Paris vu par les écrivains

Benjamin Arranger · Chapitre 20 sur 22

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Paris vu par les écrivains

Le Vingtième Arrondissement

 

Je m’engageai, à l’aveuglette, dans des rues descendantes, serpentantes, aux

appellations champêtres… rue des Pavillons, rue du Soleil, rue de l’Ermitage, rue du

Guignier, rue des Soupirs, rue des Rigoles, rue de la Mare, rue des Cascades…

J’étais dans un village immense.

 

HENRI CALET

 

« La destruction du Berry-Zèbre… »

Le quartier de Belleville

 

Dernier arrondissement de la capitale, le 20 e naît en 1860 lors de

l’annexion à Paris de trois faubourgs périphériques : Belleville, Charonne

et Ménilmontant. Véritable village dans la ville, Belleville compose un

monde en réduction. Là, se côtoient des ressortissants de tous pays et de

toutes confessions : chrétiens, juifs séfarades et ashkénazes, Arabes et

Africains musulmans, Asiatiques, etc. C’est au sein de la communauté

bellevilloise, populaire et cosmopolite, que nous transportent les romans de

Daniel Pennac. Dans Monsieur Malaussène, en 1995, la foule bigarrée de

Belleville se mobilise pour éviter la destruction du Berry-Zèbre, dernière

salle de cinéma et symbole de l’identité culturelle du quartier.

 

Ce ne fut pas sans une légère surprise que Cissou se réveilla, le

lendemain dimanche, sur le coup de onze heures.

Vivant.

Le chien avait donc annoncé autre chose.

Soit.

Cissou dévida une blanche chaîne de montagnes sur la surface

mouchetée du miroir. Triple épaisseur le dimanche, jour de vacance. Sa

main ne tremblant pas, il n’y eut ni vallons ni crêtes, mais une cordillère

nette et de belle altitude. Dont il aurait raison en quatre aspirations, comme

tous les dimanches.

Le miroir à portée de nez, Cissou aspira une première fois. Pendant que

sa narine droite soulevait une tornade sur l’arête de la cordillère, son œil

gauche perçut comme une absence, de l’autre côté du boulevard. Cissou

leva les yeux : le zèbre n’avait plus de tête.

Allons bon.

Le chien fou lui ayant volé quelques heures de sommeil, Cissou crut à

un effet de la fatigue.

Mais à la deuxième inspiration, et au fur et à mesure que la traînée

blanche s’amenuisait sur la surface du miroir, le zèbre perdit son encolure,

puis son corps, et ses pattes, jusqu’aux sabots de ses antérieurs.

Plus de zèbre.

Cette fois, Cissou incrimina son âge. Les effets dévastateurs de la neige.

Cordillère toujours plus haute, cavernes toujours plus insatiables, personne

n’aurait pu y résister, lui pas plus qu’un autre. Mais il savait déjà qu’il se

mentait. Il savait qu’il se traitait de gâteux pour l’amour d’un zèbre. Au

fond de son inquiétude, il se jura qu’à la troisième prise le zèbre

réapparaîtrait, figé dans la splendeur vitale de son bond.

Non seulement le zèbre ne reparut pas mais le fronton du cinéma

s’évanouit autour de lui, bientôt suivi par la façade qui s’effritait sans un

bruit.

Couilles moulues. Cissou reconnut cette peur d’homme qui deux ou trois

fois dans sa vie lui avait annoncé l’irrémédiable.

Il jeta le reste de ses forces dans ses jambes. Le fauteuil bascula et glissa

sur son dossier jusqu’au milieu de la chambre. Debout dans l’encadrement

de sa fenêtre, Cissou comprit enfin ce que le chien fou leur avait annoncé à

tous.

La destruction du Zèbre.

Le dernier cinéma de Belleville n’existait plus.

Un cordon de police défendait le vide que le bâtiment avait creusé en

disparaissant. Le cordon contenait la foule de Belleville. Cissou reconnut la

smala Ben Tayeb et tous ceux que Belleville lui avait donnés à connaître.

Arabes et Noirs de toutes les Afriques, Arméniens et Juifs de toutes les

errances, Chinois de l’innombrable Chine, Grecs, Turcs, Serbes et Croates

de l’Europe très unie, jeunes et vieux, hommes et femmes, juifs, chrétiens et

musulmans, chiens et pigeons, tel était leur silence à tous, et la planète

d’une telle immobilité, que seule existait la cavité laissée par le Zèbre entre les immeubles où la veille encore il était blotti. Et ce vide semblait ne pas y

croire, il tremblait, stupéfié par sa propre absence.

 

© Daniel Pennac, Monsieur Malaussène,

Gallimard, 1995

 

« Belleville devient… »

 

Populeux et insalubre, Belleville attire l’attention des pouvoirs publics

dès la fin des années 1930. À la veille de la deuxième guerre mondiale, les

édiles de Paris imaginent un vaste programme destiné à « repenser la

ville ». Mais il faut attendre la fin du conflit pour que celui-ci soit

réellement mis en œuvre. Les Trente Glorieuses, sous couvert d’hygiénisme,

sont alors marqués par les expropriations, la destruction massive du bâti

ancien, la construction de barres HLM et une spéculation immobilière

effrénée. Cet urbanisme intensif se poursuit dans les années 1980, époque à

laquelle apparaissent les premières Zones d’aménagement concerté : les

fameuses ZAC. Privilégiant le dialogue avec les habitants et soi-disant plus

respectueux de l’environnement, ces nouveaux aménagements modifient

néanmoins progressivement la physionomie et la sociologie du quartier.

Miraculeusement épargnées par la vague moderniste des années 1970, les

maisons ouvrières du vieux Belleville attirent aujourd’hui des jeunes

branchés, en attendant un prévisible embourgeoisement. Daniel Pennac :

 

On se les gèle à moins douze, et pourtant Belleville bouillonne comme

le chaudron du diable. À croire que toute la flicaille de Paris monte à

l’assaut. Il en grimpe de la place Voltaire, il en tombe de la place Gambetta,

ils rappliquent de la Nation et de la Goutte d’Or. Ça sirène, ça gyrophare et

ça stridule à tout va. La nuit a des éblouissements. Belleville palpite. Mais

Julius le Chien s’en fout. Dans la demi-obscurité propice aux régals canins,

Julius le Chien lèche une plaque de verglas en forme d’Afrique. Sa langue

pendante y a trouvé du délicieux. La ville est l’aliment préféré des chiens.

On dirait que, dans cette nuit coupante, Belleville règle tous les comptes

de son histoire avec la Loi. Les matraques pourfendent les impasses. Rades

et fourgons jouent les vases communiquants. C’est la valse du dealer, c’est

la course à l’Arabe, c’est le grand méchoui de la flicaille à moustaches.

À part ça, le quartier reste le même, c’est-à-dire toujours changeant. Ça

devient propre, ça devient lisse, ça devient cher. Les immeubles épargnés du

vieux Belleville font figure de chicots dans un dentier hollywoodien.

Belleville devient.

 

© Daniel Pennac, La Fée Carabine,

Gallimard, 1987

 

« C’est une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en

esquissant vaguement la forme d’un S »

La rue Vilin

 

Conçu en accord avec les habitants du quartier et en adéquation avec la

topographie du site dans le cadre de la ZAC de Belleville, l’aménagement

du parc de Belleville, de 1980 à 1988, efface pratiquement tout ce qui reste

d’une petite rue, chère à Georges Perec, tirant son nom de l’ancien maire

de la commune de Belleville : la rue Vilin. Attaché à cette rue qui l’a vu

naître et grandir, Perec y retourne souvent au cours des années 1960 et

1970, s’attardant sur chaque détail, notant chaque changement. Dans W ou

le souvenir d’enfance, en 1975, il se remémore la rue de son enfance et

assiste, impuissant, à la transformation progressive et inéluctable des lieux.

 

Nous vivions à Paris, dans le 20e arrondissement, rue Vilin ; c’est une

petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en esquissant

vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts qui mènent à la

rue du Transvaal et à la rue Olivier Metra (c’est de ce carrefour, l’un des

derniers points de vue d’où l’on puisse, au niveau du sol, découvrir Paris

tout entier, que j’ai tourné, en juillet 1973, avec Bernard Queysanne, le plan

final du film Un homme qui dort). La rue Vilin est aujourd’hui aux trois

quarts détruite. Plus de la moitié des maisons ont été abattues, laissant place

à des terrains vagues où s’entassent des détritus, de vieilles cuisinières et

des carcasses de voitures ; la plupart des maisons encore debout n’offrent

plus que des façades aveugles. Il y a un an, la maison de mes parents, au

numéro 24, et celle de mes grands-parents maternels, où habitait aussi ma

tante Fanny, au numéro 1, étaient encore à peu près intactes. On voyait

même au numéro 24, donnant sur la rue, une porte de bois condamnée au-dessus de laquelle l’inscription COIFFURE DAMES était encore à peu près

lisible. Il me semble qu’à l’époque de ma petite enfance, la rue était pavée

en bois. Peut-être même y avait-il, quelque part, un gros tas de pavés de

bois joliment cubiques dont nous faisions des fortins ou des automobiles

comme les personnages de l’île rose de Charles Vildrac.

Je suis revenu pour la première fois rue Vilin en 1946, avec ma tante. Il

me semble qu’elle a parlé avec une des voisines de mes parents. Ou bien

peut-être, plus simplement, est-elle venue avec moi voir Rose, ma grand-

mère, qui, au retour de Villard-de-Lans, a revécu quelque temps rue Vilin

avant de partir chez son fils Léon à Haïfa. Je crois me rappeler avoir joué

dans la rue un moment. Pendant les quinze ans qui suivirent, je n’eus ni

l’occasion, ni l’envie d’y revenir. J’aurais été incapable, alors, de

simplement situer la rue et je l’aurais plus volontiers cherchée du côté des

métros Belleville ou Ménilmontant que du côté du métro Couronnes.

C’est avec des amis qui habitaient tout près, rue de l’Ermitage, que je

revins rue Vilin, en 1961 ou 1962, un soir d’été. La rue n’évoqua en moi

aucun souvenir précis, à peine la sensation d’une familiarité possible. Je ne

parvins à identifier ni la maison où avaient vécu les Szulewicz, ni celle où

j’avais passé les six premières années de ma vie et que je croyais, à tort, se

trouver au numéro 7.

Depuis 1969, je vais une fois par an rue Vilin, dans le cadre d’un livre en

cours, pour l’instant intitulé les Lieux, dans lequel j’essaie de décrire le

devenir, pendant douze ans, de douze lieux parisiens auxquels, pour une

raison ou pour une autre, je suis particulièrement attaché.

L’immeuble du numéro 24 est constitué par une série de petites bâtisses,

à un ou deux étages, encadrant une courette plutôt sordide. Je ne sais pas

dans laquelle j’ai habité. Je n’ai pas cherché à entrer à l’intérieur des

logements, aujourd’hui généralement occupés par des travailleurs immigrés

portugais ou africains, persuadé du reste que cela ne raviverait pas

davantage mes souvenirs.

Il me semble que David, Rose, Isie, Cécile et moi vivions ensemble. Je

ne sais pas combien il y avait de pièces, mais je ne crois pas qu’il y en avait

plus de deux. Je ne sais pas non plus où Rose avait son magasin

d’alimentation (peut-être au numéro 23 de la rue Julien-Lacroix, qui croise

la rue Vilin dans sa portion inférieure). Esther m’a dit un jour que Rose et

David habitaient au 24 un local différent de celui de mes parents, et qui était une loge de concierge. Cela veut peut-être seulement dire que c’était au rez-

de-chaussée et que c’était tout petit.

 

© Georges Perec, W ou le souvenir,

Denoël, 1975

 

« La première fois que j’ai vu le peuple… »

La descente de la Courtille

 

L’édification, en 1784, du mur des Fermiers généraux visant à faciliter

la perception des taxes prélevées sur les marchandises entrant dans Paris –

l’octroi – entraîne l’installation, à la périphérie de la ville, d’une pléthore

de guinguettes et de cabarets où le vin bon marché – parce qu’exempt de

taxes – coule à flot. Leur nombre est particulièrement important à

Belleville, au lieu dit de la Courtille (de « courtil », petit jardin), où se

forme une zone pittoresque fréquentée, les dimanches et les jours de fête,

par les bourgeois en goguette et le petit peuple de l’Est parisien. Chaque

année, au matin du mercredi des Cendres, le quartier s’anime à l’occasion

du célèbre défilé carnavalesque de la descente de la Courtille ». Après une

nuit de beuveries et d’orgies, un cortège de masques grotesques descend

des hauteurs de Belleville par la rue du Faubourg-du-Temple pour se

répandre dans Paris. C’est à cette procession rituelle, supprimée en 1839,

qu’assiste avec un mélange de dégoût et d’effroi le délicat narrateur de La

Confession d’un enfant du siècle.

 

La première fois que j’ai vu le peuple… c’était par une affreuse matinée,

le mercredi des Cendres, à la descente de la Courtille. Il tombait depuis la

veille au soir une pluie fine et glaciale ; les rues étaient des mares de boue.

Les voitures de masques défilaient pêle-mêle, en se heurtant, en se

froissant, entre deux longues haies d’hommes et de femmes hideux, debout

sur les trottoirs. Cette muraille de spectateurs sinistres avait, dans ses yeux

rouges de vin, une haine de tigre. Sur une lieue de long tout cela

grommelait, tandis que les roues des carrosses leur effleuraient la poitrine

sans qu’ils fissent un pas en arrière. J’étais debout sur la banquette, la

voiture découverte ; de temps en temps un homme en haillons sortait de la

haie, nous vomissait un torrent d’injures au visage, puis nous jetait un nuage de farine. Bientôt nous reçûmes de la boue ; cependant nous

montions toujours, gagnant l’île-d’Amour et le joli bois de Romainville, où

tant de doux baisers sur l’herbe se donnaient autrefois. Un de nos amis,

assis sur le siège, tomba au risque de se tuer, sur le pavé. Le peuple se

précipita sur lui pour l’assommer : il fallut y courir et l’entourer. Un des

sonneurs de trompe qui nous précédaient à cheval reçut un pavé sur

l’épaule : la farine manquait. Je n’avais jamais entendu parler de rien de

semblable à cela.

 

Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle,

1836

 

Une « terre promise »

Le quartier de Ménilmontant

 

Le nom de « Mesnil Mautemps » (la « maison du mauvais temps » )

apparaît pour la première fois en 1224 pour désigner ce qui n’est au départ

qu’un hameau de Belleville, à l’époque où ce quartier n’est lui-même qu’un

gros bourg. Au e XIV siècle, le terme évolue pour devenir Mesnil Montant »,

en référence à la topographie des lieux. Le site, montueux et verdoyant, est

alors couvert de vignes, de pressoirs et de moulins à vent. De cette ruralité

accorte, célébrée par Huysmans au tournant du e XIX et du e XX siècle, le nom

des rues tortueuses du secteur porte encore la trace : rues des Amandiers,

des Mûriers, des Mares, des Cascades, des Rigoles, etc. Victime comme

Belleville de l’urbanisme aveugle des années 1970, Ménilmontant semble

aujourd’hui renouer avec une tradition villageoise ancienne en accueillant

une classe moyenne aspirant à la quiétude et de jeunes artistes en quête de

lieux pittoresques. Croquis parisiens ;

 

Pour les gens qui haïssent les bruyantes joies retenues toute la semaine

et lâchées dans Paris, le dimanche ; pour les gens qui veulent échapper aux

fastidieuses opulences des quartiers riches, Ménilmontant sera toujours une

terre promise, un Chanaan de douceurs tristes.

C’est dans l’un des coins de ce quartier que s’étend la si extraordinaire

et si charmante rue de la Chine. Encore qu’elle ait été tronquée et mutilée

par la construction d’un hôpital qui ajoute le douloureux spectacle des souffrances humaines errant au-dessus de la route sur des préaux sans

arbres et sans fleurs, à l’aspect discret et recueilli de ses maisonnettes

encloses de palis et de haies, cette rue a néanmoins conservé la joyeuse

allure d’une ruelle de campagne toute enluminée par des jardinets et par des

bicoques.

Telle qu’elle existe encore, cette rue est la négation de l’ennuyeuse

symétrie, l’opposé du banal alignement des grandes voies neuves. Tout va

de guingois chez elle ; ni moellons, ni briques, ni pierres, mais de chaque

côté, bordant le chemin sans pavé creusé d’une rigole au centre, des bois de

bateaux, marbrés de vert par la mousse et plaqués d’or bruni par le goudron,

allongent une palissade qui se renverse, entraînant toute une grappe de

lierres, emmenant presque avec elle la porte visiblement achetée dans un lot

de démolitions et ornée de moulures dont le gris encore tendre perce sous la

couche de hâle déposée par des attouchements de mains successivement

sales.

C’est à peine si la maisonnette à un étage perce sous sa cannetille de

vigne vierge dans un fouillis de valérianes, de roses trémières et de grands

soleils dont les têtes d’or se dépouillent et montrent de noires calvities,

pareilles aux ronds des cibles.

Puis, c’est invariablement derrière la haie des planches un réservoir en

zinc, deux poiriers reliés par des ficelles pour le linge et un bout de potager

avec des courges aux fleurs d’un jaune clair, des carrés d’oseille et de choux

que dentellent et quadrillent avec leurs ombres des vernis du Japon et des

peupliers.

Et la rue va ainsi, laissant à peine entrevoir par de vertes éclaircies des

bouts de toits violets et rouges ; elle va plus resserrée à mesure, se

démanchant, se tortillant, grimpant, plantée, çà et là, de vieux réverbères à

huile, jusqu’à la navrante et interminable rue de Ménilmontant.

Dans cet immense quartier dont les maigres salaires vouent à

d’éternelles privations les enfants et les femmes, la rue de la Chine et celles

qui la rejoignent et la coupent, telles que la rue des Partants et cette

étonnante rue Orfila, si fantasque avec ses circuits et ses brusques détours,

avec ses clôtures de bois mal équarri, ses gloriettes inhabitées, ses jardins

déserts revenus à la pleine nature, poussant des arbustes sauvages et des

herbes folles, donnent une note d’apaisement et de calme unique.

Ce n’est plus comme dans la plaine des Gobelins une chétivité de nature

en rapport avec l’impitoyable détresse de ceux qui la peuplent ; c’est, sous un grand ciel, un sentier de campagne où la plupart des gens qui passent

semblent avoir mangé et avoir bu ; c’est le coin souhaité par les artistes en

quête de solitude ; c’est le havre imploré par les âmes endolories qui ne

demandent plus qu’un bienfaisant repos loin de la foule ; c’est pour les

déshérités du sort et pour les écrasés de la vie, une consolation, un

soulagement qui naît de l’inévitable vue de l’hôpital Tenon dont les hautes

prises d’air crèvent le ciel et dont toutes les croisées s’emplissent de figures

pâles, penchées sur la plaine qu’elles contemplent avec les yeux profonds et

avides des convalescents.

Ah ! cette rue est clémente pour les affligés et charitable pour les aigris,

car à la pensée que de pauvres gens sont couchés dans ce gigantesque

hôpital aux longues salles pleines de lits blancs, l’on trouve bien enfantines

et bien vides ses souffrances et ses plaintes, puis l’on rêve aussi devant ces

cottages cachés dans la ruelle à un délicieux refuge, à une petite aisance qui

permettrait de ne travailler qu’à ses heures et de ne pas hâter par besoin la

confection d’une œuvre.

Il est vrai qu’une fois rentré dans le cœur de la ville, l’on se répète avec

raison peut-être qu’un accablant ennui vous opprimerait dans l’isolement de

la maisonnette, dans le silence et dans l’abandon du chemin ; et pourtant,

chaque fois que l’on vient se retremper dans la douce et triste rue,

l’impression reste la même ; il semble que l’oubli et que la paix cherchés au

loin dans la contemplation de monotones plages se trouveraient là, réunis au

bout d’une ligne d’omnibus, dans ce sentier de village perdu à Paris, au

milieu du joyeux et du douloureux tumulte de ses grandes rues pauvres.

 

Joris-Karl Huysmans, Croquis parisiens,

1905

 

« Le seul vraiment beau par sa position qui existe à Paris »

Le cimetière du Père-Lachaise

 

C’est en 1804, suite au décret de 1801 qui prévoit la suppression des

cimetières urbains et la création de trois nécropoles périphériques, que le

comte Frochot, alors préfet de la Seine, rachète les 17 hectares de l’ancien

domaine de Mont-Louis pour y établir le cimetière de l’Est parisien.

Aménagé dans le style anglais par le futur architecte de la Bourse,

Alexandre Brongniart, le Père-Lachaise – du nom de l’ancien propriétaire, le père de La Chaise –, ne connaît pas immédiatement le succès escompté.

En 1805, seuls quinze Parisiens s’y font inhumer. Il faut attendre le

transfert en grande pompe des amants mythiques Héloïse et Abélard, en

1817, pour voir, si l’on peut dire, les tombes y fleurir. Dès lors, le Père-

Lachaise, agrandi six fois entre 1824 et 1850 pour atteindre sa superficie

actuelle, devient rapidement le cimetière privilégié de la bourgeoisie

parisienne. De nombreuses personnalités du monde artistique, industriel,

financier ou politique s’y font ériger de somptueuses chapelles funéraires.

Lieu de repos éternel et de recueillement, le Père-Lachaise s’impose alors

comme une promenade romantique en vogue. On y retrouve, en 1827, les

personnages d’Armance de Stendhal :

 

Le temps était magnifique et Mme de Bonnivet voulut profiter d’une des

plus jolies matinées de printemps pour faire quelque longue promenade.

Êtes-vous des nôtres, mon cousin ? dit-elle à Octave. – Oui, madame, s’il ne

s’agit ni du bois de Boulogne ni de Mousseaux. Octave savait que ces buts

de promenade déplaisaient à Armance. – Le jardin du Roi, si l’on y va par

le boulevard, trouvera-t-il grâce à vos yeux ? – Il y a plus d’un an que je n’y

suis allé. – Je n’ai pas vu le jeune éléphant, dit Armance, en sautant de joie,

et allant chercher son chapeau. On partit gaiement. Octave était comme hors

de lui ; Mme de Bonnivet passa en calèche devant Tortoni avec son bel

Octave. C’est ainsi que parlèrent les hommes de la société qui les

aperçurent. Ceux dont la santé n’était pas en bon état se livrèrent, à cette

occasion, à de tristes réflexions sur la légèreté des grandes dames qui

reprenaient les façons d’agir de la cour de Louis XV. Dans les circonstances

graves vers lesquelles nous marchons, ajoutaient ces pauvres gens, il est

bien maladroit de donner au tiers-état et à l’industrie l’avantage de la

régularité des mœurs et de la décence des manières. Les jésuites ont bien

raison de débuter par la sévérité.

Armance dit que le libraire venait d’envoyer trois volumes intitulés :

Histoire de. – Me conseillez-vous cet ouvrage ? dit la marquise à Octave. Il

est si effrontément prôné dans les journaux que je m’en méfie. – Vous le

trouverez cependant fort bien fait ; l’auteur sait raconter et il ne s’est encore

vendu à aucun parti. – Mais est-il amusant ? dit Armance. – Ennuyeux

comme la peste, répondit Octave. On parla de certitude historique, puis de

monuments. Ne me disiez-vous pas, un de ces jours, reprit Mme de Bonnivet, qu’il n’y a de certain que les monuments. – Oui, pour l’histoire

des Romains et des Grecs, gens riches qui eurent des monuments ; mais les

bibliothèques renferment des milliers de manuscrits sur le moyen âge, et

c’est paresse toute pure chez nos prétendus savants si nous n’en profitons

pas. – Mais ces manuscrits sont écrits en si mauvais latin, reprit Mme de

Bonnivet. – Peu intelligible peut-être pour nos savants, mais pas si mauvais.

Vous seriez fort contente des lettres d’Héloïse à Abailard. – Leur tombeau

était, dit-on, au Musée français, dit Armance, qu’en a-t-on fait ? – On l’a

mis au Père-Lachaise. – Allons le voir, dit Mme de Bonnivet, et quelques

minutes après on arriva à ce jardin anglais, le seul vraiment beau par sa

position qui existe à Paris. On visita le monument d’Abailard, l’obélisque

de Masséna ; on chercha la tombe de Labédoyère. Octave vit le lieu où

repose la jeune B… et lui donna des larmes.

 

Stendhal, Armance,

1827

 

« À nous deux maintenant ! »

 

Dernière demeure de nombreux écrivains comme Molière, La Fontaine,

Balzac, Nerval, Musset, Oscar Wilde, Proust, Colette, etc., le Père-Lachaise

est peut-être le lieu le plus emblématique du romanesque parisien. C’est du

haut du Père-Lachaise, où l’on enterre le père Goriot à la fin du roman

éponyme de Balzac, que Rastignac lance ainsi son célèbre défi à Paris : « À

nous deux maintenant ! »

 

À six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour

de laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergé

aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l’argent de

l’étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre

sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l’un d’eux, s’adressant à

Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et n’y

trouva rien, il fut forcé d’emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si

léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d’horrible tristesse.

Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe

et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d’un cœur pur, une de ces larmes qui, de la terre où

elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras,

contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta.

Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit

Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où

commençaient à briller les lumières. Ses yeux s’attachèrent presque

avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là

où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur

cette ruche bourdonnant un regard qui semblait par avance en pomper le

miel, et dit ces mots grandioses : « À nous deux maintenant ! »

 

Honoré de Balzac, Le Père Goriot,

1835

 

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