Paris vu par les écrivains

Benjamin Arranger · Chapitre 3 sur 22

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Paris vu par les écrivains

Le Troisième Arrondissement

 

De l’Histoire, rien que de l’Histoire…

 

LÉON-PAUL FARGUE

 

« Dans le labyrinthe du Marais »

 

Le quartier du Marais connaît son âge d’or au e XVII siècle. Sur une

surface restreinte, comprise entre la Seine, les boulevards Beaumarchais et

du Temple à l’est, et les rues Beaubourg et Turbigo à l’ouest, sont alors

érigées de somptueuses demeures destinées à l’aristocratie : l’hôtel de

Soubise, où sont aujourd’hui conservées les Archives nationales ; l’hôtel de

Lamoignon, actuelle Bibliothèque historique de la Ville de Paris ; l’hôtel

Carnavalet, devenu musée des Collections historiques et archéologiques de

la Ville de Paris ; l’hôtel de Beaufort, ancienne résidence du financier

écossais John Law, etc. Dans Le Piéton de Paris, en 1939, Léon-Paul

Fargue ironise sur l’intérêt que les étrangers fortunés portent à ces vieilles

demeures aristocratiques, abandonnées dès le début du e XVIII siècle par

leurs propriétaires d’origine.

 

J’ai accompagné, des jours entiers, dans le labyrinthe du Marais,

quelque temps après la guerre, une fort jolie dame américaine que ces

somptueuses demeures avaient grisée : hôtel Lamoignon, hôtel Lefèvre

d’Ormesson, hôtel de Châlons-Luxembourg, dont la porte est inoubliable,

hôtel d’Antonin d’Aubray, hôtel de Fleury… Bref, elle en rêvait. Du rêve

elle fit un bond chez les marchands de biens et leur expliqua en ma

présence qu’elle voulait absolument acheter un hôtel « avec rampes, bas-

reliefs, tourelles d’entrée, moulures, escaliers de pierre, moucheurs de

chandelle, etc. ». Le malheur est que les maisons sur lesquelles elle jetait

son dévolu étaient généralement occupées par des écoles de la Ville de

Paris, des prêteurs sur gages, des musées, des bronziers, des notaires

crochus et myopes, des associations, des administrations, ou des particuliers qui n’avaient pas la moindre envie du monde de quitter leurs vieilleries.

« Mais, disait-elle, puisque je me propose, puisque je prétends inviter tout le

monde chez moi ? Je veux donner des réceptions comme au grand siècle.

Comme la reine Margot. » Ayant décidé que son charme et son argent

feraient tout, même dans une ville comme Paris où les administrations sont

lentes et indifférentes, elle résolut d’attaquer le Marais par le haut, c’est-à-

dire par le gouvernement, et se mit à inviter des ministres, des archivistes,

des ambassadeurs à sa table, dans un palace où le plus officiel des hommes

se rend toujours avec plaisir.

Un soir, excédé par les supplications de la dame, qui n’en finissait pas

d’exiger un hôtel du troisième arrondissement afin de faire « histoire » dans

sa famille, un diplomate lui dit, de l’air le plus sérieux du monde : « J’ai

enfin trouvé un hôtel à vendre. C’est la demeure la plus bourrée de passé

que vous puissiez concevoir. Le meilleur de la France y a dormi, aimé, joué,

tué. Des rois, des princesses, des ducs. Tout ce que Paris a de sonore, de

distingué, de noble, de précieux se trouve réuni là comme par magie. Enfin,

j’ajouterai que je puis m’entremettre, chère amie, pour la vente de ce trésor.

Nous pourrions faire affaire tout à l’heure dans un petit salon. » Rouge de

satisfaction, la jeune Américaine, qui croyait qu’il n’y avait pas trop de

différence entre un collier de perles, une voiture et une vieille demeure

parisienne, déclara qu’elle était prête à signer un chèque et qu’elle entendait

emménager dès le lendemain. « C’est deux cents milliards », lui dit très

sérieusement le diplomate. Depuis ce jour, ma pauvre amie n’a jamais plus

manifesté le désir d’habiter dans un hôtel du XVIe siècle…

 

© Léon-Paul Fargue, Le Piéton de Paris,

Gallimard, 1939

 

« Un linge douteux flottait tristement, comme l’emblème d’une lamentable

reddition… »

La rue des Francs-Bourgeois

 

Le déclin e du Marais, aux XVIII et XIX siècles, coïncide avec la migration

de l’aristocratie vers les quartiers, moins vétustes, de l’Ouest parisien.

Abandonné, saccagé, pillé à la Révolution, le Marais devient un quartier

d’artisans, de boutiquiers et de petits bourgeois. La pierre se dégrade, les

murs noircissent, des étages sont montés sur les architectures classiques des anciens hôtels aristocratiques, des remises encombrent les cours et les

jardins, des cloisons divisent les espaces intérieurs, etc. Ainsi transformé, le

quartier perd de sa superbe. Personne, à cette époque, ne songe encore à le

rénover. Dans Fièvre au Marais, le célèbre détective Nestor Burma rend

visite à un prêteur sur gages de la rue des Francs-Bourgeois. Postée à la

fenêtre d’une vieille bicoque délabrée, il pose un regard désabusé sur le

fouillis des toits alentour.

 

Les mains au fond des poches de mon trench-coat, j’étais planté comme

un piquet dans une pièce du troisième étage d’une vieille demeure de la rue

des Francs-Bourgeois. Machinalement, tout en étreignant dans ma paume

moite et humide le fourneau éteint de ma pipe, j’écoutais la vénérable

bicoque gémir sous les assauts du mauvais temps.

Printemps pourri !

La pluie, poussée par le vent qu’on entendait hululer, tambourinait

contre les carreaux de la fenêtre sans rideaux. À travers les vitres brouillées

je découvrais un paysage de toits mouillés sur lequel le ciel plombé

répandait une déprimante teinte vénéneuse. Un linge douteux flottait

tristement, comme l’emblème d’une lamentable reddition, à la mansarde

d’un immeuble voisin. Sur la gauche, devait s’élever l’hôtel Clisson ou

Soubise, où sont conservées les Archives nationales. Droit devant, une

haute cheminée émergeait du chaos de toits, signalant un pétrin de

boulanger ou un atelier de fondeur. La fumée qui s’en échappait rejoignait

les nuages noirs et s’y incorporait.

 

© Léo Malet, Fièvre au Marais,

Robert Laffont, 1985

 

« Tout à l’heure à Carnavalet… »

Le musée Carnavalet

 

Construit en 1545 par Nicolas Dupuis pour Jacques des Ligneris,

président au Parlement, l’hôtel du Carnavalet est l’un des plus anciens

monuments de Paris. À la mort de Jacques des Ligneries, l’hôtel fut loué à

la veuve d’un gentilhomme breton, Kemevenoy, dont les Parisiens

simplifièrent le patronyme en « Carnavalet », passé à la postérité. Racheté par la Ville de Paris et transformé en musée d’histoire et d’art dès 1867,

l’hôtel Carnavalet abrite aujourd’hui les Collections historiques et

archéologiques de la Ville de Paris. Dans les salles pittoresques du musée,

décors peints, maquettes, meubles et boiseries entretiennent la mémoire du

vieux Paris. Suivez le guide.

 

Tout à l’heure à Carnavalet pour voir les salles du bas où se trouvent les

vues de Paris à travers les siècles. On en sort avec une impression assez

sinistre : ce ne sont que rangées de maisons qui flambent, que gens qu’on

colle au mur pour les fusiller, que barricades, que boulets de canon

éventrant les palais, émeutes, révolutions, grabuge. J’ai admiré la

merveilleuse maquette de Saint-Sulpice de Chalgrin, le Palais-Royal

entièrement reproduit avec ses jardins et toutes ses galeries. On regarde tout

cela en se penchant dessus, on se fait l’effet d’être un géant, un nouveau

Gulliver. Que de colles on pourrait poser même à des professeurs tout le

long de la petite histoire de notre ville (où sont passées les momies

rapportées d’Égypte, où les a-t-on enterrées, qu’y a-t-il sous la colonne où

le génie de la Bastille prend éternellement son vol, où a-t-on détourné le lac

souterrain du fantôme de l’Opéra, qui a posé pour la statue de Pierre de

Wissant, qui habita le château des Brouillards ?) mais on peut toujours être

sûr à Paris qu’un amoureux secret connaîtra toutes les réponses.

 

© Julien Green, Paris,

Champ Vallon, 1983

 

« Cet énorme bazar »

Le marché du Temple

 

C’est sur une portion de l’emplacement de l’enclos du Temple que, de

1809 à 1811, fut construit sur les plans de l’architecte Molinos le premier

marché du Temple, dit alors « Halle aux vieux linges ». Il se composait de

la rotonde du Temple, construite en 1788 par Pérard de Montreuil, et de

quatre pavillons carrés aux noms pittoresques : le Palais-Royal, affecté à la

vente des rubans et frivolités, le pavillon de Flore, à l’ameublement et à la

literie, le Pou-Volant, à la vieille ferraille, et la Forêt-Noire, aux vieux

souliers. Le marché du Temple fut reconstruit entre 1863 et 1865 par Legrand et compta dès lors six pavillons. En 1905, devant la concurrence

croissante des puces de Clignancourt, la décision fut prise de le désaffecter

partiellement. Les marchands furent alors regroupés dans le pavillon situé

entre la rue Eugène-Spuller et la rue de Picardie : c’est l’actuel carreau du

Temple, classé monument historique depuis 1982. Dans Les Mystères de

Paris, Eugène Sue nous entraîne dans le marché du Temple tel qu’il se

présentait avant la reconstruction de 1863.

 

Quoique Rodolphe ne partageât pas la profonde admiration de Rigolette

à la vue du Temple, il fut néanmoins frappé de l’aspect singulier de cet

énorme bazar, qui a ses quartiers et ses passages.

Vers le milieu de la rue du Temple, non loin d’une fontaine qui se trouve

à l’angle d’une grande place, on aperçoit un immense parallélogramme

construit en charpente et surmonté d’un comble recouvert d’ardoises.

C’est le Temple.

Borné à gauche par la rue Dupetit-Thouars, à droite par la rue Perrée, il

aboutit à un vaste bâtiment circulaire, colossale rotonde entourée d’une

galerie à arcades.

Une longue voie, coupant le parallélogramme dans son milieu et dans sa

longueur, le partage en deux parties égales ; celles-ci sont à leur tour

divisées, subdivisées à l’infini par une multitude de petites ruelles latérales

et transversales qui se croisent en tous sens et sont abritées de la pluie par le

toit de l’édifice.

Dans ce bazar, toute marchandise neuve est généralement prohibée ;

mais la plus infime rognure d’étoffe quelconque, mais le plus mince débris

de fer, de cuivre, de fonte ou d’acier y trouve son vendeur et son acheteur.

Il y a là des négociants en bribes de drap de toutes couleurs, de toutes

nuances, de toutes qualités, de tout âge, destinées à assortir les pièces que

l’on met aux habits troués ou déchirés.

Il est des magasins où l’on découvre des montagnes de savates éculées,

percées, tordues, fendues, choses sans nom, sans forme, sans couleur, parmi

lesquelles apparaissent çà et là quelques semelles fossiles, épaisses d’un

pouce, constellées de clous comme des portes de prison, dures comme le

sabot d’un cheval ; véritables squelettes de chaussures, dont toutes les

adhérences ont été dévorées par le temps ; tout cela est moisi, racorni, troué, corrodé, et tout cela s’achète : il y a des négociants qui vivent de ce

commerce.

Il existe des détaillants de ganses, franges, crêtes, cordons, effilés de

soie, de coton ou de fil, provenant de la démolition de rideaux

complètement hors de service.

D’autres industriels s’adonnent au commerce des chapeaux de femme :

ces chapeaux n’arrivent jamais à leur boutique que dans les sacs des

revendeuses, après les pérégrinations les plus étranges, les transformations

les plus violentes, les décolorations les plus incroyables. Afin que les

marchandises ne tiennent pas trop de place dans un magasin ordinairement

grand comme une énorme boîte, on plie bien proprement ces chapeaux en

deux, après quoi on les aplatit et on les empile excessivement serrés ; sauf

la saumure, c’est absolument le même procédé que pour la conservation des

harengs ; aussi ne peut-on se figurer combien, grâce à ce mode d’arrimage,

il tient de ces choses dans un espace de quatre pieds carrés.

L’acheteur se présente-t-il, on soustrait ces chiffons à la haute pression

qu’ils subissent, la marchande donne, d’un air dégagé, un petit coup de

poing dans le fond de la forme pour la relever, défripe la passe sur son

genou, et vous avez sous les yeux un objet bizarre, fantastique, qui rappelle

confusément à votre souvenir ces coiffures fabuleuses, particulièrement

dévolues aux ouvreuses de loges, aux tantes de figurantes ou aux duègnes

des théâtres de province.

Plus loin, à l’enseigne du Goût du jour, sous les arcades de la rotonde

élevée au bout de la large voie qui sépare le Temple en deux parties, sont

appendus comme des ex-voto des myriades de vêtements de couleurs, de

formes et de tournures encore plus exorbitantes, encore plus énormes que

celles des vieux chapeaux de femme.

Ainsi on trouve des fracs gris de lin crânement rehaussés de trois

rangées de boutons de cuivre à la hussarde, et chaudement ornés d’un petit

collet fourré en poils de renard.

Des redingotes primitivement vert bouteille, que le temps a rendues vert

pistache, bordées d’un cordonnet noir et rajeunies par une doublure

écossaise bleue et jaune du plus riant effet.

Des habits dits autrefois à queue de morue, couleur d’amadou, à riche

collet de panne, ornés de boutons jadis argentés, mais alors d’un rouge

cuivreux.

On y remarque encore des polonaises marron, à collet de peau de chat,

côtelées de brandebourgs et d’agréments de coton noir éraillés ; non loin

d’icelles, des robes de chambre artistement faites avec de vieux carricks

dont on a ôté les triples collets et qu’on a intérieurement garnis de

morceaux de cotonnade imprimée ; les mieux portées sont bleu ou vert

sordide, ornées de pièces nuancées, brodées de fil passé, et doublées

d’étoffe rouge à rosaces orange, parements et collets pareils ; une

cordelière, faite d’un vieux cordon de sonnette en laine tordue, sert de

ceinture à ces élégants déshabillés, dans lesquels Robert Macaire se fût

prélassé avec un orgueilleux bonheur.

Nous ne parlerons que pour mémoire d’une foule de costumes de

Frontin plus ou moins équivoques, plus ou moins barbares, au milieu

desquels on retrouve pourtant çà et là quelques authentiques livrées royales

ou princières que les révolutions de toutes sortes ont traînées du palais aux

sombres arceaux de la rotonde du Temple.

Ces exhibitions de vieilles chaussures, de vieux chapeaux et de vieux

habits ridicules sont le côté grotesque de ce bazar ; c’est le quartier des

guenilles prétentieusement parées et déguisées ; mais on doit avouer, ou

plutôt on doit proclamer que ce vaste établissement est d’une haute utilité

pour les classes pauvres ou peu aisées. Là elles achètent, à un rabais

excessif, d’excellentes choses presque neuves, dont la dépréciation est pour

ainsi dire imaginaire.

 

Eugène Sue, Les Mystères de Paris,

1842-1843

 

Les îlots insalubres de la rue Quincampoix

 

À cheval sur les 3e et 4e arrondissements, le quartier Saint-Martin n’a

pas toujours eu l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui : celui d’un

quartier touristique à la mode, dans le voisinage du Centre Pompidou, où

fourmillent les boutiques de souvenirs et les galeries d’art contemporain.

Ironie de l’histoire, la rue Quincampoix qui fut aux temps de Law la plus

chère de Paris redevint par la suite l’une des rues les plus pauvres et des

plus malfamées de la capitale, offrant le spectacle attristant d’un amas

misérable et malpropre de semi ruines où s’entassait une population de

déclassés et de marginaux. Jacques Audiberti la décrit dans Paris fut :

Dans l’océan de la ville, les îlots insalubres apparaissent comme des

rochers de crasse et, parfois, de malheur complet. Leurs habitants ne sont

pas tous des naufragés. Il en est qui se cramponnent à ces écueils comme à

des sites aimables et tutélaires. Q peut, en effet, exister entre le taudis et son

pensionnaire une sorte de complicité d’échanges malsains. Du misérable et

de son logis, on ignore souvent lequel a commencé, lequel a modelé l’autre

dans la sombre pâte de la saleté. Il faut donc examiner non pas tant le cas de

ceux qu’une longue et naturelle habitude soude à un décor lépreux et à

l’espèce de jouissance qu’il peut y avoir à vivre, comme ça vient, dans une

tanière fétide, mais le risque effroyable que l’existence même des taudis fait

courir à tous.

Le ratage, la maladie, un deuil malencontreux ou des naissances

abusives peuvent acheminer une famille bien intentionnée à végéter dans

une sentine, à deux pas des cafés brillants, et peut-être à une épaisseur de

muraille de la maison contiguë, aérée, celle-là, et ripolinée à souhait.

Nos prédécesseurs ont, sans grand émoi, laissé les îlots insalubres

former dans Paris des archipels, des continents. Maintenant, on les combat.

On les traque. C’est une chasse, alourdie de textes administratifs, de

scrupules budgétaires. Des infirmières visiteuses et d’audacieux urbanistes

la conduisent. Décors périmés et dynamités, certains de ces îlots, de ces

écueils, s’écroulent. Le sol, là où ils furent, garde quelque temps l’odeur de

leurs cendres noires.

 

© Jacques Audiberti, Paris fut. Écrits sur Paris 1937-1953,

Éditions Claire Paulhan, 1999

 

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