Paris vu par les écrivains
Le Troisième Arrondissement
De l’Histoire, rien que de l’Histoire…
LÉON-PAUL FARGUE
« Dans le labyrinthe du Marais »
Le quartier du Marais connaît son âge d’or au e XVII siècle. Sur une
surface restreinte, comprise entre la Seine, les boulevards Beaumarchais et
du Temple à l’est, et les rues Beaubourg et Turbigo à l’ouest, sont alors
érigées de somptueuses demeures destinées à l’aristocratie : l’hôtel de
Soubise, où sont aujourd’hui conservées les Archives nationales ; l’hôtel de
Lamoignon, actuelle Bibliothèque historique de la Ville de Paris ; l’hôtel
Carnavalet, devenu musée des Collections historiques et archéologiques de
la Ville de Paris ; l’hôtel de Beaufort, ancienne résidence du financier
écossais John Law, etc. Dans Le Piéton de Paris, en 1939, Léon-Paul
Fargue ironise sur l’intérêt que les étrangers fortunés portent à ces vieilles
demeures aristocratiques, abandonnées dès le début du e XVIII siècle par
leurs propriétaires d’origine.
J’ai accompagné, des jours entiers, dans le labyrinthe du Marais,
quelque temps après la guerre, une fort jolie dame américaine que ces
somptueuses demeures avaient grisée : hôtel Lamoignon, hôtel Lefèvre
d’Ormesson, hôtel de Châlons-Luxembourg, dont la porte est inoubliable,
hôtel d’Antonin d’Aubray, hôtel de Fleury… Bref, elle en rêvait. Du rêve
elle fit un bond chez les marchands de biens et leur expliqua en ma
présence qu’elle voulait absolument acheter un hôtel « avec rampes, bas-
reliefs, tourelles d’entrée, moulures, escaliers de pierre, moucheurs de
chandelle, etc. ». Le malheur est que les maisons sur lesquelles elle jetait
son dévolu étaient généralement occupées par des écoles de la Ville de
Paris, des prêteurs sur gages, des musées, des bronziers, des notaires
crochus et myopes, des associations, des administrations, ou des particuliers qui n’avaient pas la moindre envie du monde de quitter leurs vieilleries.
« Mais, disait-elle, puisque je me propose, puisque je prétends inviter tout le
monde chez moi ? Je veux donner des réceptions comme au grand siècle.
Comme la reine Margot. » Ayant décidé que son charme et son argent
feraient tout, même dans une ville comme Paris où les administrations sont
lentes et indifférentes, elle résolut d’attaquer le Marais par le haut, c’est-à-
dire par le gouvernement, et se mit à inviter des ministres, des archivistes,
des ambassadeurs à sa table, dans un palace où le plus officiel des hommes
se rend toujours avec plaisir.
Un soir, excédé par les supplications de la dame, qui n’en finissait pas
d’exiger un hôtel du troisième arrondissement afin de faire « histoire » dans
sa famille, un diplomate lui dit, de l’air le plus sérieux du monde : « J’ai
enfin trouvé un hôtel à vendre. C’est la demeure la plus bourrée de passé
que vous puissiez concevoir. Le meilleur de la France y a dormi, aimé, joué,
tué. Des rois, des princesses, des ducs. Tout ce que Paris a de sonore, de
distingué, de noble, de précieux se trouve réuni là comme par magie. Enfin,
j’ajouterai que je puis m’entremettre, chère amie, pour la vente de ce trésor.
Nous pourrions faire affaire tout à l’heure dans un petit salon. » Rouge de
satisfaction, la jeune Américaine, qui croyait qu’il n’y avait pas trop de
différence entre un collier de perles, une voiture et une vieille demeure
parisienne, déclara qu’elle était prête à signer un chèque et qu’elle entendait
emménager dès le lendemain. « C’est deux cents milliards », lui dit très
sérieusement le diplomate. Depuis ce jour, ma pauvre amie n’a jamais plus
manifesté le désir d’habiter dans un hôtel du XVIe siècle…
© Léon-Paul Fargue, Le Piéton de Paris,
Gallimard, 1939
« Un linge douteux flottait tristement, comme l’emblème d’une lamentable
reddition… »
La rue des Francs-Bourgeois
Le déclin e du Marais, aux XVIII et XIX siècles, coïncide avec la migration
de l’aristocratie vers les quartiers, moins vétustes, de l’Ouest parisien.
Abandonné, saccagé, pillé à la Révolution, le Marais devient un quartier
d’artisans, de boutiquiers et de petits bourgeois. La pierre se dégrade, les
murs noircissent, des étages sont montés sur les architectures classiques des anciens hôtels aristocratiques, des remises encombrent les cours et les
jardins, des cloisons divisent les espaces intérieurs, etc. Ainsi transformé, le
quartier perd de sa superbe. Personne, à cette époque, ne songe encore à le
rénover. Dans Fièvre au Marais, le célèbre détective Nestor Burma rend
visite à un prêteur sur gages de la rue des Francs-Bourgeois. Postée à la
fenêtre d’une vieille bicoque délabrée, il pose un regard désabusé sur le
fouillis des toits alentour.
Les mains au fond des poches de mon trench-coat, j’étais planté comme
un piquet dans une pièce du troisième étage d’une vieille demeure de la rue
des Francs-Bourgeois. Machinalement, tout en étreignant dans ma paume
moite et humide le fourneau éteint de ma pipe, j’écoutais la vénérable
bicoque gémir sous les assauts du mauvais temps.
Printemps pourri !
La pluie, poussée par le vent qu’on entendait hululer, tambourinait
contre les carreaux de la fenêtre sans rideaux. À travers les vitres brouillées
je découvrais un paysage de toits mouillés sur lequel le ciel plombé
répandait une déprimante teinte vénéneuse. Un linge douteux flottait
tristement, comme l’emblème d’une lamentable reddition, à la mansarde
d’un immeuble voisin. Sur la gauche, devait s’élever l’hôtel Clisson ou
Soubise, où sont conservées les Archives nationales. Droit devant, une
haute cheminée émergeait du chaos de toits, signalant un pétrin de
boulanger ou un atelier de fondeur. La fumée qui s’en échappait rejoignait
les nuages noirs et s’y incorporait.
© Léo Malet, Fièvre au Marais,
Robert Laffont, 1985
« Tout à l’heure à Carnavalet… »
Le musée Carnavalet
Construit en 1545 par Nicolas Dupuis pour Jacques des Ligneris,
président au Parlement, l’hôtel du Carnavalet est l’un des plus anciens
monuments de Paris. À la mort de Jacques des Ligneries, l’hôtel fut loué à
la veuve d’un gentilhomme breton, Kemevenoy, dont les Parisiens
simplifièrent le patronyme en « Carnavalet », passé à la postérité. Racheté par la Ville de Paris et transformé en musée d’histoire et d’art dès 1867,
l’hôtel Carnavalet abrite aujourd’hui les Collections historiques et
archéologiques de la Ville de Paris. Dans les salles pittoresques du musée,
décors peints, maquettes, meubles et boiseries entretiennent la mémoire du
vieux Paris. Suivez le guide.
Tout à l’heure à Carnavalet pour voir les salles du bas où se trouvent les
vues de Paris à travers les siècles. On en sort avec une impression assez
sinistre : ce ne sont que rangées de maisons qui flambent, que gens qu’on
colle au mur pour les fusiller, que barricades, que boulets de canon
éventrant les palais, émeutes, révolutions, grabuge. J’ai admiré la
merveilleuse maquette de Saint-Sulpice de Chalgrin, le Palais-Royal
entièrement reproduit avec ses jardins et toutes ses galeries. On regarde tout
cela en se penchant dessus, on se fait l’effet d’être un géant, un nouveau
Gulliver. Que de colles on pourrait poser même à des professeurs tout le
long de la petite histoire de notre ville (où sont passées les momies
rapportées d’Égypte, où les a-t-on enterrées, qu’y a-t-il sous la colonne où
le génie de la Bastille prend éternellement son vol, où a-t-on détourné le lac
souterrain du fantôme de l’Opéra, qui a posé pour la statue de Pierre de
Wissant, qui habita le château des Brouillards ?) mais on peut toujours être
sûr à Paris qu’un amoureux secret connaîtra toutes les réponses.
© Julien Green, Paris,
Champ Vallon, 1983
« Cet énorme bazar »
Le marché du Temple
C’est sur une portion de l’emplacement de l’enclos du Temple que, de
1809 à 1811, fut construit sur les plans de l’architecte Molinos le premier
marché du Temple, dit alors « Halle aux vieux linges ». Il se composait de
la rotonde du Temple, construite en 1788 par Pérard de Montreuil, et de
quatre pavillons carrés aux noms pittoresques : le Palais-Royal, affecté à la
vente des rubans et frivolités, le pavillon de Flore, à l’ameublement et à la
literie, le Pou-Volant, à la vieille ferraille, et la Forêt-Noire, aux vieux
souliers. Le marché du Temple fut reconstruit entre 1863 et 1865 par Legrand et compta dès lors six pavillons. En 1905, devant la concurrence
croissante des puces de Clignancourt, la décision fut prise de le désaffecter
partiellement. Les marchands furent alors regroupés dans le pavillon situé
entre la rue Eugène-Spuller et la rue de Picardie : c’est l’actuel carreau du
Temple, classé monument historique depuis 1982. Dans Les Mystères de
Paris, Eugène Sue nous entraîne dans le marché du Temple tel qu’il se
présentait avant la reconstruction de 1863.
Quoique Rodolphe ne partageât pas la profonde admiration de Rigolette
à la vue du Temple, il fut néanmoins frappé de l’aspect singulier de cet
énorme bazar, qui a ses quartiers et ses passages.
Vers le milieu de la rue du Temple, non loin d’une fontaine qui se trouve
à l’angle d’une grande place, on aperçoit un immense parallélogramme
construit en charpente et surmonté d’un comble recouvert d’ardoises.
C’est le Temple.
Borné à gauche par la rue Dupetit-Thouars, à droite par la rue Perrée, il
aboutit à un vaste bâtiment circulaire, colossale rotonde entourée d’une
galerie à arcades.
Une longue voie, coupant le parallélogramme dans son milieu et dans sa
longueur, le partage en deux parties égales ; celles-ci sont à leur tour
divisées, subdivisées à l’infini par une multitude de petites ruelles latérales
et transversales qui se croisent en tous sens et sont abritées de la pluie par le
toit de l’édifice.
Dans ce bazar, toute marchandise neuve est généralement prohibée ;
mais la plus infime rognure d’étoffe quelconque, mais le plus mince débris
de fer, de cuivre, de fonte ou d’acier y trouve son vendeur et son acheteur.
Il y a là des négociants en bribes de drap de toutes couleurs, de toutes
nuances, de toutes qualités, de tout âge, destinées à assortir les pièces que
l’on met aux habits troués ou déchirés.
Il est des magasins où l’on découvre des montagnes de savates éculées,
percées, tordues, fendues, choses sans nom, sans forme, sans couleur, parmi
lesquelles apparaissent çà et là quelques semelles fossiles, épaisses d’un
pouce, constellées de clous comme des portes de prison, dures comme le
sabot d’un cheval ; véritables squelettes de chaussures, dont toutes les
adhérences ont été dévorées par le temps ; tout cela est moisi, racorni, troué, corrodé, et tout cela s’achète : il y a des négociants qui vivent de ce
commerce.
Il existe des détaillants de ganses, franges, crêtes, cordons, effilés de
soie, de coton ou de fil, provenant de la démolition de rideaux
complètement hors de service.
D’autres industriels s’adonnent au commerce des chapeaux de femme :
ces chapeaux n’arrivent jamais à leur boutique que dans les sacs des
revendeuses, après les pérégrinations les plus étranges, les transformations
les plus violentes, les décolorations les plus incroyables. Afin que les
marchandises ne tiennent pas trop de place dans un magasin ordinairement
grand comme une énorme boîte, on plie bien proprement ces chapeaux en
deux, après quoi on les aplatit et on les empile excessivement serrés ; sauf
la saumure, c’est absolument le même procédé que pour la conservation des
harengs ; aussi ne peut-on se figurer combien, grâce à ce mode d’arrimage,
il tient de ces choses dans un espace de quatre pieds carrés.
L’acheteur se présente-t-il, on soustrait ces chiffons à la haute pression
qu’ils subissent, la marchande donne, d’un air dégagé, un petit coup de
poing dans le fond de la forme pour la relever, défripe la passe sur son
genou, et vous avez sous les yeux un objet bizarre, fantastique, qui rappelle
confusément à votre souvenir ces coiffures fabuleuses, particulièrement
dévolues aux ouvreuses de loges, aux tantes de figurantes ou aux duègnes
des théâtres de province.
Plus loin, à l’enseigne du Goût du jour, sous les arcades de la rotonde
élevée au bout de la large voie qui sépare le Temple en deux parties, sont
appendus comme des ex-voto des myriades de vêtements de couleurs, de
formes et de tournures encore plus exorbitantes, encore plus énormes que
celles des vieux chapeaux de femme.
Ainsi on trouve des fracs gris de lin crânement rehaussés de trois
rangées de boutons de cuivre à la hussarde, et chaudement ornés d’un petit
collet fourré en poils de renard.
Des redingotes primitivement vert bouteille, que le temps a rendues vert
pistache, bordées d’un cordonnet noir et rajeunies par une doublure
écossaise bleue et jaune du plus riant effet.
Des habits dits autrefois à queue de morue, couleur d’amadou, à riche
collet de panne, ornés de boutons jadis argentés, mais alors d’un rouge
cuivreux.
On y remarque encore des polonaises marron, à collet de peau de chat,
côtelées de brandebourgs et d’agréments de coton noir éraillés ; non loin
d’icelles, des robes de chambre artistement faites avec de vieux carricks
dont on a ôté les triples collets et qu’on a intérieurement garnis de
morceaux de cotonnade imprimée ; les mieux portées sont bleu ou vert
sordide, ornées de pièces nuancées, brodées de fil passé, et doublées
d’étoffe rouge à rosaces orange, parements et collets pareils ; une
cordelière, faite d’un vieux cordon de sonnette en laine tordue, sert de
ceinture à ces élégants déshabillés, dans lesquels Robert Macaire se fût
prélassé avec un orgueilleux bonheur.
Nous ne parlerons que pour mémoire d’une foule de costumes de
Frontin plus ou moins équivoques, plus ou moins barbares, au milieu
desquels on retrouve pourtant çà et là quelques authentiques livrées royales
ou princières que les révolutions de toutes sortes ont traînées du palais aux
sombres arceaux de la rotonde du Temple.
Ces exhibitions de vieilles chaussures, de vieux chapeaux et de vieux
habits ridicules sont le côté grotesque de ce bazar ; c’est le quartier des
guenilles prétentieusement parées et déguisées ; mais on doit avouer, ou
plutôt on doit proclamer que ce vaste établissement est d’une haute utilité
pour les classes pauvres ou peu aisées. Là elles achètent, à un rabais
excessif, d’excellentes choses presque neuves, dont la dépréciation est pour
ainsi dire imaginaire.
Eugène Sue, Les Mystères de Paris,
1842-1843
Les îlots insalubres de la rue Quincampoix
À cheval sur les 3e et 4e arrondissements, le quartier Saint-Martin n’a
pas toujours eu l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui : celui d’un
quartier touristique à la mode, dans le voisinage du Centre Pompidou, où
fourmillent les boutiques de souvenirs et les galeries d’art contemporain.
Ironie de l’histoire, la rue Quincampoix qui fut aux temps de Law la plus
chère de Paris redevint par la suite l’une des rues les plus pauvres et des
plus malfamées de la capitale, offrant le spectacle attristant d’un amas
misérable et malpropre de semi ruines où s’entassait une population de
déclassés et de marginaux. Jacques Audiberti la décrit dans Paris fut :
Dans l’océan de la ville, les îlots insalubres apparaissent comme des
rochers de crasse et, parfois, de malheur complet. Leurs habitants ne sont
pas tous des naufragés. Il en est qui se cramponnent à ces écueils comme à
des sites aimables et tutélaires. Q peut, en effet, exister entre le taudis et son
pensionnaire une sorte de complicité d’échanges malsains. Du misérable et
de son logis, on ignore souvent lequel a commencé, lequel a modelé l’autre
dans la sombre pâte de la saleté. Il faut donc examiner non pas tant le cas de
ceux qu’une longue et naturelle habitude soude à un décor lépreux et à
l’espèce de jouissance qu’il peut y avoir à vivre, comme ça vient, dans une
tanière fétide, mais le risque effroyable que l’existence même des taudis fait
courir à tous.
Le ratage, la maladie, un deuil malencontreux ou des naissances
abusives peuvent acheminer une famille bien intentionnée à végéter dans
une sentine, à deux pas des cafés brillants, et peut-être à une épaisseur de
muraille de la maison contiguë, aérée, celle-là, et ripolinée à souhait.
Nos prédécesseurs ont, sans grand émoi, laissé les îlots insalubres
former dans Paris des archipels, des continents. Maintenant, on les combat.
On les traque. C’est une chasse, alourdie de textes administratifs, de
scrupules budgétaires. Des infirmières visiteuses et d’audacieux urbanistes
la conduisent. Décors périmés et dynamités, certains de ces îlots, de ces
écueils, s’écroulent. Le sol, là où ils furent, garde quelque temps l’odeur de
leurs cendres noires.
© Jacques Audiberti, Paris fut. Écrits sur Paris 1937-1953,
Éditions Claire Paulhan, 1999
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