Passage du poète

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 9 sur 15

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Passage du poète

Chapitre 9

 

 

Tout qui est parti.

 

Vigneron, si tu veux boire,

Taille ta vigne à la Saint-Grégoire.

 

Après qu’ils ont pendant l’hiver remonté la terre qui des-cend le mont chaque fois qu’il pleut.

Après qu’ils ont remonté sur leur dos dans des hottes le mont qui vient en bas et ils ont rhabillé de sa terre le roc qui sans cela serait bientôt à nu, après qu’ils ont porté le fumier, fait les minages, fabriqué les échalas, soigné le vin ; – un jour et autour de la Saint-Grégoire, les hommes ayant encore leurs habits d’hiver, leurs gilets de chasse, les hommes avec le sécateur ou la serpette.

Et ils sont partis, et puis ils retombent. Montées, des-centes. Ils vont en avant, ils vont en arrière. Ils sont dans le temps et comme le temps. Il fait du soleil, puis il pleut, puis il neige. On sue dans sa chemise le lundi ; le mardi, on se souffle dans les doigts. Et cependant ils vont, ou ils essaient d’aller, égrenant les jours du calendrier, allant à ces Saints, qui sont les bons Saints ou les mauvais Saints, assis comme ça dans leurs robes au bord du chemin de l’année : Saint-Mamert, Saint-Pancrace, Saint-Médard et les Saints de glace, – taillant, râclant, fossoyant, râclant de nouveau, ébourgeon-nant (et on dit éplaner).

 

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Ils vont ainsi, ils s’encouragent, ils se découragent ; il grêle, les bois sont mal sortis : ah ! quand est-ce qu’on sera payé de ses peines ? Quand est-ce qu’on pourra enfin se con-fier aux choses avec son cœur ?…

Cependant quelqu’un est assis dans le café rose, près de la fenêtre, comptant les voiles, comptant combien il y a de bateaux.

L’homme à la blouse a payé, il touche de nouveau du doigt l’aile de son chapeau. L’homme sort.

Un bateau qu’il fait lever, tendant la main, un petit, qu’il fait monter à lui à travers l’air, et il y a des allumettes à têtes rouges dans un porte-allumettes réclame en faïence. Du fond de la distance, où c’est si bleu, un à un, ces bateaux, les pe-tits, ceux à rames, et puis les barques sous leurs voiles, – et comme si c’était déjà un autre monde, tellement c’est beau.

La hotte avait été mise debout par lui contre une table, et monte là jusqu’au plafond, monte dans le soleil qui monte comme si on était déjà dans un autre monde.

Le plafond bouge, le haut de la hotte bouge. Comme quand il y aura de la lumière partout, et tout ce qui sera sera complètement.

On dirait qu’il prend avec les yeux les choses qui sont et les arrange, de sorte qu’elles sont à nouveau, et elles sont les mêmes et sont autrement.

Une grande barque à pierres se met à pencher, on ne sait plus où, ni dans quoi. Sous ses deux grandes voiles très poin-tues et croisées, et on ne sait plus si c’est sur l’eau ou bien au milieu des airs. Il met de la montagne tout autour, mais en même temps il l’a renversée : et on la voit finir en même

 

– 71 – temps et se recommencer. Rien ne va plus jamais avoir assez d’être ; plus jamais, rien ne croira exister assez complète-ment. La montagne a refoulé l’eau, qu’elle crève, qu’elle a niée, crevant la surface de l’eau, niant la présence de l’eau. La barque s’est mise à pendre en l’air comme à un fil, étant à la gauche des neiges, c’est-à-dire au niveau de la grande pa-roi des rochers du Noirmont7, et au-dessus des pâturages, comme une machine aérienne, comme une mouette égarée. On comptait les villages, on voit qu’on s’est trompé. On comptait jusqu’à cinq, on voit maintenant qu’il faut compter jusqu’à dix : on recommence, c’est bien ça, parce que chacun d’eux est à double. Avec leurs taches rouge-jaune, les taches rouge-doux qu’ils font. Ils se mettent un peu à bouger, et le haut de la hotte bouge. Et l’air bouge, la montagne bouge. Et la barque bouge. Et le plafond bouge. Et tout à coup le mont aussi fait un mouvement sous un reflet qui passe à sa sur-face : temps où tout est parti enfin, et cette fois définiti-vement…

En deux ou trois jours, on a vu les bois de la vigne gran-dir d’un bon pied ; les feuilles ont été comme des mains qui s’ouvrent en même temps qu’elles étalent, puis elles étagent leurs masses. Comme quand vient une trombe, quand il y a une inondation.

On y a été jusqu’aux genoux, jusqu’à mi-cuisses ; on y a été jusqu’en haut des cuisses, jusqu’au ventre, jusqu’à la ceinture, jusque sous les bras, comme le fossoyeur dans son trou. On ne va bientôt plus pouvoir dormir pendant huit jours, à cause de la grande odeur. Tout part et déjà sortent

 

7 Sommet des alpes savoyardes qui surplombe le lac sur l’autre rive vis-à-vis des vignobles. (Note du correcteur – ELG.)

– 72 – les grappes, qui semblent, elles, nier le temps, et sautant par-dessus l’été, crier les vendanges d’avance, avec leurs petits grains parfaitement formés qui trompent, ronds, durs, nets comme les vrais grains de plus tard, les grains de raisin qu’on aura et on peut les compter déjà, sauf les surprises, les maladies…

Mais on n’en aura point ; tout part. Et on ne va plus pouvoir dormir pendant huit jours : c’est lorsque chacun de ces faux petits grains éclate, laissant venir dehors ses poils blancs : alors, de très loin, l’abeille est appelée, l’abeille vient aussitôt ; le mont en même temps sent bon et le mont se met en musique, chante de jour, sent bon la nuit ; – quand on ne pourra plus dormir :

— Mais ça ne fait rien, même c’est tant mieux ! Si on dort ; c’est qu’on est punis. On dort parce qu’on est mal faits ; on dort parce que c’est un petit peu mourir, parce qu’on a été condamnés à mort…

Il les a regardés l’un après l’autre, derrière les lauriers-roses en pots, ceux qui sont à la même table que lui et ceux qui sont aux autres tables.

— Et je ne sais pas si vous êtes de mon avis, mais que vous soyez de mon avis ou non, ça revient au même. Parce que c’est la vérité, a-t-il dit, et la vérité importe avant tout (commençant un discours).

Derrière les lauriers-roses dans leurs demi-tonneaux peints en vert qu’on vient de sortir devant le café, sur la place ; alors ils font avec leurs feuilles comme un mur, on est comme derrière un mur. Ils font en avant du café une espèce de petite chambre, où on se tient par ces nuits déjà chaudes et on se tient là entre connaissances.

 

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Il descend du village de temps en temps ainsi et vient s’asseoir au bord de l’eau pour le plaisir de la conversation ; et c’est là justement, devant le lac, sur cette Place d’Armes.

Oh ! tant d’étoiles, ce soir, alors on en voit une ou deux au-dessus de soi et les autres sont vues par les trous qu’il y a dans le feuillage des grands arbres, comme des fenêtres où elles regardent.

— Et il n’y a que la vérité qui compte, a-t-il dit.

Les grands vieux arbres, aux troncs qui se penchent vers l’eau tant qu’ils peuvent, comme un qui veut boire.

— Et l’amitié, mais c’est la même chose. L’amitié et la vérité, la vérité et l’amitié.

— Tais-toi, Calamin8 !

— Non, a-t-il dit.

Calamin qui descend parfois d’à mi-mont pour le plaisir et pour des choses qu’il a à dire ; et il est avec ses amis, puis il n’y a plus eu dans le café que des amis.

Il y avait les gens des barques et des pêcheurs à une table. Il y avait à une autre table M. Borgeaud de la boutique, avec un gendarme. Il y avait, à la troisième table, Calamin, avec des gens de son espèce (qui est encore une autre es-pèce, celle qui n’est guère quittée par le vin).

 

8 Le nom (surnom ?) de ce personnage est le nom d’un vin de la région. (Note du correcteur – ELG.)

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Et c’est donc un soir comme beaucoup d’autres, seule-ment jamais encore Calamin n’avait tant parlé, ni de pareille façon.

On lui a dit : « Calamin, tu parles bien, » en même temps qu’on lui disait : « Tais-toi ! » et il faisait rire, – mais rien ne m’empêchera de continuer, si j’en ai envie, parce que je dis la vérité…

Alors on a ri encore, puis on s’est mis à écouter.

— Parce que, disait-il, il faut descendre ou bien monter, comme on voudra, mais il y a la pointe. Monter tellement haut, descendre tellement bas : seulement, tout à coup, on était un et un et un, on était (voyons, combien sommes-nous ici ?)…

Il compte :

— Moi, vous quatre, ça fait cinq… M. Borgeaud, bonjour monsieur Borgeaud, M. Débétaz, et bien le bonjour à vous aussi : alors sept ; et puis six là-bas, alors sept et six : qua-torze… Non, treize… Un mauvais nombre… Mais il n’y a plus de mauvais nombres, il n’y en a plus de bons, il n’y a plus de nombre… Vous comprenez ?…

Et il a bu.

Il réfléchit.

Il y a les étoiles. Il y avait un petit vent tiède qui venait, passant la main sur le feuillage dans le bon sens comme quand on caresse une chatte. De temps en temps, le lac dit quelque chose, prenant la parole, pour un mot ou deux, comme quand on rêve tout haut. Et Calamin a attendu que le lac eût fini, puis il a dit : « Ça y est ! c’est mon tour… »

 

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Et il reprend :

— Il y avait lui, il y avait moi, il y avait vous, mais voilà que ça commence à s’arranger, comprenez-vous, parce qu’il n’y a plus ni moi, ni lui, ni vous… C’est le point que j’ai dit, le point du fin bout de la pointe…

Et il a dit encore :

— Le coq sur son clocher, l’endroit de la montagne où il n’y a plus rien après…

S’interrompant, parce que le lac vient de nouveau et le gros orme a fait avec ses branches un mouvement, faisant bouger d’autant l’étoile qui y est pendue.

Il se tait. Il laisse venir, il laisse passer. Et puis il a dit :

— Vous voyez !

Pendant qu’on rit encore, mais on écoute ; et de temps en temps, M. Borgeaud hausse les épaules, les hommes du lac tirent des paquets de tabac de leur poche de pantalon.

Et Calamin a bu encore parce qu’à mesure qu’on boit on monte un peu plus et on se rapproche. Il hoche la tête, il se met à vous sourire. Il vous regarde encore bien les uns et les autres, et il est content, ayant l’air de vous dire :

— Cette fois, vous avez compris.

Ayant l’air de vous dire :

— Tout… les hommes, les choses, alors on commence à être bien.

Et il est bien, il trinque.

Il se lève avec son verre, il va aux autres tables :

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— Dans la vérité, tous ensemble.

Il revient, il dit :

— Tout se tient…

Il va recommencer. Il faut qu’il reprenne son discours plus en arrière. Mais, à ce moment, le patron arrive : « C’est l’heure, on ferme… » Calamin n’a pas eu le temps de se ras-seoir. Le patron a pris les volets de bois qu’il fixe un à un à la devanture. Sa femme éteint les lampes électriques. Calamin n’a pas pu se rasseoir, parce que tout le monde se lève et on lui dit ; « Au revoir, Calamin, à une autre fois, » et lui : « Res-tez ! qu’est-ce que ça fait ? » mais les autres sont pressés d’aller dormir, et c’est l’heure. Alors tout à coup il se trouve seul, il ne sait plus comment ça c’est fait, étant sur le gazon de la place et sous les grands arbres, les mains dans les poches, pas très sûr de soi, avec le mont à remonter, mais il faut premièrement avoir retrouvé les points cardinaux.

Il tourne le devant de son corps d’un côté, de l’autre.

Il se met à aller avec sa poitrine contre les quatre côtés de l’air qu’il consulte, puis il commence à rire, ayant trouvé le sud à cause de l’eau qu’il met à sa droite, et il a eu l’eau à sa droite et à sa droite la compagnie de l’eau et à sa droite l’amitié de l’eau.

Comme si on pouvait plus jamais être seul ! Il lève le bras ; il dit : « Il y a ça. »

Il montre le lac, puis se met en marche ; et on doit suivre d’abord un bout de temps la route, alors il s’est avancé sur la route. « Ça, » dit-il, il montre le lac d’un côté ; « ça, » il montre le mont de l’autre. Ça et ça et puis ça, et tout. Parce que sont venus les murs. Il les reconnaît comme des êtres vi-

 

– 77 – vants qui sont là. Les murs sont comme des amis à côté de lui, assis sur des bancs par rangées, qui l’attendent ; alors il leur fait signe de la main.

On suit un bout de temps la route, puis on prend à gauche le raidillon coupé de marches qui s’attaque de front à la pente, et longe le petit ravin que le ruisseau s’est creusé là, mettant à nu les bancs de rocher… Seul ! imagine-t-on ça ? Plus d’amis encore qu’avant, partout des amis qu’il a. On voit l’eau pendre à un de ces bancs de rocher entre des buis-sons et un ou deux frênes ; à elle aussi, il dit bonjour. Dans sa robe blanche, sautant sur un pied dans sa robe de mousse-line toute en volants comme celles des filles le dimanche ; alors il s’arrête pour elle, alors te voilà, toi ! bonjour ! Elle qui ne s’arrête pas et continue de faire des mouvements sur place, levant ses genoux, et puis elle rit. Comme une per-sonne vivante. Il rit aussi. Et puis il repart, grimpant au sen-tier ; là il y a eu les marches, qui viennent une à une, accueil-lantes, chacune lui portant secours, heureusement : alors il les en remercie, les énumère, leur donne des noms : « Toi, et puis toi, et toi encore… » Tandis qu’il va, et il les remercie, et il y a toujours la cascade à côté de lui.

Il a fallu d’abord qu’elle se tût.

C’est seulement quand elle a été dépassée. C’est seule-ment quand il s’est trouvé sur le chemin qui est dallé entre deux murs, deux murs de vigne avec leurs portes en fer peintes en gris, peintes en vert. Sous les étoiles, au-dessus des étoiles, comme il a vu quand il s’est retourné et elles sont en haut et elles sont en bas, elles sont tout autour de vous, comme si on était déjà dans le ciel, s’est-il dit, se te-nant adossé par précaution à un des murs, et lorsqu’il veut se remettre en route, il y a l’autre mur. Il a été mené par eux

 

– 78 – avec douceur et complaisance comme si on lui donnait le bras. Il a été conseillé, entouré, soutenu : il y avait partout les étoiles. Et c’est alors, et pour finir, parce que la cascade s’est tue. Il a fait encore quelques pas trop vite avec un grand bruit à cause de ses souliers à clous : tout à coup il a été em-pêché d’aller plus loin.

Et alors, parce qu’il fait silence et tout fait silence, – là-haut, sous les étoiles, après que les vignes ont pris fin, l’oiseau, l’oiseau qui est tardif, l’oiseau d’après minuit. Le tout petit oiseau gris avec son grand chant entendu partout, qu’il pousse dans le bout d’un arbre, dans le fin bout d’un arbre tout là-haut, le laissant tomber ensuite le long des vignes, d’étage en étage, jusqu’à l’eau.

Calamin, se tenant au mur, s’est mis bien droit. Le chant vient, il grandit encore dans sa chute, gagne maintenant les replis du mont où il réveille l’écho qui s’y ajoute et le nourrit. Un nouveau chant alors semble naître des murs, comme s’il y avait des oiseaux partout. Calamin se tient comme au port d’arme, ayant fait son service militaire dans un bataillon de carabiniers. C’est quand la vigne va sentir bon, au milieu de la nuit, au dessous des étoiles, au-dessus des étoiles, et il se tient raide, il se tient le plus tranquille qu’il peut.

L’oiseau qui ne finit plus, l’oiseau qui ne peut plus se taire une fois qu’il a commencé ; quand la vigne va sentir bon, quand elle commence à sentir bon. Minuit.

Et le chant descend jusqu’à l’eau qu’il touche ; il a sauté un dernier mur, il s’est laissé glisser en bas des gros blocs de l’enrochement, l’a touchée ; alors voilà qu’elle se soulève, comme quand le dormeur tiré de son sommeil se met sur le coude et puis regarde autour de lui.

 

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Et puis elle soupire, elle commence par un soupir, elle pousse alors un peu plus sa voix. C’est une phrase qu’elle a commencée ; puis elle est partie par phrases de longueur égale qui viennent une à une, avec des intervalles, de façon que l’oiseau vienne pendant ce temps et l’oiseau vient entre les phrases.

Et Calamin a dit à l’eau : « Ah ! à présent, c’est toi… »

Il a regardé vers le mont d’abord, puis il a regardé vers l’eau : « Ah ! c’est toi, à présent… Alors respect pour toi aus-si… »

Et il a ôté son chapeau.

 

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