Paris vu par les écrivains
Le Dix-Septième Arrondissement
Le dix-septième est composite et semble manquer d’homogénéité. Il est mondain
dans son sud-ouest et prolétaire dans son nord ; artisanal, rêveur, besogneux.
Cosmopolite avenue de Wagram, patriote avenue de Clichy.
LÉON-PAUL FARGUE
« Nous allâmes gîter aux Ternes… »
Le Luna Park
Au début du e XX siècle, les spectacles populaires de la porte Maillot
attirent dans le quartier résidentiel des Ternes des foules nombreuses et
enthousiastes. À l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, le
Columbia, un théâtre de 6 000 places, est installé porte Maillot. On y
présente des spectacles vivants mêlant théâtre et attractions de cirque.
Détruit en 1904, le Columbia fait place au Printania-music-garden,
inauguré le 10 juin 1904. Aux prises avec des difficultés financières, le
propriétaire vend le Printania à une société américaine en 1908. Conçu sur
le modèle new-yorkais du parc de Coney Island, Luna Park ouvre ses portes
le 29 mai 1909. Le scenic-railway est alors l’attraction phare du parc. Mais
la deuxième guerre mondiale est fatale au Luna Park. Le parc est détruit en
1948, emportant avec lui les derniers vestiges de la Belle Époque évoquée
par Henri Calet dans Le Tout sur le tout.
Nous allâmes gîter aux Ternes, dans les quartiers riches, rue des Acacias
où mes parents étaient parvenus à découvrir un petit taudis à leur
convenance : une pièce mansardée, un débarras (ils m’y enfermaient
lorsque j’étais méchant), les cabinets sur le palier.
Mais la chance nous avait suivis. Mon père obtint un emploi de
magasinier – il se spécialisait enfin – dans un des garages d’automobiles qui
se multipliaient alors dans ces parages.
À l’époque dont je parle, il n’y avait déjà plus un seul acacia dans la rue.
Mais il y avait encore les remises de l’Urbaine et la Seine, juste en face de notre maison, d’où il nous venait de bonnes bouffées d’odeur de crottin de
cheval. Les cochers de l’Urbaine, on les appelait les « boîtes à lait » par
opposition aux « boîtes à cirage » d’une compagnie rivale. À cause des
coiffures de carton bouilli blanc et brillant des uns, noir et brillant aussi des
autres.
Je savais lire, écrire ; je me souviens de beaucoup de choses, c’est
consigné quelque part. À partir de la rue des Acacias, tout devient plus
distinct dans ma mémoire. Je vois des dames à voilette et à robes entravées,
des messieurs à moustaches et à chapeaux melon, énormément de chapeaux
melon… Nous étions heureux, nous fîmes faire une seconde série de photos
chez Chamberlin. Ma mère avait, ce jour-là, une toque d’astrakan sur quoi
était piqué un bouquet de violettes de Parme artificielles. Presque tout sent
bon de ce côté de ma vie. Je pourrais raconter ma jeunesse en odeurs : l’eau
de Javel, le crottin, les violettes… Plus tard, elle a senti mauvais.
La fête à Neuneu, le ballon captif dans le ciel de la Porte Maillot,
Bostock à l’Hippodrome, la ménagerie Pezon, Footit et Chocolat, Martha la
Corse, les piqueurs en jaquette rouge qui sonnaient du cor sur une terrasse
de Luna-Park, le ratodrome où mon père m’emmenait le dimanche matin
voir dévorer un rat par un fox-terrier… Que d’amusements ! Le Jardin
d’Acclimatation, les cafés, le cinématographe… Mon père m’apprenait
Paris, rue par rue.
© Henri Calet, Le Tout sur le tout,
Gallimard, 1948
« Quartier favori des militaires retraités »
Les Batignolles
Au e XIX siècle, le charme de la vie rurale attire aux Batignolles une
population de petits rentiers, d’employés, d’institutrices, de fonctionnaires
et de retraités, qu’on surnomme les « Batignollais ». En 1851, l’ex-
capitaine Verlaine installe sa famille 10, rue Nollet. Village tranquille du
17 e arrondissement, le quartier des Batignolles efface définitivement la
déception de l’arrivée (voir page 199). « De ces régions de la bonne
bourgeoisie », Verlaine avouera plus tard avoir toujours gardé « un cher
souvenir ». C’est là qu’il passera son enfance, apprendra à lire, fera ses
premiers pas dans la carrière littéraire et sera inhumé, en 1896, au terme d’une vie tumultueuse, dans le cimetière des Batignolles. Quelque temps
avant sa disparition, le poète égrène ses souvenirs dans ses Confessions.
Au bout d’une huitaine de jours, le mobilier étant arrivé, nous
émigrâmes aux Batignolles, quartier dès alors favori des militaires retraités.
Mon père devait y retrouver et y faire beaucoup de camarades dans cette
classe de braves et dignes gens, bons bourgeois sans l’affre et l’horreur
d’Homais et de Prudhomme. Du premier ils n’ont rien, et s’il leur arrivait,
par un malheur à ne pas craindre, d’employer le langage du second, ce
serait alors littéralement et dès lors très plausiblement qu’ils pourraient dire
que leur sabre fut le plus beau jour de leur vie.
Batignolles. Entrée rue Nollet (alors Saint-Louis), numéro 2, vue du
premier, par quatre fenêtres, sur la rue des Dames et la rue Lécluse. La rue
Lécluse où je devais habiter plus tard, par deux fois, la rue où tu habites,
mon vieux camarade Edmond Lepelletier, quand tu t’ennuies à Chatou,
dans cette même maison et ce même appartement du numéro 3 qui te vit
naître.
« Naître, vivre et mourir (le plus tard possible) dans la même maison ! »
Bonheur que tous n’auront pas, bien qu’on ne puisse répondre de rien,
encore qu’il me semblerait fou que je dusse mourir, après, c’est vrai, y avoir
vécu, peu, mais vécu, dans la maison numéro 2 de cette rue Haute-Pierre,
probablement Hoch Stein Strasse aujourd’hui, qui fut témoin de mon entrée
en ce monde. Qu’elle assistât à mon premier pas dans l’autre, voilà, je le
répète, qui m’étonnerait en dépit de toute proverbiale possibilité.
J’ai dit que mon instruction en province n’avait pas été des plus rapides.
Il n’est que ce Paris pour les progrès sérieux, mossieur ! Et je fus mis,
comme externe, à l’institution W… dans la rue Hélène, une toute petite voie
qui conduit de la rue Lemercier à l’avenue de Clichy, olim, ce qui veut dire,
hélas ! « de mon temps », Grande-Rue des Batignolles. Le modeste
pensionnat existe toujours, et dernièrement en allant visiter le maître
Eugène Carrière dans son atelier de la rue – pas dommage ! Hégésippe
Moreau, j’ai revu, à travers les barreaux verts de la porte à claires-voies, la
cour aux quelques rangées d’arbres espacés suffisamment pour qu’on y pût
jouer de-ci de-là aux quatre coins et au fond le perron aux deux rampes de
fer d’où, à une distribution des prix, je récitai la fable du Chêne et du
Roseau, dont je me tirai avec une aisance relative, grâce à une rapidité peut-être un peu bredouillante d’élocution qui ne me trahit qu’aux tout derniers
vers, durs à dire vite : essayez donc un peu, vous qui avez l’air de sourire :
Celui de qui la tête au ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à
l’empire des morts.
Paul Verlaine, Confessions,
1895
« Tout au bout c’est la statue du maréchal Moncey… »
La barrière de Clichy
Les Batignolles ont leur page glorieuse dans les annales parisiennes : le
30 mars 1814, à la barrière de Clichy, le maréchal Moncey oppose une
résistance farouche aux cosaques du général Langeron, un émigré passé au
service de la Russie. Le père Lathuile, dont le cabaret sert de quartier
général, distribue force vins, liqueurs et comestibles pour soutenir le moral
des défenseurs. Mais malgré une défense héroïque, il faut battre en retraite,
et les défenseurs signent la capitulation dans un cabaret de la Chapelle.
Depuis 1869, la statue de Moncey qui se dresse au centre de la place Clichy
conserve le souvenir de cette journée historique : situé au-dessus d’un
piédestal reposant sur un socle octogonal, un groupe en bronze représente
le maréchal Moncey protégeant une femme symbolisant la Ville de Paris.
Passant par la place Clichy dans Le Voyage au bout de la nuit de Louis-
Ferdinand Céline, Bardamu s’improvise guide touristique et étale son
érudition :
Et un peu vexé par leur remarque, l’envie m’a pris tout de même d’être
intéressant, de les étonner enfin, et je me mis à parler sur le pouce, comme
ça, de la campagne de 1816, celle qui amena précisément les cosaques à
l’endroit même où nous étions, à la Barrière, aux trousses du grand
Napoléon.
Ceci invoqué avec désinvolture, bien entendu. Les ayant en peu de mots
convaincus ces deux sordides de ma supériorité culturelle, de mon érudition
primesautière, me voilà qui repars rasséréné vers la Place Clichy, par
l’Avenue qui monte.
Vous remarquerez qu’il y a toujours deux prostituées en attente au coin
de la rue des Dames. Elles tiennent ces quelques heures épuisées qui
séparent le fond du jour au petit matin. Grâce à elles la vie continue à
travers les ombres. Elles font la liaison avec leur sac à main bouffi
d’ordonnances, de mouchoirs pour tout faire et les photos d’enfants à la
campagne. Quand on se rapproche d’elles dans l’ombre, il faut faire
attention parce qu’elles n’existent qu’à peine ces femmes, tant elles sont
spécialisées, juste restées vivantes ce qu’il faut pour répondre à deux ou
trois phrases qui résument tout ce qu’on peut faire avec elles. Ce sont des
esprits d’insectes dans des bottines à boutons.
Faut rien leur dire, à peine les approcher. Elles sont mauvaises. J’avais
de l’espace. Je me suis mis à courir par le milieu des rails. L’Avenue est
longue.
Tout au bout c’est la statue du maréchal Moncey. Il défend toujours la
Place Clichy depuis 1816 contre des souvenirs et l’oubli, contre rien du
tout, avec une couronne en perles pas très chère. J’arrivai moi aussi près de
lui en courant avec 112 ans de retard par l’Avenue bien vide. Plus de
Russes, plus de batailles, ni de cosaques, point de soldats, plus rien sur la
Place qu’un rebord du socle à prendre au-dessous de la couronne. Et le feu
d’un petit brasero avec trois grelotteux autour qui louchaient dans la fumée
puante. On n’était pas très bien.
Quelques autos s’enfuyaient tant qu’elles pouvaient vers les issues.
© Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit,
Gallimard, 1932
« Peuplé [de] petits ménages ouvriers et bourgeois »
Le quartier des Épinettes
Trait d’union entre le 16e et le 18e arrondissement, le 17e est un
arrondissement intermédiaire. À mi-chemin de la richesse et de la pauvreté,
il accueille en effet une population hétérogène : aisée et internationale dans
le quartier des Ternes, composée de bourgeois et de petits rentiers aux
Batignolles, populaire et métissée dans le quartier des Épinettes. Au cours
du e XIX siècle, l’afflux de main-d'œuvre provoqué par le chantier de la
nouvelle ligne ferroviaire reliant Paris à Saint-Germain en passant sous la
colline des Batignolles et l’urbanisation de la plaine Monceau, sous l’impulsion des frères Émile et Isaac Pereire, accentuent cette rupture entre
un ouest résidentiel et cossu et un est industriel. Dans le purgatoire d’une
modeste maison de la rue Boursault, dans la partie orientale de
l’arrondissement, l’ambitieux Georges Duroy (Bel-Ami) ronge son frein :
Quand Georges Duroy se retrouva dans la rue, il hésita sur ce qu’il
ferait. Il avait envie de courir, de rêver, d’aller devant lui en songeant à
l’avenir et en respirant l’air doux de la nuit ; mais la pensée de la série
d’articles demandés par le père Walter le poursuivait, et il se décida à
rentrer tout de suite pour se mettre au travail.
Il revint à grands pas, gagna le boulevard extérieur, et le suivit jusqu’à la
rue Boursault qu’il habitait. Sa maison, haute de six étages, était peuplée
par vingt petits ménages ouvriers et bourgeois, et il éprouva en montant
l’escalier, dont il éclairait avec des allumettes-bougies les marches sales où
traînaient des bouts de papiers, des bouts de cigarettes, des épluchures de
cuisine, une écœurante sensation de dégoût et une hâte de sortir de là, de
loger comme les hommes riches, en des demeures propres, avec des tapis.
Une odeur lourde de nourriture, de fosse d’aisances et d’humanité, une
odeur stagnante de crasse et de vieille muraille, qu’aucun courant d’air
n’eût pu chasser de ce logis, l’emplissait du haut en bas.
La chambre du jeune homme, au cinquième étage, donnait, comme sur
un abîme profond, sur l’immense tranchée du chemin de fer de l’Ouest,
juste au-dessus de la sortie du tunnel, près de la gare des Batignolles. Duroy
ouvrit sa fenêtre et s’accouda sur l’appui de fer rouillé.
Au-dessous de lui, dans le fond du trou sombre, trois signaux rouges
immobiles avaient l’air de gros yeux de bête ; et plus loin on en voyait
d’autres, et encore d’autres, encore plus loin. À tout instant des coups de
sifflet prolongés ou courts passaient dans la nuit, les uns proches, les autres
à peine perceptibles, venus de là-bas, du côté d’Asnières. Ils avaient des
modulations comme des appels de voix. Un d’eux se rapprochait, poussant
toujours son cri plaintif qui grandissait de seconde en seconde, et bientôt
une grosse lumière jaune apparut, courant avec un grand bruit ; et Duroy
regarda le long chapelet des wagons s’engouffrer sous le tunnel.
Guy de Maupassant, Bel-Ami,
1885
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