Paris vu par les écrivains
Le Sixième Arrondissement
Ce pays est celui des écrivains,
des penseurs, des poètes.
BALZAC
« Saint-Germain-des-Prés est une île… »
En 1950, Boris Vian remanie un texte destiné à l’origine à la collection
des Guides verts publiés par les éditions Toutain et en fait un ouvrage
historique, topographique, sociologique, ethnographique, économique, en
bref une « encyclopédie de poche » retraçant le quartier de Saint-Germain-
des-Prés des années d’après-guerre. Durant cet âge d’or, Saint-Germain-
des-Prés a vu fleurir les nouveaux courants de la littérature, du théâtre, de
la chanson, du cinéma, des arts plastiques, de la danse, de la philosophie,
de la photographie, de la musique contemporaine… Tous ceux qui avaient
en commun une furieuse envie de vivre et la volonté de bâtir un monde
nouveau se retrouvaient là : Sartre et Beauvoir s’installent au Flore (172,
boulevard Saint-Germain) puis se transportent aux Deux-Magots (au 170) ;
Léon-Paul Fargue est un habitué de la brasserie Lipp, décorée par son père
(au 151) ; Michel Leiris, Georges Bataille, Man Ray, Antonin Artaud
fréquentent assidûment l’exotique Rhumerie (au 166). Dans les caves
« existentialistes », dont le Tabou (rue Dauphine) fut le symbole le plus
éclatant, Camus, Queneau, Tzara, Soupault, la chanteuse Juliette Gréco,
des poètes, des peintres, des célébrités, des étudiants, des Américains, des
Suédois, des Anglais, des Brésiliens… viennent célébrer la liberté retrouvée
sur fond de jazz ou de boogie-woogie. « Saint-Germain-des-Prés est une
île », clame Boris Vian. Le Manuel présente avec humour et brio les mœurs
de la population indigène :
Saint-Germain-des-Prés est une île ; à cette nature insulaire, elle doit
l’humidité de son climat, l’abondance de ses débits de boisson et le développement de ses rivages qui, s’ils ont parfois reçu des noms sans
rapport évident avec leur configuration, permettent néanmoins aux habitués
de s’y reconnaître.
Les autochtones, qui ne sont pas d’accord avec l’administration, limitent
généralement son aire au contour suivant, que l’on peut circonscrire en
traçant, sur un plan ordinaire de Paris, les repères ainsi définis.
1. Au nord : quais Malaquais et de Conti
2. Au sud : rues du Vieux-Colombier et Saint-Sulpice
3. À l’est : rue des Saints-Pères
4. À l’ouest : rue Dauphine et de l’Ancienne-Comédie.
À l’île principale, s’ajoutent des terres isolées qui profitent de
l’appellation contrôlée et jouissent (non sans raison) du privilège de
l’exterritorialité : ce sont l’île Saint-Yves (point de croisement du Tropique
de l’Université et du Méridien n° 4), l’île de la Rose Rouge et l’archipel des
Grands-Augustins.
Il est à noter que les bras de mers et canaux qui entourent ou traversent
l’île ne sont pas colorés en bleu sur les cartes, afin de donner le change et de
ne pas troubler les chauffeurs de taxi ; de la sorte, ceux-ci les franchissent
sans s’en apercevoir. Il n’en reste pas moins qu’un Germanopratin (ou
« habitant de Saint-Germain-des-Prés ») ne peut franchir les limites de son
territoire sans se munir d’un équipement spécial (cravate pour les hommes,
jupe pour les femmes) et de tout son courage. D’ailleurs, sitôt traversés les
bras de mer en question, le Germanopratin perd pied ; ceci incite à penser
que l’eau se poursuit au-delà de ces chenaux et ne revêt une apparence
solide qu’afin de mieux tromper son monde. On sait que rien n’est perfide
comme l’eau. Nos indigènes, pénétrés de cet axiome, se gardent bien de la
consommer pure.
© Boris Vian, Manuel de Saint-Germain-des-Prés,
Pauvert, 1974
« Nulle part la Seine n’est aussi belle qu’au pont des Arts… »
Inauguré le 24 novembre 1803, le pont des Arts relie les quartiers du
Louvre et de Saint-Germain-des-Prés. Très vite les Parisiens prennent
l’habitude de flâner sur cette passerelle réservée aux piétons, agrémentée
d’arbustes et de fleurs, où se produisent toutes sortes d’artistes de rue : musiciens ambulants, montreurs de curiosités, chiens quêteurs… Démoli en
1981 en raison de sa fragilité, le pont des Arts a retrouvé en 1984 sa
vocation déambulatoire première. Formidable poste d’observation, il offre
une vue exceptionnelle sur la pointe de l’île de la Cité et la ligne des quais.
Paul Morand :
Nulle part la Seine n’est aussi belle qu’au pont des Arts ; nulle part la
perspective fuyante des tours sinistres du Palais de Justice, tours aux si
beaux noms : Bonbec, Tour d’Argent, Tour de César, dominées par une
Notre-Dame se hissant derrière le nouvel Hôtel-Dieu, à demi cachée par
une affligeante Préfecture de police, ne peut être égalée. Le fleuve y prend
son amplitude qui n’est pas celle de jadis puisque, dès Henri IV, il fut
enserré par des quais, mais suffisante pour qu’on puisse goûter son
glissement doux, sa couleur ventre-de-grenouille, sa glaucité de dos de
truite ponctuée du noir des chalands.
La Seine faisait l’unité de la capitale, malgré l’esprit différent des deux
rives ; tout le contraire de la Tamise, avec la spectaculaire opposition
britannique entre le faux gothique du Parliament et les fumées industrielles
d’une civilisation opposée à l’establishment, sur la rive droite.
Au premier plan de cette vue du pont des Arts, la statue d’Henri IV, le
Pont-Neuf, avec ses maisons Louis XIII, briques et chaînage de pierre,
derniers vestiges du massacre de l’admirable triangle de la place Dauphine
qu’on répare aujourd’hui comme on peut. À gauche, le Louvre, Saint-
Germain-PAuxeirois, le quai de la Mégisserie, bruissant d’oiseaux
exotiques et de volaille à vendre, brillant des écailles des poissons rouges en
bocaux, égayé par les fleurs pour jardiniers amateurs ; à droite, l’Institut, les
Grands-Augustins, la place Saint-Michel ; au bord de l’eau, les tondeurs de
caniches, ou les hippies qui dorment ; sur les bancs creusés dans les
parapets du Pont-Neuf, les trafics de marijuana…
© Paul Morand, Paris,
La Bibliothèque des Arts, 1997
« Cet indigent amas de pierres ! »
L’église Saint-Sulpice
La reconstruction de l’église Saint-Sulpice, dont l’existence remonte au
XIIe siècle, est confiée en 1645 à l’architecte Christophe Gamard. Lorsqu’en
1678, la construction s’arrête faute d’argent, seuls le chœur, le transept
gauche et les quatre piles de la croisée sont achevés. À la reprise des
travaux, en 1719, Gilles Marie Oppenord conçoit la nef et le transept. En
1732, Jean Nicolas Servandoni remporte le concours pour l’exécution de la
façade et imagine pour la place un projet monumental, laissé inachevé
après sa disparition, le 19 janvier 1766. Dernier maître d’œuvre à
intervenir, Chalgrin fait reconstruire la tour nord entre 1777 et 1781,
laissant la tour sud en l’état. Dans Là-bas, Huysmans forge en Durtal,
bourgeois atrabilaire qui se pique d’occultisme, une sorte d’alter ego.
Dévoyé par sa maîtresse qui l’initie au satanisme, Durtal trouve à Saint-
Sulpice, où se réunit autour du sonneur de cloches Carhaix, homme simple
et pieux, une petite communauté d’intellectuels, un havre de paix et de
méditation où s’épanche son horreur du monde moderne.
En se causant ainsi, à bâtons rompus, Durtal atteignit le bas des tours. Il
s’arrêta, sous le porche. Je croyais rester plus longtemps là-haut, pensa-t-il ;
il n’est que cinq heures et demie ; il faut que je tue au moins une demi-
heure, avant que de me mettre à table.
Le temps était presque doux, les neiges étaient balayées ; il alluma une
cigarette et musa sur la place.
Levant le nez, il chercha la fenêtre du sonneur et il la reconnut ; seule,
elle avait un rideau, parmi les autres arcs vitrés qui s’ouvraient au-dessus du
perron. Quelle abominable construction ! se dit-il, en contemplant l’église ;
quand on songe que ce carré, flanqué de deux tours, ose rappeler la forme
de la façade de Notre-Dame ! Et quel gâchis ! poursuivit-il, en examinant
les détails. Du parvis au premier étage, il y a des colonnes doriques ; du
premier au deuxième, des colonnes ioniques à volutes ; enfin, de la base au
sommet de la tour même, des colonnes corinthiennes, à feuilles d’acanthe.
Que peut bien signifier ce salmigondis d’ordres païens pour une église ? Et
encore cela n’existe que pour la tour habitée par les cloches ; l’autre n’est
même pas terminée, mais demeurée à l’état de tube fruste, elle est moins
laide !
Et ils se sont mis cinq ou six architectes pour ériger cet indigent amas de
pierres ! Pourtant, au fond, les Servandoni et les Oppernord ont été les Ézéchiel de la bâtisse, de vrais prophètes ; leur œuvre est une œuvre de
voyants, en avance sur le XVIIIe siècle, car c’est l’effort divinatoire du
moellon voulant symboliser, à une époque où les chemins de fer
n’existaient pas, le futur embarcadère des railways, Saint-Sulpice, ce n’est
pas, en effet, une église, c’est une gare.
Et l’intérieur du monument n’est ni plus religieux, ni plus artiste que le
dehors ; il n’y a vraiment dans tout cela que la cave aérienne du brave
Carhaix qui me plaise ! Puis il regarda autour de lui ; cette place est bien
laide, reprit-il, mais qu’elle est provinciale et intime ! Sans doute, rien ne
peut égaler la hideur de ce séminaire qui dégage l’odeur rance et glacée
d’un hospice. La fontaine avec ses bassins polygones, ses vases à pot au
feu, ses lions pour têtes de chenets, ses prélats en niches, n’est point un
chef-d’œuvre, pas plus que cette Mairie dont le style administratif vous
couvre les yeux de cendre ; mais sur cette place, comme dans les rues
Servandoni, Garancière, Férou qui l’avoisinent, l’on respire une atmosphère
faite de silence bénin et d’humidité douce. Ça sent le placard oublié et un
peu l’encens. Cette place est en parfaite harmonie avec les maisons des rues
surannées qui l’enserrent, avec les bondieuseries du quartier, les fabriques
d’images et de ciboires, les librairies religieuses dont les livres ont des
couvertures couleur de pépin, de macadam, de muscade, de bleu à linge !
Oui, c’est caduc et discret, conclut-il. La place était alors presque
déserte. Quelques femmes gravissaient le perron de l’église, devant des
mendiants qui murmuraient des patenôtres, en secouant des sous dans des
gobelets ; un ecclésiastique, tenant sous son bras un livre revêtu de drap
noir, saluait des dames aux yeux blancs ; quelques chiens galopaient ;
quelques enfants se poursuivaient ou sautaient à la corde ; les énormes
omnibus chocolat de la Villette et le petit omnibus jaune miel de la ligne
d’Auteuil, partaient presque vides, tandis que, réunis devant leurs voitures,
sur le trottoir, près d’un chalet de nécessité, des cochers causaient ; nul
bruit, nulle foule et des arbres ainsi que sur le mail silencieux d’un bourg.
Voyons, se dit Durtal qui considérait à nouveau l’église, il faudra
pourtant bien qu’un jour, alors qu’il fera moins froid et plus clair, je monte
en haut de la tour ; puis il hocha la tête. À quoi bon ? Paris à vol d’oiseau,
c’était intéressant au Moyen Âge, mais maintenant ! j’apercevrai, comme
au sommet des autres fûts, un amas de rues grises, les artères plus blanches
des boulevards, les plaques vertes des jardins et des squares et, tout au loin, des files de maisons qui ressemblent à des dominos alignés debout et dont
les points noirs sont des fenêtres.
Et puis les édifices qui émergent de cette mare cahotée de toits, Notre-
Dame, la Sainte-Chapelle, Saint-Séverin, Saint-Étienne-du-Mont, la tour
Saint-Jacques sont noyés dans la déplorable masse des monuments plus
neufs ; – et je ne tiens nullement à contempler, en même temps, ce
spécimen de l’art des marchandes à la toilette qu’est l’Opéra, cette arche de
pont qu’est l’Arc de Triomphe, et ce chandelier creux qu’est la tour Eiffel !
C’est assez de les voir séparément, en bas, sur le pavé, à des tournants
de rues.
Joris-Karl Huysmans, Là-bas,
1891
« Au Café Select »
Le boulevard du Montparnasse
Asile des peintres et des poètes expulsés du vieux Montmartre dès la fin
du e XIX – nous y reviendrons –, Montparnasse devient au lendemain de la
première guerre mondiale la capitale, culturelle et mondaine, de
l’intelligentsia américaine réfugiée à Paris. Au 27, rue de Fleurus,
Gertrude Stein accueille les Américains ayant fui la prohibition
intellectuelle de leur pays : Hemingway, Ezra Pound, Fitzgerald… pour
lesquels elle invente l’expression « génération perdue ». En 1924, les
Hemingway louent un appartement 113, rue Notre-Dame-des-Champs au-
dessus d’une scierie. De son logement, Hemingway se rend chaque soir
dans l’un des nombreux cafés du boulevard Montparnasse : le Select, 99
boulevard Montparnasse, premier établissement de Montparnasse à rester
ouvert toute la nuit ; la Rotonde (105, boulevard Montparnasse), qui
conserve la mémoire d’Apollinaire, Picasso et Modigliani ; la Coupole, au
102 (côté 14e), ouvert en 1927 ; le Dôme (au 108, 14e), fondé en 1897 la
Closerie des Lilas, fréquentée dès son ouverture par une élite d’artistes et
de poètes, etc. Le jeune correspondant du Toronto Star y retrouve ses amis
écrivains avant de se rendre aux compétitions sportives, courses cyclistes
ou matchs de boxe. C’est l’époque décrite dans Paris est une fête et
transposée, sur le mode romanesque, dans Le Soleil se lève aussi. Jake
Barnes, journaliste américain qu’une blessure reçue sur le front italien lors de la première guerre mondiale a laissé impuissant, rencontre à Paris une
jeune Anglaise, Lady Brett Ashley, naguère infirmière dans un des hôpitaux
où on l’a soigné…
Nous étions assis maintenant comme deux étrangers. Le parc Montsouris
se trouvait à notre droite. Le restaurant où il y a le vivier avec des truites
vivantes, et où on peut s’asseoir et regarder le parc, était fermé et noir. Le
chauffeur se pencha, la tête tournée vers nous.
— Où veux-tu aller ? demandai-je.
Brett détourna la tête.
— Oh, allons au Select.
— Au Café Select, dis-je au chauffeur, boulevard Montparnasse.
Nous redescendîmes tout droit et contournâmes le Lion de Belfort qui
regarde passer les tramways de Montrouge. Brett regardait droit devant elle.
Sur le boulevard Raspail, en vue des lumières de Montparnasse, Brett dit :
— Est-ce que ça t’ennuierait beaucoup si je te demandais de faire
quelque chose ?
— Que tu es sotte !
— Alors, embrasse-moi encore une fois, avant d’arriver.
Quand le taxi s’arrêta, je descendis et payai. Brett en sortit en mettant
son chapeau. Elle me donna la main pour descendre. Sa main tremblait.
— Dis, je ne fais pas trop peur ?
Elle enfonça son feutre d’homme et se dirigea vers le bar. À l’intérieur,
devant le bar et autour des tables, se trouvaient presque tous les gens que
nous avions laissés au dancing.
— Hello, les copains, dit Brett. Je vais prendre quelque chose.
— Oh, Brett, Brett !
Le petit portraitiste grec, qui s’intitulait duc et que tout le monde
appelait Zizi, accourut vers elle.
— J’ai quelque chose de beau à vous dire.
— Hello, Zizi, dit Brett.
— Je veux vous présenter un ami, dit Zizi. (Un gros homme approchait.)
Comte Mippipopolous, je vous présente mon amie, Lady Ashley.
— Comment allez-vous ? dit Brett.
— Alors… Madame se plaît-elle à Paris ? demanda le comte
Mippipopolous qui portait une dent d’élan à sa chaîne de montre.
— Oui, assez, dit Brett.
— Paris est certainement une belle ville, dit le comte, mais je pense qu’à
Londres vous devez avoir aussi bien des choses à faire.
— Oh oui, dit Brett, énormément.
Braddocks m’appela de la table où il était assis.
— Barnes, dit-il, venez prendre un verre. La petite que vous avez
amenée a fait un scandale épouvantable.
— À propos de quoi ?
— Quelque chose que la fille de la patronne lui a dit. Un raffut ! C’était
marrant. Elle a, du reste, été épatante, vous savez. Elle a montré sa carte
jaune et elle a demandé à voir celle de la fille de la patronne. Vous parlez
d’un raffut !
— Et comment ça s’est-il terminé ?
— Oh, quelqu’un l’a ramenée chez elle. Elle était assez jolie fille. Et une
maîtrise admirable de la langue. Mais, restez donc prendre quelque chose.
— Non, dis-je. Il faut que je file. Avez-vous vu Cohn ?
— Il est rentré avec Frances, plaça Mrs. Braddocks.
— Le pauvre type, il a l’air bien bas, dit Braddocks.
— Ça, on peut le dire, dit Mrs. Braddocks.
— Il faut que je file, dis-je, bonsoir.
Je dis bonsoir à Brett, au bar. Le comte payait le champagne.
— Voulez-vous prendre une coupe avec nous, monsieur ? demanda-t-il.
— Non, merci mille fois. Il est temps que je parte.
— Sérieusement ? demanda Brett.
— Oui, dis-je, j’ai une migraine atroce.
— Je te verrai demain ?
— Viens au bureau.
— Jamais de la vie.
— Alors, où te verrai-je ?
— N’importe où, vers cinq heures.
— Sur l’autre rive, alors.
— Bon, je serai au Crillon, à cinq heures.
— Tâche d’y être, dis-je.
— Ne t’en fais pas, dit Brett. Je ne t’ai jamais posé de lapin, que je
sache.
— Tu as des nouvelles de Mike ?
— Une lettre aujourd’hui.
— Bonne nuit, monsieur, dit le comte.
Je sortis sur le trottoir et descendis vers le boulevard Saint-Michel. Je
longeai les tables de la Rotonde, encore bondées et je regardai, de l’autre
côté du boulevard, le Dôme dont les tables s’alignaient jusqu’au bord du
trottoir. Quelqu’un me fit signe d’une des tables. Je ne pus voir qui c’était et
je passai outre. Il me tardait d’être chez moi. Le boulevard Montparnasse
était désert. Chez Lavigne, tout était hermétiquement clos, et on empilait les
tables devant la Closerie des Lilas. Je passai devant la statue de Ney,
debout, sous la lumière des lampes à arc, parmi les marronniers aux feuilles
naissantes. Une couronne violette, fanée, était appuyée au piédestal. Je
m’arrêtai pour en lire l’inscription : Les Groupes Bonapartistes… une date.
J’ai oublié. Il avait l’air très distingué avec ses bottes, le maréchal Ney,
brandissant son épée parmi la jeune verdure des feuilles de marronniers.
Mon appartement était juste en face, en descendant légèrement le boulevard
Saint-Michel.
© Ernest Hemingway, Le Soleil se lève aussi,
Gallimard, 1949
« Mecque de mes aspirations, but de mes vœux intimes »
Le quartier de l’Odéon
Le quartier de l’Odéon et ses environs sont placés sous le signe de la
littérature. Nulle part ailleurs on ne trouve une telle densité de librairies et
de maisons d’édition. Au début du e XIX siècle, Louis Hachette ouvre sa
librairie boulevard Saint-Michel. Quelques années plus tard, Pierre
Larousse installe ses bureaux rue Pierre-Sarrazin. Ernest Flammarion
débute en écoulant des stocks d’invendus sous les galeries du théâtre de
l’Odéon puis, avec le succès, déménage rue Racine. La littérature donc… et
le théâtre. En 1767, le marquis de Marigny charge deux jeunes architectes,
Joseph Peyre et Charles de Willy de réaliser le nouveau théâtre de la
Comédie-Française, installé depuis 1689 rue de l’Ancienne-Comédie. Le
théâtre est inauguré en 1782 avec Iphigénie de Ratine. Rebaptisé Odéon
par les révolutionnaires en 1797, incendié en 1798 et 1818, à chaque fois
reconstruit, il gagne le surnom de « Théâtre Maudit ». De nombreux
auteurs, espérant être joués à l’Odéon, ont arpenté ses galeries. Daudet,
dans ses Mémoires, se souvient de ses débuts littéraires difficiles à Paris.
Mais, dans la rue, mes anciennes frayeurs reprenaient le dessus.
L’Odéon, en particulier, me frappait de crainte ; il me paraissait tout le long
de l’année aussi froid, aussi imposant et inaccessible que le jour de mon
arrivée. Odéon, – Mecque de mes aspirations, but de mes vœux intimes, que
de fois j’ai renouvelé mes timides et secrètes tentatives pour franchir le
seuil auguste de la petite porte basse par où entrent tes artistes ! Que de fois
j’ai regardé passer à travers cette porte Tisserant, dans toute sa gloire, les
épaules courbées sous son manteau, avec un air pataud et débonnaire imité
de Frédérick Lemaître ! Après lui, bras dessus, bras dessous avec Flaubert,
et lui ressemblant comme un frère, Louis Bouilhet, l’auteur de Madame de
Montarcy, et souvent le comte d’Osmoy, aujourd’hui député. Ils écrivaient
alors à eux trois une grande pièce fantastique qui n’a jamais vu les
planches. Derrière eux venait, les suivant, un groupe composé de quatre ou
cinq géants, aux façons militaires, tous Normands, tous taillés sur le même
patron de cuirassier, avec des moustaches blondes. C’était la cohorte des
Rouennais, les lieutenants de Bouilhet, qui applaudissaient à la baguette aux
premières représentations.
Puis Amédée Rolland, Jean Duboys, Bataille, trio plus jeune,
entreprenant, hardi, cherchant à se glisser, lui aussi, par la petite porte,
comme la queue du vaste manteau de Tisserand.
Tous trois sont morts comme Bouilhet au début même de leur carrière
littéraire, et c’est pourquoi les galeries de l’Odéon, quand je m’y promène
au crépuscule, me semblent aujourd’hui peuplées d’ombres amies.
Cependant, ayant achevé un petit volume de poésies, je fis le tour des
éditeurs : je frappai à la porte de Michel Lévy, de Hachette ; où n’allai-je
pas ? Je me faufilai dans toutes les grandes librairies, vastes comme des
cathédrales, où mes bottines criaient terriblement et malgré les tapis
faisaient un bruit affreux. Des employés à mines bureaucratiques
m’examinaient d’un air important et froid.
— Je voudrais voir M. Lévy… pour affaire de manuscrit.
— Très bien, monsieur ; veuillez me dire votre nom.
Et ce nom dit, l’employé, méthodiquement, approchait ses lèvres de l’un
des orifices du porte-voix ; puis appliquant son oreille contre l’autre :
— M. Lévy n’est pas à la maison.
M. Lévy n’était jamais à la maison, ni M. Hachette ; personne n’était à
la maison, toujours grâce à cet insolent porte-voix.
Il y avait encore, sur le boulevard des Italiens, la Librairie nouvelle. Là,
pas de porte-voix, pas d’ordre administratif, au contraire. L’éditeur Jacotet,
qui lançait alors ses petits volumes à un franc, une idée de lui, était un petit
homme court, ressemblant à Balzac, mais sans le front de Balzac, toujours
en mouvement, accablé d’affaires et de dîners, agitant continuellement dans
sa tête quelque projet colossal, et brûlant l’or dans ses poches. Ce tourbillon
le conduisit en deux ans à la banqueroute, et il alla fonder, de l’autre côté
des Alpes, le journal l’Italie. Mais aussi son magasin servait de salon à
l’élite intellectuelle des boulevards ; on pouvait y voir Noriac, qui venait de
publier son 101 e Régiment, Scholl tout fier de son succès de Denise,
Adolphe Gaiffe, Aubryet. Tous ces habitués du boulevard,
irréprochablement mis, causant d’argent et de femmes, me rendirent confus
quand je vis ma personne se refléter mêlée aux leurs dans les carreaux de la
vitrine, avec mes cheveux longs comme ceux d’un pifferaro, mon petit
chapeau de Provence. Quant à Jacotet, il me donnait constamment rendez-
vous pour trois heures de l’après-midi à la Maison d’Or.
— Nous y causerons, disait-il, et nous signerons notre traité sur le coin
d’une table.
Quel farceur ! C’était à peine si je savais où la trouver, sa « Maison
d’Or » ! Mon frère seul m’encourageait un peu quand je rentrais désespéré
chez nous.
Alphonse Daudet, Trente Ans de Paris,
1888
« À l’Odéon, j’ai pris l’autobus rapide… »
Les transports en commun
À partir de 1906, l’omnibus à chevaux, déjà concurrencé par le métro,
est remplacé par des voitures à moteur. Il fait son dernier voyage le 11
janvier 1913. Commence alors le règne du « bus » automobile à cabine
extérieure. : un étage fermé garni de banquettes transversales et plate-
forme arrière ouverte. La cadence des autobus est améliorée, le prix du
ticket est proportionnel à la distance parcourue, etc. Dès 1909, André Billy
maugrée contre les inconvénients du voyage en « autobus rapide » : la
promiscuité, la vitesse excessive (sic), l’inconfort, et surtout, le mélange de peur et d’hostilité qu’on lit sur le visage des passagers. Vision qui conserve
une certaine actualité…
À l’Odéon, au cœur de la vieille rive gauche léthargique, j’ai pris
l’« autobus » rapide. Un « cabot » aux joues bleues, qui sortait d’une
répétition, s’est assis à côté de moi, et durant tout le trajet, il a marmotté à
voix basse les phrases de son prochain rôle. J’avais à ma gauche une dame
âgée qu’accompagnait un monsieur à moustaches blanches, officier de la
Légion d’honneur ; ils causaient de leur bru, de leurs petits enfants et du
Conseil d’État. Une femme élégante me faisait vis-à-vis. Mon pied – car il
faisait froid – a rencontré le sien sur la chaufferette, contact de hasard et qui
lut bref. Des gens bien avisés déplorent la décadence de la conversation, cet
art si purement français ; ils ont raison. Il y a quelques années, il était
encore possible de tenter un entretien avec une belle inconnue coudoyée en
voiture publique ; les bras, les genoux, les pieds se chargeaient au besoin
des questions et des réponses. On avait le temps ; les braves coursiers de la
Compagnie générale des Omnibus ne se pressaient pas ; mille impressions
pouvaient s’échanger à loisir. Le moteur à alcool a transformé tout cela. La
rapidité du parcours, les cahots, la trépidation de la machine concourent à
faire du voyage en « autobus » un déplacement sans charme où l’on ne
songe plus à utiliser les voisinages.
Autre inconvénient pour les maniaques de l’observation, le calme béat
que le bercement des ressorts répandait jadis sur les visages et qui se prêtait
si bien à la divination du caractère et de l’existence propre à chaque
voyageur, est remplacé aujourd’hui par une expression unanime
d’ahurissement et de terreur sous laquelle disparaissent les particularités
morales et professionnelles. Inutile de rechercher, d’après des indices
patiemment assemblés, où va cette femme, d’où elle vient, si elle est mariée
au non, si son mari l’est ou ne l’est point ; cette femme n’est pas une
épouse, ni une vierge, ni une courtisane, ni la maîtresse de qui que ce soit ;
vous n’avez à fonder sur elle aucun espoir ; elle n’est rien de plus qu’une
femme qui a peur et qui voudrait bien s’en aller.
© André Billy, Paris vieux et neuf. La rive droite,
Eugène Rey, 1909
« Le Luxembourg, solitaire et dépeuplé, était charmant… »
Le jardin du Luxembourg
En 1612, Marie de Médicis rachète l’hôtel du duc de Luxembourg
(l’actuel Petit-Luxembourg, résidence du président du Sénat) et les
parcelles voisines pour faire construire un palais et un jardin à son goût,
dans l’esprit du palais Pitti, à Florence, où elle a passé son enfance. Le
jardin Hoboli, qui s’étend derrière le palais Pitti, a inspiré certaines
dispositions du jardin du Luxembourg. Celui-ci porte cependant la marque
originale de son créateur, Jacques Boyceau de la Baraudière, intendant des
Jardins du roi. Lors de sa création, le jardin s’étend d’est en ouest sur 860
mètres de long, à partir de la rue d’Enfer (boulevard Saint-Michel) et du
nord au sud sur 340 mètres, de la rue de Tournon au mur des Chartreux. De
larges allées sablées convergent vers un bassin central agrémenté d’un
triton crachant de l’eau. Boyceau façonne dans le buis des arabesques se
terminant par des têtes d’animaux fabuleux. Thomas Francine, intendant
des Eaux et Fontaines royales, procède aux travaux d’adduction d’eau, à
l’aménagement des terrasses, bassins et fontaines alimentées par l’aqueduc
d’Arcueil. Objet de fascination pour les écrivains romantiques, le jardin du
Luxembourg est un lieu prisé par les rêveurs et les amants. Baudelaire (« le
vert paradis des amours enfantines »), Musset, Nerval, Rilke et Hugo, pour
ne citer que les plus célèbres, le fréquentèrent assidûment. À l’écart de la
ville, le poète s’abandonne librement à son goût de la nature et de la
méditation.
Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et
dépeuplé, était charmant. Les quinconces et les parterres s’envoyaient dans
la lumière des baumes et des éblouissements. Les branches, folles à la clarté
de midi, semblaient chercher à s’embrasser. Il y avait dans les sycomores un
tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient, les pique-bois
grimpaient le long des marronniers en donnant de petits coups de bec dans
les trous de l’écorce. Les plates-bandes acceptaient la royauté légitime des
lys ; le plus auguste des parfums, c’est celui qui sort de la blancheur. On
respirait l’odeur poivrée des œillets. Les vieilles corneilles de Marie de
Médicis étaient amoureuses dans les grands arbres. Le soleil dorait,
empourprait et allumait les tulipes, qui ne sont autre chose que toutes les variétés de la flamme faites fleurs. Tout autour des bancs de tulipes
tourbillonnaient les abeilles, étincelles de ces fleurs flammes. Tout était
grâce et gaîté, même la pluie prochaine ; cette récidive, dont les muguets et
les chèvrefeuilles devaient profiter, n’avait rien d’inquiétant ; les
hirondelles faisaient la charmante menace de voler bas. Qui était là aspirait
du bonheur ; la vie sentait bon ; toute cette nature exhalait la candeur, le
secours, l’assistance, la paternité, la caresse, l’aurore. Les pensées qui
tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d’enfant qu’on
baise.
Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d’ombre
trouées de lumière ; ces déesses étaient toutes déguenillées de soleil ; il leur
pendait des rayons de tous les côtés. Autour du grand bassin, la terre était
déjà séchée au point d’être presque brûlée. Il faisait assez de vent pour
soulever çà et là de petites émeutes de poussière. Quelques feuilles jaunes,
restées du dernier automne, se poursuivaient joyeusement, et semblaient
gaminer.
L’abondance de la clarté avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sève,
chaleur, effluves, débordaient ; on sentait sous la création l’énormité de la
source ; dans tous ces souffles pénétrés d’amour, dans ce va-et-vient de
réverbérations et de reflets, dans cette prodigieuse dépense de rayons, dans
ce versement indéfini d’or fluide, on sentait la prodigalité de l’inépuisable ;
et, derrière cette splendeur comme derrière un rideau de flamme, on
entrevoyait Dieu, ce millionnaire d’étoiles.
Grâce au sable, il n’y avait pas une tache de boue ; grâce à la pluie, il
n’y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver ; tous
les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui sortent de la
terre sous forme de fleurs, étaient irréprochables. Cette magnificence était
propre. Le grand silence de la nature heureuse emplissait le jardin. Silence
céleste compatible avec mille musiques, roucoulements de nids,
bourdonnements d’essaims, palpitations du vent. Toute l’harmonie de la
saison s’accomplissait dans un gracieux ensemble ; les entrées et les sorties
du printemps avaient lieu dans l’ordre voulu ; les lilas finissaient, les
jasmins commençaient ; quelques fleurs étaient attardées, quelques insectes
en avance ; l’avant-garde des papillons rouges de juin fraternisait avec
l’arrière-garde des papillons blancs de mai. Les platanes faisaient peau
neuve. La brise creusait des ondulations dans l’énormité magnifique des
marronniers. C’était splendide. Un vétéran de la caserne voisine qui regardait à travers la grille disait : Voilà le printemps au port d’armes et en
grande tenue.
Toute la nature déjeunait ; la création était à table ; c’était l’heure ; la
grande nappe bleue était mise au ciel et la grande nappe verte sur la terre ;
le soleil éclairait à giorno. Dieu servait le repas universel. Chaque être avait
sa pâture ou sa pâtée. Le ramier trouvait du chènevis, le pinson trouvait du
millet, le chardonneret trouvait du mouron, le rouge-gorge trouvait des vers,
l’abeille trouvait des fleurs, la mouche trouvait des infusoires, le verdier
trouvait des mouches. On se mangeait bien un peu les uns les autres, ce qui
est le mystère du mal mêlé au bien ; mais pas une bête n’avait l’estomac
vide.
Victor Hugo, Les Misérables,
1862
« On utilise le Luxembourg pour enterrer les morts… »
En 1790, la Convention nationale établit le siège du gouvernement dans
le palais du Luxembourg. L’annexion du couvent des chartreux permet
alors l’extension du parc, qui atteint 42 hectares. Mais les opérations de
lotissement lancées sous le Second Empire réduisent sa surface de moitié.
Supprimée par l’ouverture des rues de Médicis et Auguste-Comte, entre
1860 et 1865, l’ancienne pépinière des chartreux reste à l’état de terrain
vague pendant de longues années et plus de dix ans s’écoulent encore avant
que soit achevée l’avenue de l’Observatoire. Émile Zola :
Quel écrivain se chargera de dessiner à la plume les paysages de Paris ?
Il lui faudrait montrer la ville changeant d’aspect à chaque saison, noire de
pluie et blanche de neige, claire et gaie aux premiers rayons de mai, ardente
et affaissée sous les soleils d’août.
Je viens de traverser le jardin du Luxembourg, et je n’en ai reconnu ni
les arbres ni le parterre. Ah ! que sont loin les verdures moirées d’or par les
clartés jaunes et rouges du couchant ! Je me suis cru dans un cimetière.
Chaque plate-bande ressemble au marbre colossal d’un tombeau : les
arbustes font çà et là des croix noires.
Les marronniers des quinconces sont d’immenses lustres en verre filé.
Le travail est exquis ; chaque petite branche est ornée de fins cristaux ; des
broderies délicates couvrent l’écorce brune. On n’oserait toucher à ces
verreries légères, on aurait peur de les casser.
Dans la grande allée, les promenades sont éventrées. Une rue va
traverser brutalement les feuillages, et les terrassiers ont déjà fouillé le sol,
peur larges blessures. On dirait des fosses communes. La neige posée sur
les bords de ces tranchées les fait bâiller sinistrement ; elles paraissent
toutes noires à côté de ces blancheurs, et elles semblent attendre les
misérables bières des pauvres gens. Un étranger croirait que la peste vient
de s’abattre sur Paris, et qu’on utilise le Luxembourg pour enterrer les
morts.
Quelle désolation ! la terre couturée montre ses entrailles brunes ; les
roues des charrettes ont creusé de profondes ornières, et la neige sale et
piétinée s’étale comme un haillon troué qu’on aurait étendu sur le sol pour
en couvrir les plaies, et qui en cacherait mal les misères et les horreurs.
Et les arbres, les grands lustres en verre filé, gardent seuls leurs fines
ciselures ; là-bas, sur la terrasse, les statues grelottent sous leurs manteaux
blancs, et regardent, par-dessus les balustrades, les pelouses vierges et
immaculées.
Émile Zola, Contes et nouvelles,
1865-1872
« Après que tout le monde est parti… »
D’authentiques faussaires sévissaient au Luxembourg avant qu’André
Gide ne projette d’en situer l’action des Faux-Monnayeurs. Dans le roman
– où l’on chercherait en vain la moindre allusion à ce trafic –, un groupe de
collégiens et d’étudiants férus d’art et de littérature se retrouve dans l’allée
dominant la fontaine-grotte Médicis pour échanger leurs idées. Lucien, un
écrivain en herbe, imagine le sujet d’une pièce qui verrait, dans une allée
du Luxembourg, défiler les bonnes, les enfants, les étudiants et les amants
puis, la nuit venue, s’animer les statues des Reines de France dans le jardin
désert et silencieux.
La rue de T…où Bernard Profitendieu avait vécu jusqu’à ce jour, est
toute proche du jardin du Luxembourg. Là, près de la fontaine Médicis,
dans cette allée qui la domine, avaient coutume de se retrouver, chaque
mercredi entre quatre et six, quelques-uns de ses camarades. On causait art,
philosophie, sports, politique et littérature. Bernard avait marché très vite ;
mais en passant la grille du jardin il aperçut Olivier Molinier et ralentit
aussitôt son allure.
L’assemblée ce jour-là était plus nombreuse que de coutume, sans doute
à cause du beau temps. Quelques-uns s’y étaient adjoints que Bernard ne
connaissait pas encore. Chacun de ces jeunes gens, sitôt qu’il était devant
les autres, jouait un personnage et perdait presque tout naturel.
Olivier rougit en voyant approcher Bernard et, quittant assez
brusquement une jeune femme avec laquelle il causait, s’éloigna. Bernard
était son ami le plus intime, aussi Olivier prenait-il grand soin de ne paraître
point le rechercher ; il feignait même parfois de ne pas le voir.
Avant de le rejoindre, Bernard devait affronter plusieurs groupes, et,
comme lui de même affectait de ne pas rechercher Olivier, il s’attardait.
Quatre de ses camarades entouraient un petit barbu à pince-nez,
sensiblement plus âgé qu’eux, qui tenait un livre. C’était Dhurmer.
« Qu’est-ce que tu veux, disait-il en s’adressant plus particulièrement à
l’un des autres, mais manifestement heureux d’être écouté par tous. J’ai
poussé jusqu’à la page trente sans trouver une seule couleur, un seul mot
qui peigne. Il parle d’une femme ; je ne sais même pas si sa robe était rouge
ou bleue. Moi, quand il n’y a pas de couleurs, c’est bien simple, je ne vois
rien. » – Et par besoin d’exagérer, d’autant plus qu’il se sentait moins pris
au sérieux, il insistait : « Absolument rien. »
Bernard n’écoutait plus le discoureur ; il jugeait malséant de s’écarter
trop vite, mais déjà prêtait l’oreille à d’autres qui se querellaient derrière lui
et qu’Olivier avait rejoints après avoir laissé la jeune femme ; l’un de ceux-
ci, assis sur un banc, lisait l’Action française.
Combien Olivier Molinier, parmi tous ceux-ci, paraît grave ! Il est l’un
des plus jeunes pourtant. Son visage presque enfantin encore et son regard
révèlent la précocité de sa pensée. Il rougit facilement. Il est tendre. Il a
beau se montrer affable envers tous, je ne sais quelle secrète réserve, quelle
pudeur, tient ses camarades à distance. Il souffre de cela. Sans Bernard, il en
souffrirait davantage.
Molinier s’était un instant prêté, comme fait Bernard à présent, à chacun
des groupes ; par complaisance, mais rien de ce qu’il entend ne l’intéresse.
Il se penchait par-dessus l’épaule du lecteur. Bernard, sans se retourner,
l’entendait dire :
« Tu as tort de lire les journaux ; ça te congestionne. »
Et l’autre repartir d’une voix aigre :
« Toi, dès qu’on parle de Maurras, tu verdis. »
Puis un troisième, sur un ton goguenard, demander :
« Ça t’amuse, les articles de Maurras ? »
Et le premier répondre :
« Ça m’emmerde ; mais je trouve qu’il a raison. »
Puis un quatrième, dont Bernard ne reconnaissait pas la voix :
« Toi, tout ce qui ne t’embête pas, tu crois que ça manque de
profondeur. »
Le premier ripostait :
« Si tu crois qu’il suffit d’être bête pour être rigolo !
— Viens, dit à voix basse Bernard, en saisissant brusquement Olivier par
le bras. Il l’entraîna quelques pas plus loin :
— Réponds vite ; je suis pressé. Tu m’as bien dit que tu ne couchais pas
au même étage que tes parents ?
— Je t’ai montré la porte de ma chambre ; elle donne droit sur l’escalier,
un demi-étage avant d’arriver chez nous.
— Tu m’as dit que ton frère couchait là aussi ?
— Georges, oui.
— Vous êtes seuls tous les deux ?
— Oui.
— Le petit sait se taire ?
— S’il le faut. Pourquoi ?
— Écoute. J’ai quitté la maison ; ou du moins je vais la quitter ce soir. Je
ne sais pas encore où j’irai. Pour une nuit, peux-tu me recevoir ? »
Olivier devint très pâle. Son émotion était si vive qu’il ne pouvait
regarder Bernard.
« Oui, dit-il ; mais ne viens pas avant onze heures. Maman descend nous
dire adieu chaque soir, et ferme notre porte à clef.
— Mais alors… »
Olivier sourit :
« J’ai une autre clef. Tu frapperas doucement pour ne pas réveiller
Georges s’il dort ?
— Le concierge me laissera passer ?
— Je l’avertirai. Oh ! je suis très bien avec lui. C’est lui qui m’a donné
l’autre clef. À tantôt. »
Ils se quittèrent sans se serrer la main. Et tandis que Bernard s’éloignait,
méditant la lettre qu’il voulait écrire et que le magistrat devait trouver en
rentrant, Olivier, qui ne voulait pas qu’on ne le vît s’isoler qu’avec Bernard,
alla retrouver Lucien Bercail que les autres laissent un peu à l’écart. Olivier
l’aimerait beaucoup, s’il ne lui préférait Bernard. Autant Bernard est
entreprenant, autant Lucien est timide. On le sent faible ; il semble n’exister
que par le cœur et par l’esprit. Il ose rarement s’avancer, mais devient fou
de joie dès qu’il voit qu’Olivier s’approche. Que Lucien fasse des vers,
chacun s’en doute ; pourtant Olivier est, je crois bien, le seul à qui Lucien
découvre ses projets. Tous deux gagnèrent le bord de la terrasse.
« Ce que je voudrais, disait Lucien, c’est raconter l’histoire, non point
d’un personnage, mais d’un endroit – tiens, par exemple, d’une allée de
jardin, comme celle-ci, raconter ce qui s’y passe – depuis le matin jusqu’au
soir. Il y viendrait d’abord des bonnes d’enfants, des nourrices, avec des
rubans… Non, non… d’abord des gens tout gris, sans sexe ni âge, pour
balayer l’allée, arroser l’herbe, changer les fleurs enfin la scène et le décor
avant l’ouverture des grilles tu comprends ? Alors l’entrée des nourrices.
Des mioches font des pâtés de sable, se chamaillent ; les bonnes les giflent.
Ensuite il y a la sortie des petites classes – et puis les ouvrières. Il y a des
pauvres qui viennent manger sur un banc. Plus tard des jeunes gens qui se
cherchent ; d’autres qui se fuient ; d’autres qui s’isolent, des rêveurs. Et
puis la foule, au moment de la musique et de la sortie des magasins. Des
étudiants, comme à présent. Le soir, des amants qui s’embrassent ; d’autres
qui se quittent en pleurant. Enfin, à la tombée du jour, un vieux couple…
Et, tout à coup, un roulement de tambour ; on ferme. Tout le monde sort. La
pièce est finie. Tu comprends : quelque chose qui donnerait l’impression de
la fin de tout, de la mort… mais sans parler de la mort, naturellement.
— Oui, je vois ça très bien, dit Olivier qui songeait à Bernard et n’avait
pas écouté un mot.
— Et ça n’est pas tout ; ça n’est pas tout ! reprit Lucien avec ardeur. Je
voudrais, dans une espèce d’épilogue, montrer cette même allée, la nuit,
après que tout le monde est parti, déserte, beaucoup plus belle que pendant le jour ; dans le grand silence, l’exaltation de tous les bruits naturels : le
bruit de la fontaine, du vent dans les feuilles, et le chant d’un oiseau de nuit.
J’avais pensé d’abord à y faire circuler des ombres, peut-être des statues…
mais je crois que ça serait plus banal ; qu’est-ce que tu en penses ?
— Non, pas de statues, pas de statues, protesta distraitement Olivier ;
puis, sous le regard triste de l’autre : Eh bien, mon vieux, si tu réussis cela,
ce sera épatant », s’écria-t-il chaleureusement.
© André Gide, Les Faux-Monnayeurs,
Gallimard, 1925
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