Paris vu par les écrivains
Le Quatrième Arrondissement
Mon plus long voyage fut le parcours du quatrième arrondissement, le centre vital de
Paris, le plexus, d’une diversité stupéfiante, propre à l’évocation d’un exotisme de
pas déporté.
JEAN-PAUL CLÉBERT
« Ce cœur de Paris battant dans la transparence de l’air »
L’île de la Cité
Cœur géographique et historique de Paris, dont elle constitue en
quelque sorte le berceau – c’est là, en effet, qu’au e III siècle avant notre ère,
vinrent s’établir les premiers Parisiens ; nous y reviendrons –, la Cité est
avec ses squares arborés, son marché aux fleurs et ses quais pavés l’un des
endroits les plus agréables de Paris. Tapi dans l’ombre du pont des Saints-
Pères (aujourd’hui pont du Carrousel), le héros de L’Œuvre de Zola, le
peintre Claude Lantier, passe ainsi de longues heures à contempler « sa »
Cité, saisi par l’extraordinaire variété et la constante beauté des tableaux
qui se présentent à lui à tous moments du jour ou de l’année.
À toutes les heures, par tous les temps, la Cité se leva devant lui, entre
les deux trouées du fleuve. Sous une tombée de neige tardive, il la vit
fourrée d’hermine, au-dessus de l’eau couleur de boue, se détachant sur un
ciel d’ardoise claire. Il la vit, aux premiers soleils, s’essuyer de l’hiver,
retrouver une enfance, avec les pousses vertes des grands arbres du terre-
plein. Il la vit, un jour de fin brouillard, se reculer, s’évaporer, légère et
tremblante comme un palais des songes. Puis, ce furent des pluies battantes
qui la submergeaient, la cachaient derrière l’immense rideau tiré du ciel à la
terre ; des orages, dont les éclairs la montraient fauve, d’une lumière louche
de coupe-gorge, à demi détruite par l’écroulement des grands nuages de
cuivre ; des vents qui la balayaient d’une tempête, aiguisant les angles, la
découpant sèchement, nue et flagellée, dans le bleu pâli de l’air. D’autres
fois encore, quand le soleil se brisait en poussière parmi les vapeurs de la Seine, elle baignait au fond de cette clarté diffuse, sans une ombre,
également éclairée partout, d’une délicatesse charmante de bijou taillé en
plein or fin. Il voulut la voir sous le soleil levant, se dégageant des brumes
matinales, lorsque le quai de l’Horloge rougeoie et que le quai des Orfèvres
reste appesanti de ténèbres, toute vivante déjà dans le ciel rose par le réveil
éclatant de ses tours et de ses flèches, tandis que, lentement, la nuit descend
des édifices, ainsi qu’un manteau qui tombe. Il voulut la voir à midi, sous le
soleil frappant d’aplomb, mangée de clarté crue, décolorée et muette
comme une ville morte, n’ayant plus que la vie de la chaleur, le frisson dont
remuaient les toitures lointaines. Il voulut la voir sous le soleil à son déclin,
se laissant reprendre par la nuit montée peu à peu de la rivière, gardant aux
arêtes des monuments les franges de braise d’un charbon près de s’éteindre
avec de derniers incendies qui se rallumaient dans des fenêtres, de brusques
flambées de vitres qui lançaient des flammèches et trouaient les façades.
Mais, devant ces vingt Cités différentes, quelles que fussent les heures, quel
que fût le temps, il en revenait toujours à la Cité qu’il avait vue la première
fois, vers quatre heures, un beau soir de septembre, cette Cité sereine sous
le vent léger, ce cœur de Paris battant dans la transparence de l’air, comme
élargi par le ciel immense, que traversait un vol de petits nuages.
Émile Zola, L’Œuvre,
1886
« Par ris »
De l’origine du nom Paris
Les historiens situent au e III siècle av. J.-C. l’installation des Parisii sur
l’emplacement de l’actuelle île de la Cité où, vers 250-225, ce peuple celte
construit un oppidum et fonde sa capitale Lucoteciia, Loucotocia ou
Leucotecia (Lutèce). Vainqueur en 52 av. J.-C. de la bataille de Lutèce, où
les Parisii ralliés au chef arverne Vercingétorix prennent part au
soulèvement général de la Gaule, César emploie déjà la forme contractée
Lutetia e ou Lucetia. À partir du IV siècle, on ne parle plus que de
« Lutèce ». Les hypothèses les plus vraisemblables rapprochent ce nom
d’un mot dérivé du latin lutum, « boue », ou du celtique luco-lugo,
« marais », en référence à la large zone de marécages qui, à cette époque,
s’étend autour du confluent de la Seine et de la Marne. Au e III siècle de l’ère chrétienne, le nom de Lutèce disparaît au profit de l’expression « cité
des Parisii » (Civitas Parisiorum) avant que le nom de Paris ne soit
définitivement adopté au e V siècle et que Clovis, converti par sa femme au
christianisme, ne fasse de Paris la capitale de la Gaule réunifiée, en 508.
En marge de cette version officielle, Rabelais propose dans Gargantua des
étymologies fantaisistes, ayant l’avantage de la drôlerie. Envoyé à Paris
par ses parents afin de parfaire son éducation, Gargantua arrive dans la
capitale en compagnie de son précepteur Ponocrate et du jeune page
Eudémon. Où l’on apprend que l’habitante de Lutèce a la cuisse blanche, et
que le Parisien l’est « par ris ».
Quelques jours après qu’ils se furent rafraîchis, il visita la ville, et fut vu
de tout le monde en grande admiration, car le peuple de Paris est tant sot,
tant badaud et tant inepte de nature, qu’un bateleur, un porteur de rogatons,
un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d’un carrefour,
assemblera plus de gens que ne ferait un bon prêcheur évangélique.
Et tant importunément elles le poursuivirent qu’il fut contraint de se
reposer sur les tours de l’église Notre-Dame. Auquel lieu étant, et voyant
tant de gens à l’entour de soi, il dit clairement :
« Je crois que ces maroufles veulent que je leur paye ici ma bienvenue et
mon droit d’entrée. C’est raison. Je vais leur donner le vin, mais ce ne sera
que par ris. »
Lors, en souriant, détacha sa belle braguette, et, tirant sa mentule en
l’air, les compissa si aigrement qu’il en noya deux cent soixante mille
quatre cent dix-huit, sans les femmes et petits enfants.
Quelque nombre d’entre eux échappa à ce pissefort grâce à la légèreté de
leurs pieds, et, quand ils furent au plus haut de l’Université, suant, toussant,
crachant et hors d’haleine, ils commencèrent à renier et jurer, les uns en
colère, les autres pour rire : « Carimari, Carimara ! Par sainte Mamie, nous
sommes baignés par ris », ce dont fut depuis la ville nommée Paris laquelle
auparavant on appelait Leucèce, comme dit Strabon, lib. IV, c’est-à-dire, en
grec, Blanchette, pour les blanches cuisses des dames dudit lieu. Et, par
autant qu’à cette nouvelle imposition du nom tous les assistants jurèrent
chacun les saints de sa paroisse, les Parisiens, qui sont faits de toutes gens
et toutes pièces, sont par nature et bons jureurs et bons juristes, et quelque
peu outrecuidants, dont estime Joaninus de Barranco, libro De copiositate reverentiarum, que sont dits Parrhésiens en langue grec, c’est-à-dire fiers
en parler.
Cela fait, il considéra les grosses cloches qui étaient aux dites tours, et
les fit sonner bien harmonieusement. Ce que faisant, il lui vint en pensée
qu’elles serviraient bien de clochettes au cou de sa jument, laquelle il
voulait renvoyer à son père toute chargée de fromages de Brie et de harengs
frais. De fait, il les emporta en son logis.
Cependant vint un commandeur jambonnier de Saint-Antoine pour faire
sa quête de cochon, lequel, pour se faire entendre de loin et faire trembler le
lard au charnier, les voulut emporter furtivement, mais par honnêteté les
laissa, non parce qu’elles étaient trop chaudes, mais parce qu’elles étaient
quelque peu trop pesantes à la portée. Ce ne fut pas celui du Bourg, car il
est trop de mes amis.
Toute la ville fut émue en sédition, ce à quoi, comme vous savez, ils sont
tant faciles que les nations étrangères s’ébahissent de la patience des rois de
France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent, vu les
inconvénients qui en sortent de jour en jour. Plût à Dieu que je susse
l’officine en laquelle sont forgés ces schismes et monopoles, pour les mettre
en évidence aux confréries de ma paroisse !
Croyez que le lieu auquel se rassemble le peuple tout affolé et ahuri fut
Nesle, où alors était, maintenant n’est plus l’oracle de Leucèce. Là fut
proposé le cas et remontré l’inconvénient des cloches transportées. Après
avoir bien ergoté pro et contra, il fut conclu en baralipton que l’on
enverrait le plus vieux et suffisant de la Faculté vers Gargantua pour lui
remontrer l’horrible inconvénient de la perte de ces cloches, et, nonobstant
la remontrance d’aucuns de l’Université qui alléguaient que cette charge
convenait mieux à un orateur qu’à un sophiste, fut pour cette affaire élu
notre maître Janotus de Bragmardo.
François Rabelais, Gargantua,
1534
« Quasimodo était donc carillonneur de Notre-Dame… »
Notre-Dame de Paris
Vers 1160, l’évêque Maurice de Sully décide de construire une
cathédrale dédiée à Notre-Dame dans l’île de la Cité, sur un site consacré au culte religieux depuis l’époque gallo-romaine. La première pierre de
l’édifice est posée le 23 avril 1163. Le chœur est consacré dès 1182, la nef
achevée en 1196, et la façade et les tours érigées entre 1200 et 1250. Au
total, la construction de l’édifice, achevé en 1330 sous le règne de Philippe
le Bel, s’étalera sur une période de 170 ans. Éclatant chef-d’œuvre de
l’architecture gothique, Notre-Dame nourrit depuis des siècles
l’imagination de nombreux peintres et écrivains. Dans cette « vaste
symphonie de pierre », Victor Hugo ne voit rien moins que le « produit
prodigieux de la cotisation de toutes les forces d’une époque, où sur chaque
pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l’ouvrier disciplinée par
le génie de l’artiste ; sorte de création humaine, en un mot, puissante et
féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double
caractère : variété, éternité ». Dans Notre-Dame de Paris, en 1831, il forge
en Quasimodo une sorte de gargouille vivante qui, par l’effet d’une
« harmonie mystérieuse », finit par se confondre avec l’édifice lui-même.
Quasimodo était donc carillonneur de Notre-Dame.
Avec le temps, il s’était formé je ne sais quel lien intime qui unissait le
sonneur à l’église. Séparé à jamais du monde par la double fatalité de sa
naissance inconnue et de sa nature difforme, emprisonné dès l’enfance dans
ce double cercle infranchissable, le pauvre malheureux s’était accoutumé à
ne rien voir dans ce monde au-delà des religieuses murailles qui l’avaient
recueilli à leur ombre. Notre-Dame avait été successivement pour lui, selon
qu’il grandissait et se développait, l’œuf, le nid, la maison, la patrie,
l’univers.
Et il est sûr qu’il y avait une sorte d’harmonie mystérieuse et
préexistante entre cette créature et cet édifice. Lorsque, tout petit encore, il
se traînait tortueusement et par soubresauts sous les ténèbres de ses voûtes,
il semblait, avec sa face humaine et sa membrure bestiale, le reptile naturel
de cette dalle humide et sombre sur laquelle l’ombre des chapiteaux romans
projetait tant de formes bizarres.
Plus tard, la première fois qu’il s’accrocha machinalement à la corde des
tours, et qu’il s’y pendit, et qu’il mit la cloche en branle, cela fit à Claude,
son père adoptif, l’effet d’un enfant dont la langue se délie et qui commence
à parler.
C’est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la
cathédrale, y vivant, y dormant, n’en sortant presque jamais, en subissant à
toute heure la pression mystérieuse, il arriva à lui ressembler, à s’y
incruster, pour ainsi dire, à en faire partie intégrante. Ses angles saillants
s’emboîtaient, qu’on nous passe cette figure, aux angles rentrants de
l’édifice, et il en semblait, non seulement l’habitant, mais encore le contenu
naturel. On pourrait presque dire qu’il en avait pris la forme, comme le
colimaçon prend la forme dé sa coquille. C’était sa demeure, son trou, son
enveloppe. Il y avait entre la vieille église et lui une sympathie instinctive si
profonde, tant d’affinités magnétiques, tant d’affinités matérielles, qu’il y
adhérait en quelque sorte comme la tortue à son écaille. La rugueuse
cathédrale était sa carapace.
Il est inutile d’avertir le lecteur de ne pas prendre au pied de la lettre les
figures que nous sommes obligé d’employer ici pour exprimer cet
accouplement singulier, symétrique, immédiat, presque co-substantiel, d’un
homme et d’un édifice. Il est inutile de dire également à quel point il s’était
faite familière toute la cathédrale dans une si longue et si intime
cohabitation. Cette demeure lui était propre. Elle n’avait pas de profondeur
que Quasimodo n’eût pénétrée, pas de hauteur qu’il n’eût escaladée. Il lui
arrivait bien des fois de gravir la façade à plusieurs élévations en s’aidant
seulement des aspérités de la sculpture. Les tours, sur la surface extérieure
desquelles on le voyait souvent ramper comme un lézard qui glisse sur un
mur à pic, ces deux géantes jumelles, si hautes, si menaçantes, si
redoutables, n’avaient pour lui ni vertige, ni terreur, ni secousses
d’étourdissement ; à les voir si douces sous sa main, si faciles à escalader,
on eût dit qu’il les avait apprivoisées. À force de sauter, de grimper, de
s’ébattre au milieu des abîmes de la gigantesque cathédrale, il était devenu
en quelque façon singe et chamois, comme l’enfant calabrais qui nage avant
de marcher, et joue, tout petit, avec la mer.
Du reste, non seulement son corps semblait s’être façonné selon la
cathédrale, mais encore son esprit. Dans quel état était cette âme, quel pli
avait-elle contracté, quelle forme avait-elle prise sous cette enveloppe
nouée, dans cette vie sauvage, c’est ce qu’il serait difficile de déterminer.
Quasimodo était né borgne, bossu, boiteux. C’est à grande peine et à grande
patience que Claude Frollo était parvenu à lui apprendre à parler. Mais une
fatalité était attachée au pauvre enfant-trouvé. Sonneur de Notre-Dame à
quatorze ans, une nouvelle infirmité était venue le parfaire ; les cloches lui avaient brisé le tympan ; il était devenu sourd. La seule porte que la nature
lui eût laissée toute grande ouverte sur le monde s’était brusquement fermée
à jamais.
En se fermant, elle intercepta l’unique rayon de joie et de lumière qui
pénétrât encore dans l’âme de Quasimodo. Cette âme tomba dans une nuit
profonde. La mélancolie du misérable devint incurable et complète comme
sa difformité. Ajoutons que sa surdité le rendit en quelque façon muet. Car,
pour ne pas donner à rire aux autres, du moment où il se vit sourd, il se
détermina résolument à un silence qu’il ne rompait guère que lorsqu’il était
seul. Il lia volontairement cette langue que Claude Frollo avait eu tant de
peine à délier. De là il advenait que, quand la nécessité le contraignait de
parler, sa langue était engourdie, maladroite, et comme une porte dont les
gonds sont rouillés. […]
Après tout, il ne tournait qu’à regret sa face du côté des hommes. Sa
cathédrale lui suffisait. Elle était peuplée de figures de marbre, rois, saints,
évêques, qui du moins ne lui éclataient pas de rire au nez et n’avaient pour
lui qu’un regard tranquille et bienveillant. Les autres statues, celles des
monstres et des démons, n’avaient pas de haine pour lui Quasimodo. Il leur
ressemblait trop pour cela. Elles raillaient bien plutôt les autres hommes.
Les saints étaient ses amis, et le bénissaient ; les monstres étaient ses amis,
et le gardaient. Aussi avait-il de longs épanchements avec eux. Aussi
passait-il quelquefois des heures entières, accroupi devant une de ces
statues, à causer solitairement avec elle. Si quelqu’un survenait, il
s’enfuyait comme un amant surpris dans sa sérénade.
Et la cathédrale ne lui était pas seulement la société, mais encore
l’univers, mais encore toute la nature. Il ne rêvait pas d’autres espaliers que
les vitraux toujours en fleur, d’autre ombrage que celui de ces feuillages de
pierre qui s’épanouissent chargés d’oiseaux dans la touffe des chapiteaux
saxons, d’autres montagnes que les tours colossales de l’église, d’autre
océan que Paris qui bruissait à leurs pieds.
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris,
1831
« Je suis ici à l’M veineux de la Seine… » L’île Saint-Louis
L’histoire de l’île Saint-Louis est d’abord celle d’une opération
immobilière conduite par un entrepreneur qui laissa son nom à un pont :
Christophe Marie. Cet ambitieux projet consistait à réunir deux îlots de la
Seine (les îles Notre-Dame et aux Vaches) et à construire des quais, des
immeubles et des ponts.
Commencée en 1614 et terminée en 1645, l’opération inspira à Corneille
ces vers : Paris semble à mes yeux un pays de romans. / J’y croyais ce
matin voir une île enchantée : / Je la laissais déserte, et la trouve habitée ; /
Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons, / En superbes palais a
changé les buissons. Le pont Saint-Louis débouche de nos jours sur un
terre-plein triangulaire où vit Aurélien, le héros du roman éponyme
d’Aragon. Posté à son balcon comme à la proue d’un navire, il observe le
paysage qui se déroule devant lui : la Cité, la masse sombre de Notre-
Dame, la montagne Sainte-Geneviève, le Panthéon, le Sacré-Cœur, etc.
C’est la Seine, pourtant, qui retient son attention. La Seine qui charrie son
eau épaisse à travers la ville comme ferait une artère pour le sang dans un
corps humain, instillant des pensées de suicide dans l’esprit du personnage.
Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans
lequel la maison avançait en pointe comme un navire. On était au-dessus de
ces arbres larges et singuliers qui garnissaient le bout de l’île, on voyait sur
la gauche la Cité où déjà brillaient les réverbères, et le dessin du fleuve qui
l’enserre, revient, la reprend et s’allie à l’autre bras, au-delà des arbres, à
droite, qui cerne l’île Saint-Louis. Il y avait Notre-Dame, tellement plus
belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une
marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la
rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche
plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de
caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile
blanche du Sacré-Cœur… Paris, immense, et non pas dominé comme de la
terrasse des Barbenlane, Paris vu de son cœur, à son plus mystérieux, avec
ses bruits voisins, estompés par le fleuve multiple où descendait une
péniche, une longue péniche aux bords peints au minium, avec du linge
séchant sur des cordes, et des ombres qui semblaient jouer à cache-cache à
son bord… Le ciel aussi avait son coin de minium…
Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit
battit comme un cœur. La péniche fit entendre une longue plainte déchirée.
Des voitures cornèrent. Mary remarqua les clignements de chats-huants des
fenêtres éclairées, plus nombreuses. Elle se tourna vers Aurélien, et vit qu’il
avait le regard perdu suivant le fleuve, comme s’il cherchait là-bas à
reconnaître au moins le pont Alexandre III : « Quel endroit merveilleux !
dit-elle, et sa propre voix lui parut étrange.
— N’est-ce pas ? Voici bientôt trois ans… et je ne m’y habitue pas…
Barbentane qui m’a ramené ici l’autre jour m’a dit de ce lieu quelque chose
qui l’éclairé un peu pour moi… drôlement…
— Quoi donc ? » D’avance elle était jalouse d’Edmond.
« Que j’habitais ici au pli du coude du fleuve, dans son M veineux…
— C’est joli… ça fait Paul Morand…
— Je ne trouve pas. Ça me trouble.
— Edmond est toujours un peu resté carabin. C’est même curieux qu’il
ait abandonné… Son beau-père qui l’a voulu… Il en a comme ça des
relents… »
Aurélien coupa sèchement : « Je vous dis que ça me trouble… de penser
que je suis ici à l’M veineux de la Seine… Ça bouleverse ma façon de
regarder ce qui n’a jamais pu tout à fait me devenir familier… ça change si
terriblement avec les heures et les saisons… et ça chante une chanson
toujours la même… Mais pour en revenir à l’M veineux… je ne sache pas
qu’on se tue en se tranchant le pli du coude comme on fait le poignet quand
on est philosophe et qu’on a une baignoire…
— Taisez-vous !
— La Seine parle tout le temps, tout le temps du suicide… Ce qu’elle
roule… et ces cris des chalands… Ce qui me bouleverse, c’est de devoir
maintenant… pour me conformer à cette image de l’M veineux… me
représenter le sens, continuellement, de cette eau qui coule, de ce sang bleu,
devant moi… Je saisis bien qu’il vient de derrière, et qu’il s’en va vers
l’aval, vers la mer… Mais les veines, Mary, les veines du coude viennent de
la main, remontant vers l’épaule, vers le cœur… J’aurais eu tendance à me
représenter les choses à l’inverse… Le cœur dans les montagnes… Il faut
croire que le cœur c’est la mer, quelle hypertrophie ! Et que les doigts sont
comme des racines avec des glaciers aux ongles… »
© Louis Aragon, Aurélien, Gallimard,
1944
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