Paris vu par les écrivains
Le Quinzième Arrondissement
Provinciale en diable, respirant le calme et la tranquillité.
LÉO MALET
« Le regard se perdait dans cette forêt de mâts… »
Le Front de Seine
Roman d’anticipation écrit par Jules Verne aux alentours de 1863, Paris
au e XX siècle se passe en 1960 et décrit une ville futuriste, transformée par
les ingénieurs en vaste champ d’expérimentation. Au nombre des
réalisations imaginées par l’auteur figure ainsi l’aménagement d’un
immense port marchand dans la plaine de Grenelle. Dans la réalité, le port
de Grenelle – qui avait reçu un début d’aménagement en 1824 – semble ne
pas avoir joué un rôle considérable dans la vie économique de Paris. Les
rêves de gigantisme de Verne, en revanche, ont bel et bien pris corps au
cours des années 1960 avec la construction du Front de Seine, sorte de
grand paquebot amarré au bord du fleuve et symbole du 15e contemporain.
La vue de ce bassin prise des hauteurs d’Arcueil ou de Meudon était
réellement admirable ; le regard se perdait dans cette forêt de mâts pavoisés
aux jours de fête ; la tour des signaux de marée s’élevait à l’ouverture du
port, tandis qu’au fond un phare électrique, sans grande utilité, s’enfonçait
dans le ciel à une hauteur de cinq cents pieds. C’était le plus haut
monument du monde, et ses feux portaient à quarante lieues ; on les
apercevait des tours de la cathédrale de Rouen.
Tout cet ensemble méritait d’être admiré.
« Cela est beau vraiment, dit l’oncle Huguenin.
— Un pulchre spectacle, répondait le professeur.
— Si nous n’avons ni l’eau, ni le vent de la mer, reprenait M. Huguenin,
voici du moins les navires que l’eau porte et que le vent pousse ! »
Mais où la foule se pressait, où l’encombrement devenait fort difficile à
percer, c’était sur les quais du plus vaste des bassins qui pouvait à peine
contenir le gigantesque Léviathan IV nouvellement arrivé ; le Great Eastern
du siècle dernier n’eût pas été digne d’être sa chaloupe ; il venait de New
York, et les Américains pouvaient se vanter d’avoir vaincu les Anglais ; il
avait trente mâts et quinze cheminées ; sa machine était de la force de trente
mille chevaux, dont vingt mille pour ses roues et dix mille pour son hélice ;
des chemins de fer permettaient de circuler rapidement d’un bout à l’autre
de ses ponts, et, dans l’intervalle des mâts, on admirait des squares plantés
de grands arbres dont l’ombre s’étendait sur les massifs, les gazons et les
touffes de fleurs ; les élégants pouvaient se promener à cheval dans les
allées sinueuses ; dix pieds de terre végétale répandue sur le tillac avaient
produit ces parcs flottants. Ce navire était un monde, et sa marche atteignait
des résultats prodigieux ; il venait en trois jours de New York à
Southampton ; il mesurait deux cents pieds de largeur ; quant à sa longueur,
il est facile de la juger par le fait suivant : lorsque Léviathan IV était la
proue debout au quai de débarquement, les passagers de l’arrière avaient
encore un quart de lieue à faire pour arriver en terre ferme.
© Jules Verne, Paris au XXe siècle,
Hachette, 1994
« Que dire du pays plat et médiocre qu’est Grenelle… »
Beaugrenelle
En 1824, Léonard Violet, conseiller municipal de la commune de
Vaugirard, rachète à César Ginoux la quasi-totalité de la plaine de
Grenelle. Sur la centaine d’hectares de terre dont Violet s’est porté
acquéreur, l’ingénieur-géomètre Herr pose le canevas d’un nouveau
quartier doté d’une église, d’un marché, d’un port, d’un pont, d’un théâtre,
etc. En quatre ans, une ville miniature surgit du sol de l’ancienne plaine
maraîchère de Grenelle, En 1830, le lotissement se constitue en commune
indépendante, mais Grenelle est rattrapé par la loi d’annexion de 1860 qui
l’englobe à Paris. L’aventure éphémère de « Beaugrenelle » se lit encore
dans son tracé orthogonal rigoureux et dans le nom de ses rues : Violet, de
l’Église, du Théâtre, des Entrepreneurs, etc. Le quartier conserve aussi un je-ne-sais-quoi de rural et de villageois qu’André Billy nous décrit dans
Paris vieux et neuf.
Que dire du pays plat et médiocre qu’est Grenelle, de cette plaine sans
histoire, dont la carte elle-même dénonce l’insignifiance ? Des rues d’égale
longueur et parallèles, perpendiculaires à d’autres rues mêmement linéaires,
découpent des rectangles plus vides et plus larges à mesure que l’enceinte
de Paris se fait plus proche. À peine ici ou là, la tache claire d’une place, les
hachures d’une école ou d’une caserne rompent-elles l’uniformité
géométrique du plan. Une steppe récemment lotie, voilà ce qu’est Grenelle,
dirait-on.
La réalité est un peu différente. La vie de Grenelle, moins compacte que
celle des autres faubourgs parisiens, ne s’en distingue pourtant pas
essentiellement. Grenelle a son théâtre, ses « beuglants », Grenelle a ses
assommoirs plus nombreux que les feuilles de la forêt, que les grains de
sable au bord de la mer. Grenelle a ses rues grouillantes, ses avenues
pouilleuses, ses impasses fétides, ses terrains vagues, et ses soirées
houleuses du samedi, ses dimanches coquets, ses fêtes dansantes…
La rue du Commerce, par exemple, n’est pas indigne du nom qu’elle
porte. Elle concentre les magasins les plus importants du quartier. C’est là
que les gens de Grenelle se pourvoient de vêtements, de meubles, de tous
les objets de luxe et de nécessité, et c’est là aussi que s’approvisionnent
d’aliments le boulevard de Grenelle, la rue Fondary, la rue du Théâtre, la
rue des Entrepreneurs. Les garçons bouchers, tapant dans leurs mains,
racolent familièrement la clientèle ; les commis des maisons d’habillement
secouent leurs martinets et crient dans l’oreille des passants : « Entrée
libre ! Voyez et choisissez ! Pardessus à 19 fr.95, pantalons à 6 fr.25,
complets à 22 francs défiant toute concurrence ! On entre ! On fait son
choix ! » Les complets, les pantalons, les pardessus, pliés les uns sur les
autres, forment d’épais matelas, surchargés d’étiquettes où s’étalent les prix
en chiffres énormes. Les étalages d’articles de ménage sont pleins de gaîté
et d’imprévu ; le soleil se mire dans les casseroles, dans les bassines, dans
la verrerie ; le vent joue dans les plumeaux et dans les stores, et les manches
à balais s’entre-choquent avec un bruit de branches mortes. Les
herboristeries prennent des ampleurs de bazar, occupant plusieurs employés
vêtus de longues blouses comme les garçons épiciers. Les épiceries, on ne
les compte pas, les boulangeries non plus, ni les triperies. La boustifaille
règne en souveraine absolue. Mais l’idéal tient sa petite place : il y a des magasins d’objets d’art ; des chromos, dans des cadres rutilants, rappellent
les galanteries de la Régence, les prouesses militaires du premier Empire,
l’héroïque vaillance des vaincus de Bazeilles, de Gravelotte, de
Reischoffen ; en zinc ou en terre cuite, de jeunes femmes, vêtues de gaze,
font la chasse aux papillons, des bergères paissent leurs moutons, des Judith
brandissent des têtes d’Holopherne. Les bijouteries ne manquent pas non
plus ; on y voit des réveil-matin de tous les styles.
Au carrefour de l’avenue Émile-Zola, des rues du Commerce, Fondary
et Frémicourt, les grandes banques ont ouvert des succursales ; c’est là
qu’est le centre de Grenelle. Des brasseries annoncent des poules au gibier.
Un drapeau flotte au faîte d’un immeuble encore inachevé devant les
palissades duquel des agents et des gardes, revolver au côté, attendent sans
impatience l’attaque de grévistes possibles. Voici la place du Commerce,
son square, son kiosque de musique. Voici l’église Saint-Jean-Baptiste, dont
la première pierre fut posée par la duchesse d’Angoulême et dont
l’architecture bizarre paraît renouvelée des ruines d’Angkor. La rue du
Commerce y vient finir.
© André Billy, Paris vieux et neuf, Eugène Rey,
1909
« Qu’ils sont gais et vivants, les marchés de Paris ! »
Le marché Cambronne
Paris compte 85 marchés : 73 marchés alimentaires, dont 13 marchés
couverts, et 12 marchés à thème : marché aux timbres, marché aux cuirs et
aux vêtements, marché aux oiseaux, marchés aux fleurs, marché de la
création, marché aux livres, marchés aux puces, etc. Le marché Cambronne
est sans doute, avec le marché aux livres anciens du parc Georges-
Brassens, l’un des plus connus du 15e arrondissement. Situé sous le métro
aérien, il se tient deux fois par semaine le long du boulevard de Grenelle
entre la place Marcel-Cerdan et la place Cambronne, contribuant
largement à animer la vie du quartier. Jacques Audiberti :
Qu’ils sont gais et vivants, les marchés de Paris ! Ils se partagent la ville
et les jours de la semaine. C’est, chaque fois que l’un d’eux dresse ses tentes boulevard Edgar-Quinet ou à la porte de Vincennes, une foire, une
fête. Tout près, dans de courtes rues, on range les camions, les autos
bâchées, comme au village pour la Saint-Joseph ou pour la Saint-Marcel,
quand, de toutes les contrées, les véhicules affluent. Et de 9 heures à midi se
déroule, dans une atmosphère apparemment plaisante, en dépit des
angoisses intimes qu’héberge le porte-monnaie des ménagères, un va-et-
vient d’espérances gastronomiques et culinaires.
C’est une race saine et gaillarde que celle des marchands aux marchés de
Paris – de Paris et de sa banlieue, car la même voiturette de boucher ou de
charcutier « fait », au fil des matins, la rue Belgrand, la rue de
Ménilmontant, et, aussi, Romainville, Montreuil, Bagnolet. C’est une race
dure à la peine. La plupart du temps, faute d’un local approprié, c’est sur le
marché même que les divers débitants de viande doivent « préparer » la
rouge denrée achetée aux Halles quelques heures plus tôt. Il s’agit de ne pas
perdre son temps. En sifflant, on coupe, taille et désosse.
Les premières clientes apparaissent. L’usage, sur tous les marchés de
France, pour les acheteuses matinales des familiales nourritures, est
d’accomplir, d’abord, un tour d’honneur. On regarde. On flaire. On soupèse
les fraîcheurs. On compare les prix. Descendre à droite et monter à gauche,
avec un air à la fois distant et attentif, telle est la première des opérations à
laquelle doit se livrer la personne qui, un filet sous le bras ou un cabas au
poing, se met en devoir de passer en revue, avec des mines de colonel
soupçonneux, les étalages. Non sans jovialité, les marchands appellent :
« Voyez mes choux !… » crie d’une voix suraiguë une commère brune. Une
autre vante ses lapins, ses « amours de lapins ». Ces dames ne tutoient plus
le monde, comme naguère, mais le cœur y est toujours.
© Jacques Audiberti, Paris fut. Écrits sur Paris 1937-1953,
Éditions Claire Paulhan, 1999
« Une permanence de pieds-à-terre pour les fantômes »
La villa Croix-Nivert
Les ménagères insouciantes du marché Cambronne ignorent, selon toute
vraisemblance, qu’un drame invisible est en train de se jouer à deux pas de
là : d’après Roger Caillois, auteur en 1977 d’un Petit Guide à l’usage des
fantômes du XVe arrondissement, la villa Croix-Nivert et ses environs servent en effet de repère aux apparitions, spectres, esprits et autres
revenants. Brrr…
Certes, je n’imagine pas un seul instant que les promoteurs qui
métamorphosent actuellement l’ancien village de Grenelle aient été
mystérieusement soudoyés par les émules des charpentiers d’Arkham,
d’Innsmouth et de Dunwick pour y agencer des champs gravitationnels
appropriés, des dièdres propices, des boutonnières praticables, en un mot
tout méat nécessaire à l’infiltration des hybrides des abysses et des
Lémuries. Toujours est-il que les superstructures excentriques et anguleuses
de la villa Croix-Nivert évoquent assez exactement les descriptions de
Lovecraft et qu’elles paraissent plus que de raison prendre la relève des
maisons à biseau et autres demeures énigmatiques, que la spéculation
immobilière s’occupe aujourd’hui de détruire à étapes forcées. Comme s’il
importait en cet arrondissement de Paris d’assurer une permanence de
pieds-à-terre pour les fantômes et les êtres étrangers à la planète. Que
pareilles fabulations soient purement fantaisistes, rend encore plus
inconcevable la continuité d’architectures diversement, mais également
anormales.
© Roger Caillois, Petit Guide à l’usage des fantômes du XV e arrondissement,
Fata Morgana, 1977
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