Paris vu par les écrivains
Le Onzième Arrondissement
À notre gauche, le boulevard du Temple ; à notre droite, après celui des Filles-du-
Calvaire, celui de Beaumarchais. Nous sommes sortis du Paris de l’Ancien Régime ;
nous passons au Paris de la Révolution, du Directoire, de l’Empire et de la
Restauration.
ANDRÉ BILLY
« Cet inconnu fut mené à la Bastille… »
L’homme au masque de fer
Construite à partir de 1370 entre la place de la Bastille et les rues Saint-
Antoine, Jacques-Cœur et le boulevard Henri IV – c’est-à-dire à l’extrémité
du 4e arrondissement actuel, on nous pardonnera cette tardive annexion –,
la Bastille devient prison d’État sous Richelieu. Parmi les personnes qui y
ont été enfermées, citons le maréchal de Bassompierre, le maréchal de
Vitry ; le surintendant des Finances Fouquet, le chevalier de Rohan,
Voltaire, Marmontel, l’abbé Morellet, Lally-Tollendal, de La Chalotais,
Linguet, le marquis de Sade, le cardinal Rohan, Cagliostro, la comtesse de
la Motte et, enfin, le célèbre « homme au masque de fer ». Le jeudi 18
septembre 1698, Dujonca, le major de la Bastille, note dans son journal :
« Monsieur de Saint-Mars, gouverneur de la Bastille […] a amené avec lui
dans sa litière un prisonnier qu’il avait de Pignerol, lequel est toujours
masqué et dont le nom ne se dit pas. » ; et cinq ans plus tard : « Du lundi,
19 novembre 1703, le prisonnier inconnu, toujours masqué d’un velours
noir qu’il gardait depuis longtemps […] est mort aujourd’hui [et] a été
enterré le mardi 20 novembre, à quatre heures de l’après-midi, dans le
cimetière Saint-Paul, notre paroisse. » La légende du « masque de fer » est
née ; relayée par Voltaire, l’un des premiers à suggérer que le prisonnier
masqué est un grand personnage de l’État, elle trouvera dans l’imaginaire
populaire un formidable écho.
Quelques mois après la mort de [Mazarin], il arriva un événement qui
n’a point d’exemple ; et, ce qui est non moins étrange, c’est que tous les
historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de
l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu,
d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la
plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la
mentonnière avait des ressorts d’acier qui lui laissaient la liberté de manger
avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il
resta dans l’île jusqu’à ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars,
gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille l’an 1690,
l’alla prendre dans l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille
toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la
translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du
respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu’on
peut l’être dans le château. On ne lui refusait rien de ce qu’il demandait.
Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire, et pour
les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le
gouverneur s’asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille,
qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il
n’avait jamais vu son visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le
reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin ; sa
peau était un peu brune ; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se
plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu’il pouvait
être.
Cet inconnu mourut en 1703, et fut enterré, la nuit, à la paroisse de
Saint-Paul. Ce qui redouble l’étonnement, c’est que, quand on l’envoya
dans l’île Sainte-Marguerite il ne disparut dans l’Europe aucun homme
considérable. Ce prisonnier l’était sans doute ; car voici ce qui arriva les
premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait lui-même les
plats sur la table, et ensuite se retirait après l’avoir enfermé. Un jour le
prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d’argent, et jeta l’assiette
par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour ;
un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l’assiette et la rapporta au
gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur : « Avez-vous lu ce qui
est écrit sur cette assiette, et quelqu’un l’a-t-il vue entre vos mains ? – Je ne
sais pas lire, répondit le pêcheur : je viens de la trouver, personne ne l’a
vue. » Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fût informé qu’il n’avait jamais lu, et que l’assiette n’avait été vue de personne. « Allez, lui
dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. » Parmi les personnes
qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très digne de
foi, qui vit encore. M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet
étrange secret. Le second maréchal de La Feuillade, son gendre, m’a dit
qu’à la mort de son beau-père il le conjura à genoux de lui apprendre ce que
c’était que cet homme qu’on ne connut jamais que sous le nom de l’homme
au masque de fer ; Chamillart lui répondit que c’était le secret de l’État, et
qu’il avait fait serment de ne le révéler jamais. Enfin il reste encore
beaucoup de mes contemporains qui déposent de la vérité de ce que
j’avance, et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux
constaté.
Voltaire, Le Siècle de Louis XIV,
1751
« Ô murs épais de la Bastille »
La prison de la Bastille
Contrairement à une légende forgée à partir du e XVIII siècle, la Bastille
est une prison de luxe où, sauf exception, ne sont enfermés que des
personnages de haut-rang que le roi, pour une raison particulière, met en
résidence forcée par lettre de cachet. D’une façon générale, les prisonniers
sont bien traités. Ils peuvent se meubler à leur guise, avoir leur domestique,
recevoir des visites, sortir dans les jardins du gouverneur, nouer des idylles,
etc. On voit même le célèbre Latude, évadé multirécidiviste, se plaindre que
les poulets [y] sont insuffisamment lardés ! Mais rien n’y fait : la Bastille,
dont la masse sombre et menaçante domine le faubourg Saint-Antoine, a
mauvaise presse. Le large fossé rempli d’eau creusé autour de la forteresse,
l’épaisse muraille qui protège les détenus du regard des curieux, sans
compter les mystères qui entourent la légende naissante du prisonnier
masqué, font à la Bastille une réputation de geôle effroyable. Au
chroniqueur du Paris de l’Ancien Régime et du Paris révolutionnaire Louis
Sébastien Mercier, elle inspire l’image d’un coffre-fort solidement
cadenassé, recelant les secrets douloureux de l’histoire de France.
Prison d’État : c’est assez la qualifier. C’est un château, dit Saint-Foix,
qui, sans être fort, est le plus redoutable de l’Europe.
Qui sait ce qui s’est fait à la Bastille, ce qu’elle renferme, ce qu’elle a
renfermé ? Mais comment écrira-t-on l’histoire de Louis XIII, de
Louis XIV et de Louis XV, si l’on ne sait pas l’histoire de la Bastille ? Ce
qu’il y a de plus intéressant, de plus curieux, de plus singulier, s’est passé
dans ses murailles. La partie la plus intéressante de notre histoire nous sera
donc à jamais cachée : rien ne transpire de ce gouffre, non plus que de
l’abîme muet des tombeaux.
Henri IV fit garder le trésor royal à la Bastille. Louis XV y fit enfermer
le Dictionnaire encyclopédique, qui y pourrit encore.
Le duc de Guise, maître de Paris en 1588, le fut aussi de la Bastille et de
l’Arsenal. Il en fit gouverneur Bussi le Clerc, procureur au parlement. Bussi
le Clerc ayant investi le parlement, qui refusait de délier les Français du
serment de fidélité et d’obéissance, conduisit à la Bastille présidents et
conseillers, tous en robe et en bonnet carré ; là il les fit jeûner au pain et à
l’eau.
Ô murs épais de la Bastille, qui avez reçu sous les trois derniers règnes
les soupirs et les gémissements de tant de victimes, si vous pouviez parler,
que vos récits terribles et fidèles démentiraient le langage timide et
adulateur de l’histoire !
Auprès de la Bastille se trouve l’Arsenal, qui recèle le magasin à poudre,
voisinage tout aussi terrible que la demeure.
La tour de Vincennes renferme encore des prisonniers d’État, qui
paraissent devoir y finir leurs tristes jours. Qui a pu calculer au juste les
lettres de cachet délivrées sous les trois derniers règnes ?
On a une histoire de la Bastille en cinq volumes, qui offre quelques
anecdotes particulières et bizarres ; mais rien de ce qu’on souhaiterait tant
d’apprendre, rien, en un mot, qui puisse porter quelque jour sur certains
secrets d’État, couverts d’un voile impénétrable. Si l’on en croit l’historien,
on y traitait sous un d’Argenson, avec une rigueur inouïe et une violence
tyrannique, les prisonniers déjà trop punis par la perte de leur liberté.
Le gouvernement, aujourd’hui plus doux et plus humain qu’il ne l’a
jamais été depuis la mort de Henri IV, s’est beaucoup relâché sans doute de
cette cruelle sévérité, et l’on n’y inflige plus de ces punitions affreuses et
inutiles.
Quand un prisonnier décède à la Bastille, on l’enterre à Saint-Paul,
pendant la nuit à trois heures du matin. Au lieu de prêtres, des guichetiers
portent le cercueil, et les membres de l’état-major assistent à la sépulture.
Ainsi le corps n’échappe au terrible pouvoir que par la route du tombeau.
Dès qu’on parle de la Bastille à Paris, on récite soudain l’histoire du
masque de fer chacun la fabrique à son gré et y mêle des réflexions non
moins imaginaires.
Au reste le peuple craint plus le Châtelet que la Bastille : il ne redoute
pas cette dernière prison, parce qu’elle lui est comme étrangère, n’ayant
aucune des facultés qui en ouvrent les portes. Par conséquent il ne plaint
guère ceux qui y sont détenus, et le plus souvent il ignore leurs noms. Il ne
témoigne aucune reconnaissance aux généreux défenseurs de sa cause. Les
Parisiens aiment mieux acheter du pain pour vivre, que le plus beau
discours où l’on prouverait qu’ils ont droit à une vie aisée. On y mettait
autrefois les écrivains pour bien peu de chose ; on a reconnu que l’auteur, le
livre et ses opinions en acquéraient plus de célébrité ; on a laissé l’opinion
de la veille s’effacer par celle du lendemain ; et l’on a compris que,
lorsqu’on avait la force physique, il fallait peu s’inquiéter des idées
politiques et morales, versatiles et changeantes par leur nature.
Louis Sébastien Mercier, Tableau de Paris,
1782-1788
« À la Bastille ! »
Le 14 juillet 1789
N’en déplaise à l’historiographie cocardière, la foule d’affamés qui
converge vers la Bastille le 14 juillet 1789 n’est pas guidée par quelque
idéal abstrait : la liberté, la justice, etc. ; à ce moment précis, elle n’a
même pas véritablement conscience de viser, à travers la prison, un
symbole de l’Ancien Régime. Plus prosaïquement, elle vient chercher à la
Bastille les 250 barils de munitions qui y sont entassés. À l’épisode le plus
célèbre de toute l’histoire de France, c’est donc la poudre – on nous
passera ce jeu de mot – qui sert de détonateur. Au moment de la prise de la
Bastille, sa garnison, commandée par M. de Launay, comporte 32 Suisses et
82 Invalides. Les combats et les négociations ont lieu dans la cour du
Gouvernement, à l’entrée du pont-levis principal. Du côté des assiégeants, il y a 83 morts et 88 blessés, contre une seule victime chez les défenseurs.
La forteresse prise, le pillage commence. Les archives, les registres, les
documents, les manuscrits sont jetés dans les fossés, tandis qu’on exhibe
dans Paris les clés des geôles. Lors du transfert de la garnison à l’Hôtel de
Ville, sept gardes suisses sont massacrés ainsi que M. de Launay dont la
tête est promenée au bout d’une pique. En fin de journée, on se souvient des
prisonniers. On en trouve sept : quatre faussaires, deux fous et un obsédé
sexuel ! Dans Un conte de deux villes, Charles Dickens déroule le fil des
événements de ce jour historique, célébré chaque année à l’occasion de la
fête nationale.
Ce matin-là, le faubourg Saint-Antoine avait été une énorme et sombre
masse d’épouvantails, ondulant çà et là sous les éclairs des lames et des
baïonnettes agitées au soleil. Un rugissement épouvantable s’éleva du
gosier de cette populace, faisant surgir une forêt de bras nus qui se
débattaient dans les airs comme les rameaux flétris secoués par le vent
d’hiver ; et toutes ces mains serraient convulsivement les armes (ou ce qui
pouvait en tenir lieu) qu’on leur jetait des profondeurs, d’où que ce fût.
Qui les avait données ? D’où venaient-elles en dernier lieu ? Quelle était
leur provenance première ? Par quelle influence leurs formes torses
tremblaient-elles et tressautaient-elles, par vingtaines à la fois, comme une
sorte de foudre, au-dessus de toutes ces têtes ? Personne dans cette foule
n’aurait pu le dire. Pourtant, des fusils étaient distribués, ainsi que des
cartouches, de la poudre et des balles, des barres de fer, des gourdins, des
couteaux, des haches, des piques, toutes les armes que l’ingéniosité
humaine en démence peut découvrir ou inventer. Ceux qui ne pouvaient
s’emparer d’autre chose arrachaient de leurs mains ensanglantées les pierres
et les briques des murs. Tous les cœurs et toutes les artères du faubourg
ardaient et battaient sous l’effet d’une fièvre intense. Chacun de ces êtres
n’attachait aucun prix à la vie et était prêt à en faire passionnément le
sacrifice.
De même qu’un tourbillon bouillonnant a un centre, cette foule en fureur
décrivait un cercle autour du cabaret de Defarge. Chaque goutte humaine de
ce grand chaudron avait tendance à être aspirée vers le point central où
Defarge en personne, déjà barbouillé de poudre et de sueur, donnait des ordres, distribuait des armes, repoussait celui-ci, attirait celui-là, désarmait
l’un pour armer l’autre, bref, peinait et se démenait au plus fort du tumulte.
— Reste près de moi, Jacques trois, s’écria Defarge, et vous autres,
Jacques un et Jacques deux, séparez-vous et allez vous mettre à la tête
d’autant de patriotes que vous pourrez en rassembler. Où est ma femme ?
— Hé ! me voici, dit Madame, aussi impassible que d’habitude, mais
qui, ce matin-là, ne tricotait pas. Au lieu de ses instruments pacifiques, sa
main droite maniait résolument une hache et à sa ceinture elle portait un
pistolet et un grand couteau bien aiguisé.
— Où vas-tu, ma femme ?
— Pour le moment, dit-elle, je vais avec vous tous. Tu me verras tout à
l’heure à la tête des femmes.
— Allons-y, alors ! s’écria Defarge d’une voix tonnante. Patriotes et
amis, nous sommes prêts. À la Bastille !
© Charles Dickens, Un conte de deux villes,
Gallimard, 1970
« Le long des rues de Paris, les tombereaux funèbres roulent avec
fracas… »
La guillotine
En 1791, au nom de l’égalité et du progrès, le docteur Guillotin fait
abolir les supplices de l’Ancien Régime (pendaison, bûcher, ébouillantage,
roue, écartèlement, etc.) au profit d’« une machine dont le jeu trancherait
la tête aux criminels en un clin d’œil » : la guillotine. Inaugurée en place de
Grève (Hôtel-de-Ville) le 25 avril 1792 avec un criminel de droit commun,
Nicolas Jacques Pelletier, elle réapparaît, le 21 août 1792, place du
Carrousel où l’insurrection du 10 août 1792 et la chute de la monarchie
fournissent à la machine ses premières victimes politiques. Le 21 janvier
1793, Louis XVI est exécuté sur la place de la Concorde, rebaptisée place
de la Révolution. Le 11 mai 1793, la guillotine reprend du service place de
la Révolution (Concorde) où elle demeure jusqu’au 8 juin 1794. Le 9 juin
1794, on la transporte pour trois jours à la Bastille, près de la citadelle
démolie, pour l’amener ensuite place du Trône-Renversé (Nation), le 14
juillet 1794, où, au temps fort de la Terreur, la machine tourne à plein
régime : 1 306 exécutions en six semaines. Excédés par le passage continuel des cortèges funèbres, les habitants du Faubourg réclament son
évacuation de la Bastille où, en trois jours, la guillotine fait 73 victimes.
Dickens :
Le long des rues de Paris, les tombereaux funèbres roulent avec fracas.
Six charrettes portent à la Guillotine son vin quotidien. Tous les monstres
dévorants et insatiables que l’imagination humaine a jamais pu engendrer
sont matérialisés et fondus en un seul : la Guillotine. Et pourtant, sur cette
riche terre de France au sol et au climat si variés, il n’est pas un brin
d’herbe, pas une feuille ou une racine, pas un rameau ou une graine qui
parvienne à maturité dans des conditions plus certaines que celles qui ont
donné naissance à cette abomination. Broyez et défigurez une fois de plus
l’humanité avec de pareils marteaux, et elle retrouvera en se tordant les
mêmes formes monstrueuses. Semez encore les mêmes graines de licence et
d’oppression rapaces et elles produiront aussi sûrement les mêmes fruits,
chacune selon son espèce.
Six tombereaux roulent lentement par les rues, ô Temps, puissant
enchanteur, change-les en ce qu’ils furent autrefois. On verra alors les
carrosses des monarques absolus, les équipages des nobles féodaux, les
Jézabel aux toilettes tapageuses, les églises qui ne sont plus la maison du
Père, mais des cavernes de voleurs, et les masures de millions de paysans
affamés. Non ! Le grand magicien qui exécute avec tant de majesté les
ordres du Créateur ne revient jamais sur ses transformations. « Si tu as été
changé de la sorte par la volonté divine, disent les mages aux humains
ensorcelés dans les sages contes arabes, reste comme tu es ; mais si tu as
pris cette forme de par un enchantement éphémère, reprends ton aspect
primitif ! » Immuables et sans espoir, les tombereaux continuent à rouler.
© Charles Dickens, Un conte de deux villes,
Gallimard, 1970
« Le faubourg Saint-Antoine est un réservoir de peuple… »
Dans le mouvement révolutionnaire, le faubourg Saint-Antoine, où vit
une population ouvrière soumise aux menaces incessantes de la famine,
joue un rôle de premier plan. Parmi les 954 personnes qui reçoivent le titre de « vainqueurs de la Bastille », une grande majorité, constituée d’artisans
et d’ouvriers du meuble, vient du faubourg Saint-Antoine. Le jour de
l’attaque des Tuileries, le 10 août 1792, la section des Quatre-Vingts
compte le plus grand nombre de morts et de blessés. Avec Montreuil et
Popincourt, les Quatre-Vingts forment le noyau dur de l’action sur le
terrain. Quartiers populaires, ils fournissent l’essentiel des effectifs.
Ébénistes et menuisiers se placent en tête, le travail du bois étant spécialité
séculaire du faubourg. Enracinée dans un terreau sociologique favorable à
l’émergence des mouvements séditieux, la tradition révolutionnaire du
faubourg Saint-Antoine se perpétue à travers tout le e XIX siècle. Les 5 et 6
juin 1832 a lieu la première insurrection républicaine de la monarchie de
Juillet. Elle débute à l’occasion des obsèques du général Lamarque, député
de l’opposition, et s’achève dans un bain de sang ; les insurgés qui se sont
retranchés rue du Cloître-Saint-Mérri sont en grande partie massacrés par
la garde nationale. L’épisode est immortalisé par Hugo dans Les
Misérables. Avant les émeutes, le faubourg Saint-Antoine est en ébullition.
À Paris, le faubourg Saint-Marceau n’était guère moins bourdonnant que
le faubourg Saint-Antoine, et les écoles pas moins émues que les faubourgs.
Un café de la rue Saint-Hyacinthe et l’estaminet des Sept-Billards, rue des
Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de ralliement aux étudiants.
La société des Amis de l’ABC, affiliée aux mutuellistes d’Angers et à la
Cougourde d’Aix, se réunissait, on l’a vu, au café Musain. Ces mêmes
jeunes gens se retrouvaient aussi, nous l’avons dit, dans un restaurant
cabaret près de la rue Mondétour qu’on appelait Corinthe. Ces réunions
étaient secrètes. D’autres étaient aussi publiques que possible, et l’on peut
juger de ces hardiesses par ce fragment d’un interrogatoire subi dans un des
procès ultérieurs : – Où se tint cette réunion ? – Rue de la Paix. – Chez qui ?
– Dans la rue. – Quelles sections étaient là ? – Une seule. – Laquelle ? – La
section Manuel. – Qui était le chef ? – Moi. – Vous êtes trop jeune pour
avoir pris tout seul ce grave parti d’attaquer le gouvernement. D’où vous
venaient vos instructions ? – Du comité central.
L’armée était minée en même temps que la population, comme le
prouvèrent plus tard les mouvements de Belfort, de Lunéville et d’Épinal.
On comptait sur le cinquante-deuxième régiment, sur le cinquième, sur le
huitième, sur le trente-septième, et sur le vingtième léger. En Bourgogne et dans les villes du midi on plantait l’arbre de la Liberté, c’est-à-dire un mât
surmonté d’un bonnet rouge.
Telle était la situation.
Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe de
population, comme nous l’avons dit en commençant, la rendait sensible et
l’accentuait. C’est là qu’était le point de côté.
Ce vieux faubourg, peuplé comme une fourmilière, laborieux, courageux
et colère comme une ruche, frémissait dans l’attente et dans le désir d’une
commotion. Tout s’y agitait sans que le travail fût pour cela interrompu.
Rien ne saurait donner l’idée de cette physionomie vive et sombre. Il y a
dans ce faubourg de poignantes détresses cachées sous le toit des
mansardes ; il y a là aussi des intelligences ardentes et rares. C’est surtout
en fait de détresse et d’intelligence qu’il est dangereux que les extrêmes se
touchent.
Le faubourg Saint-Antoine avait encore d’autres causes de
tressaillement ; car il reçoit le contre-coup des crises commerciales, des
faillites, des grèves, des chômages, inhérents aux grands ébranlements
politiques. En temps de révolution la misère est à la fois cause et effet. Le
coup qu’elle frappe lui revient. Cette population, pleine de vertu fière,
capable au plus haut point de calorique latent, toujours prête aux prises
d’armes, prompte aux explosions, irritée, profonde, minée, semblait
n’attendre que la chute d’une flammèche. Toutes les fois que de certaines
étincelles flottent sur l’horizon, chassées par le vent des événements, on ne
peut s’empêcher de songer au faubourg Saint-Antoine et au redoutable
hasard qui a placé aux portes de Paris cette poudrière de souffrances et
d’idées.
Les cabarets du faubourg Antoine, qui se sont plus d’une fois dessinés
dans l’esquisse qu’on vient de lire, ont une notoriété historique. En temps
de troubles on s’y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte d’esprit
prophétique et un effluve d’avenir y circule, enflant les cœurs et grandissant
les âmes. Les cabarets du faubourg Antoine ressemblent à ces tavernes du
Mont Aventin bâties sur l’antre de la sibylle et communiquant avec les
profonds souffles sacrés ; tavernes dont les tables étaient presque des
trépieds, et où l’on buvait ce qu’Ennius appelle le vin sibyllin.
Le faubourg Saint-Antoine est un réservoir de peuple. L’ébranlement
révolutionnaire y fait des fissures par où coule la souveraineté populaire.
Cette souveraineté peut mal faire ; elle se trompe comme toute autre ; mais, même fourvoyée, elle reste grande. On peut dire d’elle comme du cyclope
aveugle, Ingens.
En 93, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que
c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg
Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.
Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans
les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants,
farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris
bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des
tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour
l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité,
le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et
cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-
mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le
rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de
la civilisation.
Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le
tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils
semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la
lumière avec le masque de la nuit.
En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants,
mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants,
brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches,
en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au
coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la
conservation du passé, du moyen âge, du droit divin, du fanatisme, de
l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à
demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous
si nous étions forcé à l’option entre les barbares de la civilisation et les
civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares.
Mais, grâce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute à pic n’est
nécessaire, pas plus en avant qu’en arrière. Ni despotisme, ni terrorisme.
Nous voulons le progrès en pente douce.
Dieu y pourvoit. L’adoucissement des pentes, c’est là toute la politique
de Dieu.
Victor Hugo, Les Misérables,
1862
« Il monte l’échafaud comme un escalier de théâtre… »
La prison de la Roquette
Les 5 et 6 juin 1832, mais aussi la révolution de 1830, les journées
insurrectionnelles de 1848, la Commune de 1871… Aux soulèvements
populaires qui jalonnent, tout au long du e XIX siècle, l’histoire du faubourg
Saint-Antoine, fait suite le cycle, monotone et implacable, de la répression.
Du 21 au 28 mai 1871, c’est la « Semaine sanglante », l’écrasement de la
Commune par les Versaillais, au terme de laquelle 1 900 fédérés,
interpellés au Père-Lachaise, sont massacrés à la Roquette. Construite par
François-Chrétien Gau au 166-168, rue de la Roquette, la prison de la
Grande Roquette accueille les condamnés à mort à partir de 1837. Devant
l’entrée principale ont lieu environ deux cents exécutions de 1851 à 1899.
Cinq dalles rectangulaires en granit, encore visibles à l’entrée de la rue de
la Croix-Faubin, servent de point d’appui à l’échafaud. La guillotine est
rangée dans un vaste hangar au 60, rue de la Folie-Régnault. La nuit
précédant l’exécution, à 11 heures du soir, les bois de justice sont chargés
dans un fourgon et remontés devant la prison. Défenseur des opprimés,
Jules Vallès décrit le rituel macabre du condamné à mort qu’on mène à
l’échafaud avec une minutie et un sens dramatique qui soulignent l’horreur
d’une exécution publique érigée en spectacle.
Quand nous vînmes vers minuit, l’estrade était déjà dressée ; on ajustait
les accessoires, c’est-à-dire le cadre à coulisse du couteau, la bascule, le
coffre d’osier ; des charpentiers, avec un foulard autour de la tête, pour ne
pas s’enrhumer, étaient en train de cheviller et de clouer. Ils ressemblaient
tout juste à des ouvriers de province qui élèvent un reposoir, la veille de la
Fête-Dieu, n’ayant pour s’éclairer qu’une lanterne sentant l’huile ou qu’une
chandelle puant le suif.
Quelques journalistes montèrent au milieu d’eux, et l’on se planta
chacun à son tour, à l’endroit même où le condamné s’arrête, où il a pied
pour la dernière fois !
La bascule avait le poli crasseux d’une planche à travail de tailleur ou de
blanchisseuse ; le panier, couleur d’œuf rouge, ouvrait une gueule bête,
comme un requin crevé. Le couteau, enchâssé dans la rainure, montrait sa lame lourde et noire en son épaisseur, comme une hache, – brillante du fil
seulement et taillée en tranchet.
Un bonhomme, un peu voûté, coiffé d’un chapeau énervé, vêtu d’un
paletot râpé, veillait à tout, époussetait, engrenait, graissait. Un peu plus, il
se serait couché dans le panier pour voir si l’on pouvait tenir avec sa tête.
C’était l’homme de confiance du bourreau.
Celui-ci ne tarda pas à arriver. Il ne ressemblait point à l’exécuteur
d’aujourd’hui, ce Monsieur de Paris. Il avait, lui, la taille et l’allure d’un
tueur du temps où les hommes avaient six pieds. Un colosse, un géant.
Il s’avança, les mains dans ses poches, gros et lent, et monta d’un pas
traînard les marches de l’échafaud. Il jeta un regard banal de droite à
gauche, puis alla vers le couteau, le fit jouer, et dit : « C’est bien. »
Il redescendit, nonchalant et muet.
Le directeur l’invita à prendre une goutte chez lui, avec quelques
journalistes, en attendant.
Il demanda la permission de monter en casquette, accrocha son chapeau
chez le concierge, s’appliqua sur le crâne une espèce de passe-montagne – il
avait bien soin de sa tête, – et ainsi coiffé, il se mit à siroter sa chartreuse : il
avait voulu du doux, le dur lui faisait mal.
Il alluma un cigare et le fuma avec des mines de rêvassier, renvoyant à
petits coups la fumée et la regardant mourir.
Il causait entre les bouffées, parlait jardinage, expropriation, bâtisse,
étant propriétaire de terrains considérables, à Levallois, en ayant large
comme un cimetière de village.
Il tirait sa montre de temps en temps.
Tout d’un coup, il se leva, et nous avertit qu’il avait à jeter le dernier
coup d’œil.
Le peuple battait la semelle tout autour de la place, et les blagues des
Tortillards et des Barbillons ne parvenaient pas à réchauffer cette galerie de
transis.
Autour de la guillotine, des bruits de bottes à éperons, des
frissonnements de sabres, des hennissements et des piaffements de chevaux.
Ce n’est pas la peine de geler. On rentre dans la loge du concierge,
bourrée de curieux. Quelques officiers vont réchauffer au poêle leurs pieds
morts dans leurs bottes. Sur ce poêle-là, un lieutenant mit son casque : à la
lueur du gaz, je vis se refléter dans la calotte d’acier la tête du bourreau
allongée et comique.
Il était déjà tard dans la nuit, presque le matin. La lassitude cassait les
genoux, hébétait les faces ; les cheveux étaient secs, les mains crasseuses ;
les assistants avaient des taches violettes sur les paupières et des brouillards
de sang dans les yeux. Quelques-uns s’étaient emparés d’un lit et en
gardaient chacun un coin, pelotonnés et accroupis : d’autres, dans les coins,
donnaient la tête ballante, le front battant le mur.
Au milieu, les moins las se tenaient debout, la cigarette ou la pipe aux
dents : on demandait du feu à son voisin qui était un agent de la sûreté ou
un valet de bourreau.
On mettait tous les quarts d’heure le nez à la fenêtre pour regarder si
l’aube avait tué la nuit, et si le temps serait clair.
Ferait-il jour à six heures ? Y verrait-on, au moins, quand l’homme
arriverait ? Le soleil se lèverait-il pour l’éclairer ? On suivait avec
impatience dans le ciel la fuite des étoiles et l’on interrogeait anxieusement
l’horizon…
Tout d’un coup on apporte des nouvelles. Une voiture est en train de
trouer la foule : c’est l’aumônier !
Il s’échappe de quelques poitrines un soupir de soulagement ! Si à ce
moment une estafette eût apporté la grâce, il y en a qui se seraient fâchés,
ne voulant pas avoir drogué pour rien.
Pour assassiner le temps, les lettrés faisaient des mots : l’esprit, à son
tour, aiguisait son couteau, la plaisanterie sentait le crime, c’était canaille et
froid comme le fer qui allait trancher la nuque.
Voici le prêtre qui entre, tousse dans cette fumée, salue et passe, muet et
rapide, son livre d’heures sous le bras, cachant son crucifix.
Le silence ! – Tout le monde s’est découvert et il y a eu un tressaillement
et comme une brise d’angoisse !
On va frapper les trois coups !
Et le bourreau ?
Il est dehors, tirant par la bride la bête attelée à la voiture de l’aumônier ;
il l’écarté de l’échafaud. C’est assez du fourgon qui est déjà là, où l’on
enfournera le panier et qui partira au galop pour le cimetière !
Puis, Monsieur de Paris rentre, s’assied encore, fait une nouvelle pause
près du poêle, mais il a mis, cette fois, sa tête dans les mains. Repasse-t-il sa
leçon ? A-t-il peur ?
Non ! il s’est relevé, d’un air résolu, il a secoué ses jambes, étiré sa
redingote, rajusté son cache-nez de soie blanche, ôté sa calotte de fainéant, et va reprendre son tuyau de poêle, qu’il enfonce presque d’un air de défi
sur sa tête ; puis il s’engouffre dans la cour.
Six heures.
C’est à six heures que le couteau doit tomber. Mais cette horloge avance
– le bourreau va comme la Ville.
Cette fois, c’est à la bonne horloge. Le voici !
Pâle comme s’il était déjà mort – la face enfarinée d’un clown.
Une blouse bleue fanée l’habille, mais comme les ciseaux de l’exécuteur
l’ont tout à l’heure déchirée, on a jeté sur le dos de l’homme la capote grise
d’un gardien.
Il marche à petits pas, gêné par les entraves qu’il a aux pieds, tenu à
l’épaule par les aides du bourreau.
En chemin, il se tourne vers l’un d’eux, et remue les lèvres : « Ne me
tenez pas. »
Son orgueil souffre ; il a peur que ceux qui sont là croient qu’il flageole
et chancelle. L’aide ne répond rien, et se mouche de la main qu’il a libre.
Des gens qui passent dans la cour, un balai ou un seau à la main,
s’arrêtent un moment, et retournent à la fontaine ou au ruisseau.
Le condamné est arrivé devant la grosse porte qui, seule, lui masque le
décor du supplice.
Elle va s’ouvrir !
Je le vois qui se raidit ! Il bat comme un rappel, prépare ses nerfs, ses
muscles, se tend ! Son œil menace la cloison de fer. Les deux battants
s’écartent… Il a vu !
Mais la moue du dégoût aux lèvres, la bouche semblant crispée par le
mépris, il monte l’échafaud comme un escalier de théâtre.
La terre lui manque… il s’abat sur le ventre, une planche glisse,
revient… C’est fait. L’aide chasse, d’un revers de main, la tête dans le
panier.
Le bourreau descend, et l’on démonte l’échafaud. Il a l’air, au milieu de
la place, d’un estropié.
Il ne faudrait qu’une chiquenaude pour le tuer.
Jules Vallès, Tableau de Paris,
1882-1883
« J’étais sur les six heures à la descente de Ménilmontant… »
La Haute-Borne
Prisons, massacres, exécutions… Le faubourg Saint-Antoine s’est
considérablement assagi avec le temps, qui demeure le théâtre des grands
rassemblements populaires, mais sur un mode beaucoup moins sanglant.
Terminons donc sur une note plus légère, en évoquant la mésaventure
arrivée à Jean-Jacques Rousseau, le 24 octobre 1776, près de la Haute-
Borne, à l’emplacement actuel de la rue Oberkampf. À cette époque,
Rousseau habite près de l’église Saint-Eustache. La Deuxième Rêverie le
montre sortant par les boulevards pour gagner la rue du Chemin-Vert, les
coteaux de Charonne, le village de Ménilmontant, d’où il redescend sur
Paris par une avenue plantée d’arbres, propriété du marquis de Saint-
Fargeau. Dans ce paysage bucolique, Rousseau peut satisfaire son goût de
la nature et s’adonner librement à son occupation favorite : la flânerie
méditative. Mais tout à ses pensées, le philosophe ne voit pas débouler le
chien danois du marquis de Saint-Fargeau…
Le jeudi 24 octobre 1776, je suivis après dîner les boulevards jusqu’à la
rue du Chemin-Vert par laquelle je gagnai les hauteurs de Ménilmontant, et
de là prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversai
jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages, puis je fis
un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin.
Je m’amusais à les parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que m’ont toujours
donnés les sites agréables, et m’arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans
la verdure. J’en aperçus deux que je voyais assez rarement autour de Paris
et que je trouvai très abondantes dans ce canton-là. L’une est le Picris
hieracioïdes, de la famille des composées, et l’autre le Buplevrum falcatum,
de celle des ombellifères. Cette découverte me réjouit et m’amusa très
longtemps et finit par celle d’une plante encore plus rare, surtout dans un
pays élevé, savoir le Cerastium aquaticum que, malgré l’accident qui
m’arriva le même jour, j’ai retrouvé dans un livre que j’avais sur moi et
placé dans mon herbier.
Enfin, après avoir parcouru en détail plusieurs autres plantes que je
voyais encore en fleurs, et dont l’aspect et l’énumération qui m’était
familière me donnaient néanmoins toujours du plaisir, je quittai peu à peu ces menues observations pour me livrer à l’impression non moins agréable
mais plus touchante que faisait sur moi l’ensemble de tout cela. Depuis
quelques jours on avait achevé la vendange ; les promeneurs de la ville
s’étaient déjà retirés ; les paysans aussi quittaient les champs jusqu’aux
travaux d’hiver. La campagne, encore verte et riante, mais défeuillée en
partie et déjà presque déserte, offrait partout l’image de la solitude et des
approches de l’hiver. Il résultait de son aspect un mélange d’impression
douce et triste, trop analogue à mon âge et à mon sort pour que je ne m’en
fisse pas l’application. Je me voyais au déclin d’une vie innocente et
infortunée, l’âme encore pleine de sentiments vivaces et l’esprit encore orné
de quelques fleurs, mais déjà flétries par la tristesse et desséchées par les
ennuis. Seul et délaissé je sentais venir le froid des premières glaces, et mon
imagination tarissante ne peuplait plus ma solitude d’êtres formés selon
mon cœur. Je me disais en soupirant : qu’ai-je fait ici-bas ? J’étais fait pour
vivre, et je meurs sans avoir vécu. Au moins ce n’a pas été ma faute, et je
porterai à l’auteur de mon être, sinon l’offrande des bonnes œuvres qu’on
ne m’a pas laissé faire, du moins un tribut de bonnes intentions frustrées, de
sentiments sains mais rendus sans effet, et d’une patience à l’épreuve des
mépris des hommes. Je m’attendrissais sur ces réflexions, je récapitulais les
mouvements de mon âme dès ma jeunesse, et pendant mon âge mûr, et
depuis qu’on m’a séquestré de la société des hommes, et durant la longue
retraite dans laquelle je dois achever mes jours. Je revenais avec
complaisance sur toutes les affections de mon cœur, sur ses attachements si
tendres mais si aveugles, sur les idées moins tristes que consolantes dont
mon esprit s’était nourri depuis quelques années, et je me préparai à les
rappeler assez pour les décrire avec un plaisir presque égal à celui que
j’avais pris à m’y livrer. Mon après-midi se passa dans ces paisibles
méditations, et je m’en revenais très content de ma journée, quand, au fort
de ma rêverie j’en fus tiré par l’événement qui me reste à raconter.
J’étais sur les six heures à la descente de Ménilmontant presque vis-à-vis
du Galant Jardinier, quand, des personnes qui marchaient devant moi s’étant
tout à coup brusquement écartées, je vis fondre sur moi un gros chien
danois qui, s’élançant à toutes jambes devant un carrosse, n’eut pas même
le temps de retenir sa course ou de se détourner quand il m’aperçut. Je
jugeai que le seul moyen que j’avais d’éviter d’être jeté par terre était de
faire un grand saut si juste que le chien passât sous moi tandis que je serais
en l’air. Cette idée plus prompte que l’éclair et que je n’eus le temps ni de raisonner ni d’exécuter fut la dernière avant mon accident. Je ne sentis ni le
coup ni la chute, ni rien de ce qui s’ensuivit jusqu’au moment où je revins à
moi.
Il était presque nuit quand je repris connaissance. Je me trouvai entre les
bras de trois ou quatre jeunes gens qui me racontèrent ce qui venait de
m’arriver. Le chien danois n’ayant pu retenir son élan s’était précipité sur
mes deux jambes et, me choquant de sa masse et de sa vitesse, m’avait fait
tomber la tête en avant : la mâchoire supérieure portant tout le poids de mon
corps avait frappé sur un pavé très raboteux, et la chute avait été d’autant
plus violente qu’étant à la descente, ma tête avait donné plus bas que mes
pieds.
Le carrosse auquel appartenait le chien suivait immédiatement et
m’aurait passé sur le corps si le cocher n’eût à l’instant retenu ses chevaux.
Voilà ce que j’appris par le récit de ceux qui m’avaient relevé et qui me
soutenaient encore lorsque je revins à moi. L’état auquel je me trouvai dans
cet instant est trop singulier pour n’en pas faire ici la description.
La nuit s’avançait. J’aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de
verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentais
encore que par là. Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que
je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais. Tout
entier au moment présent je ne me souvenais de rien ; je n’avais nulle
notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venait de
m’arriver ; je ne savais ni qui j’étais ni où j’étais ; je ne sentais ni mal, ni
crainte, ni inquiétude. Je voyais couler mon sang comme j’aurais vu couler
un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m’appartînt en aucune sorte.
Je sentais dans tout mon être un calme ravissant auquel, chaque fois que je
me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute l’activité des
plaisirs connus.
On me demanda où je demeurais ; il me fut impossible de le dire. Je
demandai où j’étais ; on me dit, à la Haute-Borne ; c’était comme si l’on
m’eût dit au mont Atlas. Il fallut demander successivement le pays, la ville
et le quartier où je me trouvais. Encore cela ne put-il suffire pour me
reconnaître ; il me fallut tout le trajet de là jusqu’au boulevard pour me
rappeler ma demeure et mon nom. Un monsieur que je ne connaissais pas et
qui eut la charité de m’accompagner quelque temps, apprenant que je
demeurais si loin, me conseilla de prendre au Temple un fiacre pour me
conduire chez moi. Je marchais très bien, très légèrement, sans sentir ni douleur ni blessure, quoique je crachasse toujours beaucoup de sang. Mais
j’avais un frisson glacial qui faisait claquer d’une façon très incommode
mes dents fracassées. Arrivé au Temple, je pensai que puisque je marchais
sans peine il valait mieux continuer ainsi ma route à pied que de m’exposer
à périr de froid dans un fiacre. Je fis ainsi la demi-lieue qu’il y a du Temple
à la rue Plâtrière, marchant sans peine, évitant les embarras, les voitures,
choisissant et suivant mon chemin tout aussi bien que j’aurais pu faire en
pleine santé. J’arrive, j’ouvre le secret qu’on a fait mettre à la porte de la
rue, je monte l’escalier dans l’obscurité, et j’entre enfin chez moi sans autre
accident que ma chute et ses suites, dont je ne m’apercevais pas même
encore alors.
Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire,
éd. posthume, 1782
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