de petit hôtel au confort assez sommaire. Je me fis montrer
une chambre et remarquai avec ravissement que la fenêtre donnait sur les
jardins du Palais-Royal, que l’on fermait à la tombée de la nuit. On
n’entendait plus alors que le léger murmure de la ville, indistinct et rythmé
comme le battement incessant des flots sur une côte éloignée ; les statues
luisaient dans la clarté lunaire, et aux premières heures du matin le vent
apportait des Halles proches un parfum épicé de légumes. Dans ce carré historique du Palais-Royal avaient habité les poètes, les hommes d’État du
XVIIIe, du XIXe siècle ; de l’autre côté des jardins, en diagonale, se trouvait la
maison où Victor Hugo et Balzac avaient si souvent gravi les cent marches
étroites conduisant à la mansarde de Marceline Desbordes-Valmore, la
poétesse que j’aimais tant ; là brillait d’un éclat marmoréen l’endroit d’où
Camille Desmoulins avait appelé le peuple à prendre d’assaut la Bastille,
plus loin se trouvait le passage couvert où le pauvre petit lieutenant
Bonaparte s’était cherché une protectrice parmi les promeneuses d’assez
petite vertu. Chaque pierre, ici, racontait l’histoire de la France ; en outre, la
Bibliothèque nationale où je passais mes matinées n’était qu’à une rue de là,
et le musée du Louvre était lui aussi tout près, avec ses tableaux, ainsi que
les Boulevards avec leur torrent humain. Je me trouvais enfin à l’endroit où
j’avais rêvé de venir, en ces lieux où depuis des siècles battait en mesure le
cœur brûlant de la France, au centre même de Paris. Je me souviens qu’un
jour André Gide me rendit visite et que, s’étonnant de ce silence en plein
cœur de la capitale, il me déclara : « C’est par des étrangers qu’il faut que
nous nous fassions montrer les plus beaux endroits de notre propre ville. »
Et réellement, je n’aurais rien pu trouver de plus parisien et de plus solitaire
que cette chambre studieuse et romantique en plein centre du cercle
enchanté que constituait la ville la plus vivante du monde.
© Stefan Zweig, Le Monde d’hier,
Belfond, 1982-1983
« Nous autres, habitants du Palais-Royal… »
Construit par Richelieu qui souhaite se rapprocher du roi installé au
Louvre, le « Palais-Cardinal » acquiert le nom de Palais-Royal en 1643,
date à laquelle Anne d’Autriche s’y installe avec le jeune Louis XIV. Foyer
de l’agitation révolutionnaire à la fin du e XVIII siècle, le palais est par la
suite habité par la famille d’Orléans qui y demeure jusqu’en 1848. Peu à
peu tombé dans l’oubli, il devient, à partir des années 1930, le refuge de
nombreux artistes et écrivains attirés par le calme des lieux : Morand, au
26, rue de Montpensier, Cocteau, au 36, Jean Marais, l’écrivain Emmanuel
Berl et sa femme, la chanteuse Mireille, le dramaturge Claude-André
Puget, le peintre Christian Bérard, etc. Figure légendaire du Palais-Royal, Colette faisait partie du lieu. « De sa fenêtre » du 9, rue de Beaujolais, en
1938, elle observe Paris occupé.
Ainsi ma concierge m’apprit qu’on dératisait Paris. Si c’est une bonne
chose, ce n’est pas un joli mot. Dans mon quartier, la battue n’a fait aucun
bruit. Je m’attendais à pis.
Les immeubles profonds et fragiles du Palais-Royal se prêtent à toutes
les conjectures romanesques. Les lézardes inscrivent sur les murs intérieurs
des arborescences de foudre, et la bonne volonté des propriétaires ne peut
que prolonger, tant bien que mal, la durée d’un beau monument hâtivement,
assez légèrement construit. Chose étrange, il n’y avait point de rats dans
cette cité quadrangulaire, si symétriquement aménagée en cases pour la vie
humaine que vous pouvez deviner, en levant la tête vers ses trois étages et
demi, sous quel cintre d’entresol dort, veille Jean Cocteau, à quelle fenêtre
Christian Bérard demande une belle lumière sur ses croquis, derrière quel
store baissé Mireille travaillait ses chansons sur un piano à queue bleu ciel,
et Paul Reboux ses romans historiques. 1939 et 1940 ont quelque peu
bousculé la routine qu’aiment les artistes, ces faux bohèmes… Nous autres,
habitants du Palais-Royal, nous en savons encore davantage sur nos gîtes,
vus du dehors. Là, disons-nous, doit être une cheminée, jolie et séculaire ; là
une pièce sans fenêtres, entaillée dans la profondeur de l’enceinte ; là une
étrange cuisine cernée de vitres comme un guichet de banque… Nous
imaginons que les caves mélodramatiques, qui ne soutiendraient pas un
bombardement, contiennent pour le moins un bailli muré, l’issue d’un
souterrain, le squelette d’un aristocrate traqué sous la Terreur…
© Colette, De ma fenêtre,
Librairie Arthème Fayard, 1942
Le palais du Louvre
Construit sous le règne de Philippe Auguste, le Louvre devient la
résidence des rois de France en 1526 lorsque, au retour d’Italie,
François I er décide de s’y installer pour remercier les Parisiens de l’avoir
libéré de sa captivité en payant une rançon à Charles Quint. À sa mort, en
1547, Henri II poursuit les travaux d’aménagement commandés par son père à l’architecte Pierre Lescot. La cour des Valois, où règnent des
intrigues amoureuses, sert de cadre au chef-d’œuvre de Mme de La
Fayette : La Princesse de Clèves. Peu de temps après un mariage de raison,
Mme de Clèves rencontre au cours d’un bal que la reine donne au Louvre
un jeune gentilhomme séduisant, M. de Nemours, qui s’éprend d’elle et
pour lequel elle commence à son tour à nourrir des sentiments.
Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se trouver
le soir au bal et au festin royal qui se faisaient au Louvre. Lorsqu’elle
arriva, l’on admira sa beauté et sa parure ; le bal commença, et comme elle
dansait avec monsieur de Guise, il se fît un assez grand bruit vers la porte
de la salle, comme de quelqu’un qui entrait, et à qui on faisait place.
Madame de Clèves acheva de danser et pendant qu’elle cherchait des yeux
quelqu’un qu’elle avait dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui
qui arrivait. Elle se tourna, et vit un homme qu’elle crut d’abord ne pouvoir
être que monsieur de Nemours, qui passait par-dessus quelques sièges pour
arriver où l’on dansait. Ce prince était fait d’une sorte, qu’il était difficile de
n’être pas surprise de le voir quand on ne l’avait jamais vu, surtout ce soir-
là, où le soin qu’il avait pris de se parer augmentait encore l’air brillant qui
était dans sa personne ; mais il était difficile aussi de voir madame de
Clèves pour la première fois, sans avoir un grand étonnement.
Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu’il
fut proche d’elle, et qu’elle lui fit la révérence, il ne put s’empêcher de
donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il
s’éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les reines se
souvinrent qu’ils ne s’étaient jamais vus, et trouvèrent quelque chose de
singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent
quand ils eurent fini, sans leur donner le loisir de parler à personne, et leur
demandèrent s’ils n’avaient pas bien envie de savoir qui ils étaient, et s’ils
ne s’en doutaient point.
Mme de La Fayette, La Princesse de Clèves,
1678
« Il les attendait devant le pavillon Mollien… »
Le musée du Louvre
Ancienne résidence royale, le Louvre devient un musée en mai 1791,
date à laquelle la Convention vote la création d’un Muséum central des
arts. Rebaptisé Muséum de la République, il ouvre ses portes le 10 août
1793, jour anniversaire de la chute de la royauté. C’est avec la nomination
de Vivant Denon, en 1802, au poste de directeur des Musées nationaux, puis
l’adoption, en 1983, du projet du Grand Louvre, inauguré le 18 novembre
1993, que le musée acquiert sa réputation actuelle. Dans L’Homme pressé
(1941), de Paul Morand, Pierre Niox effectue une visite du Louvre au pas
de course, en compagnie de trois jeunes femmes. L’obsession morbide de la
vitesse, l’avidité de l’amateur d’art qui se jette sur les œuvres comme un
enfant gourmand sur une crème glacée, la chasse effrénée au chef-d’œuvre
et le mépris pour les œuvres dites mineures préfigurent les habitudes
culturelles des touristes qui se pressent aujourd’hui par millions sous la
pyramide de Pei.
Il les attendait devant le pavillon Mollien, dans l’endroit le plus froid de
Paris. Elles l’abordèrent de front, s’affirmant de toute leur haute taille.
Pierre vit s’avancer vers lui six jambes merveilleuses marchant avec une
fougue et un éclat péremptoires. Il fut ébloui, épouvanté. « Si ces filles
avaient de la résolution et de la suite dans les idées, rien ne pourrait leur
résister. Elles ont un abattage prodigieux. Tout pâlit quand elles chargent. »
En arrivant devant lui, la troupe des demoiselles Boisrosé se distendit et
elles l’entourèrent, lui parlèrent d’une commune voix, puis bientôt
séparément, chacune cherchant à l’escamoter pour son propre compte. Que
vouliez-vous qu’il fît contre trois ? « …Mais le défaut de concentration et le
manque de persévérance les perdra », ajouta-t-il pour se rassurer ; « elles
resteront enfants et ne donneront jamais rien. »
Ils commencèrent par le commencement, par les insoulevables, par les
cinquante tonnes, par les sphinx de granit condamnés éternellement à
l’humidité du rez-de-chaussée, par les molochs de pierre, par tous les
simulacres de dieux qui dans aucune galerie n’arrivent à gravir les escaliers
et qui troueraient les planchers si on les logeait dans les étages. Pierre Niox
et sa troupe marchaient d’un bon pas et le bruit des talons des femmes
résonnait sur les dalles, faisait écho. Angélique voulut s’arrêter, disant
qu’elle « adorait » ces monstres, leur solitude, leur impuissance, et qu’elle comprenait que les amants se donnassent rendez-vous à leur ombre. Elle
insista là-dessus d’un air gourmand qui surprit Pierre.
Ils passèrent en revue les dieux caducs rangés par les Beaux-Arts dans
une symétrie éternelle et administrative.
— Qui a eu l’idée de collectionner tout ça ? demanda Hedwige.
— La Renaissance, la Convention et le second Empire, répondit Pierre.
Le Louvre leur doit tout. Ce sont les mauvaises époques qui font les bonnes
collections.
Suivi de ses trois Grâces, il arpenta la sculpture antique, traversa le
moyen âge, tout en parlant beaucoup. Angélique le remerciait « de tant
ajouter à ses connaissances artistiques », ce qui agaça Pierre car elle était
nulle, prenant la colonne Trajan pour la colonne Vendôme, les Bols pour
des Rembrandts et s’extasiant devant les moulages comme si c’étaient des
originaux. Pour plaire au guide, Angélique accentuait son zèle, ne voulant
pas qu’on lui fît grâce d’un dessin.
— Il y en a quarante-huit mille, dit Pierre.
Angélique prenait des airs penchés, affectait de méditer devant les chefs-
d’œuvre, ce qui crispa Pierre d’autant plus qu’elle n’appelait chef-d’œuvre
que ce qui était sous glace ou que ce qui se trouvait devant les banquettes.
À chaque tableau, elle trouvait des ressemblances : un Franz Hais lui
rappelait l’oncle Rocheflamme ; la Foi, l’Espérance et la Charité aux pieds
de Dieu, par Guerchin, c’était elle-même et ses sœurs, autour de Mamicha.
Pierre, excédé, la sema au Guichet de l’Horloge.
Pierre préférait les deux autres sœurs, en raison de leur passivité. Il les
enleva comme une belle proie et se mit à courir dans la Galerie d’Apollon.
Les Vénus, les Hercules, les marbres et les bronzes, les pots et les vases
essayaient de les raccrocher au passage, usant en vain leurs charmes. Pierre
n’admettait pas qu’on pût aimer ce qu’il n’aimait pas. Il promenait son
regard d’aigle, confiant dans son goût fulgurant, menait ses compagnes
droit à l’objet rare ou parfait. Hedwige suivait, assez crispée elle aussi :
d’abord parce qu’elle n’était, de la part de Pierre, l’objet d’aucune attention
particulière, et ensuite parce qu’elle avait mal au pied, à cause d’un
contrefort neuf. La tête lui tournait. Elle avait l’impression de tomber dans
un précipice de couleurs et de drapés, dans un gouffre de cadres dorés où se
tordaient des mythologies d’école.
En trois mots, Pierre expédia les petits maîtres hollandais et les Italiens
mollassons, avec tout l’irrespect qui leur est dû.
— Droit aux cimes ! criait-il, et malgré le goût qu’Hedwige essaya
d’avouer timidement pour les Primitifs, il l’entraîna vers l’école espagnole
et les Français du XVIIe siècle. À peine arrivait-il à Goya qu’elle demanda
grâce.
— Pierre Niox est le diable en personne ! disait en riant Fromentine à
Hedwige.
— C’est le diable qui emmena Jésus-Christ sur la montagne et lui fit
voir le panorama, répondit Pierre qui avait entendu.
Hedwige ne plaisantait pas. Elle souffrait comme si on la brûlait à petit
feu. Elle aurait voulu ne pas laisser aller Pierre seul avec Fromentine qui le
suivait d’une allure sportive, ayant adopté sa longue foulée. Mais l’envie de
se déchausser fut plus forte. Elle les lâcha. On convint de se retrouver dans
le Salon Carré, à la fermeture.
Plusieurs fois Fromentine se retourna : Hedwige lui apparaissait dans le
lointain, de plus en plus petite, d’abord comme un portrait en pied, puis
comme un personnage dans un tableau d’intérieur, puis comme une
miniature ; elle finit par disparaître tout à fait. Pierre et Fromentine
s’envolèrent ensemble. La jeune fille tenait à son compagnon des discours
inintelligibles, la bouche bafouillante enfouie dans sa fourrure, mais il ne
regardait que ses yeux vert bouteille et ses frisons roux pris entre le renard
du col et le renard de la toque. Les salles les plus spacieuses s’ouvraient
maintenant devant eux comme des pistes pleines d’ors et d’allégories. Les
Sabines leur tendaient les bras et les Naufragés de la Méduse les poings :
athlétiquement, eux les dépassaient. Pierre avait enfin rencontré quelqu’un
qu’il ne devançait pas ; il ouvrait la marche, mais sans précéder Fromentine
qui se maintenait facilement à sa hauteur. Elle développait librement son
action, fière de la propriété conquise, heureuse d’avoir l’homme à soi toute
seule et d’être enfin débarrassée de tous ses tableaux et statues auxquels elle
ne comprenait rien ; il convenait à sa jeunesse que ce Louvre destiné à la
connaissance des Beaux-arts fût transformé en terrain de jeux ; il lui
semblait normal d’en être le seul chef-d’œuvre remuant, la seule statue
animée.
Pierre sentait tout l’agrément de cette compagne flexible et souple qui le
suivait avec une aisance docile, d’un talon bas et caoutchouté. Fromentine
flattait ses faiblesses.
— C’est comme ça que j’aime visiter les musées, disait-elle, vous savez
si bien voir !
— Et choisir, répondit Pierre.
Elle le regardait d’un œil superbe et insistant, cherchant à donner à ce
verbe qu’il avait prononcé sans arrière-pensée un sens romanesque, fatal.
— Il faut savoir beaucoup pour pouvoir choisir, ajouta-t-elle, avec une
admiration de lycéenne. Il faut sans doute avoir beaucoup aimé et beaucoup
souffert.
— Je suis un bon entraîneur.
— Vous êtes surtout un bon professeur ; et pas fantasque du tout, quoi
qu’on en dise. Moi, je feins la lenteur parce que c’est l’allure familiale,
mais je ne suis jamais fatiguée. En montagne, je sème toutes les caravanes.
Ouf ! Que j’ai chaud !
— Confiez-moi votre sac et votre renard.
— Jamais je ne ferai rien porter à un homme.
Taquine, elle plaisanta les messieurs qui offrent de prendre vos nippes et
qui quand on les leur confie ne vous pardonnent pas.
Ils enjambaient maintenant les écoles, les pays, les gloires, les siècles.
Cela devenait une course, une compétition magnifique qui laissait les
amateurs étonnés et les gardiens stupéfaits. Les barrières du Louvre
devenaient des haies, et les escaliers polis, des rivières.
Ils ne parlaient presque plus, ils cherchaient seulement à se surpasser, ils
« s’expliquaient sur la distance », pour parler comme Fromentine. Elle
admirait ce grand gaillard, actif et efficace, aussi tranquille dans son action
que dans un fauteuil, lui demandait de temps en temps quelque avis comme
à un véritable ami et quand il le lui donnait, elle ne répondait que par un
silence pieux, un air pénétré et réfléchissant.
Elle le possédait bien, l’homme pressé, avec un sûr instinct, elle avait été
droit à son vice, elle entrait dans le jeu mouvementé de sa dépravation avec
cette malhonnêteté innocente des vierges.
— Moi, je ne suis pas comme Angélique, disait-elle, je n’aime pas du
tout la peinture. Je n’aime que l’exercice. Je recherche ce qui me ravit, ce
qui m’arrache, ce qui m’emporte !
Avec ce manque complet de discernement qui caractérise les hommes
dont on encourage les manies, Pierre trouva Fromentine loyale, franche,
naturelle.
— Savez-vous que vous feriez une excellente secrétaire ? dit-il.
Cette course échevelée dans la nécropole d’art, la subite absence de ses
sœurs, les cris énervants de « On ferme, on ferme », cette proposition « formidable » qui venait de lui être faite, tout éblouissait Fromentine. À
son tour, elle éprouva le besoin puéril de provoquer et d’étonner. Elle se
pencha vers Pierre et lui dit avec le plus grand sérieux :
— Vous êtes fécondant.
On se retrouva dans le Salon Carré au moment où les gardiens
terminaient leur fermé de lapins. La cloche d’arrivée sonnait. Les chefs-
d’œuvre immortels, chauffés et abrités, sûrs d’une bonne nuit, allaient
désormais cohabiter sans autres admirateurs que les rondes de pompiers.
© Paul Morand, L’Homme pressé,
Gallimard, 1941
« Le pays du beau monde et des galanteries »
Le jardin des Tuileries
Création de Philibert Delorme pour Catherine de Médicis, le jardin des
Tuileries occupe une superficie de 25 hectares, entre le carrousel du Louvre
et la place de la Concorde, les quais de Seine et la rue de Rivoli. Conçu
dans le goût italien avec des fontaines, une grotte, une serre ainsi qu’une
ménagerie, c’est à Le Nôtre (1664) que l’on doit son tracé actuel de jardin
à la française. Promenade aristocratique à la mode dès le e XVI siècle, le
jardin s’impose rapidement comme un haut-lieu de libertinage. À l’ombre
complice des marronniers, observe le catalogueur des « plaisirs de Paris »,
Alfred Delvau, « il se noue des intrigues amoureuses qui durent ce que
durent les choses de ce genre, l’espace d’un après-midi ». Écartons un
instant les branches…
À Paris, les jardins publics, ces autres parcs, pour n’être pas aussi
nombreux qu’à Londres, sont tout aussi fréquentés par les promeneurs de
toutes les conditions, de tous les âges et de tous les goûts.
Le Jardin des Tuileries est le jardin aristocratique par excellence. Tout le
monde y est admis, mais les personnes qui y viennent profiter des premiers
rayons de soleil du printemps et des derniers rayons de soleil de l’automne,
grandes et petites personnes, sortent d’un arbre généalogique séculaire ou à
peine frutescent qui leur donne le droit de se promener sous les marronniers
de la grande allée. C’est toujours, comme au temps de Corneille,
Le pays du beau monde et des galanteries,
et il y aurait plaisir pour l’historien à faire l’histoire de cet aimable pays-
là, – si elle était possible.
Certes, la gazette scandaleuse a moins à glaner aujourd’hui qu’au temps
où Renard tenait dans ce jardin sa petite maison de débauche, où le duc de
Beaufort et le duc de Candale y venaient tirer l’épée, où les grands
seigneurs y venaient cueillir des grisettes. Mais tout en ayant moins, cette
gazette scandaleuse qui s’imprime et se débite sous le manteau, elle en
aurait encore beaucoup. Sachons mettre un cadenas à notre plume.
Tout ce qu’il m’est permis de dire, c’est qu’aux Tuileries comme ailleurs
il se noue des intrigues amoureuses qui durent ce que durent les choses de
ce genre, l’espace d’un après-midi. Un jardin n’est pas un salon, et les
mystérieuses profondeurs des contre-allées sont si favorables aux
confidences ! Il tombe une si dangereuse langueur de ces voûtes de verdure,
où pépient des myriades de moineaux libertins ! Des regards s’échangent
involontairement, les chaises se rapprochent, un gant tombe, ou un
mouchoir brodé qui exhale des senteurs apprêtées par Lubin : on ramasse le
gant ou le mouchoir, en demandant la faveur de le conserver – comme une
relique, – et une femme qui ne refuse pas, dans ces cas délicats, est une
femme imprudente ou habile, qui ne sait pas où cette imprudence la mènera,
ou qui sait très-bien ce que cette habileté sentimentale lui rapportera. Ah !
les marronniers des Tuileries en ont entendu de ces tendres papotages qui
commencent et finissent tous de la même façon ! Et je comprends à
merveille que des pierrots de cet aristocratique jardin n’hésitent pas à venir
manger dans la main des passants : ils nous méprisent tant, nous autres
pauvres hommes que les femmes mènent si facilement par le bout du nez !
Car, avec celui des babies blonds et roses jouant, sautant, courant autour
des parterres des Tuileries, c’est un spectacle que je vous recommande et
que vous ne trouverez guère que là, monsieur et cher étranger : le déjeuner
et le dîner des moineaux francs qui y pullulent. Ils sont là trois ou quatre
dompteurs de pierrots, braves gens qui regrettent sans doute de n’avoir pu
dompter des lions, qui, de midi à cinq heures, quelque temps qu’il fasse,
viennent religieusement donner sa pâture à ce petit peuple ailé auquel la
Providence s’est, avant eux, engagée à la donner. Il en vient des douzaines,
puis des centaines, puis des milliers de ces moineaux, hardis comme des pages et gouailleurs comme des gamins de Paris – qu’ils sont ; et avec une
patience qu’il faut qualifier d’évangélique, pour n’avoir pas à la qualifier
autrement, ces braves dompteurs tendent leurs mains pleines de miettes de
pain, qu’ils renouvellent sans cesse grâce à l’abondante provision qu’ils en
ont dans leurs poches, et, se vouant de gaieté de cœur à une immobilité
presque absolue, ils attendent que les petits voyous emplumés aient mangé
jusqu’à la dernière miette, – sans se soucier des torticolis et des rhumes de
cerveau que cela peut leur procurer. Étonnants, ces dompteurs de pierrots !
Au cas où ce spectacle et les précédents vous altéreraient trop, monsieur
et cher étranger, vous avez, dans le Jardin des Tuileries même, au bas de la
terrasse qui longe la rue de Rivoli, un glacier qui continue le commerce de
Renard, duels et parties fines à part. En y savourant votre sorbet ou votre
granit, vers les cinq heures du soir, vous jouirez du concert qu’on y donne
aux promeneurs.
Alfred Delvau, Les Plaisirs de Paris,
1867
« L’endroit le plus puant de tout le royaume »
Le cimetière des Innocents
Le premier arrondissement de Paris présente aussi au visiteur un visage
au charme moins délicat. Jean-Baptiste Grenouille, le héros du Parfum de
Patrick Süskind, voit ainsi le jour sous un étal à poisson de la rue aux Fers
(rue Berger), en plein cœur d’un Paris empuanti par la proximité du
cimetière des Innocents. Ouvert au xe siècle, ce cimetière est incorporé à la
capitale par l’enceinte de Philippe Auguste à partir de 1186, en dépit des
règles d’hygiène en vigueur à l’époque. À la fin du e XVIII siècle, il a déjà
servi à quarante générations de Parisiens et englouti plusieurs millions de
corps lorsque, le 30 mai 1780, l’éboulement d’une fosse commune déverse
des centaines de cadavres en décomposition dans les caves d’une maison de
la rue de la Lingerie. La puanteur est alors telle qu’elle déclenche chez les
riverains de véritables émeutes et qu’on finit par décider sa fermeture, le
1 er décembre 1780.
Or c’est là, à l’endroit le plus puant de tout le royaume, que vit le jour, le
17 juillet 1738, Jean-Baptiste Grenouille. C’était l’une des journées les plus
chaudes de l’année. La chaleur pesait comme du plomb sur le cimetière,
projetant dans les ruelles avoisinantes son haleine pestilentielle, où se
mêlait l’odeur des melons pourris et de la corne brûlée. La mère de
Grenouille, quand les douleurs lui vinrent, était debout derrière un étal de
poissons dans la rue aux Fers et écaillait des gardons qu’elle venait de vider.
Les poissons, prétendument pêchés le matin même dans la Seine, puaient
déjà tellement que leur odeur couvrait l’odeur de cadavre. Mais la mère de
Grenouille ne sentait pas plus les poissons que les cadavres, car son nez
était extrêmement endurci contre les odeurs, et du reste elle avait mal dans
tout le milieu du corps, et la douleur tuait toute sensibilité aux sensations
extérieures. Elle n’avait qu’une envie, c’était que cette douleur cessât, elle
voulait s’acquitter le plus vite possible de ce répugnant enfantement.
© Patrick Süskind, Le Parfum,
Fayard, 1986
« Paris mâchait les bouchées à ses deux millions d’habitants… »
Les Halles de Baltard
Avant leur démantèlement puis leur transfert à Rungis pour cause
d’encombrement du centre de Paris, en 1969, les Halles étaient le point de
convergence des maraîchers, éleveurs, poissonniers, bouchers, volaillers,
fromagers venus de la banlieue en voiture à cheval ou plus tard en camion
pour vendre leur marchandise à Paris. Vers 1850, elles présentent encore
un aspect comparable à celui quelles avaient au Moyen Âge : des places
entourées de galeries ouvertes. C’est en 1851 que l’architecte Victor
Baltard commence leur reconstruction et fait édifier dix pavillons
métalliques portant des verrières : les pavillons Baltard, inconsidérément
démolis il y a quelques années. Nul n’a dépeint l’atmosphère qui régnait
alors dans le quartier aussi bien que Zola dans Le Ventre de Paris. À la
recherche de son demi-frère, le charcutier Quenu, Florent se perd dans le
labyrinthe des Halles, énorme ventre digérant à la fois les hommes et les
aliments. Pris de malaise au milieu des amoncellements de nourriture et du
roulis des carrioles, il cherche une issue.
Il n’eut plus qu’une pensée, qu’un besoin, s’éloigner des Halles. Il
attendrait, il chercherait encore, plus tard quand le carreau serait libre. Les
trois rues du carrefour, la rue Montmartre, la rue Montorgueil, la rue
Turbigo, l’inquiétèrent : elles étaient encombrées de voitures de toutes
sortes ; des légumes couvraient les trottoirs. Alors, il alla devant lui, jusqu’à
la rue Pierre-Lescot, où le marché au cresson et le marché aux pommes de
terre lui parurent infranchissables. Il préféra suivre la rue Rambuteau. Mais,
au boulevard Sébastopol, il se heurta contre un tel embarras de tapissières,
de charrettes, de chars à bancs, qu’il revint prendre la rue Saint-Denis.
Là, il rentra dans les légumes. Aux deux bords, les marchands forains
venaient d’installer leurs étalages, des planches posées sur de hauts paniers,
et le déluge de choux, de carottes, de navets, recommençait. Les Halles
débordaient. Il essaya de sortir de ce flot qui l’atteignait dans sa fuite ; il
tenta la rue de la Cossonnerie, la rue Berger, le square des Innocents, la rue
de la Ferronnerie, la rue des Halles. Et il s’arrêta, découragé, effaré, ne
pouvant se dégager de cette infernale ronde d’herbes qui finissaient par
tourner autour de lui en le liant aux jambes de leurs minces verdures. Au
loin, jusqu’à la rue de Rivoli, jusqu’à la place de l’Hôtel-de-Ville, les
éternelles files de roues et de bêtes attelées se perdaient dans le pêle-mêle
des marchandises qu’on chargeait ; de grandes tapissières emportaient les
lots des fruitiers de tout un quartier ; des chars à bancs, dont les flancs
craquaient, partaient pour la banlieue. Rue du Pont-Neuf, il s’égara tout à
fait ; il vint trébucher au milieu d’une remise de voitures à bras ; des
marchands des quatre-saisons y paraient leur étalage roulant. Parmi eux, il
reconnut Lacaille, qui prit la rue Saint-Honoré, en poussant devant lui une
brouettée de carottes et de choux-fleurs. Il le suivit, espérant qu’il l’aiderait
à sortir de la cohue. Le pavé était devenu gras, bien que le temps fût sec :
des tas de queues d’artichauts, des feuilles et des fanes, rendaient la
chaussée périlleuse. Il butait à chaque pas. Il perdit Lacaille, rue Vauvilliers.
Du côté de la Halle au blé, les bouts de rue se barricadaient d’un nouvel
obstacle de charrettes et de tombereaux. Il ne tenta plus de lutter, il était
repris par les Halles, le flot le ramenait. Il revint lentement, il se retrouva à
la pointe Saint-Eustache.
Maintenant il entendait le long roulement qui partait des Halles. Paris
mâchait les bouchées à ses deux millions d’habitants. C’était comme un
grand organe central battant furieusement, jetant le sang de la vie dans
toutes les veines. Bruit de mâchoires colossales, vacarme fait du tapage de l’approvisionnement, depuis les coups de fouet des gros revendeurs partant
pour les marchés de quartier, jusqu’aux savates traînantes des pauvres
femmes qui vont de porte en porte offrir des salades, dans des paniers.
Il entra sous une rue couverte, à gauche, dans le groupe des quatre
pavillons, dont il avait remarqué la grande ombre silencieuse pendant la
nuit. Il espérait s’y réfugier, y trouver quelque trou. Mais, à cette heure, ils
s’étaient éveillés comme les autres. Il alla jusqu’au bout de la rue. Des
camions arrivaient au trot, encombrant le marché de la Vallée de cageots
pleins de volailles vivantes, et de paniers carrés où des volailles mortes
étaient rangées par lits profonds. Sur le trottoir opposé, d’autres camions
déchargeaient des veaux entiers, emmaillotés d’une nappe, couchés tout du
long, comme des enfants, dans des mannes qui ne laissaient passer que les
quatre moignons, écartés et saignants. Il y avait aussi des moutons entiers,
des quartiers de bœuf, des cuisseaux, des épaules. Les bouchers, avec de
grands tabliers blancs, marquaient la viande d’un timbre, la voituraient, la
pesaient, l’accrochaient aux barres de la criée ; tandis que, le visage collé
aux grilles, il regardait ces files de corps pendus, les bœufs et les moutons
rouges, les veaux plus pâles, tachés de jaune par la graisse et les tendons, le
ventre ouvert. Il passa au carreau de la triperie, parmi les têtes et les pieds
de veau blafards, les tripes proprement roulées en paquets dans des boîtes,
les cervelles rangées délicatement sur des paniers plats, les foies saignants,
les rognons violâtres. Il s’arrêta aux longues charrettes à deux roues,
couvertes d’une bâche ronde, qui apportent des moitiés de cochon,
accrochées des deux côtés aux ridelles, au-dessus d’un lit de paille : les culs
des charrettes ouverts montraient des chapelles ardentes, des enfoncements
de tabernacle, dans les lueurs flambantes de ces chairs régulières et nues ;
et, sur le lit de paille, il y avait des boîtes de fer-blanc, pleines du sang des
cochons. Alors Florent fut pris d’une rage sourde ; l’odeur fade de la
boucherie, l’odeur âcre de la triperie l’exaspéraient. Il sortit de la rue
couverte, il préféra revenir une fois encore sur le trottoir de la rue du Pont-
Neuf.
C’était l’agonie. Le frisson du matin le prenait ; il claquait des dents, il
avait peur de tomber là et de rester par terre. Il chercha, ne trouva pas un
coin sur un banc ; il y aurait dormi, quitte à être réveillé par les sergents de
ville. Puis, comme un éblouissement l’aveuglait, il s’adossa à un arbre, les
yeux fermés, les oreilles bourdonnantes. La carotte crue qu’il avait avalée,
sans presque la mâcher, lui déchirait l’estomac, et le verre de punch l’avait grisé. Il était gris de misère, de lassitude, de faim. Un feu ardent le brûlait
de nouveau au creux de la poitrine ; il y portait les deux mains, par
moments, comme pour boucher un trou par lequel il croyait sentir tout son
être s’en aller. Le trottoir avait un large balancement ; sa souffrance
devenait si intolérable, qu’il voulut marcher encore pour la faire taire. Il
marcha devant lui, entra dans les légumes. Il s’y perdit. Il prit un étroit
sentier, tourna dans un autre, dut revenir sur ses pas, se trompa, se trouva au
milieu des verdures. Certains tas étaient si hauts, que les gens circulaient
entre deux murailles, bâties de paquets et de bottes. Les têtes dépassaient un
peu ; on les voyait filer avec la tache blanche ou noire de la coiffure ; et les
grandes hottes, balancées, ressemblaient, au ras des feuilles, à des nacelles
d’osier nageant sur un lac de mousse. Florent se heurtait à mille obstacles, à
des porteurs qui se chargeaient, à des marchandes qui discutaient de leurs
voix rudes ; il glissait sur le lit épais d’épluchures et de trognons qui
couvrait la chaussée, il étouffait dans l’odeur puissante des feuilles écrasées.
Alors, stupide, il s’arrêta, il s’abandonna aux poussées des uns, aux injures
des autres ; il ne fut plus qu’une chose battue, roulée, au fond de la mer
montante.
Une grande lâcheté l’envahissait. Il aurait mendié. Sa sotte fierté de la
nuit l’exaspérait. S’il avait accepté l’aumône de Mme François, s’il n’avait
point eu peur de Claude comme un imbécile, il ne se trouverait pas là, à
râler parmi ces choux. Et il s’irritait surtout de ne pas avoir questionné le
peintre, rue Pirouette. À cette heure, il était seul, il pouvait crever, sur le
pavé, comme un chien perdu.
Il leva une dernière fois les yeux, il regarda les Halles. Elles flambaient
dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la rue couverte, au fond,
trouant la masse des pavillons d’un portique de lumière ; et, battant la nappe
des toitures, une pluie ardente tombait. L’énorme charpente de fonte se
noyait, bleuissait, n’était plus qu’un profil sombre sur les flammes
d’incendie du levant. En haut, une vitre s’allumait, une goutte de clarté
roulait jusqu’aux gouttières, le long de la pente des larges plaques de zinc.
Ce fut alors une cité tumultueuse dans une poussière d’or volante. Le réveil
avait grandi, du ronflement des maraîchers, couchés sous leurs limousines,
au roulement plus vif des arrivages. Maintenant, la ville entière repliait ses
grilles ; les carreaux bourdonnaient, les pavillons grondaient ; toutes les
voix donnaient, et l’on eût dit l’épanouissement magistral de cette phrase
que Florent, depuis quatre heures du matin, entendait se traîner et se grossir dans l’ombre. À droite, à gauche, de tous côtés, des glapissements de criée
mettaient des notes aiguës de petite flûte, au milieu des basses sourdes de la
foule. C’était la marée, c’étaient les beurres, c’était la volaille, c’était la
viande. Des volées de cloche passaient, secouant derrière elles le murmure
des marchés qui s’ouvraient. Autour de lui, le soleil enflammait les
légumes. Il ne reconnaissait plus l’aquarelle tendre des pâleurs de l’aube.
Les cœurs élargis des salades brûlaient, la gamme du vert éclatait en
vigueurs superbes, les carottes saignaient, les navets devenaient
incandescents, dans ce brasier triomphal. À sa gauche, des tombereaux de
choux s’éboulaient encore. Il tourna les yeux, il vit, au loin, des camions qui
débouchaient toujours de la rue Turbigo. La mer continuait à monter. Il
l’avait sentie à ses chevilles, puis à son ventre ; elle menaçait, à cette heure,
de passer par-dessus sa tête. Aveuglé, noyé, les oreilles sonnantes,
l’estomac écrasé par tout ce qu’il avait vu, devinant de nouvelles et
incessantes profondeurs de nourriture, il demanda grâce, et une douleur
folle le prit, de mourir ainsi de faim, dans Paris gorgé, dans ce réveil
fulgurant des Halles. De grosses larmes chaudes jaillirent de ses yeux.
Émile Zola, Le Ventre de Paris,
1873
« À trois heures du matin […] nous vadrouillons dans le désordre des
Halles… »
Immense déversoir à viande et à légumes, les Halles sont le lieu de tous
les échouages, de toutes les fins de parties. C’est là qu’autour d’une soupe
à l’oignon, les noctambules se retrouvent pour un dernier verre dans l’un
des nombreux bistrots du quartier. « C’est l’heure, écrit Breton, où les
bandes de fêtards commencent à se répandre en ces lieux pour y finir la nuit
dans quelque petit torchon renommé, jetant dans la cohue robuste et
franche du travail la note noire, mousseuse et équivoque des tenues de
soirées, des fourrures et des soies » (L’Amour fou). Dans Un sport et un
passe-temps, en 1967, l’écrivain américain James Salter évoque
l’atmosphère caractéristique des Halles d’avant Rungis où, à la frontière de
deux mondes, l’ouvrier qui part au travail croise le bourgeois qui rentre
chez lui.
À trois heures du matin – Cristina ne se couche jamais quand elle boit –,
nous vadrouillons dans le désordre des Halles. L’air est froid à cette heure-
ci, les bruits semblent raisonner dedans. Les employés lèvent les yeux de
leurs cageots au son reconnaissable entre tous des hauts talons. Isabel parle.
Cristina. Elles montrent tout du doigt. Nous traînons bêtement entre des
barricades de fruits et légumes, devant des bars déserts, contournant
chariots et camions. Finalement nous débouchons sur le vacarme des
pavillons de fer où on s’occupe de la viande. C’est comme tomber sur une
usine en pleine nuit. Les lumières suspendues éclairent à fond. L’odeur du
carnage est partout, jusqu’au métal qui empeste d’une odeur plus dense que
celle des fleurs. Sur le trottoir il y a de pleines brouettes de têtes coupées.
On se croirait tout droit sortis de chez Franju, et de cette œuvre fameuse,
littéralement fumante. Nous regardons les victimes muettes. Il y en a des
douzaines. Les bouches sont roses, les naseaux encore humides. Des
couteaux usés et effilés comme des rasoirs ont séparé la chair des os comme
du blanc de baleine alors qu’elles clignaient encore des yeux, les yeux
énormes, éloquents, de jeunes veaux. Les bras ensanglantés des hommes
tracent des esquisses en un éclair. Partout où ils s’activent, la peau s’ouvre
comme par magie, les boyaux tièdes se déversent. Tout est partagé en un
rien de temps. Un animal que l’on vient à peine d’amener a déjà disparu.
Cristina s’enroule dans son manteau blanc comme une comtesse.
« Je vais faire des cauchemars », dit-elle.
« Parce qu’on va quand même dormir un jour ? » demande Billy.
« Allons au truc de cochon », dit Isabel.
« Chéri, où est-ce déjà ? Ce n’est pas tout près d’ici ? »
« Juste un peu plus bas », dit Billy.
Cela nous prend dix minutes pour le trouver. Bien sûr, il y a un monde
fou, comme toujours à cette heure de la nuit.
Des taxis attendent, veilleuses allumées. Il y a des voitures garées
partout. Le restaurant est bondé. Touristes, mariages, des gens qui
reviennent du cabaret, d’autres qui ont veillé rien que pour visiter les
fameuses Halles. On dit qu’il est question de les transférer ailleurs, en
banlieue, bientôt elles auront disparu.
On trouve quand même une table. Billy se frotte les mains. Il y a une
délicieuse odeur de soupe riche et gratinée, la spécialité. Cristina n’en veut
pas, elle veut du vin.
« Ce n’est pas bon pour toi, tu sais bien », dit Billy. Elle a eu la jaunisse,
elle est restée au lit des mois et des mois. « Pourquoi tu prends pas juste un
peu de soupe ? »
« Prends-en toi », elle fait.
« Bummy… »
« Quoi ? »
« Je vais en commander une pour toi. »
« Te gêne pas », dit-elle. Elle se tourne et nous gratifie d’un sourire
radieux.
Il y a vraiment foule. Les garçons ont du mal à se frayer un chemin. Ils
semblent ne rien entendre, ou alors cela n’a aucun effet. Les clients se
multiplient comme dans un rêve. Des visages incroyables, de tous côtés.
Algériens, osseux comme des pieds, Américains en carton, le rose des
Français. Isabel rit et rit. Elle met sa main devant sa bouche et oscille un
peu d’avant en arrière. Elle raconte une dispute qui a éclaté au moment où
son mari faisait ses valises pour partir en voyage. Il lui criait après en
français.
« Tu vas m’obéir », il fait, « à l’instant ».
« Sûrement pas. » Là elle a fait mine de taper du pied, en colère.
« Arrête de faire ça avec tes pieds. » « Sûrement pas. » Et de continuer
de rire.
Bien sûr, il l’adore, je sais que c’est ce qu’ils vont me dire. « Surtout ne
vous mariez jamais avec un Français », dit-elle.
Elle rit encore. Elle étreint Coco, son caniche, et rit. Elle ouvre des
paquets de chez Lanvin, le papier de soie claque quand elle l’écarte d’un
revers de main. Le téléphone sonne, c’est une de ses amies. Elle rit et rit
toujours, elle parle pendant des heures.
« Vous vivez à Paris ? » me demande Dean.
« Pardon ? »
« Vous vivez à Paris ? »
© James Salter, Un sport et un passe-temps,
L’Olivier/Le Seuil, 1996
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