Paris vu par les écrivains

Benjamin Arranger · Chapitre 8 sur 22

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Paris vu par les écrivains

Le Huitième Arrondissement

 

À partir de l’Alma, il semble que l’on accède à une autre ville : les autos sont plus

brillantes que chez nous, les bâtisses sont plus belles, les femmes aussi […] ; il

semble que l’existence ait plus de prix, qu’elle vaille davantage ; il semble même que

la qualité de l’air soit quelque peu différente, plus fine. On a l’illusion d’être à

l’étranger, en transit seulement.

 

HENRI CALET

 

« La place de la Concorde apparaît… »

Les beaux quartiers

 

Le 27 juin 1748, la Ville de Paris décide d’exprimer sa reconnaissance à

Louis XV le « Bien-Aimé » en aménageant une place royale ornée en son

centre d’une statue du souverain. Déboulonnée à la Révolution, la statue de

Louis XV est remplacée en 1840 par l’obélisque de Louqsor, présent du

vice-roi d’Égypte, Méhémet-Ali, à Louis-Philippe : c’est l’actuelle place de

la Concorde, anciennement place Louis-XV. Dernière place royale

construite à Paris, la place de la Concorde est un seuil monumental, la

« porte » grandiose par laquelle on accède aux beaux quartiers. Que l’on

s’engage dans la rue Royale vers la Madeleine, ou sur les Champs-Élysées

en direction de l’Étoile, tout se passe comme si au-delà de cette limite, on

entrait dans un pays, étrange et merveilleux, où tout n’était qu’opulence,

plaisir et beauté. Le Ministre de « La nuit de Babylone » (Paul Morand)

quitte l’Assemblée nationale et s’engage sur le pont de la Concorde…

 

La place de la Concorde apparaît : Babylone, avec l’Euphrate, les

jardins, les obélisques, les palais de Nabuchodonosor. Le monde est une

vallée de pleurs, mais, somme toute, bien irriguée. […]

Rue Royale. Ma voiture croise une autre voiture, qui ralentit et

s’étrangle à changer de vitesse. Par distraction, je regarde. À l’intérieur, il y

a trois personnes. Au milieu, un jeune homme beau comme un acteur ; sur

sa poitrine, il tient deux femmes qui s’embrassent… […]

… L’une enfermait dans ses mains la figure de son amie, se penchait sur

elle, faisant couler un long plaisir entre ses lèvres, comme l’on donne une

potion à un jeune chien, en lui tenant le museau. Cela durait peut-être ainsi

depuis l’Opéra ?

 

© Paul Morand, Fermé la nuit,

Gallimard, 1957

 

« Nous revenions aux Champs-Élysées… »

L’avenue des Champs-Élysées

 

En 1667, sur ordre de Colbert, Le Nôtre perce dans le prolongement de

l’allée centrale des Tuileries une trouée qu’il aménage en promenade

plantée sur chacun de ses côtés d’une double rangée d’ormes : les Champs-

Élysées. En 1858, Alphand réaménage la promenade en jardin pourvu

d’attractions : manège de chevaux de bois, théâtre de guignol, etc. où

Proust enfant se rendait le dimanche escorté de sa bonne (la Françoise de

la Recherche). Dans sa mémoire, les Champs-Élysées sont inextricablement

liés à l’apparition qu’y fit, un jour de neige, le « plus grand amour de ma

vie, Mademoiselle Benardaky, aujourd’hui princesse Radziwill » qui servira

de modèle à la Gilberte du Côté de chez Swann.

 

Françoise avait trop froid pour rester immobile, nous allâmes jusqu’au

pont de la Concorde voir la Seine prise, dont chacun et même les enfants

s’approchaient sans peur comme d’une immense baleine échouée, sans

défense, et qu’on allait dépecer. Nous revenions aux Champs-Élysées ; je

languissais de douleur entre les chevaux de bois immobiles et la pelouse

blanche prise dans le réseau noir des allées dont on avait enlevé la neige et

sur laquelle la statue avait à la main un jet de glace ajouté qui semblait

l’explication de son geste. La vieille dame elle-même ayant plié ses Débats,

demanda l’heure à une bonne d’enfants qui passait et qu’elle remercia en lui

disant : « Comme vous êtes aimable ! » puis, priant le cantonnier de dire à

ses petits-enfants de revenir, qu’elle avait froid, ajouta : « Vous serez mille

fois bon. Vous savez que je suis confuse ! » Tout à coup l’air se déchira :

entre le guignol et le cirque, à l’horizon embelli, sur le ciel entrouvert, je

venais d’apercevoir, comme un signe fabuleux, le plumet bleu de Mademoiselle. Et déjà Gilberte courait à toute vitesse dans ma direction,

étincelante et rouge sous un bonnet carré de fourrure, animée par le froid, le

retard et le désir du jeu ; un peu avant d’arriver à moi, elle se laissa glisser

sur la glace et, soit pour mieux garder son équilibre, soit parce qu’elle

trouvait cela plus gracieux, ou par affectation du maintien d’une patineuse,

c’est les bras grands ouverts qu’elle avançait en souriant, comme si elle

avait voulu m’y recevoir : « Brava ! Brava ! ça c’est très bien, je dirais

comme vous que c’est chic, que c’est crâne, si je n’étais pas d’un autre

temps, du temps de l’Ancien Régime », s’écria la vieille dame prenant la

parole au nom des Champs-Élysées silencieux pour remercier Gilberte

d’être venue sans se laisser intimider par le temps. « Vous êtes comme moi,

fidèle quand même à nos vieux Champs-Élysées ; nous sommes deux

intrépides. Si je vous disais que je les aime, même ainsi. Cette neige, vous

allez rire de moi, ça me fait penser à de l’hermine ! » Et la vieille dame se

mit à rire.

Le premier de ces jours – auxquels la neige, image des puissances qui

pouvaient me priver de voir Gilberte, donnait la tristesse d’un jour de

séparation et jusqu’à l’aspect d’un jour de départ parce qu’il changeait la

figure et empêchait presque l’usage du lieu habituel de nos seules entrevues

maintenant changé, tout enveloppé de housses – ce jour fit pourtant faire un

progrès à mon amour, car il fut comme un premier chagrin qu’elle eût

partagé avec moi. Il n’y avait que nous deux de notre bande, et être ainsi le

seul qui fût avec elle, c’était non seulement comme un commencement

d’intimité, mais aussi de sa part – comme si elle ne fût venue rien que pour

moi, par un temps pareil – cela me semblait aussi touchant que si un de ces

jours où elle était invitée à une matinée elle y avait renoncé pour venir me

retrouver aux Champs-Élysées ; je prenais plus de confiance en la vitalité et

en l’avenir de notre amitié qui restait vivace au milieu de

l’engourdissement, de la solitude et de la ruine des choses environnantes ; et

tandis qu’elle me mettait des boules de neige dans le cou, je souriais avec

attendrissement à ce qui me semblait à la fois une prédilection qu’elle me

marquait en me tolérant comme compagnon de voyage dans ce pays

hivernal et nouveau, et une sorte de fidélité qu’elle me gardait au milieu du

malheur. Bientôt l’une après l’autre, comme des moineaux hésitants, ses

amies arrivèrent toutes noires sur la neige. Nous commençâmes à jouer et

comme ce jour si tristement commencé devait finir dans la joie, comme je

m’approchais, avant de jouer aux barres, de l’amie à la voix brève que j’avais entendue le premier jour crier le nom de Gilberte, elle me dit :

« Non, non, on sait bien que vous aimez mieux être dans le camp de

Gilberte, d’ailleurs vous voyez elle vous fait signe. » Elle m’appelait en

effet pour que je vinsse sur la pelouse de neige, dans son camp, dont le

soleil en lui donnant les reflets roses, l’usure métallique des brocarts

anciens, faisait un camp du drap d’or.

Ce jour que j’avais tant redouté fut au contraire un des seuls où je ne fus

pas trop malheureux.

 

Marcel Proust, Du côté de chez Swann,

1913

 

« J’ai beau me dire que Proust a dû gambader sous ces arbres… »

Les « Champs »

 

Marcel Proust aurait sans doute du mal à reconnaître dans l’artère

commerçante et touristique que sont devenus les Champs-Élysées la

promenade souriante et distinguée de son enfance. Naguère lieu de

résidence des parisiens fortunés, l’avenue est aujourd’hui le rendez-vous

des touristes étrangers, des banlieusards désœuvrés, des employés de

bureau et des hommes d’affaires. Restaurants, salles de spectacle, magasins

à la mode, grandes entreprises et constructeurs automobiles ont désormais

pignon sur rue. Signe des temps, par raccourci les Champs-Élysées sont

devenus les « Champs ». Mais le charme tout pastoral d’une femme

transportant de la rhubarbe sur le porte-bagage de son vélo fait, dans ce

quartier entièrement dévolu au tourisme, au loisir et à la consommation de

masse, une remarquable exception. Jacques Réda :

 

J’ai beau me dire que Proust a dû gambader sous ces arbres, tout le

quartier reste empuanti par le fric qui s’y brasse entre malfrats. La très

humble escroquerie est représentée le jeudi par les marchands de timbres, la

honte chaque jour par les gens qui reviennent s’abrutir devant des

téléphones et des buvards. Donc une fois de plus je descends là. Effarée au

Rond-Point par la violence de la cohue, une dame sur son vélo vacille avec

de la verdure indéfinissable dans un sac. Elle arrive de Montrouge ou de

Clamart, où subsistent derrière le béton quelques carrés de légumes, et ne peut que se rendre à Saint-Lazare pour prendre un train. Elle seule paraît

décente avec son gros tricot marron, sa jupe bleu marine, parmi cette

putasserie d’hommes et de femmes en toile fine traînant des chiens. Elle

hésite sur sa route mais ne veut rien demander à personne. Finalement elle

atteindra bien Maurecourt, où elle a une sœur. Et puis le soir, ayant dégagé

son vélo de la consigne, hardi en sens inverse elle repartira, sans plus se

préoccuper de la foule, des Palais et des Arcs, un peu déséquilibrée par son

sac maintenant plein de rhubarbe.

 

© Jacques Réda, Les Ruines de Paris, Gallimard,

1977

 

« Que c’est beau Paris ! »

La place de l’Étoile

 

Conçue en 1854 par Hittorff à la demande du baron Haussmann, la

place de l’Étoile (Charles-de-Gaulle depuis 1970) s’articule en douze

avenues qui rayonnent autour de l’Arc de Triomphe, érigé à la gloire de la

Grande Armée à la suite de la bataille d’Austerlitz. S’enfonçant dans les

quartiers des alentours, chacune de ces avenues explore une atmosphère

différente. Aragon :

 

Par exemple l’Étoile… Marcher autour de l’Étoile, prendre une avenue

au hasard, et se trouver sans avoir vraiment choisi dans un monde

absolument différent de celui où s’enfonce l’avenue suivante… C’était

vraiment comme broder, ces promenades-là… Seulement quand on brode,

on suit un dessin tout fait, connu, une fleur, un oiseau. Ici on ne pouvait

jamais savoir d’avance si ce serait le paradis rêveur de l’avenue Friedland

ou le grouillement voyou de l’avenue de Wagram ou cette campagne en

dentelles de l’avenue du Bois. L’Étoile domine des mondes différents,

comme des êtres vivants. Des mondes où s’enfoncent ses bras de lumière. Il

y a la province de l’avenue Carnot et la majesté commerçante des Champs-

Élysées. Il y a l’avenue Victor-Hugo… Bérénice aimait, d’une de ces

avenues, dont elle oubliait toujours l’ordre de succession, se jeter dans une

rue traversière et gagner l’avenue suivante, comme elle aurait quitté une

reine pour une fille, un roman de chevalerie pour un conte de Maupassant. Chemins vivants qui menaient ainsi d’un domaine à l’autre de

l’imagination, il plaisait à Bérénice que ces rues fussent aussi bien des

morceaux d’une étrange et subite province ou les venelles vides dont les

balcons semblent avoir pour grille les dessins compliqués des actions et

obligations de leurs locataires, ou encore l’équivoque lacis des hôtels et

garnis, des bistros, des femmes furtives, qui fait à deux pas des quartiers

riches passer le frisson crapuleux des fils de famille et d’un peuple perverti.

Brusquement la ville s’ouvrait sur une perspective, et Bérénice sortait de cet

univers qui l’effrayait et l’attirait, pour voir au loin l’Arc de Triomphe, et

vers lui la tracée des arbres au pied proprement pris dans une grille. Que

c’est beau, Paris ! Là même où les voies sont droites, et pures, que de

tournants… Nulle part à la campagne, le paysage ne change si vite ; nulle

part, même dans les Alpes ou sur les bords de la mer, il n’y a de si forts

aliments pour le rêve d’une jeune femme désœuvrée, et ravie de l’être, et

libre, libre de penser à sa guise, sans se surveiller, sans craindre de trahir sur

son visage le fond de son cœur, de laisser échapper une phrase qu’elle

regretterait parce qu’elle aurait fait du mal à quelqu’un…

 

© Louis Aragon, Aurélien,

Gallimard, 1944

 

« Cette petite capitale de la jouissance de l’argent »

Le parc Monceau

 

Dessiné par Carmontelle dans le style anglo-chinois à la mode du jour

(1778) et réaménagé par Alphand conformément au goût du Second Empire

(1870), le parc Monceau forme avec ses 8,5 hectares de verdure ceinturés

de luxueux hôtels particuliers une « petite capitale de la jouissance de

l’argent » (Jules Romains). Or, contrairement à l’adage, l’argent a une

odeur, et le parc Monceau et ses alentours sécrètent un parfum subtil, aux

fragrances distinguées et piquantes à la fois, qui excitent les sens du

promoteur immobilier du Paris des hommes de bonne volonté, Haverkamp.

 

L’avenue Hoche, en sept cent cinquante mètres de maisons cossues, joint

la place de l’Étoile à la grille du Parc Monceau. De l’une à l’autre, elle

descend en pente facile. Sa largeur – trottoirs et chaussée répond à ce que l’on considérait comme le plus souhaitable pour une avenue de résidence

luxueuse, dans les périodes de prospérité du XIXe siècle. Elle n’est coupée

que d’un petit nombre de rues, dont la seule qui fasse vraiment carrefour et

remous est celle du faubourg Saint-Honoré. Donc le mouvement des

voitures y peut prendre une continuité aisée. La circulation n’y connaît pas

encore cet excès de hâte et de calcul, cette obsession de l’obstacle, de la

résistance, du conflit, qui s’accordent mal avec l’idée de la richesse

amplement acquise, et des droits de jouissance étalée qu’elle confère.

Orientée du sud-ouest au nord-est, l’avenue ne reçoit franchement le

soleil qu’assez tard ; et la moitié de l’année il est déjà bien bas sur le ciel, et

mangé par les toits, quand il y pénètre. Quelques jours par an, il vient se

coucher derrière l’Arc de Triomphe ; mais le monument est vu de biais ; et

jusque dans ces soirs exceptionnels il semble garder pour d’autres

spectateurs son principal effet de magnificence.

Il en résulte qu’à l’ordinaire, tout en se répandant sans parcimonie dans

une voie aussi spacieuse, la lumière y garde l’aspect froid, gris et général,

qui convient d’ailleurs on ne peut mieux à ces façades, dont le

soubassement est fait non de boutiques animées, mais de larbins et de

concierges.

L’avenue est fortement caractérisée par le lieu où elle mène, qui est le

Parc Monceau, dans sa ceinture d’hôtels particuliers et d’immeubles de

luxe. Il y a là une petite capitale de la possession de l’argent ; ou, si l’on

veut, une sorte de ville réservée, au sein de laquelle la jouissance spécifique

de l’argent est l’affaire principale ; de même qu’une vraie ville réservée,

sans concentrer en elle seule tout ce qui se produit de jouissance charnelle

dans une population, accorde néanmoins à l’amour physique une

suprématie qu’on lui dispute ailleurs.

Il ne s’agit pas dans cet endroit de l’argent au moment où il se gagne.

Rien ne sent ici la courroie d’usine, avec son alentour de fer frotté et de

graisse frite ; ni la pulvérulente odeur d’étoffes des entresols du Sentier. Ni

même l’haleine de bureaux hurlants qui jaillit d’entre les colonnes de la

Bourse. Rien n’y vibre en apparence de l’oscillation pathétique des gains et

des pertes. L’argent d’ici est de l’argent gagné, et définitivement gagné. Les

opérations dont il procède sont closes. La page du registre est tournée.

Pourtant il ne date pas de si loin qu’il en devienne méconnaissable. Il ne

risque pas de se voir attribuer un simple rôle d’accompagnement. Il ne

figure pas l’officieux de basse classe, dont les grands ne sauraient se passer, mais qu’on dissimule dans l’escorte, et à qui on ne rend pas le salut.

Personne ici ne peut feindre de croire qu’il ne soit qu’un des corollaires,

presque un des effets seconds du rang social, un trait tout physique de la

condition, aussi naturel mais aussi peu montrable que les nécessités du

corps, dont il n’y a que les paysans et les troupiers pour faire état.

Cet argent-ci n’est déjà plus assez neuf pour qu’on rougisse d’en avoir

tant, mais pas assez vieux pour qu’on l’oublie. Il en est au meilleur moment

de son histoire, quand on le possède encore avec fraîcheur ; quand la

gloutonnerie du début a fait place à un appétit de bon ton. Il garde son goût,

c’est-à-dire la saveur de sa présence distincte. Il n’a pas si complètement

passé dans ses propres transformations qu’il faille un effort de réflexion

pour l’y retrouver. Il affleure un peu partout ; à la surface des meubles, à la

corniche des plafonds, sur le renflement d’une moulure. Il reste discernable

dans les reflets d’un diamant, d’un service de table, d’un plastron de

chemise, d’un regard ; dans une façon d’accueillir, de fumer un cigare entre

deux portes de montrer un tableau. Du même coup il conserve une part de

son dynamisme. S’il n’est plus aussi vif et agité qu’à sa naissance, ce n’est

pourtant pas de l’argent mort. C’est tout au plus de l’argent calmé.

Aussi le passant qui se trouve avoir affaire par là, comme Haverkamp,

en descendant de chez Ducatelet, sur son trottoir de l’avenue Hoche, reçoit-

il, pour peu que sa nature s’y prête, et malgré la morgue des larbins et des

façades, moins d’accablement que d’excitation. Née du second Empire, et

sur plus d’un point son héritière, cette petite capitale de la jouissance de

l’argent, à qui l’avenue Hoche sert de Grand’Rue, développe une

atmosphère où quelqu’un d’avide a moins conscience de sa pauvreté que de

l’urgence d’en sortir. Les radiations qu’on traverse ne sont pas

décourageantes. Certes, Haverkamp n’est guère de ceux qu’un site

décourage. Mais un paysage de richesse ancienne, imprégné d’argent sans

doute, mais d’un argent non identifiable, complètement résorbé, à peu près

mort, ou bien le laisserait indifférent, comme un spectacle sans rapport avec

lui-même, ou bien lui inspirerait de l’ennui, peut-être une trace de mépris

ou d’hostilité ; tout au plus l’idée qu’il serait temps de réveiller cet argent

dormant, et d’envisager quelque audacieuse opération de transfert. Alors

qu’ici, ce qu’il respire, ce n’est pas tant la richesse que l’enrichissement. Il

ouvre les narines. Son cœur répond.

Tout se passe comme s’il y avait, sur chacune des façades qu’il longe,

bien en vue au premier étage, une plaque de marbre, fixée par quatre clous à tête de bronze. L’inscription varierait à peine : « Soyez riches et vous serez

pleinement honorés » ou « Soyez riches d’abord ; le reste viendra par

surcroît ». Les concierges et larbins à côtelettes, en sentinelle sur le seuil,

confirment par toute leur attitude que l’inscription ne ment pas.

 

© Jules Romains, Paris des hommes de bonne volonté,

Flammarion, 1949

 

« C’était impasse d’Amsterdam… »

Le quartier de l’Europe

 

Le 2 février 1826, une ordonnance royale permet à des spéculateurs,

encouragés depuis 1821 par la Ville à créer des quartiers neufs pour lotir

les classes bourgeoises, de lancer un projet d’ouverture de rues portant le

nom des grandes capitales européennes et convergeant vers une place

octogonale : la place de l’Europe. Au centre du dispositif, un pont

métallique en forme de X – démantelé en 1931 – surplombe les voies de

chemin de fer de la Compagnie de l’Ouest. Dès 1843, la gare Saint-

Germain, située à l’angle de la rue de Londres et de la place de l’Europe, a

du mal à faire face à l’expansion du trafic ferroviaire. Le modeste

« embarcadère » – on ne parle pas encore de gare –, dont l’exploitation

avait commencé le 26 août 1837, est alors reconstruit en bordure de la rue

Saint-Lazare ; ainsi naît la doyenne des grandes gares de chemin de fer

parisiennes : la gare Saint-Lazare. Largement remaniée à partir de 1885, la

gare présente dès 1889 l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui : une

longue galerie couverte de verrières et une façade donnant sur deux cours,

la cour de Rome et celle du Havre, entre lesquelles la Compagnie de

l’Ouest loge ses employés. C’est là que dans La Bête humaine, d’Émile

Zola, le sous-chef de gare Roubaud élit domicile lors de ses séjours à Paris.

 

C’était impasse d’Amsterdam, dans la dernière maison de droite, une

haute maison où la Compagnie de l’Ouest logeait certains de ses employés.

La fenêtre, au cinquième, à l’angle du toit mansardé qui faisait retour,

donnait sur la gare, cette tranchée large trouant le quartier de l’Europe, tout

un déroulement brusque de l’horizon, que semblait agrandir encore, cet après-midi-là, un ciel gris du milieu de février, d’un gris humide et tiède,

traversé de soleil.

En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome

se brouillaient, s’effaçaient, légères. À gauche, les marquises des halles

couvertes ouvraient leurs porches géants, aux vitrages enfumés, celle des

grandes lignes, immense, où l’œil plongeait, et que les bâtiments de la poste

et de la bouillotterie séparaient des autres, plus petites, celles d’Argenteuil,

de Versailles et de la Ceinture ; tandis que le pont de l’Europe, à droite,

coupait de son étoile de fer la tranchée, que l’on voyait reparaître et filer au-

delà, jusqu’au tunnel des Batignolles. Et, en bas de la fenêtre même,

occupant tout le vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont

se ramifiaient, s’écartaient en un éventail dont les branches de métal,

multipliées, innombrables, allaient se perdre sous les marquises. Les trois

postes d’aiguilleur, en avant des arches, montraient leurs petits jardins nus.

Dans l’effacement confus des wagons et des machines encombrant les rails,

un grand signal rouge tachait le jour pâle.

Pendant un instant, Roubaud s’intéressa, comparant, songeant à sa gare

du Havre. Chaque fois qu’il venait de la sorte passer un jour à Paris, et qu’il

descendait chez la mère Victoire, le métier le reprenait. Sous la marquise

des grandes lignes, l’arrivée d’un train de Mantes avait animé les quais ; et

il suivit des yeux la machine de manœuvre, une petite machine-tender, aux

trois roues basses et couplées, qui commençait le débranchement du train,

alerte besogneuse, emmenant, refoulant les wagons sur les voies de

remisage. Une autre machine, puissante celle-là, une machine d’express,

aux deux grandes roues dévorantes, stationnait seule, lâchait par sa

cheminée une grosse fumée noire, montant droit, très lente dans l’air calme.

Mais toute son attention fut prise par le train de trois heures vingt-cinq, à

destination de Caen, empli déjà de ses voyageurs, et qui attendait sa

machine. Il n’apercevait pas celle-ci, arrêtée au-delà du pont de l’Europe ; il

l’entendait seulement demander la voie, à légers coups de sifflet pressés, en

personne que l’impatience gagne. Un ordre fut crié, elle répondit par un

coup bref qu’elle avait compris. Puis, avant la mise en marche, il y eut un

silence, les purgeurs furent ouverts, la vapeur siffla au ras du sol, en un jet

assourdissant.

Et il vit alors déborder du pont cette blancheur qui foisonnait,

tourbillonnante comme un duvet de neige, envolée à travers les charpentes

de fer. Tout un coin de l’espace en était blanchi, tandis que les fumées accrues de l’autre machine élargissaient leur voile noir. Derrière,

s’étouffaient des sons prolongés de trompe, des cris de commandement, des

secousses de plaques tournantes. Une déchirure se produisit, il distingua, au

fond, un train de Versailles et un train d’Auteuil, l’un montant, l’autre

descendant, qui se croisaient.

 

Émile Zola, La Bête humaine,

1890

 

« Gare riche ou qui désire le paraître ! »

La gare Saint-Lazare

 

La gare Saint-Lazare, qui accueille aujourd’hui près de 120 millions de

voyageurs, actifs et banlieusards à 95 %, était à la fin du e XIX siècle

essentiellement une gare de villégiature. Affectée dès l’origine à la desserte

de la banlieue et de la ceinture, elle accueillait à cette époque une clientèle

aisée, en partance pour quelque luxueuse résidence de l’Ouest parisien. En

1882, Vallès enregistre les signes précurseurs du passage d’une conception

élitiste du voyage en train à l’avènement du transport de masse. En fin de

semaine, à l’heure des départs, une foule bigarrée envahit le hall de la gare

Saint-Lazare :

 

Certaines gares sont privilégiées, et ce sont les heureux et les heureuses

qui en prennent plus volontiers le chemin, comme celle qui, par ironie, a le

nom d’une prison de femmes, gare Saint-Lazare.

Et, à vrai dire, si l’on veut garder sa pensée des jours ouvriers, et se

résigner à réfléchir sur les réalités sombres de la vie en ce jour de fantaisie

et de trêve, on entrevoit peut-être au bout de ces dimanches fleuris des

femmes de théâtre et de plaisir à la mine brillante, on entrevoit les

dimanches d’hôpital et de geôle, où l’on apercevra sous les draps d’un lit

cerné de blanc comme un cadavre, ou à travers les grilles de fer d’un

parloir, quelques-unes de celles qui viennent d’arriver deux par deux,

éventail aux mains, fard aux joues et carmin aux lèvres, pour aller rejoindre

à Croissy un viveur du jour, qui depuis le matin pique des têtes dans la

Grenouillère, en attendant, peut-être, de faire le grand plongeon qui aboutit

aux filets de Saint-Cloud, quand les poches seront vides, alors que le cerveau sera encore plein et vivant, mais que dans le cœur amolli, il n’y

aura plus la force de se défendre obscurément et bravement contre la

pauvreté ?

Oui, si l’on pouvait suivre des yeux le bouquet vivant qui s’éparpille des

débarcadères à travers les villes situées entre Auteuil et Marly, Colombes et

Achères, qui sait si on ne le verrait pas fané, flétri et écrasé dans la boue,

avant le bouquet dont les fleurs se mêlent et se rencontrent dans les gares

modestes, où se rendent plutôt les filles des ouvriers, restées honnêtes et

simples !

Je pensais à cela, l’autre jour, en heurtant dans cette foule belle à voir

des femmes, en cheveux gris, qui semblaient brûlés, et en robe noire

doublée aux manches de laine rouge sale et rongée – trame d’orgueil ancien

et de misère fraîche.

Pendant l’heure que je passai là pour prendre le croquis de ce tableau de

Paris, j’en rencontrai plus d’une que j’avais entrevue, insolente et

insouciante au temps jadis, qui maintenant a l’air d’une tireuse de cartes et

se traîne avec des airs de folle et une mine d’affamée.

Sur les bancs je reconnaissais pareillement d’anciens beaux, qui avaient

encore un peigne dans leur poche pour peigner leur barbe en éventail, mais

qui auraient consenti à ce que le poil soyeux en fût sali par du jaune d’œuf

et des miettes de pain, si on leur avait offert le pain et l’œuf, à ces décavés

sans logis dont on voyait, à travers les souliers crevés, le pied blanc, car

cela peut se laver pour rien sous les ponts !

On respire dans cette gare le luxe, on y coudoie la beauté et le talent,

plus qu’ailleurs. Mais, plus qu’ailleurs aussi, on y voit rôder le fantôme de

la bohème dédorée, et l’on y rencontre des personnages qu’on dévisage,

sans pouvoir dire si on les a vus dans une équipe de canotiers sur la berge

ou de faiseurs de chaussons, au fond d’un des ateliers de la prison, à Poissy

– anciens boulevardiers qui gardent un reste d’élégance dans la tournure, et

posent encore à la crâne, sur leur oreille pelée, un chapeau dont les anses ne

tiennent plus.

Comme c’est le chemin bon marché de l’Angleterre, on rencontre aussi

là des types d’aventureux ou d’aventuriers, en ceinture ou en cravate rouge,

en costume de chasseur, chasseurs dans la forêt indienne ou les champs

californiens salés d’or, depuis l’ancien émigrant revenu pauvre avec un

crêpe à son chapeau – toute la famille est morte là-bas jusqu’au volontaire

nouveau qui part pour l’inconnu : fronts pleins de balafres, cœurs pleins de trous ! Ils se tiennent, ceux-là, du côté de la rue d’Amsterdam, vers le

guichet des billets anglais – autour desquels se traîne également le monde

banal des pauvres qui n’osent aller sous l’horloge, en pleine clarté, et

restent dans cette partie sombre et noire devant les paquets roulés qui sont

tout leur mobilier et leur fortune !

Toutes les gares ont ce public-là : seulement il prend ici une

physionomie à part ; car d’un côté c’est la face de la pauvreté, de l’autre le

masque du bonheur.

Gare riche ou qui désire le paraître !

La clientèle ordinaire en veut aux malles usées et liées avec de la corde

qui passent sur le dos de l’homme conduit comme un aveugle à travers la

foule par la femme qui traîne les enfants accrochés à ses jupes !

Ils n’ont pas, ceux-là, mené jamais la vie à grandes guides, ils ont fait

effort depuis leur obscure arrivée au monde jusqu’à ce dimanche plein de

soleil – ce n’est pas eux qui ont manqué au travail – c’est le travail qui leur

a manqué.

Prenez vos billets pour la campagne et, allez manger une friture au bord

de l’eau, vous, plus heureux ! mais rappelez-vous cet homme qui pliait sous

son fardeau et que la misère emmenait loin de Paris, qui peut-être, les

larmes aux yeux, a dit adieu pour jamais à l’ingrate patrie !

Les voyageurs pour Bougival, Chatou, en voiture !

 

Jules Vallès, Le Tableau de Paris,

1882-1883

 

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