Paris vu par les écrivains

Benjamin Arranger · Chapitre 10 sur 22

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Paris vu par les écrivains

Le Dixième Arrondissement

 

Un pays plutôt qu’un arrondissement.

 

LÉON-PAUL FARGUE

 

« Un quartier de poètes et de locomotives »

Le 10e arrondissement

 

D’André Billy à Francis Carco en passant par Eugène Dabit et Léon-

Paul Fargue, nombreux sont les écrivains qui dans leur œuvre ont célébré

le 10e arrondissement, ses gares et ses usines, son canal, et jusqu’à ses

entrepôts. De ce « pays » chéri des poètes, Fargue compose en quelque

sorte l’« hymne » en 1939. L’arrondissement, qui pour le visiteur pressé se

résume trop souvent aux gares du Nord et de l’Est, lui fournit la matière du

premier chapitre du e Piéton de Paris . Chronique sensible du 10 de l’entre-

deux-guerres, « Mon quartier » promène le lecteur à travers un

arrondissement injustement méconnu.

 

Pour moi, le dixième, et que de fois ne l’ai-je pas dit, est un quartier de

poètes et de locomotives. Le douzième aussi a ses locomotives, mais il a

moins de poètes. Mettons-nous d’accord sur ce mot. Point n’est besoin

d’écrire pour avoir de la poésie dans ses poches. Il y a d’abord ceux qui

écrivent, et qui constituent une académie errante. Puis il y a ceux qui

connaissent ces secrets grâce auxquels le mariage de la sensibilité et du

quartier fabrique du bonheur. C’est pourquoi je pare du noble titre de poète

des charrons, des marchands de vélos, des épiciers, des maraîchers, des

fleuristes et des serruriers de la rue Château-Landon ou de la rue

d’Aubervilliers, du quai de la Loire, de la rue du Terrage et de la rue des

Vinaigriers. À les voir, à leur sourire en courant sur le trottoir gravé de

fatigues, à demander des nouvelles de leurs filles, à voir leurs fils soldats, je

me sens réjoui jusqu’aux écrous secrets de mon vieux cœur sans haine.

Et puis, c’est encore chez nous, je veux dire dans le dixième, que nous

sentons le frôlement des fantômes les plus purs. Descendus des verts

maladifs des Buttes-Chaumont, jaillis des rails luisants comme un halage de

larmes, chassés des abattoirs, nés dans ce triangle mystérieux formé par le

faubourg Poissonnière, les boulevards dits Grands, et le boulevard Magenta,

nos fantômes ne sont pas littéraires. Ils ne sont pas fournisseurs de poésie

pour films, ballets, vices, costumes, mondanités affreuses. Ce sont des

clochers de Souvenirs, des gars de messageries, des spectres de trains

rapides, des farfadets de bureaux de poste. Ils nous aident à vivre comme

des pavés, des ardoises, des gouttières. Ils font partie du même pâté, du

même caviar que les vivants. Et nous sommes là entre nous, les vivants et

les morts, exécutant notre devoir d’exister, sevrés d’élans, vers le vide des

convenances et des menaces…

Nos vies de famille, dans ce monde gris, savoureux comme un gros pain

au raisin, ce sont des vies de bouquins et de plantes vertes, avec la cuisine

tout contre le cœur, l’oreille, oh ! l’oreille maternelle à portée de votre

tendresse, le réveillon simple, des destinées d’amis et de vieux frangins, le

spectacle avec la concierge, bref, tout un confort de lapins et de fagots, avec

ces airs de cornemuse jetés dans le ciel par les locomotives de l’Est et du

Nord, qui, si elles emmènent parfois un mètre ou deux de détresse vers la

Suisse ou vers l’Allemagne, nous ramènent bientôt aux odeurs puissantes et

familières de la rue d’Alsace ou de la rue Louis-Blanc. Cher vieux quartier,

aux féeries justes et douces comme des voies aimées.

 

© Léon-Paul Fargue, Le Piéton de Paris, Gallimard,

1939

 

« Moi qui me figurais un Paris tout en or et en perles fines… »

Le faubourg Saint-Denis

 

En 1851, après plusieurs garnisons, le capitaine Verlaine démissionne et

installe son ménage à Paris, rue des Petites-Écuries. Fraîchement

débarqués à la gare de l’Est, les Verlaine louent un fiacre et s’engagent

dans le faubourg Saint-Denis. Sous leurs yeux se déroule un paysage

hétéroclite et sans charme, encore marqué par les combats de 1848, que le

jeune Paul cherche vainement à faire coïncider avec l’image de la Cité fabuleuse dont il avait rêvé. Un demi-siècle plus tard, le poète traduit sa

déception dans ses Confessions :

 

Quoi de plus à Metz ? Ma foi, plus grand’chose, en fin de compte. Mon

père donna sa démission et en dépit d’une lettre très flatteuse du colonel

Niel, la maintint, et, dès elle acceptée, le départ pour Paris de la famille fut

décidé. Nous débarquâmes tous trois rue des Petites-Écuries, dans un

appartement meublé pour y attendre l’expédition, par le roulage, du

mobilier assez considérable laissé à Metz. Le trajet en fiacre, depuis la gare

de l’Est, telle à peu près qu’elle est aujourd’hui ; en face, par exemple, au

lieu de la longue et large perspective actuelle, une assez sordide vue de

maisons lépreuses et d’abominables terrains vagues que continuait jusqu’à

la Seine et au-delà un dédale de rues étroites et terriblement encombrées,

me parut morose vraiment. Moi qui me figurais un Paris tout en or et en

perles fines, qui m’en étais créé une Bagdad et un Visapour tels que ces

cités mêmes n’ont jamais été, évidemment, car l’imagination des enfants est

infinie quand elle s’y met et il y entre comme de la folie ! Et je voyais, moi

sortant d’une ville froidement belle et d’une régularité frappante dans les

parties que je pouvais en connaître, ce lacis de trop hautes maisons, aux

lourds volets gris sale sur des façades de plâtre verni où la pluie avait dilué

la poussière en taches verdâtres sur du jaune pisseux. Les vitres de l’étroit

« sapin », malodorant de drap crasseux et de foin moisi, sonnaient

brutalement et les roues sursautaient, sur ce pavé énorme, irrégulier, habitué

plutôt à l’entassement pour les barricades de plusieurs émeutes qu’au

nivellement normal des Ponts et Chaussées. Déçu cruellement, je me mis à

pleurer, et comme on m’interrogeait, n’étant plus aussi naïf, croyais-je,

qu’auparavant, maintenant qu’il m’avait été affirmé que j’étais dans l’âge

de discrétion, comprenant littéralement le mot et peut-être aussi par une

pudeur (trouver Paris laid, fi, monsieur, que c’est vilain de la part d’un

grand garçon !) je répondis que j’avais mal aux dents, – ce qui peut-être se

trouvait vrai puisque j’avais sept ans, sept ans passés, période où tombent

les dents de lait et où en poussent d’autres ! Mais la vérité, c’est que ma

première impression de Paris fut laideur, boue et jour sale, – et l’odeur fade

qui flotte en son atmosphère, pour des narines habituées aux fortes et

simples bises de l’Est lorrain, et aux salubres courants d’air d’une ville en

échiquier !

Paul Verlaine, Confessions,

1895

 

« [Ce] clair fourmillement humain et de richesse et de luxe, et de

philosophie et de gaîté »

Les Grands Boulevards

 

L’expérience que Verlaine fait de Paris est donc d’abord celle d’une

déception : combien le sinistre faubourg qu’il traverse avec ses parents

diffère de la ville, splendide et majestueuse, qu’il avait imaginée ! Mais le

lendemain de son arrivée, une exploration plus approfondie du quartier

corrige cette première impression ; Verlaine arrive sur les grands

boulevards, à la lisière du 10e arrondissement. Comme les ouvriers du

faubourg vont chercher oubli et réconfort dans les théâtres et les cabarets

après une semaine de labeur, ainsi l’animation joyeuse des grands

boulevards offre au jeune provincial une agréable compensation à la

tristesse du quartier Saint-Denis, malpropre et populeux.

 

Le lendemain, je dois l’avouer, me récompensa du mécompte si

véhémentement subi dès en arrivant. L’impressionnante promenade, en

vérité, sur les Boulevards, de la porte Saint-Denis ou Saint-Martin (excusez,

il y a quarante-trois ans de ça) jusqu’à la Madeleine ! Peu

d’embellissements ont altéré la physionomie du si absolument varié,

amusant encore plus que grandiose – de clair fourmillement humain et de

richesse et de luxe, et de philosophie et de gaîté, faux ou vrais, vrais et faux,

mais intenses et légers ensemble et libres – Boulevard de Paris. En 1851, je

n’y vis, si je n’en perçus pas, intuitivement, davantage, que l’amusement,

vraiment grisant pour un gamin. Les voitures, si nombreuses, sans grand

bruit là, les passants, les trois quarts du temps bien mis et volontiers de

bonne humeur, flânant, filmant, causant tout haut, – la plupart des gens, en

province, se parlent comme à l’oreille, – les boutiques : ô ce duel de

grenouilles empaillées chez un « naturaliste » de Bonne-Nouvelle ! les

enseignes : ô ce quatrain d’un perruquier de la porte Saint-Martin, en face

de l’emplacement où quarante ans après devait s’élever le théâtre de la

Renaissance :

Passants, contemplez la douleur

D’Absalon pendu par la nuque :

Il eût évité ce malheur

S’il eût porté perruque ?

 

Ces « vers », écrits en dessous d’un tableau un peu sommairement peint

mais non des moins impressionnants pour des yeux sans préjugés comme

les miens d’alors, sont, je crois, les premiers que j’aie sus par cœur. Au

fond, ils en valent bien d’autres qui ont fait et font encore plus de bruit.

 

Paul Verlaine, Confessions,

1895

 

« Le plus désordonné, le plus sale de Paris »

Le marché Saint-Denis

 

Pour l’étranger, le mythe de la « Ville lumière », capitale des arts et de

la pensée, ne reste pas moins attractif que celui de la « grande ville »,

capitale des plaisirs et de la richesse, pour le provincial débarquant à

Paris. À l’excitation du jeune Verlaine découvrant le grouillement humain

des grands boulevards fait ainsi écho, à un siècle de distance,

l’éblouissement de l’Argentin Hector Bianciotti pris dans l’effervescence

sociale et culturelle du Paris des années 1960. Né en 1930 dans la province

de Cordoba, Hector Bianciotti fait à l’âge de 15 ans la découverte de Paul

Valéry. Cette expérience décisive l’incite à étudier le français puis à

s’installer à Paris, en 1961. Naturalisé en 1981, il obtient le prix Fémina

1985 pour Sans la miséricorde du Christ, rédigé directement en français. Le

roman s’enracine dans le quartier du faubourg Saint-Denis, où les jours de

marché, une foule bariolée se presse autour des étals colorés et odorants.

 

Rosette m’entraînait avec force vers le faubourg Saint-Denis, et nous

nous engageâmes sur ses trottoirs toujours moites, même quand il fait assez

beau pour que les vieilles gens, les petits vieux, les petites vieilles du petit

blanc à neuf heures du matin, s’écrient en sortant de leurs troquets à

saouler : « L’air est sec, vif. » Comme à l’ordinaire, il fallait s’armer de

patience pour se frayer un passage entre les gens faisant salon et les

poussettes dont les chevilles, comme ces bêtes dont on a exposé leurs ancêtres à des expériences d’électrochocs, gardent une mémoire

précautionneuse.

Je jetai un regard en arrière : des nuages épais s’amoncelaient derrière

les trois blocs soudain blanchis à contre-jour, et la métaphore ébauchée par

Adélaïde devint juste. Ensuite, l’odeur des détritus du marché dans le

caniveau et une bouffée de friture bouleversèrent ma pensée.

Voilà le marché, le plus désordonné, le plus sale de Paris s’il est l’un des

plus riches, des plus variés.

Voilà le marché ; il y a de la vie ici, mille choses agréables à posséder ;

l’esprit se rétrécit, les papilles se mettent en état d’alerte, la bête salive.

Cependant, à cause des senteurs, ou de ce chou dans le caniveau, si

rondement pourri qu’il semble tombé d’un plat et juste lui manquer par-

dessus la tranche de petit salé ; à cause du voisinage des beaux fruits et du

désordre des ordures, et de tous ces visages hâves, ces souillons à varices,

ces gens poisseux qui font chaque jour la même chose, à qui rien n’arrive,

rien qui aille d’un bout à l’autre, qui continueront à aller et à venir jusqu’à

leur mort, affairés, rougis, graisseux, avec leurs mains démesurées, les

doigts boudinés ; à cause aussi de la marmaille qui grouille, tous ces enfants

au visage luisant, onctueux qui ne détestent pas la saleté, qui s’y

vautreraient peut-être parce qu’ils ne connaissent encore que la vie réelle,

eh bien ! il est probable que la promesse des délices qui monte en vous se

mue en écœurement : l’odeur de pourriture est ténue, on dirait de l’essence

de pourriture, elle se répand dans l’air, flotte, mêlée à l’odeur aigre-douce

du lard, des jambonneaux que l’on offre fumants sur leur lit de choucroute,

à même la rue ; elle empire dans l’étroitesse des rues transversales, se niche,

se condense dans les passages qui relient le faubourg du marché au

boulevard de Strasbourg.

Voilà les gens, les anciens du quartier et le mélange de gens venus

d’ailleurs, un échantillonnage de visages, de gestes, d’allures, de regards, de

façons de marcher. Voilà les boutiques des Yougoslaves, regorgeant de

victuailles, les hommes beaux comme des hommes, leurs femmes qui

perdent si vite la taille. Voilà la famille des rempailleurs, la mère avec son

visage de gâteau mal cuit clouté de deux grains de cassis et la grosse fille,

l’air traqué d’une voleuse, et le jeune homme blond et aveugle dont

l’impassibilité contraste avec l’agilité de ses doigts qui manient la paille

filée dont il garnit un siège avec des prévenances de dentellière.

© Hector Bianciotti, Sans la miséricorde du Christ,

Gallimard, 1985

 

« Tout endormi, le faubourg Saint-Martin offrait le silence… »

 

Le faubourg Saint-Martin, anciennement faubourg Saint-Laurent puis

faubourg du Nord, offre le spectacle d’une vie paisible, contrastant avec la

cohue du faubourg Saint-Denis. Poursuivant son apprentissage de Paris,

Olivier, le héros de Trois Sucettes à la menthe s’aventure dans le faubourg

Saint-Martin par une douce nuit d’été.

 

Une pluie d’été, légère comme une gaze, semblait doucement vaporisée

par un ciel discret. Tout endormi, le faubourg Saint-Martin offrait le silence.

Les portes cochères fermées, les rideaux de fer baissés, l’absence des gens

et des cris de la rue lui donnaient un aspect sinistre. Les immeubles noirs,

aveugles et muets, s’alourdissaient. De rares attardés qui venaient de la

station de métro Louis-Blanc rentraient les épaules. Un chien jaunâtre

courait, la truffe au ras du sol, s’arrêtait, reniflait et repartait un peu plus

vite.

Olivier aussi rentrait la tête dans son blouson. Les mains fourrées dans

les poches latérales, des poches « à la mal au ventre », il allait droit devant

lui, tassé, sans se retourner, résolu comme quelqu’un se préparant à une

route sans fin.

Après avoir enfilé la rue Louis-Blanc en direction de la Chapelle, il

s’arrêta au carrefour des rues de Château-Landon et de l’Aqueduc, derrière

les grilles du chemin de fer de l’Est. Une locomotive poussive, crachant de

la fumée et de la vapeur, tirait ses wagons sur la voie de garage. Q eut la

vision rapide de la gueule rouge du four infernal d’où jaillissaient des

étincelles tandis qu’un diable noir se penchait sur le côté de la machine.

Une grosse chenille, et qui pouvait devenir papillon, pensa-t-il, c’est-à-

dire un avion ou une fusée comme dans les illustrations de Jules Verne. Il

compta les wagons : treize après le tender, et il énuméra : 1ere classe, 2e

classe, 3e classe, wagon-lits, wagon postal, wagon de marchandises. Il fit

tchch-tchch et s’éloigna en frottant ses semelles contre le trottoir. Il cessa

brusquement, comme interdit de son jeu.

La marche nocturne reprit. Parfois il passait ses mains sur ses cheveux

humides, levait la tête pour recevoir la pluie sur son visage, ouvrait la

bouche pour tenter de la boire. Comme il arrivait à la hauteur du théâtre des

Bouffes du Nord, la pluie cessa. Il se glissa sous le métro aérien. À la

station La Chapelle, un employé de la T.C.R.P. tirait les grilles par à-coups

en bâillant bruyamment.

De l’autre côté du boulevard, c’était l’endroit mal famé, avec ses

apaches, des maisons dont il avait entendu parler rue Labat, et qu’on

appelait 106 ou Panier fleuri. Très tôt, il avait été renseigné sur ces lieux et

l’idée vague qu’il en gardait était effrayante. Les hôtels étroits aux façades

lézardées se succédaient, d’apparence provinciale, avec des noms de villes

et, de départements peints en noir sur un fond misérable.

Instinctivement, Olivier évita cette rive famélique et resta bien au centre,

à l’abri du long pont déserté par les rames. Contre les énormes piles, dans

des encoignures, il apercevait des tas de haillons desquels émergeaient une

cheville violacée, une main recroquevillée, un visage cramoisi et sale, des

cheveux hirsutes, de la chair exténuée et vineuse de clochard, avec le litre

de rouge où téter entre deux sommeils un semblant de réconfort.

Les gens marchaient à pas feutrés, le regardaient venir de loin, peu : en

dessous, s’arrêtaient parfois à sa hauteur et, tandis qu’il les dépassait en

hâtant le pas, il sentait leurs regards dans son dos. Sans doute y avait-il de

tout : de simples flâneurs, des garçons de café qui rentraient du travail, des

employés, des ouvriers de nuit, des sans-logis, mais aussi le monde inconnu

de la pègre, des obsédés, des criminels, et la nuit les réunissait dans un

manteau d’effroi, les préparait à l’hebdomadaire Détective avec ses malles

sanglantes et ses crimes crapuleux.

Une peur insidieuse faisait frissonner Olivier.

 

© Robert Sabatier, Trois Sucettes à la menthe,

Albin Michel, 1972

 

« Des fenêtres de l’Hôtel du Nord on voit le canal Saint-Martin… »

 

Il faut le passage d’une locomotive à vapeur pour sortir le faubourg

Saint-Martin de sa torpeur estivale… et le passage d’une péniche pour

troubler la paisible surface des eaux du canal Saint-Martin. Creusé entre

1805 et 1825, le canal Saint-Martin qui relie le port de l’Arsenal au bassin de la Villette traverse de part en part toute la partie est du 10e

arrondissement. Dédié à l’origine à l’approvisionnement en eau de la

capitale, au transport des pondéreux et à l’activité industrielle, il a perdu

aujourd’hui sa vocation première pour se transformer en promenade

arborée, appréciée des peintres du dimanche, des joggers et des amoureux.

En 1936, la mort prématurée d’Eugène Dabit interrompt une prometteuse

carrière littéraire commencée par le succès d’Hôtel du Nord, du nom de

l’établissement (une ancienne pension de mariniers) que ses parents ont

tenu, au 102, quai de Jemmapes, de 1923 à 1943. Cette œuvre inachevée,

dont Ville lumière restitue la quintessence, a pour cadre le Paris populaire

des pauvres et des ouvriers, pour décors des cafés et des petits hôtels, et

pour thème de prédilection le canal Saint-Martin, au bord duquel la vie

s’écoule avec indolence, tel un long fleuve tranquille.

 

Des fenêtres de l’Hôtel du Nord on voit le canal Saint-Martin, l’écluse

où attendent les péniches, des usines et des fabriques, des maisons de

rapport. Des camions montent vers le bassin de La Villette, descendent vers

le faubourg du Temple. Non loin, il y a la gare de l’Est, la gare du Nord. Le

soir, on entend le bruit monotone de l’eau qui tombe d’une écluse. On

traverse une région morne : eaux dormantes, quais déserts, où Léon-Paul

Fargue et Jules Romains portèrent leurs pas.

L’Hôtel du Nord s’élève près de la rue de la Grange-aux-Belles. C’est

une vieille bâtisse faite de carreaux de plâtre et de mauvaises charpentes, où

vivent des camionneurs, des mariniers, des maçons, des charpentiers, des

employés, de jeunes ouvrières. Une soixantaine de personnes qui quittent

l’hôtel le matin, vers sept heures, et n’y rentrent que le soir pour dormir. Ils

occupent des chambres ternes et exiguës, froides l’hiver, étouffantes l’été ;

les couloirs sont humides, l’escalier raide.

Les jours et les semaines se suivent, monotones. Il y a le dimanche,

cinquante-deux fois l’an, et ce jour-là on sort, on ne court plus après les

tramways, on ne se bouscule pas dans le métro. À midi, on déjeune

tranquille ; le soir, on va au cinéma. Et puis la semaine recommence. On

sort quelquefois ; mais on rentre tard, et le matin il s’agit d’être debout à six

heures, une journée de travail vous attend.

Il y a, dans l’hôtel, un café. On s’y retrouve, on y joue au zanzi ou à la

manille ; on y parle politique ; on y rencontre des éclusiers, des cochers, des chauffeurs de taxi. On se serre les coudes, on boit, on crache, on rit ; et,

lorsque le patron est de bonne humeur, on chante. Le samedi on fait de

longues parties de manille, demain dimanche est jour de fête !

Des portes claquent, des bruits de pas retentissent. Dans l’escalier ou les

couloirs de l’hôtel des jeunes filles et des hommes se rencontrent, se frôlent,

s’accrochent. Une liaison. Et toutes les chambres se ressemblent. Les

hommes guettent une proie, les filles subissent, et parfois se vengent.

Personne ne s’étonne de ces aventures, elles sont quotidiennes ; et après

tout elles consolent.

Le temps s’écoule. L’été est venu. Quand le soleil s’est couché derrière

des maisons du quai de Valmy, il fait bon prendre un verre à la terrasse. Le

roulement des voitures a fait place au bruit frais des écluses. Les réverbères

s’allument, des amoureux s’étreignent dans le square, de vieilles femmes

promènent leur chien. Les étoiles se reflètent dans l’eau noire du canal ;

l’air fraîchit, un coup de vent qui vient des boulevards extérieurs apporte le

murmure de la ville. On respire mieux enfin, on regarde le quai où les

verdures des arbres s’assombrissent. Et l’on songe à partir à la campagne.

On habite quelques mois l’Hôtel du Nord. On le quitte un matin. On

part, une valise à la main, sans jeter un regard derrière soi. Ici, avec le

canal, on avait de l’air ; on regardait le square où à la nuit se caressaient des

amants, l’écluse où se suivaient des péniches chargées de sable, de pierres,

de charbon ; et l’été, souvent, on voyait repêcher des noyés. Fini tout ça.

Dieu sait où l’on va. Dans quelque garni sombre, un autre Hôtel du Nord,

près de l’usine qui vous emploie.

 

© Eugène Dabit, Ville lumière,

Le Dilettante, 1987

 

« Le spectacle n’était guère réjouissant… »

L’îlot Sainte-Marthe

 

Le souvenir du temps où les éclusiers du canal lutinaient les ouvrières à

l’ombre des cheminées d’usine alimente une nostalgie tenace, façon carte

postale, qui fait peu de cas des nouvelles réalités urbaines. Dans l’Est

parisien, les populations immigrées ont remplacé depuis longtemps les

figures mythiques du Front populaire célébrées par le cinéma de Carné et

Duvivier, ; Elles y vivent parfois dans des conditions, tant matérielles que morales, dont il serait indécent de vanter les « charmes ». Chez les

représentants du nouveau polar français, le pittoresque facile de « la poésie

des quartiers populaires » s’efface ainsi derrière la vision politique,

contemporaine et réaliste, de quartiers-ghettos, abandonnés par des

administrateurs cyniques à la misère et au délabrement. Thierry Jonquet,

rue Sainte-Marthe :

 

Le commissaire s’éloigna vers le boulevard, où était garée sa voiture.

Rovère descendit la rue Sainte-Marthe, entraînant Dimeglio dans son

sillage. Le spectacle n’était guère réjouissant. Des gosses au nez souillé de

morve jouaient sur les trottoirs, juchés sur des skates bricolés ; ils

zigzaguaient avec une étonnante maestria entre les poubelles et les tas de

gravats. Une file de crève-la-faim attendait devant une boutique, tenue par

une certaine Mission Évangélique, où l’on servait un bol de soupe. De

nombreuses fenêtres murées par des parpaings aveuglaient les façades où de

larges trouées de couloirs sombres, pareilles à des soupiraux, jaillissaient à

ras de la chaussée, et laissaient entrevoir des conduites de gaz éventrées,

des amas de fils électriques déchiquetés, et plus loin, dans les courettes dont

ils révélaient l’existence presque à contrecœur, un fouillis d’ordures, une

quincaillerie sauvage amassée là sans motif avouable.

 

© Thierry Jonquet, Les Orpailleurs,

Gallimard, 1993

 

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