Paris vu par les écrivains
Le Cinquième Arrondissement
À cette heure où le soir tombe sur les rues du Ve arrondissement, les Feuillantines, le
Val-de-Grâce, le Panthéon, les bistrots minuscules et les petites papeteries qui
vendent encore des taille-crayons et des soldats à découper ; la rue Mouffetard,
l’Hôtel des Morts où « les caves ont leurs propres caves » dans un tuf
« prémérovingien ».
ALEXANDRE VIALATTE
« Jamais je n’oublierai mon premier voyage à Paris… »
En 1856, le jeune Alphonse Daudet quitte Alès où il exerce le métier de
pion et rejoint son frère Ernest à Paris pour y tenter une carrière littéraire.
Publié en 1868, Le Petit Chose enregistre les premières impressions du
provincial « monté » à Paris : le voyage en train dans un wagon de
troisième classe, le froid, la faim, l’attente anxieuse et l’excitation, l’arrivée
en gare d’Austerlitz, la surprise et la déception, la peur même, puis la joie
des retrouvailles, la marche nocturne sur les quais de la Seine, etc. Cet
itinéraire, qui conduit le petit Chose de la gare d’Austerlitz à Saint-
Germain-des-Prés à travers les rues du 5 e arrondissement – un itinéraire
que bon nombre de provinciaux ont emprunté à l’époque où la gare
d’Austerlitz desservait tout le sud-ouest de la France et où un voyage à
Paris constituait encore un événement –, laisse une empreinte indélébile
dans la mémoire du narrateur.
Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit
être à cette heure aussi vieux qu’un vieux baobab de l’Afrique centrale,
jamais je n’oublierais mon premier voyage à Paris en wagon de troisième
classe.
C’était dans les derniers jours de février ; il faisait encore très froid. Au-
dehors, un ciel gris, le vent, le grésil, les collines chauves, des prairies
inondées, de longues rangées de vignes mortes ; au-dedans, des matelots
ivres qui chantaient, de gros paysans qui dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites vieilles avec leurs cabas, des enfants,
des puces, des nourrices, tout l’attirail du wagon des pauvres avec son
odeur de pipe, d’eau-de-vie, de saucisse à l’ail et de paille moisie. Je crois y
être encore.
En partant, je m’étais installé dans un coin, près de la fenêtre, pour voir
le ciel ; mais, à deux lieues de chez nous, un infirmier militaire me prit ma
place, sous le prétexte d’être en face de sa femme, et voilà le petit Chose,
trop timide pour oser se plaindre, condamné à faire deux cents lieues entre
ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et un grand tambour-major
de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son épaule.
Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place,
immobile entre mes deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées.
Comme je n’avais pas d’argent ni de provisions, je ne mangeai rien de toute
la route. Deux jours sans manger, c’est long ! – Il me restait bien encore une
pièce de quarante sous, mais je la gardais précieusement pour le cas où, en
arrivant à Paris, je ne trouverais pas l’ami Jacques à la gare, et malgré la
faim j’eus le courage de n’y pas toucher. Le diable c’est qu’autour de moi
on mangeait beaucoup dans le wagon. J’avais sous mes jambes un grand
coquin de panier très lourd, d’où mon voisin l’infirmier tirait à tout moment
des charcuteries variées qu’il partageait avec sa dame. Le voisinage de ce
panier me rendit très malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n’est
pas la faim dont je souffris le plus en ce terrible voyage. J’étais parti de
Sarlande sans souliers, n’ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort
minces, qui me servaient là-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Très
joli, le caoutchouc ; mais l’hiver, en troisième classe… Dieu ! que j’ai eu
froid ! C’était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je prenais
doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures entières
pour essayer de les réchauffer. Ah ! si Mme Eyssette m’avait vu.
Eh bien ! malgré la faim qui lui tordait le ventre, malgré ce froid cruel
qui lui arrachait des larmes, le petit Chose était bien heureux, et pour rien
au monde il n’aurait cédé cette place, cette demi-place qu’il occupait entre
la Champenoise et l’infirmier. Au bout de toutes ces souffrances, il y avait
Jacques, il y avait Paris.
Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus réveillé en
sursaut. Le train venait de s’arrêter ; tout le wagon était en émoi.
J’entendis l’infirmier dire à sa femme :
« Nous y sommes.
— Où donc ! demandai-je en me frottant les yeux.
— À Paris, parbleu ! »
Je me précipitai vers la portière. Pas de maisons. Rien qu’une campagne
pelée, quelques becs de gaz, et çà et là de gros tas de charbon de terre ; puis
là-bas, dans le loin, une grande lumière rouge et un roulement confus pareil
au bruit de la mer. De portière en portière, un homme allait, avec une petite
lanterne, en criant : « Paris ! Paris ! Vos billets ! » Malgré moi, je rentrai la
tête par un mouvement de terreur. C’était Paris.
Ah ! grande ville féroce, comme le petit Chose avait raison d’avoir peur
de toi !
Cinq minutes après, nous entrions dans la gare. Jacques était là depuis
une heure. Je l’aperçus de loin avec sa longue taille un peu voûtée et ses
grands bras de télégraphe qui me faisaient signe derrière le grillage. D’un
bond je fus sur lui.
« Jacques ! mon frère !…
— Ah ! cher enfant ! »
Et nos deux Âmes s’étreignirent de toute la force de nos bras.
Malheureusement les gares ne sont pas organisées pour ces belles étreintes.
Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages ; mais il n’y a pas la salle
des effusions, il n’y a pas la salle des âmes. On nous bousculait, on nous
marchait dessus.
« Circulez ! circulez ! » nous criaient les gens de l’octroi.
Jacques me dit tout bas : « Allons-nous-en. Demain, j’enverrai chercher
ta malle. » Et, bras dessus bras dessous, légers comme nos escarcelles, nous
nous mîmes en route pour le Quartier Latin.
J’ai essayé bien souvent, depuis, de me rappeler l’impression exacte que
me fit Paris cette nuit-là ; mais les choses, comme les hommes, prennent, la
première fois que nous les voyons, une physionomie toute particulière,
qu’ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon arrivée, je n’ai
jamais pu me le reconstruire. C’est comme une ville brumeuse que j’aurais
traversée tout enfant, il y a des années, et où je serais jamais plus retourné
depuis lors.
Je me souviens d’un pont de bois sur une rivière toute noire, puis d’un
grand quai désert et d’un immense jardin au long de ce quai. Nous nous
arrêtâmes un moment devant ce jardin. À travers les grilles qui le bordaient,
on voyait confusément des huttes, des pelouses, des flaques d’eau, des
arbres luisants de givre.
« C’est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a là une quantité
considérable d’ours blancs, de lions, de boas, d’hippopotames… »
En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque
rugissement, sortait de cette ombre.
Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les
grilles, et mêlant dans un même sentiment de terreur ce Paris inconnu, où
j’arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je venais de
débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes féroces qui
allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n’étais pas seul : j’avais
Jacques pour me défendre… Ah ! Jacques ! Jacques ! pourquoi ne t’ai-je
pas toujours eu ?
Nous marchâmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires
interminables ; puis, tout à coup, Jacques s’arrêta sur une petite place où il y
avait une église.
« Nous voici à Saint-Germain-des-Prés, me dit-il. Notre chambre est là-
haut.
— Comment ! Jacques !… dans le clocher ?…
— Dans le clocher même… C’est très commode pour savoir l’heure. »
Jacques exagérait un peu. Il habitait, dans la maison à côté de l’église,
une petite mansarde au cinquième ou sixième étage ; et sa fenêtre ouvrait
sur le clocher de Saint-Germain, juste à la hauteur du cadran.
En entrant, je poussai un cri de joie. « Du feu ! quel bonheur ! » Et tout
de suite je courus à la cheminée présenter mes pieds à la flamme, au risque
de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s’aperçut de
l’étrangeté de ma chaussure. Cela le fît beaucoup rire.
« Mon cher, me dit-il, il y a une foule d’hommes célèbres qui sont
arrivés à Paris en sabots, et qui s’en vantent. Toi, tu pourras dire que tu y es
arrivé en caoutchoucs : c’est bien plus original. En attendant, mets ces
pantoufles, et entamons le pâté. »
Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui
attendait dans un coin, toute servie.
Alphonse Daudet, Le Petit Chose,
1868
« Noé avait une femme et des fils… »
La ménagerie du jardin des Plantes
Le jardin des Plantes est fondé en 1635, à l’initiative de Guy de la
Brosse, médecin de Louis XIII, dans le but d’étudier et de cataloguer les
plantes médicinales. Ouvert en 1640, il comporte alors une petite bâtisse
abritant des collections de « toutes choses rares en la nature ». En 1809,
ces échantillons des règnes végétal, animal et minéral collectés dans le
monde entier occupent 3 000 mètres carrés, la recherche naturaliste s’étant
considérablement développée au e XVIII siècle, notamment sous l’influence
de Buffon, intendant du jardin de 1739 à sa mort, en 1788. Fondé
légalement en 1789, le Muséum d’histoire naturelle – dénomination
officielle englobant à la fois les laboratoires, les collections et le jardin –
accueille une ménagerie dès 1793. Les premiers animaux proviennent du
jardin royal de Versailles ou sont confisqués aux forains – dont on fait des
gardiens – par la Convention. Dans Histoire d’eaux d’Emmanuel Pierrot, le
jardin des Plantes est noyé sous les eaux à l’occasion de la grande crue de
la Seine de 1910. Pour sauver les animaux du Déluge, Sentinelle, le
taciturne gardien du Jardin, improvise alors une improbable arche de
Noé…
Noé avait une femme et des fils. Et ces fils avaient eux-mêmes des
femmes. Sentinelle décida que les jouvenceaux feraient l’affaire. Il leur
annonça qu’ils étaient sa famille et les deux adolescents lui en furent encore
plus reconnaissants.
D’après le Livre, il fallait embarquer une paire mixte de chaque espèce.
Il relut à plusieurs reprises le court passage des Écritures et en conclut que
tout ce qui rampait devait également embarquer. En théorie, il avait aussi
l’obligation d’emmener sept paires de chaque espèce pure. Les oiseaux
étaient rangés dans cette catégorie, ce qui lui parut peu cohérent
scientifiquement.
Les arbitrages prendraient trop de temps. Sentinelle opta pour un
mélange de Darwin et de l’Ancien Testament. Il s’efforça donc de
sélectionner au moins une paire de chaque espèce.
Il fallait en outre emporter sur le radeau de la nourriture en quantité
suffisante pour chacun. La paille sauvée par Jules suffirait aux herbivores.
Les autres passagers mangeraient les congénères choisis par les trois
humains parmi quelques animaux comestibles qu’on embarquerait en
surnombre. Les moutons que Daubenton avait amenés en troupeau pour les étudier quelques dizaines d’années auparavant étaient trop nombreux pour
être tous sauvés. Il mit de côté les plus vaillantes brebis et jaugea les autres
de l’œil du boucher.
La réunion des paires n’était pas facile. Il manquait une bouquetine au
bouquetin. La chèvre était célibataire. Il fallait procéder à des unions
forcées, à des alliances contre nature. Il se résolut même à assembler deux
serpents mâles, se substituant à la vengeance d’Adam. Il coupla encore la
sirène lacertine avec la grue d’Australie, le cacatoès à crête rose avec le
gypaète barbu, le paradoxure hermaphrodite avec le tatou peba… Il espérait
que les progrès de la science, l’instinct de conservation et l’appétit sexuel
sauraient pallier les déficiences apparentes de la nature.
Pendant sa crise tantrique de l’avant-veille, il avait bien pensé vérifier
que tous les animaux étaient féconds. Il aurait pu branler les mâles et tenter
d’engrosser les femelles. En définitive, cette méthode lui semblait aussi
fastidieuse qu’aléatoire.
Un peu avant minuit, il fit monter à bord la quasi-totalité des survivants
de la Ménagerie. Les enclos de chaque espèce étaient séparés par les bottes
de paille qui formaient de véritables murs. Il faudrait revoir l’agencement
au fur et à mesure que les passagers avaleraient les cloisons de foin. Les
troncs avaient été recouverts de planchers plus ou moins uniformes. Ce
magma de lattes de bois avait été pris par Jules et Églantine aux ruines des
bâtiments de la Ménagerie. Les fauves étaient isolés par des grilles que les
jeunes gens avaient arrachées aux vieilles cages, puis plantées dans le sol du
radeau. Les bassines et les seaux grouillaient de créatures luisantes. Les
animaux étaient tous trop affaiblis pour résister ou tenter de forcer les
limites de leur nouvelle habitation. Chaque bête avait trouvé sa place.
Avant de gagner en dernier le gigantesque radeau, Sentinelle attrapa un
pigeon plus ou moins gris.
Il jouerait le rôle de la colombe lâchée par Noé au bout de son voyage et
qui revient porteuse du rameau d’olivier.
Avant de s’endormir sur des ballots près des okapis, Sentinelle alluma
un dernier calumet de datura. Il aspira goulûment la fumée. Il n’avait
aucune idée de l’endroit précis où était situé le mont Ararat mais il pensa
que la rocaille des Buttes-Chaumont ferait l’affaire. Après tout, certains
avaient bien retrouvé le suaire du Christ à Turin. Il ne fallait plus
s’inquiéter. Tout était écrit. « Il n’y a pas de fumée sans feu », pensa Alphonse Sentinelle avant de s’endormir enfin d’un profond sommeil. La
pipe encore chaude glissa dans la paille asséchée.
© Emmanuel Pierrat, Histoire d’eaux,
Le Dilettante, 2002
Le « pays Mouffetard »
L’origine du nom « Mouffetard » est controversée : Mons Cetarius, ou
Cetardus, nom d’un lieu-dit qui dominait la place d’Italie à l’époque gallo-
romaine, déformé par la suite en Montfétard, Mauffetard, Mofetard,
Mouffard, Moftard, Mostard et Mouffetard, pour les uns ; ou mofettes, mot
appliqué à l’odeur des exhalaisons putrides de la Bièvre et aux odeurs des
industries de ses riverains, tanneurs, écorcheurs et tripiers, pour les
autres ; pour tous, la rue Mouffetard est désormais la « Mouffe ».
Grouillante de monde, la « Mouffe » et ses environs forment un « pays »
très vivant. Ce haut-lieu de la nostalgie parisienne, encore hanté par les
fantômes des poètes de la Pléiade Ronsard, Baïf, Jodelle, du Bellay, est
peut-être le quartier de la rive gauche qui a le mieux conservé la
« couleur » du passé. En 1925, Georges Duhamel la décrit dans Confession
de minuit.
Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cité, la rue
Mouffetard descend du nord au sud, à travers une région hirsute,
congestionnée, tumultueuse.
Amarré à la montagne Sainte-Geneviève, le pays Mouffetard forme un
récif escarpé, réfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes vagues
du Paris nouveau.
J’aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et
diverses : elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le pied ;
elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l’oubli. Elle est
incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne méprise pas le
reste du globe : elle l’ignore. Elle est copieuse et vautrée, comme une truie.
Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n’ont plus ni
sens ni vigueur au-delà du fleuve Monge. L’étranger qui, venu du centre, se
fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelström mouffetardien. Et, tout de
suite, la cataracte l’entraîne.
La rue Mouffetard semble dévouée à une gloutonnerie farouche. Elle
transporte sur des dos, sur des têtes, au bout d’une multitude de bras,
maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend,
tout le monde achète. D’infimes trafiquants promènent leur fonds de
commerce dans le creux de leur main : trois têtes d’ail, ou une salade, ou un
pinceau de thym. Quand ils ont troqué cette marchandise contre un gros sol,
ils disparaissent, leur journée est finie.
Sur les rives du torrent s’accumulent des montagnes de viandes crues,
d’herbes, de volailles blanches, de courges obèses. Le flot ronge ces
richesses et les emporte au long de la journée. Elles renaissent avec
l’aurore.
Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules
justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de friture, et
l’arôme des graisses surchauffées monte entre les murailles comme l’encens
réclamé par une divinité carnassière.
Je vous raconte tout cela parce que au sortir de chez moi la rue
Mouffetard fut la première étape de mon bonheur.
Il était près de cinq heures après midi. La rue Mouffetard s’apaisait :
c’est le matin qu’elle a sa grande attaque.
Passer rue Mouffetard un jour où l’on est heureux, un jour où l’on est
comblé, c’est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu’au lac des
Gobelins, comme un voyageur en pirogue au fil d’une rivière tropicale.
Tout m’était révélation. Je parvenais de minute en minute à la plénitude.
Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la vie
comme une danse ; elles honoraient les pâtés de gestes rituels, de caresses
douillettes. Oh ! les suaves pâtés !
© Georges Duhamel, Confession de minuit,
Mercure de France, 1920
« Nul quartier de Paris n’est plus horrible… »
La montagne Sainte-Geneviève
Balzac situe l’action du Père Goriot dans le quartier de la montagne
Sainte-Geneviève, Mons Lucotitius à l’époque gallo-romaine – nom dans lequel on devine une analogie avec Lutetia Le roman prend racine dans une
pension de famille bourgeoise de la rue Neuve-Sainte-Geneviève
(aujourd’hui rue Tournefort), la pension Vauquer, où se rencontrent les
types d’humanité les plus surprenants : Rastignac, jeune ambitieux
fraîchement débarqué de son Périgord natal ; le père Goriot, vieillard qui
s’est peu à peu dépouillé de son bien au profit de ses deux filles, Anastasie
et Delphine ; Vautrin, mystérieux personnage qui prend Rastignac sous sa
coupe. La pension Vauquer a pour modèle une maison de la rue de la Clef
(parallèle à la rue Neuve-Sainte-Geneviève) que Balzac connaissait bien ;
c’est là que s’éteignit Madame Vauquer, dont la famille, originaire de
Tours, était liée avec les Balzac. Présentations.
Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis
quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte-
Geneviève, entre le Quartier Latin et le faubourg Saint-Marceau. Cette
pension, connue sous le nom de la Maison-Vauquer, admet également des
hommes et des femmes, des jeunes gens et des vieillards, sans que jamais la
médisance ait attaqué les mœurs de ce respectable établissement. Mais aussi
depuis trente ans ne s’y était-il jamais vu de jeune personne, et pour qu’un
jeune homme y demeure, sa famille doit-elle lui faire une bien maigre
pension. Néanmoins, en 1819, époque à laquelle ce drame commence, il s’y
trouvait une pauvre jeune fille. En quelque discrédit que soit tombé le mot
drame par la manière abusive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces
temps de douloureuse littérature, il est nécessaire de l’employer ici : non
que cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot ; mais, l’œuvre
accomplie, peut-être aura-t-on versé quelques larmes intra muros et extra.
Sera-t-elle comprise au-delà de Paris ? le doute est permis. Les
particularités de cette scène pleine d’observations et de couleurs locales ne
peuvent être appréciées qu’entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de
Montrouge, dans cette illustre vallée de plâtras incessamment près de
tomber et de ruisseaux noirs de boue ; vallée remplie de souffrances réelles,
de joies souvent fausses, et si terriblement agitée qu’il faut je ne sais quoi
d’exorbitant pour y produire une sensation de quelque durée. Cependant il
s’y rencontre çà et là des douleurs que l’agglomération des vices et des
vertus rend grandes et solennelles : à leur aspect, les égoïsmes, les intérêts,
s’arrêtent et s’apitoient ; mais l’impression qu’ils en reçoivent est comme un fruit savoureux promptement dévoré. Le char de la civilisation,
semblable à celui de l’idole de Jaggernat, à peine retardé par un cœur moins
facile à broyer que les autres et qui enraie sa roue, l’a brisé bientôt et
continue sa marche glorieuse. Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre
d’une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en
vous disant : Peut-être ceci va-t-il m’amuser. Après avoir lu les secrètes
infortunes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre
insensibilité sur le compte de l’auteur, en le taxant d’exagération, en
l’accusant de poésie. Ah ! sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un
roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les
éléments chez soi, dans son cœur peut-être.
La maison où s’exploite la pension bourgeoise appartient à madame
Vauquer. Elle est située dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, à
l’endroit où le terrain s’abaisse vers la rue de l’Arbalète par une pente si
brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent rarement.
Cette circonstance est favorable au silence qui règne dans ces rues serrées
entre le dôme du Val-de-Grâce et le dôme du Panthéon, deux monuments
qui changent les conditions de l’atmosphère en y jetant des tons jaunes, en y
assombrissant tout par les teintes sévères que projettent leurs coupoles. Là,
les pavés sont secs, les ruisseaux n’ont ni boue ni eau, l’herbe croît le long
des murs. L’homme le plus insouciant s’y attriste comme tous les passants,
le bruit d’une voiture y devient un événement, les maisons y sont mornes,
les murailles y sentent la prison. Un Parisien égaré ne verrait là que des
pensions bourgeoises ou des institutions, de la misère ou de l’ennui, de la
vieillesse qui meurt, de la joyeuse jeunesse contrainte à travailler. Nul
quartier de Paris n’est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu. La rue
Neuve-Sainte-Geneviève surtout est comme un cadre de bronze, le seul qui
convienne à ce récit, auquel on ne saurait trop préparer l’intelligence par
des couleurs brunes, par des idées graves ; ainsi que, de marche en marche,
le jour diminue et le chant du conducteur se creuse, alors que le voyageur
descend aux Catacombes. Comparaison vraie ! Qui décidera de ce qui est
plus horrible à voir, ou des cœurs desséchés, ou des crânes vides ?
Honoré de Balzac, Le Père Goriot,
1835
« Ce grand édifice qui tient tous les esprits en suspens »
Le Panthéon
En 1744, Louis XV gravement malade fait vœu de remplacer la vieille
abbatiale de Sainte-Geneviève par une nouvelle église pour abriter la
châsse de sainte Geneviève s’il guérit. Une fois rétabli, il fait appel à
l’architecte Soufflot pour exaucer son vœu. Celui-ci opte pour un plan en
croix grecque, surmontée d’un dôme élevé sous lequel sera exposée la
châsse de sainte Geneviève. Attaqué de toutes parts par ses détracteurs qui
lui reprochent le manque de solidité de l’édifice, Soufflot découragé meurt
le 5 janvier 1780 avant la fin des travaux. Brébion et Rondelet prennent sa
suite et remplacent prudemment les colonnes destinées à supporter le dôme
par de massifs piliers. Au terme de près d’un demi-siècle de travaux,
l’église est finalement achevée au début de la Révolution lorsque, en 1791,
l’Assemblée nationale constituante décide de transformer l’église abbatiale
en temple laïque et de consacrer ses cryptes aux Français illustres par leurs
talents, vertus et services à la patrie. Les tours-clochers sont alors rasées,
les baies et les portails latéraux murés, et une nouvelle décoration est mise
en place. Au fronton, on place l’inscription : « Aux grands hommes, la
Patrie reconnaissante » et la croix du dôme est remplacée par La
Renommée de Dejoux. À l’intérieur, les quatre nefs reçoivent une nouvelle
affectation, les bancs, stalles, chaires, confessionnaux et autels sont
dispersés, et l’église Sainte-Geneviève prend le nom de Panthéon.
Mirabeau y est transféré en grande pompe, suivi de Voltaire, le 12 juillet
1791, puis, en janvier 93, de Le Peletier de Saint-Fargeau. Le 11 octobre
1794, c’est Jean-Jacques Rousseau que l’on choisit d’honorer en ordonnant
le transfert de sa dépouille au Panthéon.
Chroniqueur du Paris révolutionnaire, Louis Sébastien Mercier réagit
dans Le Nouveau Paris à cette décision. Le moraliste brocarde la vanité des
hommes qui, voulant édifier un monument consacré la mémoire des plus
grands d’entre eux, ont finalement construit une église qui, après cinquante
ans de travaux ininterrompus, fait penser à un véritable « gruyère », tandis
que l’admirateur de Rousseau réclame le retour de la dépouille du
philosophe dans un cadre plus propice au repos de son âme, éprise de
nature et de simplicité.
J’étais allé, selon ma coutume, visiter les piliers du dôme du Panthéon et
examiner avec attention ce qu’on a droit de craindre ou d’espérer sur le sort
de ce grand édifice qui tient tous les esprits en suspens.
Magnifiques travaux, travaux de plus d’un demi-siècle, péririez-vous en
un seul instant ! Je regardais, la tête penchée en arrière, ces colonnes
majestueuses, le feuillage délicat et léger de chapiteaux, ces voûtes
hautaines, ces triples voûtes, et je leur disais : Superbes ! si vous devez vous
écrouler, que ce ne soit pas du moins sans nous avoir envoyé un dernier et
charitable avertissement.
Ô vains efforts de l’art ! ô trop coûteux monument ! ô dépenses sans
fruit ! ô pompe stérile ! Je faisais toutes ces réflexions en marchant, lorsque
tout à coup j’entendis un doux gémissement qui sortait d’un souterrain. Je
m’arrête, j’écoute, je reconnais la voix tendre et plaintive de J.-J. Rousseau.
« Que suis-je ? que fais-je ici ? Moi, dans un temple ! pourquoi m’y a-t-
on placé ? Je reposais si bien dans l’île des Peupliers ; c’était la dernière
habitation que j’avais obtenue de l’amitié : les oiseaux venaient soupirer au-
dessus de mon urne cinéraire ; souvent les jeunes filles des hameaux voisins
couvraient mon tombeau de marjolaine, en chantant quelques airs de mon
Devin du village.
« Les hommes m’ont arraché à l’Élysée où je goûtais un plein repos ; ils
m’ont plongé dans une froide carrière de pierres. Au lieu de l’ombre de
Fénelon que je cherchais, j’ai vu un spectre horrible, ensanglanté, qui
prenait la route des enfers : il n’a fait que passer, il est vrai, mais il a laissé
dans cette atmosphère une odeur de crimes qui ne s’éteint point.
« Ah ! qui que vous soyez qui m’entendez, ne repoussez point ma
prière ; faites que l’on me ramène à mon île, que je respire encore l’air
embaumé des campagnes, que je me sente réchauffé des rayons de ce soleil
dont la vue me portait à l’adoration de son auteur.
« J’étouffe à l’étroit dans ce sépulcre, la terre s’ébranle sous mon
cercueil, j’entends tomber des pierres chancelantes, on entre en tremblant et
soudain l’on s’éloigne. L’immortalité n’est point en sûreté au Panthéon !
oh ! que je serais plus tranquille sous la voûte du ciel, sous cette coupole
qui ne tombe point. »
Frappé de ces doléances, j’ai cru qu’il était de mon devoir de les
transmettre aux amis de J.-J. Rousseau et je fis des vœux pour que l’homme de la nature fût d’après son vif désir, reconduit à Ermenonville.
Louis Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris,
1798
« À la bibliothèque Sainte-Geneviève… »
Le Quartier Latin
La tradition intellectuelle du Quartier Latin remonte au début du e XII
siècle avec l’installation, sur cette partie de la rive gauche, des premières
« Universités des maîtres et des écoliers ». La plus célèbre d’entre elles, la
Sorbonne, est fondée en 1257 par le chapelain du roi Robert de Sorbon. Le
collège de théologie qu’elle abrite à l’époque acquiert rapidement une
solide réputation. Paris devient – avec Bologne – la capitale intellectuelle
européenne de la Chrétienté. L’institution, qui perdure jusqu’en 1790, est
démantelée par la Révolution qui fait de la Sorbonne le siège de
l’Université de Paris. En 1968, le Quartier Latin est le théâtre des
événements dits de « mai 68 », opposant les étudiants parisiens aux forces
de l’ordre. Berceau de l’Université, le Quartier Latin est également depuis
le Moyen Âge le cadre de la bohème estudiantine. Là, la vie étudiante
s’organise autour d’un certain de nombre de rites immuables : bachotage,
paillardises, activisme politique, discussions à bâtons rompus dans les
cafés, promenades au Luxembourg voisin, etc. Lucien Chardon, jeune
provincial brillant, débarque à Paris sans autres ressources que la pension
que lui alloue son père, mais bien décidé à jouer un rôle important dans la
société. À Sainte-Geneviève, il rencontre le philosophe Daniel d’Arthez,
sous l’influence duquel il commence à fréquenter les doctrinaires libéraux.
Ensemble les deux amis partagent l’expérience des privations liées à la
condition étudiante, et se consolent de leur misère en formant des rêves de
gloire et de fortune futures. Avec l’austère Daniel d’Arthez, Balzac a dressé
dans Les Illusions perdues le portait de l’étudiant « éternel » : tout à la fois
travailleur acharné et rêveur patenté, jeune homme fauché en prise avec les
pires difficultés matérielles et inépuisable réservoir à idéaux.
À la bibliothèque Sainte-Geneviève, où Lucien comptait aller, il avait
toujours aperçu dans le même coin un jeune homme d’environ vingt-cinq ans qui travaillait avec cette application soutenue que rien ne distrait ni
dérange et à laquelle se reconnaissent les véritables ouvriers littéraires. Ce
jeune homme y venait sans doute depuis longtemps, les employés et le
bibliothécaire lui-même avaient pour lui des complaisances ; le
bibliothécaire lui laissait emporter des livres que Lucien voyait rapporter le
lendemain par le studieux inconnu, dans lequel le poète reconnaissait un
frère de misère et d’espérance. Petit, maigre et pâle, ce travailleur cachait
un beau front sous une épaisse chevelure noire assez mal tenue, il avait de
belles mains, il attirait le regard des indifférents par une vague
ressemblance avec le portrait de Bonaparte gravé d’après Robert Lefebvre.
Cette gravure est tout un poème de mélancolie ardente, d’ambition
contenue, d’activité cachée. Examinez-la bien ! Vous y trouverez du génie
et de la discrétion, de la finesse et de la grandeur. Les yeux ont de l’esprit
comme des yeux de femme. Le coup d’œil est avide de l’espace et désireux
de difficultés à vaincre. Le nom de Bonaparte ne serait pas écrit au-dessous,
vous le contempleriez tout aussi longtemps. Le jeune homme qui réalisait
cette gravure avait ordinairement un pantalon à pied dans des souliers à
grosses semelles, une redingote de drap commun, une cravate noire, un gilet
de drap gris, mélangé de blanc, boutonné jusqu’en haut, et un chapeau à
bon marché. Son dédain pour toute toilette inutile était visible. Ce
mystérieux inconnu, marqué du sceau que le génie imprime au front de ses
esclaves, Lucien le retrouvait chez Flicoteaux le plus régulier de tous les
habitués ; il y mangeait pour vivre, sans faire attention à des aliments avec
lesquels il paraissait familiarisé, il buvait de l’eau. Soit à la bibliothèque,
soit chez Flicoteaux, il déployait en tout une sorte de dignité qui venait sans
doute de la conscience d’une vie occupée par quelque chose de grand, et qui
le rendait inabordable. Son regard était penseur. La méditation habitait sur
son beau front noblement coupé. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et
promptement, annonçaient une habitude d’aller au fond des choses. Simple
en ses gestes, il avait une contenance grave. Lucien éprouvait un respect
involontaire pour lui. Déjà plusieurs fois, l’un et l’autre ils s’étaient
mutuellement regardés comme pour se parler à l’entrée ou à la sortie de la
bibliothèque ou du restaurant, mais ni l’un ni l’autre ils n’avaient osé. Ce
silencieux jeune homme allait au fond de la salle, dans la partie située en
retour sur la place de la Sorbonne. Lucien n’avait donc pu se lier avec lui,
quoiqu’il se sentît porté vers ce jeune travailleur en qui se trahissaient les
indicibles symptômes de la supériorité. L’un et l’autre, ainsi qu’ils le reconnurent plus tard, ils étaient deux natures vierges et timides, adonnées à
toutes les peurs dont les émotions plaisent aux hommes solitaires. Sans leur
subite rencontre au moment du désastre qui venait d’arriver à Lucien, peut-
être ne se seraient-ils jamais mis en communication. Mais en entrant dans la
rue des Grès, Lucien aperçut le jeune inconnu qui revenait de Sainte-
Geneviève.
— La bibliothèque est fermée, je ne sais pourquoi, monsieur, lui dit-il.
En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia
l’inconnu par un de ces gestes qui sont plus éloquents que le discours, et
qui, de jeune homme à jeune homme, ouvrent aussitôt les cœurs. Tous deux
descendirent la rue des Grès en se dirigeant vers la rue de la Harpe.
— Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand on est
sorti, il est difficile de revenir travailler.
— On n’est plus dans le courant d’idées nécessaires, reprit l’inconnu.
Vous paraissez chagrin, monsieur ?
— Il vient de m’arriver une singulière aventure, dit Lucien.
Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les
propositions qu’il venait de recevoir ; il se nomma, et dit quelques mots de
sa situation. Depuis un mois environ, il avait dépensé soixante francs pour
vivre, trente francs à l’hôtel, vingt francs au spectacle, dix francs au cabinet
littéraire, en tout cent vingt francs ; il ne lui restait plus que cent vingt
francs.
— Monsieur, lui dit l’inconnu, votre histoire est la mienne et celle de
mille à douze cents jeunes gens qui, tous les ans, viennent de la province à
Paris. Nous ne sommes pas encore les plus malheureux. Voyez-vous ce
théâtre ? dit-il en lui montrant les cimes de l’Odéon. Un jour vint se loger,
dans une des maisons qui sont sur la place, un homme de talent qui avait
roulé dans des abîmes de misère ; marié, surcroît de malheur qui ne nous
afflige encore ni l’un ni l’autre, à une femme qu’il aimait ; pauvre ou riche,
comme vous voudrez, de deux enfants ; criblé de dettes, mais confiant dans
sa plume. Il présente à l’Odéon une comédie en cinq actes, elle est reçue,
elle obtient un tour de faveur, les comédiens la répètent, et le directeur
active les répétitions. Ces cinq bonheurs constituent cinq drames encore
plus difficiles à réaliser que cinq actes à écrire. Le pauvre auteur, logé dans
un grenier que vous pouvez voir d’ici, épuise ses dernières ressources pour
vivre pendant la mise en scène de sa pièce, sa femme met ses vêtements au
Mont-de-Piété, la famille ne mange que du pain. Le jour de la dernière répétition, la veille de la représentation, le ménage devait cinquante francs
dans le quartier, au boulanger, à la laitière, au portier. Le poète avait
conservé le strict nécessaire, un habit, une chemise, un pantalon, un gilet et
des bottes. Sûr du succès, il vient embrasser sa femme, il lui annonce la fin
de leurs infortunes. – Enfin il n’y a plus rien contre nous ! s’écrie-t-il. – Il y
a le feu, dit la femme, regarde, l’Odéon brûle. Monsieur, l’Odéon brûlait.
Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des vêtements, vous n’avez ni femme
ni enfants, vous avez pour cent vingt francs de hasard dans votre poche, et
vous ne devez rien à personne. La pièce a eu cent cinquante représentations
au théâtre Louvois. Le roi a fait une pension à l’auteur. Buffon l’a dit, le
génie, c’est la patience. La patience est en effet ce qui, chez l’homme,
ressemble le plus au procédé que la nature emploie dans ses créations.
Qu’est-ce que l’Art, monsieur ? c’est la Nature concentrée.
Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg. Lucien apprit
bientôt le nom, devenu depuis célèbre, de l’inconnu qui s’efforçait de le
consoler. Ce jeune homme était Daniel d’Arthez, aujourd’hui l’un des plus
illustres écrivains de notre époque, et l’un des gens rares qui, selon la belle
pensée d’un poète, offrent « L’accord d’un beau talent et d’un beau
caractère ».
Balzac, Les Illusions perdues,
1838-1843
« Les derniers vestiges du Paris d’antan »
À partir de 1890, Joris-Karl Huysmans explore la partie du Quartier
Latin comprise entre la Seine et le nord du boulevard Saint-Germain en vue
de nourrir ses Tableaux parisiens. Accompagné d’un garde du corps (sic), il
visite les quartiers malfamés de la capitale : le quartier Saint-Séverin, la
rue Galande, les alentours de la place Maubert, ou les environs
pittoresques des rues Mouffetard et des Gobelins. À cette époque, le
percement de la rue des Écoles, en 1852, et le chantier du boulevard Saint-
Germain, ouvert par Haussmann à la fin du Second Empire et terminé sous
la IIIe République, ont déjà considérablement altéré la physionomie des
lieux. En 1898, Huysmans assiste impuissant aux travaux d’assainissement
conduits par des ingénieurs plus préoccupés d’hygiène que d’esthétisme, et
se désole de la destruction annoncée du quartier.
Le remède est là et non dans cette destruction du quartier qu’on nous
annonce. D’ailleurs tout le monde sait fort bien qu’on n’amende pas par des
déplacements l’âme des scélérats et que la salubrité d’une ville n’est pas
mieux assurée parce qu’on agrandit les rues aux dépens des maisons et
qu’on substitue aux vieilles puanteurs des allées et des cours la moderne
infection des fumées et des eaux vomies par les usines. Mais, en laissant de
côté ces prétextes et en admettant même qu’ils ne cèlent point le désir
inavoué de plantureux négoces, le quartier n’en est pas moins condamné à
disparaître. En effet la haine des ingénieurs pour tout ce qui est encore
marqué d’une étampe d’art est inlassable et ils ne s’arrêteront que lorsqu’ils
auront complètement aboli les derniers vestiges du Paris d’antan. Après
cette mélancolique et charmante Bièvre qu’ils ont fini par tuer et par
inhumer dans un égout, ça va être le tour de Saint-Séverin ; c’est dans
l’ordre.
Joris-Karl Huysmans, La Bièvre et le Quartier Saint-Séverin,
1898
« La Sorbonne est vidée… »
Et aujourd’hui, que reste-t-il au juste du Quartier Latin ? Sur le
boulevard Saint-Michel, les fast-foods ont remplacé les cafés où les
étudiants se réunissaient pour refaire le monde autour d’un bock de bière,
et l’on y trouve désormais moins de librairies que de magasins de
vêtements. À près d’un siècle de distance, la nostalgie d’Alexandre Vialatte
fait écho à celle de Huysmans. Habité par le ressouvenir du Quartier Latin
de l’entre-deux-guerres, Vialatte a bien du mai à reconnaître, en 1978, les
lieux de sa jeunesse.
L’Odéon est vidé. La Sorbonne est vidée. On ne sait plus où conduire les
touristes. Il ne reste plus, dans les rues adjacentes, que quelques papiers
gras que le vent fait voler et que la chèvre broute au passage, comme au
désert autour des camps de Bédouins nomades. On imagine Paris envahi par
les chèvres. Ce fut ainsi que périt jadis l’Afrique du Nord.
© Alexandre Vialatte, Dernières Nouvelles de l’homme,
Julliard, 1978
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