Paris vu par les écrivains

Benjamin Arranger · Chapitre 17 sur 22

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Paris vu par les écrivains

Le Dix-Septième Arrondissement

 

Le dix-septième est composite et semble manquer d’homogénéité. Il est mondain

dans son sud-ouest et prolétaire dans son nord ; artisanal, rêveur, besogneux.

Cosmopolite avenue de Wagram, patriote avenue de Clichy.

 

LÉON-PAUL FARGUE

 

« Nous allâmes gîter aux Ternes… »

Le Luna Park

 

Au début du e XX siècle, les spectacles populaires de la porte Maillot

attirent dans le quartier résidentiel des Ternes des foules nombreuses et

enthousiastes. À l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, le

Columbia, un théâtre de 6 000 places, est installé porte Maillot. On y

présente des spectacles vivants mêlant théâtre et attractions de cirque.

Détruit en 1904, le Columbia fait place au Printania-music-garden,

inauguré le 10 juin 1904. Aux prises avec des difficultés financières, le

propriétaire vend le Printania à une société américaine en 1908. Conçu sur

le modèle new-yorkais du parc de Coney Island, Luna Park ouvre ses portes

le 29 mai 1909. Le scenic-railway est alors l’attraction phare du parc. Mais

la deuxième guerre mondiale est fatale au Luna Park. Le parc est détruit en

1948, emportant avec lui les derniers vestiges de la Belle Époque évoquée

par Henri Calet dans Le Tout sur le tout.

 

Nous allâmes gîter aux Ternes, dans les quartiers riches, rue des Acacias

où mes parents étaient parvenus à découvrir un petit taudis à leur

convenance : une pièce mansardée, un débarras (ils m’y enfermaient

lorsque j’étais méchant), les cabinets sur le palier.

Mais la chance nous avait suivis. Mon père obtint un emploi de

magasinier – il se spécialisait enfin – dans un des garages d’automobiles qui

se multipliaient alors dans ces parages.

À l’époque dont je parle, il n’y avait déjà plus un seul acacia dans la rue.

Mais il y avait encore les remises de l’Urbaine et la Seine, juste en face de notre maison, d’où il nous venait de bonnes bouffées d’odeur de crottin de

cheval. Les cochers de l’Urbaine, on les appelait les « boîtes à lait » par

opposition aux « boîtes à cirage » d’une compagnie rivale. À cause des

coiffures de carton bouilli blanc et brillant des uns, noir et brillant aussi des

autres.

Je savais lire, écrire ; je me souviens de beaucoup de choses, c’est

consigné quelque part. À partir de la rue des Acacias, tout devient plus

distinct dans ma mémoire. Je vois des dames à voilette et à robes entravées,

des messieurs à moustaches et à chapeaux melon, énormément de chapeaux

melon… Nous étions heureux, nous fîmes faire une seconde série de photos

chez Chamberlin. Ma mère avait, ce jour-là, une toque d’astrakan sur quoi

était piqué un bouquet de violettes de Parme artificielles. Presque tout sent

bon de ce côté de ma vie. Je pourrais raconter ma jeunesse en odeurs : l’eau

de Javel, le crottin, les violettes… Plus tard, elle a senti mauvais.

La fête à Neuneu, le ballon captif dans le ciel de la Porte Maillot,

Bostock à l’Hippodrome, la ménagerie Pezon, Footit et Chocolat, Martha la

Corse, les piqueurs en jaquette rouge qui sonnaient du cor sur une terrasse

de Luna-Park, le ratodrome où mon père m’emmenait le dimanche matin

voir dévorer un rat par un fox-terrier… Que d’amusements ! Le Jardin

d’Acclimatation, les cafés, le cinématographe… Mon père m’apprenait

Paris, rue par rue.

 

© Henri Calet, Le Tout sur le tout,

Gallimard, 1948

 

« Quartier favori des militaires retraités »

Les Batignolles

 

Au e XIX siècle, le charme de la vie rurale attire aux Batignolles une

population de petits rentiers, d’employés, d’institutrices, de fonctionnaires

et de retraités, qu’on surnomme les « Batignollais ». En 1851, l’ex-

capitaine Verlaine installe sa famille 10, rue Nollet. Village tranquille du

17 e arrondissement, le quartier des Batignolles efface définitivement la

déception de l’arrivée (voir page 199). « De ces régions de la bonne

bourgeoisie », Verlaine avouera plus tard avoir toujours gardé « un cher

souvenir ». C’est là qu’il passera son enfance, apprendra à lire, fera ses

premiers pas dans la carrière littéraire et sera inhumé, en 1896, au terme d’une vie tumultueuse, dans le cimetière des Batignolles. Quelque temps

avant sa disparition, le poète égrène ses souvenirs dans ses Confessions.

 

Au bout d’une huitaine de jours, le mobilier étant arrivé, nous

émigrâmes aux Batignolles, quartier dès alors favori des militaires retraités.

Mon père devait y retrouver et y faire beaucoup de camarades dans cette

classe de braves et dignes gens, bons bourgeois sans l’affre et l’horreur

d’Homais et de Prudhomme. Du premier ils n’ont rien, et s’il leur arrivait,

par un malheur à ne pas craindre, d’employer le langage du second, ce

serait alors littéralement et dès lors très plausiblement qu’ils pourraient dire

que leur sabre fut le plus beau jour de leur vie.

Batignolles. Entrée rue Nollet (alors Saint-Louis), numéro 2, vue du

premier, par quatre fenêtres, sur la rue des Dames et la rue Lécluse. La rue

Lécluse où je devais habiter plus tard, par deux fois, la rue où tu habites,

mon vieux camarade Edmond Lepelletier, quand tu t’ennuies à Chatou,

dans cette même maison et ce même appartement du numéro 3 qui te vit

naître.

« Naître, vivre et mourir (le plus tard possible) dans la même maison ! »

Bonheur que tous n’auront pas, bien qu’on ne puisse répondre de rien,

encore qu’il me semblerait fou que je dusse mourir, après, c’est vrai, y avoir

vécu, peu, mais vécu, dans la maison numéro 2 de cette rue Haute-Pierre,

probablement Hoch Stein Strasse aujourd’hui, qui fut témoin de mon entrée

en ce monde. Qu’elle assistât à mon premier pas dans l’autre, voilà, je le

répète, qui m’étonnerait en dépit de toute proverbiale possibilité.

J’ai dit que mon instruction en province n’avait pas été des plus rapides.

Il n’est que ce Paris pour les progrès sérieux, mossieur ! Et je fus mis,

comme externe, à l’institution W… dans la rue Hélène, une toute petite voie

qui conduit de la rue Lemercier à l’avenue de Clichy, olim, ce qui veut dire,

hélas ! « de mon temps », Grande-Rue des Batignolles. Le modeste

pensionnat existe toujours, et dernièrement en allant visiter le maître

Eugène Carrière dans son atelier de la rue – pas dommage ! Hégésippe

Moreau, j’ai revu, à travers les barreaux verts de la porte à claires-voies, la

cour aux quelques rangées d’arbres espacés suffisamment pour qu’on y pût

jouer de-ci de-là aux quatre coins et au fond le perron aux deux rampes de

fer d’où, à une distribution des prix, je récitai la fable du Chêne et du

Roseau, dont je me tirai avec une aisance relative, grâce à une rapidité peut-être un peu bredouillante d’élocution qui ne me trahit qu’aux tout derniers

vers, durs à dire vite : essayez donc un peu, vous qui avez l’air de sourire :

Celui de qui la tête au ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à

l’empire des morts.

 

Paul Verlaine, Confessions,

1895

 

« Tout au bout c’est la statue du maréchal Moncey… »

La barrière de Clichy

 

Les Batignolles ont leur page glorieuse dans les annales parisiennes : le

30 mars 1814, à la barrière de Clichy, le maréchal Moncey oppose une

résistance farouche aux cosaques du général Langeron, un émigré passé au

service de la Russie. Le père Lathuile, dont le cabaret sert de quartier

général, distribue force vins, liqueurs et comestibles pour soutenir le moral

des défenseurs. Mais malgré une défense héroïque, il faut battre en retraite,

et les défenseurs signent la capitulation dans un cabaret de la Chapelle.

Depuis 1869, la statue de Moncey qui se dresse au centre de la place Clichy

conserve le souvenir de cette journée historique : situé au-dessus d’un

piédestal reposant sur un socle octogonal, un groupe en bronze représente

le maréchal Moncey protégeant une femme symbolisant la Ville de Paris.

Passant par la place Clichy dans Le Voyage au bout de la nuit de Louis-

Ferdinand Céline, Bardamu s’improvise guide touristique et étale son

érudition :

 

Et un peu vexé par leur remarque, l’envie m’a pris tout de même d’être

intéressant, de les étonner enfin, et je me mis à parler sur le pouce, comme

ça, de la campagne de 1816, celle qui amena précisément les cosaques à

l’endroit même où nous étions, à la Barrière, aux trousses du grand

Napoléon.

Ceci invoqué avec désinvolture, bien entendu. Les ayant en peu de mots

convaincus ces deux sordides de ma supériorité culturelle, de mon érudition

primesautière, me voilà qui repars rasséréné vers la Place Clichy, par

l’Avenue qui monte.

Vous remarquerez qu’il y a toujours deux prostituées en attente au coin

de la rue des Dames. Elles tiennent ces quelques heures épuisées qui

séparent le fond du jour au petit matin. Grâce à elles la vie continue à

travers les ombres. Elles font la liaison avec leur sac à main bouffi

d’ordonnances, de mouchoirs pour tout faire et les photos d’enfants à la

campagne. Quand on se rapproche d’elles dans l’ombre, il faut faire

attention parce qu’elles n’existent qu’à peine ces femmes, tant elles sont

spécialisées, juste restées vivantes ce qu’il faut pour répondre à deux ou

trois phrases qui résument tout ce qu’on peut faire avec elles. Ce sont des

esprits d’insectes dans des bottines à boutons.

Faut rien leur dire, à peine les approcher. Elles sont mauvaises. J’avais

de l’espace. Je me suis mis à courir par le milieu des rails. L’Avenue est

longue.

Tout au bout c’est la statue du maréchal Moncey. Il défend toujours la

Place Clichy depuis 1816 contre des souvenirs et l’oubli, contre rien du

tout, avec une couronne en perles pas très chère. J’arrivai moi aussi près de

lui en courant avec 112 ans de retard par l’Avenue bien vide. Plus de

Russes, plus de batailles, ni de cosaques, point de soldats, plus rien sur la

Place qu’un rebord du socle à prendre au-dessous de la couronne. Et le feu

d’un petit brasero avec trois grelotteux autour qui louchaient dans la fumée

puante. On n’était pas très bien.

Quelques autos s’enfuyaient tant qu’elles pouvaient vers les issues.

 

© Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit,

Gallimard, 1932

 

« Peuplé [de] petits ménages ouvriers et bourgeois »

Le quartier des Épinettes

 

Trait d’union entre le 16e et le 18e arrondissement, le 17e est un

arrondissement intermédiaire. À mi-chemin de la richesse et de la pauvreté,

il accueille en effet une population hétérogène : aisée et internationale dans

le quartier des Ternes, composée de bourgeois et de petits rentiers aux

Batignolles, populaire et métissée dans le quartier des Épinettes. Au cours

du e XIX siècle, l’afflux de main-d'œuvre provoqué par le chantier de la

nouvelle ligne ferroviaire reliant Paris à Saint-Germain en passant sous la

colline des Batignolles et l’urbanisation de la plaine Monceau, sous l’impulsion des frères Émile et Isaac Pereire, accentuent cette rupture entre

un ouest résidentiel et cossu et un est industriel. Dans le purgatoire d’une

modeste maison de la rue Boursault, dans la partie orientale de

l’arrondissement, l’ambitieux Georges Duroy (Bel-Ami) ronge son frein :

 

Quand Georges Duroy se retrouva dans la rue, il hésita sur ce qu’il

ferait. Il avait envie de courir, de rêver, d’aller devant lui en songeant à

l’avenir et en respirant l’air doux de la nuit ; mais la pensée de la série

d’articles demandés par le père Walter le poursuivait, et il se décida à

rentrer tout de suite pour se mettre au travail.

Il revint à grands pas, gagna le boulevard extérieur, et le suivit jusqu’à la

rue Boursault qu’il habitait. Sa maison, haute de six étages, était peuplée

par vingt petits ménages ouvriers et bourgeois, et il éprouva en montant

l’escalier, dont il éclairait avec des allumettes-bougies les marches sales où

traînaient des bouts de papiers, des bouts de cigarettes, des épluchures de

cuisine, une écœurante sensation de dégoût et une hâte de sortir de là, de

loger comme les hommes riches, en des demeures propres, avec des tapis.

Une odeur lourde de nourriture, de fosse d’aisances et d’humanité, une

odeur stagnante de crasse et de vieille muraille, qu’aucun courant d’air

n’eût pu chasser de ce logis, l’emplissait du haut en bas.

La chambre du jeune homme, au cinquième étage, donnait, comme sur

un abîme profond, sur l’immense tranchée du chemin de fer de l’Ouest,

juste au-dessus de la sortie du tunnel, près de la gare des Batignolles. Duroy

ouvrit sa fenêtre et s’accouda sur l’appui de fer rouillé.

Au-dessous de lui, dans le fond du trou sombre, trois signaux rouges

immobiles avaient l’air de gros yeux de bête ; et plus loin on en voyait

d’autres, et encore d’autres, encore plus loin. À tout instant des coups de

sifflet prolongés ou courts passaient dans la nuit, les uns proches, les autres

à peine perceptibles, venus de là-bas, du côté d’Asnières. Ils avaient des

modulations comme des appels de voix. Un d’eux se rapprochait, poussant

toujours son cri plaintif qui grandissait de seconde en seconde, et bientôt

une grosse lumière jaune apparut, courant avec un grand bruit ; et Duroy

regarda le long chapelet des wagons s’engouffrer sous le tunnel.

 

Guy de Maupassant, Bel-Ami,

1885

 

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