Paris vu par les écrivains

Benjamin Arranger · Chapitre 14 sur 22

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Paris vu par les écrivains

Le Quatorzième Arrondissement

 

 

N’empêche que j’aime toujours le XIV e ; j’y ai mes habitudes.

 

HENRI CALET

 

« Pourquoi s’en aller au loin ? »

Le 14e arrondissement

 

Né à Paris d’un père parisien et d’une mère flamande, Henri Calet s’est

inspiré de sa propre vie, difficile et hasardeuse, pour composer ses livres.

Ballotté entre des parents instables et divisés, il fait très tôt l’expérience de

la rue et de la solitude. C’est de son enfance, qui le promène de France en

Hollande, que lui vient le goût des voyages : la Belgique, la Suisse, l’Italie,

ou encore l’Afrique du Nord et l’Amérique du Sud. Mais c’est Paris qu’il

aime depuis toujours, Paris qui lui manque, le fait revenir, Paris qu’il

arpente de long en large, en particulier le Paris populaire, dont il se fait le

chantre. « De sa lucarne » du 26, rue de la Sablière, son regard balaie

d’ouest en est les sites les plus célèbres de la capitale et vient se poser, au

pied de l’observateur, sur la mairie du 14e arrondissement.

 

Pourquoi s’en aller au loin ? À Ménilmontant, à Belleville ? Pourquoi

s’écarter de chez soi quand on a une ville entière à domicile ?

J’habite au huitième étage parmi les moineaux, les pigeons, les avions

de passage et, du printemps à l’été, parmi les hirondelles et les ramoneurs

qui se téléphonent de l’un à l’autre par les cheminées : « Hohé ! »

De ma lucarne, c’est un beau spectacle à l’œil nu : j’ai vue sur Paris

depuis le mont Valérien, à bâbord, jusqu’à l’observatoire de Montsouris, à

tribord. Oui, je crois parfois que je navigue lentement à travers les dômes,

les flèches, les tours, les coupoles, les toits, les siècles, le gris des brumes,

des fumées, du zinc et de l’ardoise. Le gris est la teinte dominante, mais un

gris nuancé à l’extrême.

D’autres fois, je crois que c’est mon champ. Voilà longtemps que je

laboure, que je sème : rien ne vient.

Par-dessus tout, la tour Eiffel, cette grande perche amicale, maigre,

rousse, vêtue de dentelle de Paris. Ou une énorme aiguille à tricoter les

nuées ? Ou un simple presse-papier souvenir ? À son sommet, un drapeau

tricolore qui atteste la présence de la France dans le ciel, à tout hasard. La

nuit, elle a deux gros yeux rouges d’insomnie à force de veiller pour nous.

Elle doit avoir un peu plus de mon âge : la cinquantaine. J’ai su, naguère,

son poids exact et aussi le nombre de boulons qu’elle a dans la carcasse :

j’ai tout oublié. Depuis quelques jours, elle possède un troisième œil, elle

voit à 40 kilomètres.

L’arc de Triomphe où repose un simple soldat, les Invalides où repose un

empereur sur les rives de la Seine au milieu d’un peuple qu’il a tant aimé

(on le lui rend bien), le Grand Palais du père Bibendum, l’Opéra, Saint-

Augustin, le Printemps, la butte Montmartre et le Sacré-Cœur, Dufayel dont

les innombrables abonneurs nous harcelaient jadis, le clocher de Saint-

Germain-des-Prés, Saint-Sulpice, les gazomètres qui montent, qui

descendent, Saint-Eustache, la tour Saint-Jacques, Saint-Germain-

l’Auxerrois, l’Institut, Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, Saint-Étienne-du-

Mont, le Panthéon, les Buttes-Chaumont, le Val-de-Grâce, la gare de Lyon,

la mairie du XIV e.

Les styles, les plans, les matériaux, les époques, beaux et vilains

quartiers se confondent dans la masse des maisons où nous demeurons de

toute éternité, ou presque : ouvriers, employés, financiers, voleurs,

prostituées, malades, agonisants, nouveau-nés. De tout un peu.

Des prisons, des casernes, des hôpitaux, des fabriques, des bureaux, des

hôtels, des cafés, des palais, des banques, des tripots, des écoles, des

dancings, des églises, des musées, tout ce qu’il faut pour apprendre à vivre,

à souffrir, à s’amuser en société.

Je connais cette ville par cœur ; je pourrais la démonter pierre à pierre et

la reconstruire ailleurs. Je l’ai vue sous divers aspects : Paris changeant,

Paris des quatre saisons, Paris des douze mois de l’année, Paris de tous les

jours. Je l’ai vue blanche de neige, bleue de gel, transparente ; je l’ai vue

pauvre, abandonnée, inhabitée, obscurcie ; je l’ai vue riche et pavoisée. Je

l’ai vue sous toutes les coutures. C’est devenu, peu à peu, une vieille

liaison, une intimité sans plus aucun secret. Je l’aime. Elle est à ma taille, elle me botte parfaitement. Entre nous, maintenant, c’est à la vie à la mort

(la vie pour elle, la mort pour moi).

 

© Henri Calet, De ma lucarne,

Gallimard, 2000

 

« Riche en couvents et en hospices »

Le faubourg Saint-Jacques

 

Austère et dépourvu de grâce comme de monuments historiques de

premier plan, le faubourg Saint-Jacques ne possède ni les atours des beaux

quartiers ni le prestige des arrondissements du centre de Paris. Le long des

avenues plantées qui entourent l’Observatoire, les hôpitaux (Saint-Vincent

de Paul, Cochin, Sainte-Anne, etc.) et les communautés religieuses se

succèdent sur un rythme monotone. Les hauts murs noircis de la prison de

la Santé, boulevard Arago, éloignent le touriste du quartier. Les ateliers

d’artistes qui ont fait sa réputation s’y font de plus en plus rares… Toutes

choses qui contribuent à faire du faubourg Saint-Jacques, où le « badaud

de Paris » André Billy promène son ennui, l’un des endroits les plus

spleenétiques de Paris.

 

Par le boulevard Arago, je reviens sur les confins du Quartier Latin, dans

le faubourg Saint-Jacques, riche en couvents et en hospices. Que désolants

sont, sous un ciel gris d’automne, ces ramures dépouillées, ces vastes

trottoirs où la bise chasse des feuilles mortes, ces vallées herbeuses du

jardin de l’Observatoire, solitaire à l’abri de ses grilles rouillées ! Beaucoup

d’ateliers encore ; les rideaux des vitrages, entrebâillés, laissent voir des

plâtres, des cadres, des châssis, des cuivres sur des bahuts, des panoplies sur

des tentures. Ailleurs, de grandes étendues de terrain, où des jeunes filles

jouent au tennis, éloignent hors de vue des villas et des usines. Plus loin,

c’est la prison de la Santé, avec ses murs de nougat inentamable ; l’hôpital

Broca et son entrée de domaine agricole. Enfin, j’aperçois l’avenue des

Gobelins qui s’annonçait déjà par une rumeur. Mais je n’irai pas jusqu’à

elle, je ne dépasserai pas la rue des Marmousets.

 

© André Billy, Le Badaud de Paris et d’ailleurs,

Librairie Arthème Fayard, 1959

« Peu de Parisiens les ont visitées… »

Les catacombes

 

Suite à l’éboulement d’une fosse commune dans une cave de la rue de la

Lingerie (voir page 24), en 1786, les ossements du cimetière des Innocents

sont transférés dans les carrières désaffectées du sous-sol parisien qui

recevront ainsi, jusqu’à la e fin du XIX siècle, les restes de plusieurs millions

de Parisiens. En 1806, Héricart de Thun aménage le site pour rouvrir à la

visite. Ces catacombes, auxquelles on accède par l’ancienne barrière

d’Enfer (rebaptisée place Denfert-Rochereau). attirent nombre de curieux,

les plus audacieux n’hésitant pas à braver l’avertissement gravé sur le

linteau de la porte d’entrée : « Arrête, c’est ici l’Empire de la Mort ! » – et,

plus prosaïquement, l’autorité des inspecteurs des Carrières – pour y tenter

des incursions nocturnes. Alexandre Dumas les décrit dans Les Mohicans

de Paris.

 

« Peu de Parisiens les ont visitées ; et pas un Parisien, cependant, le

guide du voyageur à la main, ne quitterait Naples sans avoir vu Pompéi et

Herculanum. Pourquoi ? Je ne saurais le dire, sinon que le Parisien

ressemble aux hommes mariés qui ne visitent que la femme des autres.

Parlez de tous les pays à un Parisien : de l’Italie, de la Suisse, de

l’Allemagne, de l’Europe entière ; mais ne lui parlez pas de Paris ; sur sa

ville natale, il est d’une ignorance crasse – je puis le dire, je suis de Paris. Il

ne connaît dans sa ville que son quartier ; dans son quartier, que sa rue ;

dans sa rue, que sa maison, et, dans sa maison, que son étage. Sortez-le de

là, rien !… J’ai demeuré rue Saint-Jacques pendant sept ans, sur le même

palier qu’un individu dont je n’ai su le nom qu’en lisant Le Siècle, à l’article

des décès.

« Il n’est donc pas étonnant que les Parisiens n’aient jamais visité les

catacombes, et que plus des deux tiers ignorent jusqu’à leur existence !

Quoi qu’il en soit, c’est un des plus beaux décors que je connaisse, et je l’ai

visité comme un pays connu depuis longtemps.

« Dans ce quartier Saint-Jacques, où fleurissaient autrefois, aux fenêtres

des mansardes, ces belles demoiselles qu’on appelait des grisettes, les

catacombes sont connues au moins par ouï-dire. Il n’est pas un propriétaire qui, en faisant un trou dans son puits, ne puisse, comme M. Jackal, pénétrer

dans ces souterrains.

« Du temps que j’étais enfant, je voyais, le dimanche, venant du côté de

la porte Saint-Jacques, près du Panthéon, et se rendant à la barrière, les

groupes de jeunes gens et de jeunes filles amoureusement enlacés.

« Où allaient-ils ainsi, joyeux, jeunes, chantants, vivaces ?… Pendant

longtemps, je l’ai ignoré. Le soir, quand on oubliait de me coucher, je les

voyais revenir, non plus gais ni souriants, mais pensifs, les jeunes filles

languissantes, les jeunes gens songeurs.

« J’appris, quelque temps après, qu’ils revenaient des catacombes.

« Eh quoi ! ces beaux jeunes gens, si étroitement enlacés, qu’ils me

semblaient des frères et des sœurs ; eh quoi ! ils avaient fait, de ces

souterrains funèbres, des retraites d’amour ? de ces tombeaux, des lits de

joyeux hyménée ?

« Oui, pour une pièce de trente ou quarante sous, le gardien de l’escalier

ouvrait la porte… et ils entraient là allègrement, n’écoutant aucune des

recommandations du gardien, et ils s’enfonçaient chacun dans un de ces

immenses souterrains, grands comme des villes, songeant bien à mourir

vraiment, eux, jeunes, forts, amoureux ! Et la vue de ces milliers

d’ossements ne les arrêtait pas !

« Sur un des piliers de l’entrée de la crypte de Legouvé, ils lisaient ce

vers de Ducis :

 

Nos jours sont un instant : c’est la feuille qui tombe.

 

« Et ils effeuillaient cette fleur de la vie qu’on appelle le premier amour,

sans respect du passé, sans souci de l’avenir – le présent des amoureux

n’est-il pas éternel ?

« Un soir, le gardien attendit vainement le dernier groupe.

« En vain il appela, en vain il descendit, en vain il parcourut les mille

souterrains de cette nécropole : rien !…

« Descendez encore aujourd’hui dans les catacombes, marchez plus de

temps que la durée de votre torche, et en vain vous aurez pris mille points

de repère, vous ne vous retrouverez pas, vous ne reviendrez pas plus de là

qu’un caillou jeté dans un gouffre !

« C’est ainsi que les catacombes engloutirent les deux amoureux.

« Le gardien pleura amèrement ; mais c’est la mère de la fillette qui fut à

plaindre ! Son chagrin traversa toute notre rue ; ses sanglots arrivaient jusqu’à ma fenêtre.

« Un jour, je vous conterai ce drame en détail, maestro, et vous

frémirez !

 

Alexandre Dumas, Les Mohicans de Paris,

1854-1859

 

« Nul n’entre ici s’il n’est artiste… »

Le quartier Montparnasse

 

Le nom, de Montparnasse vient d’un mont de Grèce consacré aux

Muses. Un nom prédestiné, puisque Montparnasse est le creuset des grands

mouvements artistiques du e XX siècle. Dès la fin du e XIX siècle,

Montparnasse attire artistes et intellectuels par son caractère campagnard,

ses petites maisons et son fameux bal Bullier. Mais c’est surtout dans les

années 1910-1920 que ce quartier connaît un afflux de peintres

(Modigliani, Soutine, Braque, Chagall, Picasso), de sculpteurs (Bourdelle,

Zadkine) et de poètes (Paul Fort, Max Jacob, Apollinaire, Biaise Cendrars)

descendus de la butte Montmartre. Léon-Paul Fargue le décrit dans Le

Piéton de Paris.

 

À côté de ce Montparnasse de terrasses, de tangos, de cacahuètes et de

boissons originales, existe dans l’air, comme une mélodie, le vrai

Montparnasse, celui qui n’a ni murs ni portes et qui, plus que tout autre

sanctuaire, pourrait revendiquer le célèbre mot de passe, un peu retouché :

« Nul n’entre ici s’il n’est artiste. » Montparnasse doré, aérien, tendre, qui

met en fuite les démons de la solitude, celui de Baudelaire, de Manet,

d’Apollinaire, et de tant d’autres pour qui la vie en marge des institutions et

coutumes bourgeoises n’était pas une affectation, mais une nécessité en

quelque sorte congénitale. Le véritable état-major de Montparnasse se

composait de Moréas, de Whistler, de Jarry, de Cremnitz, de Derain, de

Picasso, de Salmon, de Max Jacob, haut patronage de morts et de vivants

qui donne encore le ton aux débutants dans l’art d’avoir du génie. Il y a un

peu plus de vingt ans, quand Picasso vint s’établir aux environs de la

Rotonde, tout le monde comprit à Paris qu’une colonie nouvelle, qui

s’étendrait jusqu’à la porte d’Orléans, allait remplacer la rue Lepic agonisante. Le restaurant Baty connut une vogue soudaine et eut l’honneur

de faire crédit à Léon Trotsky, lequel, encore qu’il ait inventé l’armée rouge

et la position de révolutionnaire absolu, restera toujours un type de

Montparnasse, et montrait bien des points communs avec Modigliani,

Vlaminck ou le Douanier Rousseau, autres clients de Montparnasse, plutôt

touristes d’ailleurs, Vlaminck arrivant de la grande banlieue et Modigliani

de Montmartre. Cette présence de peintres, d’esthètes, de courtiers en

tableaux, de poètes et de midinettes toujours prêtes à se déshabiller pour

poser un nu n’a pas été sans influencer fortement la gent « vadrouillarde »

du quartier. Le « mec » du Raspail et de l’avenue du Maine n’est pas

semblable à ses confrères de Grenelle. Il a un peu d’éducation, de très

gentilles dispositions pour l’humour, sait danser à la moderne et, au besoin,

la promiscuité artistique aidant, faire un petit croquis à propos de bottes.

S’il est dur avec les filles, il n’est pas hostile aux poètes. Il a connu Foujita,

il reconnaît Kisling, et les secrétaires d’ambassades lointaines qui viennent

dîner à la Coupole avec les peintres « de chez eux ». Je vais souvent

prendre un verre de porto chez un ancien modèle qui vit aujourd’hui très

bourgeoisement dans un petit appartement coquet de la rue de Vaugirard et

qui est pour moi un petit musée de Montparnasse : on y trouve une cravate

de Mécislas Golberg, une carte postale de Max Jacob, un menu de chez

Baty, un vieux tablier qui appartint à quelque plongeur de la Rotonde, des

Utrillo, une coupure de journal rappelant que le petit hôtel de Picasso à

Montrouge avait été un jour cambriolé, un bouquin sur Van Gogh, et des

quantités de souvenirs cubistes, futuristes, pornographiques ou touchants

qui rappellent que Montparnasse, avant d’être le quartier des faux peintres

arrivés, a longtemps été un petit paradis…

 

© Léon-Paul Fargue, Le Piéton de Paris,

Gallimard, 1932-1939

 

« Un quartier maussade que la tour Montparnasse voile de deuil… »

La tour Montparnasse

 

La deuxième guerre mondiale met fin à l’effervescence de

Montparnasse. À la longue, les peep-shows supplantent, dans la vie

nocturne, les casinos, music-halls, cinémas, théâtres et salles d’audition.

Symbolisée par la tour, élevée en 1973 et haute de 209 mètres, la pression de l’urbanisme des années 1970 fait fuir les artistes. En 1991, Modiano

signe dans Fleurs de ruine l’acte de décès du quartier.

 

Ce soir, je marche sur leurs pas dans un quartier maussade que la tour

Montparnasse voile de deuil. Pendant la journée, elle cache le soleil et

projette son ombre sur le boulevard Edgar-Quinet et les rues avoisinantes.

Je laisse derrière moi la Coupole que l’on est en train d’écraser sous une

façade de béton. J’ai peine à croire que Montparnasse connut jadis une vie

nocturne…

 

© Patrick Modiano, Fleurs de ruine,

Seuil, 1991

 

« Sur le parc Montsouris, sans arrêt le ciel tremble… »

 

Aménagé sur d’anciennes carrières sous la direction du préfet

Haussmann et de son ingénieur Alphand, le parc Montsouris est ouvert au

public en 1878. Traversé par des voies ferrées (l’ancienne ligne du chemin

de fer de Sceaux, aujourd’hui RER B) dissimulées dans des fossés bordés

d’arbres, le parc offre un espace de promenade et de détente aux habitants

du quartier. Dans Les Ruines de Paris, en 1977, il fournit à Jacques Réda la

matière d’une méditation sur la fuite du temps.

 

On accède au pont de fer très noir par deux escaliers qui se rejoignent.

J’emprunte celui de gauche et, à peine au sommet, ma tête cogne contre un

bec de gaz. Tout le ciel gris et bleu trempé se remplit instantanément de

tours. Elles étincellent. Et plus elles grandiront plus le ciel lui-même

augmentera. Sans doute j’aimerais mieux pour toujours cette civilisation de

becs de gaz et de passerelles, mais ne bas-culeront-ils pas déjà dans une

minute, puisque je passe, et le monde en extension éternelle continuera. Il

n’y avait devant moi que deux petites filles habillées de rouge. Résolument,

chacune a pris son escalier sans un regard pour l’autre, ni pour le décor

menaçant où chante leur ton : l’entrepôt en surplomb comme un pan de

forteresse ; la tranchée derrière un grillage impitoyable de cave qui s’évase

par-des-sous. En métal et en bois parmi des monceaux de charbon et de

ballots de paperasses, d’obscurs résidus ferroviaires y jonchent la suie entre les rails, mais beaucoup de bidons jaunes bleus verts s’entassent

polyphoniques. Le hasard ou quoi d’autre a voulu cette justesse de leur

distribution. Je reviens sur mes pas et j’écoute. Sur le parc Montsouris, sans

arrêt le ciel tremble, casse comme du cristal. De l’autre côté du pont je ne

trouve même pas de rue : rien que des arbres d’un autre siècle et de la boue

labourée en rampes vers d’autres tours. Quelques gouttes de pluie se

dispersent, naviguent. Au loin une seule tache rouge que font ces deux

gamines qui penchent en se tenant par le cou.

 

© Jacques Réda, Les Ruines de Paris,

Gallimard, 1977

 

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