Paris vu par les écrivains

Benjamin Arranger · Chapitre 9 sur 22

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Paris vu par les écrivains

Le Neuvième Arrondissement

 

« C’était jour d’audition à l’Académie nationale de Musique… »

L’opéra Garnier

 

L’Opéra n’a pas toujours été loti dans le 9e arrondissement : en face de

la rue Guénégaud en 1671, rue de Vaugirard en 1672, dans la salle du

Palais-Royal de 1673 à 1763, dans celle du palais des Tuileries de 1764 à

1770, dans la nouvelle salle du Palais-Royal jusqu’en 1781, dans celle des

Menus-Plaisirs (ex-Conservatoire) pendant deux mois et demi, dans celle

du boulevard Saint-Martin en 1781, rue de Richelieu en 1794, dans la salle

Favart en 1820-1821, dans la salle Le Peletier de 1821 à 1873, dans la

salle Ventadour de 1873 à 1875 : on s’épuise, en près de trois siècles et

demi d’existence, à énumérer ses résidences successives. C’est au

lendemain de l’attentat manqué contre Napoléon III devant le théâtre de la

rue Le Peletier qu’est décidée, en 1860, la construction d’un nouvel opéra

dans un lieu sûr et dégagé. En 1861, l’architecte Charles Garnier remporte

le concours organisé pour l’occasion. La première pierre du nouveau

théâtre est posée le 21 juillet 1862 sur un emplacement spécialement

affecté : l’actuelle place de l’Opéra. Investi par les Versaillais pendant la

Commune, le théâtre est finalement inauguré le 5 janvier 1875 en présence

de Mac-Mahon. Temple de l’art lyrique, l’Académie nationale de Musique,

plus connue sous le nom de salle Gamier, s’impose dès son ouverture

comme un haut lieu fie la scène musicale, accueillant les spectacles de

danse, de chant et de musique dont le public parisien est friand. Le goût de

l’époque consacre Ambroise Thomas, Charles Gounod, Jules Massenet,

Camille Saint-Saëns, Georges Bizet, Emmanuel Chabrier… En 1883,

Villiers de l’Isle-Adam compose une pièce satirique sur le thème de la

querelle des Anciens et des Modernes, dédiée à Richard Wagner.

 

C’était jour d’audition à l’Académie nationale de Musique.

La mise à l’étude d’un ouvrage dû à certain compositeur allemand (dont

le nom, désormais oublié, nous échappe, heureusement !) venait d’être décidée en haut lieu ; – et ce maître étranger, s’il fallait ajouter créance à

divers memoranda publiés par la Revue des Deux Mondes, n’était rien

moins que le fauteur d’une musique « nouvelle » !

Les exécutants de l’Opéra ne se trouvaient donc rassemblés aujourd’hui

que dans le but de tirer, comme on dit, la chose au clair, en déchiffrant la

partition du présomptueux novateur.

La minute était grave.

Le directeur apparut sur le théâtre et vint remettre au chef d’orchestre la

volumineuse partition en litige. Celui-ci l’ouvrit, y jeta les yeux, tressaillit

et déclara que l’ouvrage lui paraissait inexécutable à l’Académie de

musique de Paris.

— Expliquez-vous, dit le directeur.

— Messieurs, reprit le chef d’orchestre, la France ne saurait prendre sur

elle de tronquer, par une exécution défectueuse la pensée d’un

compositeur… à quelque nation qu’il appartienne. – Or, dans les parties

d’orchestre spécifiées par l’auteur, figure… un instrument militaire

aujourd’hui tombé en désuétude et qui n’a plus de représentant parmi nous ;

cet instrument, qui fît les délices de nos pères, avait nom jadis : le Chapeau-

chinois. Je conclus que la disparition radicale du Chapeau-chinois en France

nous oblige à décliner, quoique à regret, l’honneur de cette interprétation.

Ce discours avait plongé l’auditoire dans cet état que les physiologistes

appellent l’état comateux. – Le Chapeau-chinois ! – Les plus anciens se

souvenaient à peine de l’avoir entendu dans leur enfance. Mais il leur eût

été difficile, aujourd’hui, de préciser même sa forme. – Tout à coup, une

voix articula ces paroles inespérées : « Permettez, je crois que j’en connais

un. » Toutes les têtes se retournèrent ; le chef d’orchestre se dressa d’un

bond : « Qui a parlé ? – Moi, les cymbales », répondit la voix.

L’instant d’après, les cymbales étaient sur la scène, entourées, adulées et

pressées de vives interrogations. « – Oui, continuaient-elles, je connais un

vieux professeur de Chapeau-chinois, passé maître en son art, et je sais qu’il

existe encore ! »

Ce ne fut qu’un cri. Les cymbales apparurent comme un sauveur ! Le

chef d’orchestre embrassa son jeune séide (car les cymbales étaient jeunes

encore). Les trombones attendris l’encourageaient de leurs sourires ; une

contrebasse lui détacha un coup d’œil envieux ; la caisse se frottait les

mains : « – Il ira loin ! » grommelait-elle. – Bref, en cet instant rapide, les

cymbales connurent la gloire.

Séance tenante, une députation, qu’elles précédèrent, sortit de l’Opéra,

se dirigeant vers les Batignolles, dans les profondeurs desquelles devait

s’être retiré, loin du bruit, l’austère virtuose.

On arriva.

S’enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se suspendre à la patte

pelée de sa sonnette et attendre, en soufflant, sur le palier, fut pour nos

ambassadeurs l’affaire d’une seconde.

Soudain, tous se découvrirent : un homme d’aspect vénérable, au visage

entouré de cheveux argentés qui tombaient en longues boucles sur ses

épaules, une tête à la Béranger, un personnage de romance, se tenait debout

sur le seuil et paraissait convier les visiteurs à pénétrer dans son sanctuaire.

— C’était lui ! L’on entra.

La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel, en

ce moment empourpré des merveilles du couchant. Les sièges étaient rares :

la couchette du professeur remplaça, pour les délégués de l’Opéra, ces

ottomanes, ces poufs, qui, chez les musiciens modernes, abondent, hélas !

trop souvent. Dans les angles, s’ébauchaient de vieux chapeaux-chinois ; çà

et là gisaient plusieurs albums dont les titres commandaient l’attention. –

C’était d’abord : Un premier amour ! mélodie pour chapeau-chinois seul,

suivie de Variations brillantes sur le Choral de Luther, concerto pour trois

chapeaux-chinois. Puis septuor de chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé

LE CALME . Puis une œuvre de jeunesse (un peu entachée de romantisme) :

Danse nocturne de jeunes Mauresques dans la campagne de Grenade, au

plus fort de l’Inquisition, grand boléro pour chapeau-chinois ; enfin,

l’œuvre capitale du maître : Le Soir d’un beau jour, ouverture pour cent

cinquante chapeaux-chinois.

Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l’Académie

nationale de Musique. – « Ah ! dit avec amertume le vieux maître, on se

souvient de moi maintenant ? Je devrais… Mon pays avant tout. Messieurs,

j’irai. » – Le trombone ayant insinué que la partie à jouer paraissait difficile,

– « Il n’importe », dit le professeur en les tranquillisant d’un sourire. Et,

leur tendant ses mains pâles, rompues aux difficultés d’un instrument

ingrat : « À demain, messieurs, huit heures, à l’Opéra. »

Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou du

souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible : la nouvelle s’était répandue. Tous

les musiciens, assis devant leurs pupitres, attendaient, l’arme au poing. La

partition de la Musique-nouvelle n’était plus, maintenant, que d’un intérêt secondaire. Tout à coup, la porte basse donna passage à l’homme

d’autrefois : huit heures sonnaient ! À l’aspect de ce représentant de

l’ancienne-Musique, tous se levèrent, lui rendant hommage comme une

sorte de postérité. Le patriarche portait sous son bras, couché dans un

humble fourreau de serge, l’instrument des temps passés, qui prenait, de la

sorte, les proportions d’un symbole. Traversant les intervalles des pupitres

et trouvant, sans hésiter, son chemin, il alla s’asseoir sur sa chaise de jadis,

à la gauche de la caisse. Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête

et un abat-jour vert sur ses yeux, il démaillota le chapeau-chinois, et

l’ouverture commença.

Mais, aux premières mesures et dès le premier coup d’œil jeté sur sa

partie, la sérénité du vieux virtuose parut s’assombrir ; une sueur d’angoisse

perla bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux lire et, les

sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit qu’il feuilleta

fiévreusement, à peine respirait-il !…

Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, pour qu’il se

troublât de la sorte ?…

En effet ! – Le maître allemand, par une jalousie tudesque, s’était

complu, avec une âpreté germaine, une malignité rancunière, à hérisser la

partie du Chapeau-chinois de difficultés presque insurmontables ! Elles s’y

succédaient, pressées ! ingénieuses ! soudaines ! C’était un défi ! – Qu’on

juge : cette partie ne se composait, exclusivement, que de silences. Or,

même pour les personnes qui ne sont pas du métier, qu’y a-t-il de plus

difficile à exécuter que le silence pour le Chapeau-chinois ?… Et c’était un

CRESCENDO de silences que devait exécuter le vieil artiste !

Il se roidit à cette vue ; un mouvement fiévreux lui échappa !… Mais

rien, dans son instrument, ne trahit les sentiments qui l’agitaient. Pas une

clochette ne remua. Pas un grelot ! Pas un fifrelin ne bougea. On sentait

qu’il le possédait à fond. C’était bien un maître, lui aussi !

Il joua. Sans broncher ! Avec une maîtrise, une sûreté, un brio, qui

frappèrent d’admiration tout l’orchestre. Son exécution, toujours sobre,

mais pleine de nuances, était d’un style si châtié, d’un rendu si pur, que,

chose étrange ! il semblait, par moments, qu’on l’entendait !

Les bravos allaient éclater de toutes parts quand une fureur inspirée

s’alluma dans l’âme classique du vieux virtuose. Les yeux pleins d’éclairs

et agitant avec fracas son instrument vengeur qui sembla comme un démon

suspendu sur l’orchestre :

— Messieurs, vociféra le digne professeur, j’y renonce ! Je n’y

comprends rien. On n’écrit pas une ouverture pour un solo ! Je ne puis pas

jouer ! c’est trop difficile. Je proteste ! au nom de M. Clapisson ! Il n’y a

pas de mélodie là-dedans. C’est du charivari ! L’Art est perdu ! Nous

tombons dans le vide.

Et, foudroyé par son propre transport, il trébucha.

Dans sa chute, il creva la grosse caisse et y disparut comme s’évanouit

une vision !

Hélas ! il emportait, en s’engouffrant ainsi dans les flancs profonds du

monstre, le secret des charmes de l’ancienne-Musique.

 

Villiers de l’Isle-Adam, Contes Cruels,

1883

 

« Je montais le grand escalier de l’Opéra… »

 

Haut lieu de la vie mondaine, l’opéra Garnier attire une société élégante

et riche qui s’y rend, non seulement pour « voir » – un spectacle, un ballet,

un concert –, mais aussi pour « être vu ». À chaque spectateur est attribuée

une place qui correspond à celle qu’il occupe sur l’échiquier social. Entre

les aristocratiques baignoires et le vulgaire orchestre se met en place un

subtil jeu de représentation dont le narrateur de la Recherche s’applique à

décoder les règles.

 

Au moment où, profitant du billet reçu par mon père, je montais le grand

escalier de l’Opéra, j’aperçus devant moi un homme que je pris d’abord

pour M. de Charlus duquel il avait le maintien ; quand il tourna la tête pour

demander un renseignement à un employé, je vis que je m’étais trompé,

mais je n’hésitai pas cependant à situer l’inconnu dans la même classe

sociale d’après la manière non seulement dont il était habillé, mais encore

dont il parlait au contrôleur et aux ouvreuses qui le faisaient attendre. Car,

malgré les particularités individuelles, il y avait encore à cette époque, entre

tout homme gommeux et riche de cette partie de l’aristocratie et tout

homme gommeux et riche du monde de la finance ou de la haute industrie,

une différence très marquée. Là où l’un de ces derniers eût cru affirmer son

chic par un ton tranchant, hautain à l’égard d’un inférieur, le grand seigneur, doux, souriant, avait l’air de considérer, d’exercer l’affectation de l’humilité

et de la patience, la feinte d’être l’un quelconque des spectateurs, comme un

privilège de sa bonne éducation. Il est probable qu’à le voir ainsi

dissimulant sous un sourire plein de bonhomie le seuil infranchissable du

petit univers spécial qu’il portait en lui, plus d’un fils de riche banquier,

entrant à ce moment au théâtre, eût pris ce grand seigneur pour un homme

de peu, s’il ne lui avait trouvé une étonnante ressemblance avec le portrait,

reproduit récemment par les journaux illustrés, d’un neveu de l’empereur

d’Autriche, le prince de Saxe qui se trouvait justement à Paris en ce

moment. Je le savais grand ami des Guermantes. En arrivant moi-même

près du contrôleur, j’entendis le prince de Saxe, ou supposé tel, dire en

souriant : « Je ne sais pas le numéro de la loge, c’est sa cousine qui m’a dit

que je n’avais qu’à demander sa loge. »

Il était peut-être le prince de Saxe ; c’était peut-être la duchesse de

Guermantes (que dans ce cas je pourrais apercevoir en train de vivre un des

moments de sa vie inimaginable, dans la baignoire de sa cousine) que ses

yeux voyaient en pensée quand il disait : « sa cousine qui m’a dit que je

n’avais qu’à demander sa loge », si bien que ce regard souriant et

particulier, et ces mots si simples, me caressaient le cœur (bien plus que

n’eût fait une rêverie abstraite), avec les antennes alternatives d’un bonheur

possible et d’un prestige incertain. Du moins en disant cette phrase au

contrôleur il embranchait sur une vulgaire soirée de ma vie quotidienne un

passage éventuel vers un monde nouveau ; le couloir qu’on lui désigna

après avoir prononcé le mot de baignoire et dans lequel il s’engagea, était

humide et lézardé et semblait conduire à des grottes marines, au royaume

mythologique des nymphes des eaux. Je n’avais devant moi qu’un monsieur

en habit qui s’éloignait ; mais je faisais jouer auprès de lui, comme avec un

réflecteur maladroit, et sans réussir à l’appliquer exactement sur lui, l’idée

qu’il était le prince de Saxe et allait voir la duchesse de Guermantes. Et,

bien qu’il fût seul, cette idée extérieure à lui, impalpable, immense et

saccadée comme une projection, semblait le précéder et le conduire comme

cette Divinité, invisible pour le reste des hommes, qui se tient auprès du

guerrier grec.

Je gagnai ma place, tout en cherchant à retrouver un vers de Phèdre dont

je ne me souvenais pas exactement. Tel que je me le récitais, il n’avait pas

le nombre de pieds voulu, mais comme je n’essayai pas de les compter,

entre son déséquilibre et un vers classique il me semblait qu’il n’existait aucune commune mesure. Je n’aurais pas été étonné qu’il eût fallu ôter plus

de six syllabes à cette phrase monstrueuse pour en faire un vers de douze

pieds. Mais tout à coup je me le rappelai, les irréductibles aspérités d’un

monde inhumain s’anéantirent magiquement ; les syllabes du vers

remplirent aussitôt la mesure d’un alexandrin, ce qu’il avait de trop se

dégagea avec autant d’aisance et de souplesse qu’une bulle d’air qui vient

crever à la surface de l’eau. Et en effet cette énormité avec laquelle j’avais

lutté n’était qu’un seul pied.

Un certain nombre de fauteuils d’orchestre avaient été mis en vente au

bureau et achetés par des snobs ou des curieux qui voulaient contempler des

gens qu’ils n’auraient pas d’autre occasion de voir de près. Et c’était bien,

en effet, un peu de leur vraie vie mondaine habituellement cachée qu’on

pourrait considérer publiquement, car la princesse de Parme ayant placé

elle-même parmi ses amis les loges, les balcons et les baignoires, la salle

était comme un salon où chacun changeait de place, allait s’asseoir ici ou là,

près d’une amie.

À côté de moi étaient des gens vulgaires qui, ne connaissant pas les

abonnés, voulaient montrer qu’ils étaient capables de les reconnaître et les

nommaient tout haut. Ils ajoutaient que ces abonnés venaient ici comme

dans leur salon, voulant dire par là qu’ils ne faisaient pas attention aux

pièces représentées. Mais c’est le contraire qui avait lieu. Un étudiant génial

qui a pris un fauteuil pour entendre la Berma, ne pense qu’à ne pas salir ses

gants, à ne pas gêner, à se concilier le voisin que le hasard lui a donné, à

poursuivre d’un sourire intermittent le regard fugace, à fuir d’un air impoli

le regard rencontré d’une personne de connaissance qu’il a découverte dans

la salle et qu’après mille perplexités il se décide à aller saluer au moment où

les trois coups, en retentissant avant qu’il soit arrivé jusqu’à elle, le forcent

à s’enfuir comme les Hébreux dans la mer Rouge entre les flots houleux des

spectateurs et des spectatrices qu’il a fait lever et dont il déchire les robes

ou écrase les bottines. Au contraire, c’était parce que les gens du monde

étaient dans leurs loges (derrière le balcon en terrasse, comme dans des

petits salons suspendus dont une cloison eût été enlevée) ou dans de petits

cafés, où l’on va prendre une bavaroise, sans être intimidé par les glaces

encadrées d’or et les sièges rouges de l’établissement du genre napolitain ;

c’est parce qu’ils posaient une main indifférente sur les fûts dorés des

colonnes qui soutenaient ce temple de l’art lyrique, c’est parce qu’ils

n’étaient pas émus des honneurs excessifs que semblaient leur rendre deux figures sculptées qui tendaient vers les loges des palmes et des lauriers, que

seuls ils auraient eu l’esprit libre pour écouter la pièce si seulement ils

avaient eu de l’esprit.

D’abord il n’y eut que de vagues ténèbres où on rencontrait tout d’un

coup, comme le rayon d’une pierre précieuse qu’on ne voit pas, la

phosphorescence de deux yeux célèbres, ou, comme un médaillon

d’Henri IV détaché sur un fond noir, le profil incliné du duc d’Aumale, à

qui une dame invisible criait : « Que Monseigneur me permette de lui ôter

son pardessus », cependant que le prince répondait : « Mais voyons,

comment donc, madame d’Ambresac. » Elle le faisait malgré cette vague

défense et était enviée par tous à cause d’un pareil honneur.

Mais, dans les autres baignoires, presque partout, les blanches déités qui

habitaient ces sombres séjours s’étaient réfugiées contre les parois obscures

et restaient invisibles. Cependant, au fur et à mesure que le spectacle

s’avançait, leurs formes vaguement humaines se détachaient mollement

l’une après l’autre des profondeurs de la nuit qu’elles tapissaient et,

s’élevant vers le jour, laissaient émerger leurs corps demi-nus et venaient

s’arrêter à la limite verticale et à la surface clair-obscur où leurs brillants

visages apparaissaient derrière le déferlement rieur, écumeux et léger de

leurs éventails de plumes, sous leurs chevelures de pourpre emmêlées de

perles que semblait avoir courbées l’ondulation du flux ; après

commençaient les fauteuils d’orchestre, le séjour des mortels à jamais

séparé du sombre et transparent royaume auquel çà et là servaient de

frontière, dans leur surface liquide et plane, les yeux limpides et

réfléchissants des déesses des eaux. Car les strapontins du rivage, les

formes des monstres de l’orchestre se peignaient dans ces yeux suivant les

seules lois de l’optique et selon leur angle d’incidence comme il arrive pour

ces deux parties de la réalité extérieure auxquelles, sachant qu’elles ne

possèdent pas, si rudimentaire soit-elle, d’âme analogue à la nôtre, nous

nous jugerions insensés d’adresser un sourire ou un regard : les minéraux et

les personnes avec qui nous ne sommes pas en relations. En deçà, au

contraire, de la limite de leur domaine, les radieuses filles de la mer se

retournaient à tout moment en souriant vers des tritons barbus pendus aux

anfractuosités de l’abîme, ou vers quelque demi-dieu aquatique ayant pour

crâne un galet poli sur lequel le flot avait ramené une algue lisse et pour

regard un disque en cristal de roche. Elles se penchaient vers eux, elles leur

offraient des bonbons ; parfois le flot s’entrouvrait devant une nouvelle néréide qui, tardive, souriante et confuse, venait de s’épanouir du fond de

l’ombre ; puis, l’acte fini, n’espérant plus entendre les rumeurs mélodieuses

de la terre qui les avaient attirées à la surface, plongeant toutes à la fois, les

divines sœurs disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites au

seuil desquelles le souci léger d’apercevoir les œuvres des hommes amenait

les déesses curieuses, qui ne se laissent pas approcher, la plus célèbre était

le bloc de demi-obscurité connu sous le nom de baignoire de la princesse de

Guermantes.

 

Marcel Proust, Le Côté de Guermantes,

1920

 

« Le quartier bout dans l’alambic de quelque chimiste… »

Les grands travaux

 

Dans l’ouverture du boulevard Haussmann, en 1857, entre la rue du

Faubourg-Saint-Honoré et la rue de Miromesnil, on peut voir le symbole de

l’influence du célèbre baron sous le Second Empire ; et dans la disparition

des vieilles maisons du boulevard des Italiens et des rues Le Peletier,

Laffitte et Taitbout occasionné par ses prolongements successifs jusqu’au

carrefour Richelieu-Drouot en 1927, celui du triomphe d’une nouvelle

forme d’urbanisme qui, sous l’impulsion initiale de Napoléon III, modifie

radicalement l’aspect du vieux Paris à partir de 1853. Préfet de la Seine de

juin 1853 à janvier 1870, Georges Eugène Haussmann fait exproprier puis

démolir des milliers d’immeubles, et trace des dizaines de voies nouvelles,

droites et larges, à travers la capitale. À un entrelacs de rues étroites et

tortueuses sont substitués des boulevards rectilignes, des carrefours en

croix ou en étoiles, des vastes places entourées d’immeubles cossus,

ornementés et symétriquement disposés. En l’espace de moins de vingt ans,

Paris change complètement de physionomie. Zola trouve dans ces nouveaux

aménagements la matière d’un roman consacré à la spéculation

immobilière, La Curée. Grâce à son frère, éminence grise du régime,

Saccard, un aventurier sans scrupule, entre comme employé à l’Hôtel de

Ville, où il peut consulter à son aise les dossiers confidentiels des futures

transformations de la capitale – soit en langage moderne : un délit d’initié.

Grisé par les formidables perspectives d’enrichissement que représente la politique de grands travaux menée par Napoléon III et Haussmann,

Saccard joue à l’apprenti sorcier et échafaude un plan d’action.

 

Le plan de fortune de l’agent voyer était simple et pratique. Maintenant

qu’il avait en main plus d’argent qu’il n’en avait jamais rêvé pour

commencer ses opérations, il comptait appliquer ses desseins en grand. Il

connaissait son Paris sur le bout du doigt ; il savait que la pluie d’or qui en

battait les murs tomberait plus dru chaque jour. Les gens habiles n’avaient

qu’à ouvrir les poches. Lui s’était mis parmi les habiles, en lisant l’avenir

dans les bureaux de l’Hôtel-de-Ville. Ses fonctions lui avaient appris ce

qu’on peut voler dans l’achat et la vente des immeubles et des terrains. Il

était au courant de toutes les escroqueries classiques : il savait comment on

revend pour un million ce qui a coûté cinq cent mille francs ; comment on

paie le droit de crocheter les caisses de l’État, qui sourit et ferme les yeux ;

comment, en faisant passer un boulevard sur le ventre d’un vieux quartier,

on jongle, aux applaudissements de toutes les dupes, avec les maisons à six

étages. Et ce qui, à cette heure encore trouble, lorsque le chancre de la

spéculation n’en était qu’à la période d’incubation, faisait de lui un terrible

joueur, c’était qu’il en devinait plus long que ses chefs eux-mêmes sur

l’avenir de moellons et de plâtre qui était réservé à Paris. Il avait tant fureté,

réuni tant d’indices, qu’il aurait pu prophétiser le spectacle qu’offriraient les

nouveaux quartiers en 1870. Dans les rues, parfois, il regardait certaines

maisons d’un air singulier, comme des connaissances dont le sort, connu de

lui seul, le touchait profondément.

Deux mois avant la mort d’Angèle, il l’avait menée, un dimanche, aux

buttes Montmartre. La pauvre femme adorait manger au restaurant ; elle

était heureuse, lorsque, après une longue promenade, il l’attablait dans

quelque cabaret de la banlieue. Ce jour-là, ils dînèrent au sommet des

buttes, dans un restaurant dont les fenêtres s’ouvraient sur Paris, sur cet

océan de maisons aux toits bleuâtres, pareils à des flots pressés emplissant

l’immense horizon. Leur table était placée devant une des fenêtres. Ce

spectacle des toits de Paris égaya Saccard. Au dessert, il fit apporter une

bouteille de bourgogne. Il souriait à l’espace, il était d’une galanterie

inusitée. Et ses regards, amoureusement, redescendaient toujours sur cette

mer vivante et pullulante, d’où sortait la voix profonde des foules. On était

à l’automne ; la ville, sous le grand ciel pâle, s’alanguissait, d’un gris doux et tendre, piqué çà et là de verdures sombres, qui ressemblaient à de larges

feuilles de nénuphars nageant sur un lac ; le soleil se couchait dans un

nuage rouge, et, tandis que les fonds s’emplissaient d’une brume légère, une

poussière d’or, une rosée d’or tombait sur la rive droite de la ville, du côté

de la Madeleine et des Tuileries. C’était comme le coin enchanté d’une cité

des Mille et Une Nuits, aux arbres d’émeraude, aux toits de saphir, aux

girouettes de rubis. Il vint un moment où le rayon qui glissait entre deux

nuages, fut si resplendissant, que les maisons semblèrent flamber et se

fondre comme un lingot d’or dans un creuset.

— Oh ! vois, dit Saccard, avec un rire d’enfant, il pleut des pièces de

vingt francs dans Paris !

Angèle se mit à rire à son tour, en accusant ces pièces-là de n’être pas

faciles à ramasser. Mais son mari s’était levé, et s’accoudant sur la rampe de

la fenêtre :

— C’est la colonne Vendôme, n’est-ce pas, qui brille là-bas ?… Ici, plus

à droite, voilà la Madeleine… Un beau quartier, où il y a beaucoup à faire…

Ah ! cette fois, tout va brûler ! Vois-tu ?… On dirait que le quartier bout

dans l’alambic de quelque chimiste.

Sa voix devenait grave et émue. La comparaison qu’il avait trouvée

parut le frapper beaucoup. Il avait bu du bourgogne, il s’oublia, il continua,

étendant le bras pour montrer Paris à Angèle qui s’était également accoudée

à son côté :

— Oui, oui, j’ai bien dit, plus d’un quartier va fondre, et il restera de l’or

aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent

de Paris ! vois donc comme il est immense et comme il s’endort

doucement ! C’est bête, ces grandes villes ! Il ne se doute guère de l’armée

de pioches qui l’attaquera un de ces beaux matins, et certains hôtels de la

rue d’Anjou ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s’ils savaient

qu’ils n’ont plus que trois ou quatre ans à vivre.

Angèle croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le goût de la

plaisanterie colossale et inquiétante. Elle riait, mais avec un vague effroi, de

voir ce petit homme se dresser au-dessus du géant couché à ses pieds, et lui

montrer le poing, en pinçant ironiquement les lèvres.

 

Émile Zola, La Curée,

1872

« L’enfant assimilait un grand magasin à un Palais… »

Les grands magasins

 

À partir de la révolution de 1848, les grands magasins supplantent, dans

la vie économique de Paris, les magasins de nouveautés et connaissent,

grâce aux effets conjugués du renouveau de l’urbanisme parisien, de la

croissance démographique de la capitale et du développement des moyens

de transport, un rapide essor : entre 1850 et 1868, le Bon Marché

d’Aristide Boucicaut envahit peu à peu tout le quadrilatère délimité par la

rue de Babylone, la rue du Bac, la rue de Sèvres et la rue Velpeau. Fondé

en 1855, Le Louvre passe de 5 à 41 millions de francs de recettes en vingt

ans. De la vingtaine de grands magasins recensés e à Paris à la fin du XIX

siècle ne subsistent plus que le Bon Marché, le Bazar de l’Hôtel de Ville, la

Samaritaine, le Printemps et les Galeries Lafayette. Respectivement fondés

en 1865 par Jaluzot, ex-chef de rayon de Boucicaut au Bon Marché, et en

1896 par Théophile Bader, les Galeries Lafayette et le Printemps occupent

aujourd’hui toute la partie centrale du boulevard Haussmann, attirant une

foule dense et bigarrée tout au long de l’armée. Conduit par sa tante à la

Chaussée-d’Antin, Olivier, le héros de Trois Sucettes à la menthe, découvre

avec émerveillement leurs vitrines somptueusement décorées.

 

L’enfant assimilait un grand magasin à un palais. Il est vrai que les

noms : Palais de la Nouveauté ; Maison Dorée, Louvre sonnaient royal. Et

si l’on se glissait vers le Printemps, le soleil resplendissait. Les Trois

Quartiers étaient de noblesse. Le Bazar de l’Hôtel de Ville tintait bien. La

Samaritaine évoquait de bons Samaritains. Et les Galeries devenaient

Farfouillettes où des milliers de taupes creusaient parmi les coupons soldés

et les dessous « à profiter. » À chacune selon sa faim dans la grande

énumération des colifichets et des perles. Lumières en guirlandes, lampes

comme des soleils, rayons de ruches, vendeuses aux mains patientes,

emballeuses aux doigts légers, surveillantes corsetées au buste imposant, au

sourire digne, chefs de rayon en redingote pivotant comme des mannequins,

caisses enregistreuses aux grelots triomphants, escaliers roulants et

ascenseurs se souvenant de la devise Lift de L’École des Cocottes. Le mot

Réclame comme un aimant, les miroirs ovales de la chapellerie qui

reçoivent des mimiques de stars. Au Bonheur des Dames réédité, le Magasin pittoresque remis au goût du jour. Et l’énorme machinerie de la

vente, les paquets glissant sur les toboggans, les étoffes changeant de

couleur comme des fleurs selon les saisons, les clientes maniaques,

préoccupées, heureuses.

 

© Robert Sabatier, Trois Sucettes à la menthe,

Albin Michel, 1972

 

« La place de la Trinité était presque déserte… »

L’église de la Trinité

 

Après la fureur destructrice de la Révolution, le Concordat de 1801, qui

rend les communes propriétaires des églises, entraîne une politique de

construction durant tout le e XIX siècle. Dans un quartier cossu et mondain

bâti sur des terrains maraîchers, le Second Empire veut édifier une église

digne de ses paroissiens : élevée de 1816 à 1867 par Théodore Ballu, la

Trinité s’inspire de l’architecture de la Renaissance. Elle est reliée à la

place par une balustrade à deux escaliers. Devant, trois fontaines

surmontées de statues allégoriques : la Foi, la Charité et l’Espérance. Des

vertus chrétiennes, le journaliste Georges Duroy, jeune ambitieux qui doit à

l’une de ses nombreuses conquêtes féminines le surnom de « Bel-Ami »,

offre un médiocre exemple : tout, chez cet arriviste sans scrupule pour qui

argent et pouvoir sont seule religion, n’est que vanité, cynisme et

convoitise. Ombragé et désert, le déambulatoire de la Trinité fournit à ce

séducteur impénitent un cadre propice aux rendez-vous galants.

 

La place de la Trinité était presque déserte, sous un éclatant soleil de

juillet. Une chaleur pesante écrasait Paris, comme si l’air de là-haut,

alourdi, brûlé ; était retombé sur la ville, de l’air épais et cuisant qui faisait

mal dans la poitrine.

Les chutes d’eau, devant l’église, tombaient mollement. Elles semblaient

fatiguées de couler, lasses et molles aussi, et le liquide du bassin où

flottaient des feuilles et des bouts de papier avait l’air un peu verdâtre, épais

et glauque.

Un chien, ayant sauté par-dessus le rebord de pierre, se baignait dans

cette onde douteuse. Quelques personnes, assises sur les bancs du petit jardin rond qui contourne le portail, regardaient cette bête avec envie.

Du Roy tira sa montre. Il n’était encore que trois heures. Il avait trente

minutes d’avance.

Il riait en pensant à ce rendez-vous. « Les églises lui sont bonnes à tous

les usages, se disait-il. Elles la consolent d’avoir épousé un juif, lui donnent

une attitude de protestation dans le monde politique, une allure comme il

faut dans le monde distingué, et un abri pour ses rencontres galantes.

Ce que c’est que l’habitude de se servir de la religion comme on se sert

d’un en-tout-cas. S’il fait beau, c’est une canne, s’il fait du soleil, c’est une

ombrelle, s’il pleut, c’est un parapluie, et, si on ne sort pas, on le laisse dans

l’antichambre. Et elles sont des centaines comme ça, qui se fichent du bon

Dieu comme d’une guigne, mais qui ne veulent pas qu’on en dise du mal et

qui le prennent à l’occasion pour entremetteur. Si on leur proposait d’entrer

dans un hôtel meublé, elles trouveraient ça une infamie, et il leur semble

tout simple de filer l’amour au pied des autels. »

Il marchait lentement le long du bassin ; puis il regarda l’heure de

nouveau à l’horloge du clocher, qui avançait de deux minutes sur sa montre.

Elle indiquait trois heures cinq.

Il jugea qu’il serait encore mieux dedans ; et il entra.

Une fraîcheur de cave le saisit ; il l’aspira avec bonheur, puis il fit le tour

de la nef pour bien connaître l’endroit.

Une autre marche régulière, interrompue parfois, puis recommençant,

répondait, au fond du vaste monument, au bruit de ses pieds qui montait

sonore sous la haute voûte. La curiosité lui vint de connaître ce promeneur.

Il le chercha. C’était un gros homme chauve, qui allait le nez en l’air, le

chapeau derrière le dos.

De place en place, une vieille femme agenouillée priait, la figure dans

ses mains.

Une sensation de solitude, de désert, de repos, saisissait l’esprit. La

lumière, nuancée par les vitraux, était douce aux yeux.

Du Roy trouva qu’il faisait « rudement bon » là-dedans.

Il revint près de la porte, et regarda de nouveau sa montre. Il n’était

encore que trois heures quinze. Il s’assit à l’entrée de l’allée principale, en

regrettant qu’on ne pût pas fumer une cigarette. On entendait toujours, au

bout de l’église, près du chœur, la promenade lente du gros monsieur.

Quelqu’un entra. Georges se retourna brusquement. C’était une femme

du peuple, en jupe de laine, une pauvre femme, qui tomba à genoux près de la première chaise, et resta immobile, les doigts croisés, le regard au ciel,

l’âme envolée dans la prière.

Du Roy la regardait avec intérêt, se demandant quel chagrin, quelle

douleur, quel désespoir pouvaient broyer ce cœur infime. Elle crevait de

misère ; c’était visible. Elle avait peut-être encore un mari qui la tuait de

coups ou bien un enfant mourant.

Il murmurait mentalement : « Les pauvres êtres. Y en a-t-il qui souffrent

pourtant. » Et une colère lui vint contre l’impitoyable nature. Puis il

réfléchit que ces gueux croyaient au moins qu’on s’occupait d’eux là-haut

et que leur état civil se trouvait inscrit sur les registres du ciel avec la

balance de la dette et de l’avoir. « Là-haut. » Où donc ?

Et Du Roy, que le silence de l’église poussait aux vastes rêves, jugeant

d’une pensée la création, prononça, du bout des lèvres : « Comme c’est bête

tout ça. »

Un bruit de robe le fit tressaillir. C’était elle.

Il se leva, s’avança vivement. Elle ne lui tendit pas la main, et murmura,

à voix basse :

— Je n’ai que peu d’instants. Il faut que je rentre, mettez-vous à genoux,

près de moi, pour qu’on ne nous remarque pas.

Et elle s’avança dans la grande nef, cherchant un endroit convenable et

sûr, en femme qui connaît bien la maison. Sa figure était cachée par un

voile épais, et elle marchait à pas sourds qu’on entendait à peine.

Quand elle fut arrivée près du chœur, elle se retourna et marmotta, de ce

ton toujours mystérieux qu’on garde dans les églises :

— Les bas-cotés vaudront mieux. On est trop en vue par ici.

Elle salua le tabernacle du maître-autel d’une grande inclinaison de tête,

renforcée d’une légère révérence, et elle tourna à droite, revint un peu vers

l’entrée, puis, prenant une résolution, elle s’empara d’un prie-Dieu et

s’agenouilla.

George prit possession du prie-Dieu voisin, et, dès qu’ils furent

immobiles, dans l’attitude de l’oraison :

— Merci, merci, dit-il. Je vous adore. Je voudrais vous le dire toujours,

vous raconter comment j’ai commencé à vous aimer, comment j’ai été

séduit la première fois que je vous ai vue… Me permettrez-vous, un jour, de

vider mon cœur, de vous exprimer tout cela ?

Elle l’écoutait dans une attitude de méditation profonde, comme si elle

n’eût rien entendu. Elle répondit entre ses doigts :

— Je suis folle de vous laisser me parler ainsi, folle d’être venue, folle

de faire ce que je fais, de vous laisser croire que cette… cette… cette

aventure peut avoir une suite. Oubliez cela, il le faut, et ne m’en reparlez

jamais.

Elle attendit. Il cherchait une réponse, des mots décisifs, passionnés,

mais ne pouvant joindre le geste aux paroles, son action se trouvait

paralysée.

Il reprit :

— Je n’attends rien… je n’espère rien. Je vous aime. Quoi que vous

fassiez, je vous le répéterai si souvent, avec tant de force et d’ardeur, que

vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire pénétrer en vous ma

tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par

jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée

goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus

tard, à me répondre : « Moi aussi, je vous aime. »

Il sentait trembler son épaule contre lui et sa gorge palpiter ; et elle

balbutia, très vite :

— Moi aussi, je vous aime.

Il eut un sursaut, comme si un grand coup lui fût tombé sur la tête et il

soupira :

— Oh mon Dieu !…

 

Guy de Maupassant, Bel-Ami,

1885

 

« Les annonces lumineuses éblouissaient la rue… »

Pigalle

 

Comme la place Blanche ou la place de Clichy, la place Pigalle est

aménagée après la destruction de l’enceinte des Fermiers généraux par

Haussmann, en 1860. Plate-forme du plaisir vénal, du bas commerce et des

circuits pour touristes, c’est un lieu animé où se côtoient le Paris populaire

et le Paris nocturne, celui des bars à la mode comme celui de l’érotisme et

de la prostitution. Pigalle, ses rues luisantes, ses enseignes tapageuses, ses

filles de joie, ses mauvais garçons : aliments d’un folklore canaille et d’un

romantisme de bas-fonds qui trouvent dans l’œuvre de Francis Carco leur

expression la plus désenchantée. Dans cet univers de la nuit, de la pluie et du crime, Valentine, une prostituée cocaïnomane, se débat contre les

difficultés de l’existence :

 

Toute la nuit, se donnant du mal en raison de la pluie qui compliquait les

choses, Valentine demeura dehors inutilement. Parfois, elle s’arrêtait dans

une entrée d’hôtel où d’autres femmes, comme elle, s’abritaient. Parfois,

elle repartait, longeant les murs, montait jusqu’à la place Pigalle, dont elle

faisait le tour du misérable bassin, puis descendait la rue. La chaussée, les

trottoirs reflétaient les lumières des enseignes. Hélant un taxi ou trébuchant,

en chantonnant, des fêtards par moment se montraient. Valentine se hâtait

dans leur direction, nais ils ne l’écoutaient point. On les voyait errer de-ci,

de-là, pour disparaître, se volatiliser. Nuit singulière, peuplée d’ombres, de

reflets et, quand la porte d’un bar s’ouvrait, secouée brutalement par les

accords d’un jazz, elle avait comme la mollesse d’un rêve et sa fluidité.

Dans un alignement baroque, les annonces lumineuses éblouissaient la rue.

La couronne du Royal, les lettres bleues du Paradis, ou blanches, ou rouges

des restaurants voisins, brûlaient comme des tisons.

 

© Francis Carco, Rue Pigalle, Albin Michel,

1928

 

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