Passage du poète

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 2 sur 15

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Passage du poète

Chapitre 2

 

 

Alors voilà que, le lendemain, ils sont sortis un à un de chez eux, mal réveillés à la fois de leur nuit et du long hiver.

Il continuait de faire gris, et eux avaient d’abord à se-couer d’eux la double fatigue que c’est d’avoir dormi trop longtemps et de n’avoir rien fait ou pas grand’chose pendant quatre ou cinq mois.

Quand il gèle, il pleut, il neige et il gèle.

Quatre ou cinq mois où on n’a guère d’autre travail ici que celui de remonter la terre, mais c’est seulement quand il fait beau temps ; à part quoi il y a bien aussi la fabrication des échalas ou soigner le vin, mais c’est tout.

Ils passaient l’un après l’autre sur la place, allant au tra-vail avec la hotte et dans la hotte le fossoir dont on voyait sortir le manche par le bout ; ils allaient lentement, chaussés de gros souliers à clous, ayant des jambières de cuir, quelques-uns des guêtres de toile qui boutonnaient sur le cô-té.

Les femmes, qui avaient encore le ménage à faire et à préparer les enfants pour l’école, ne devaient les aller re-joindre que plus tard ; et donc le mari est seul et il part seul, ou bien le père et le fils sont ensemble, mais ils allaient sans rien se dire et c’est seulement qu’on y est forcés, parce qu’il nous a été dit dans les commencements du temps : « Vous travaillerez… » alors chaque soir on remonte son réveil-matin dont on avance la sonnerie à mesure que les jours grandissent, et il vous tire hors de vos draps ; on sort une

– 9 – jambe, mais c’est dur, quand le jour lui-même n’est pas bien réveillé, la saison non plus, sous ces brumes, dans le moisi de l’air, ce brouillard, et on voit les averses qui traînent sur le lac comme des toiles d’araignées.

Un à un ; chacun pour soi.

Ils sont montés pourtant les escaliers des vignes avec la hotte, avec leurs jambières de cuir, dans leurs gros gilets de chasse en laine brune, leur pipe de terre à la bouche ; ils sont montés, ensuite ils ont été dans la dispersion.

Gris et gris, pas un bruit d’abord, silence partout.

Quelquefois, le train qui va passer se fait entendre long-temps d’avance par l’écho qu’il éveille dans la concavité du mont ; puis il tait sa propre rumeur, étant passé, et parce qu’il est passé déjà, et tout retombe.

Ce qu’il y a, la seule chose qu’il y ait, c’est qu’on est là et on ne peut compter que sur soi, devant tant de mètres sur tant, devant une longueur de terre, devant une largeur de terre, et on ne peut compter que sur soi.

Ils étaient sortis de chez eux, ils étaient descendus le perron.

L’odeur du café à la chicorée leur a couru après un mo-ment par l’ouverture de la porte, puis ils ont trouvé le froid. On entend pleurer un enfant, la mère s’est fâchée. Ils mon-tent, ils sont là-haut ; ils se sont mis au travail, et c’est dur, mais il faut.

Cependant Besson était sorti, lui aussi, et était venu s’installer entre deux platanes, sur le mur où il avait plié en quatre une toile à sac, et ainsi, quand les enfants partirent pour l’école, il était déjà à la besogne.

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Ils n’eurent pas le temps de s’arrêter pour le regarder travailler parce que la cloche sonnait.

Les enfants courent sur le pavé avec leurs semelles de bois ; les plus petits ont une ardoise sous le bras.

Au bout d’une ficelle, pend une éponge. Ils ont aussi des petits sacs brodés où on voit un ramoneur avec son échelle.

À quelques-uns, leurs épaules sont prises dans un gros châle tricoté à bordure, qui se noue dans le dos. Les filles ont des jaquettes de couleur sur leur tablier ; les garçons, des bonnets en poil de lapin et des culottes trop longues.

Ensuite les fenêtres se sont ouvertes, on y a vu paraître la literie qu’on aère, les gros plumiers recouverts d’une étoffe à carreaux bleus et blancs, rouges et blancs, l’oreiller où la tête de l’homme s’est posée. Les femmes les tapotent de la main pour les regonfler, puis les posent dans l’ouverture de la fenêtre qui finit par être bouchée.

Là où la tête de l’homme s’est posée pour la nuit, et, elle, elle a mis la sienne tout à côté, et il y a eu sur l’oreiller deux têtes.

Et c’est comme ça que ça va ; il n’y a plus de fenêtres. On a entendu le bruit des balais.

Lui, pendant ce temps, prenait un brin d’osier, puis pre-nait un autre brin d’osier, la carcasse du panier étant faite de jets plus forts, et il la tenait entre ses genoux où il la faisait tourner à mesure. Et de nouveau une chose claire naissait là, une chose claire est venue, tandis que les mains, au-dessus, faisaient beaucoup de petits signes comme dans le langage des sourds-muets.

 

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Langage qui a été compris quand même, semble-t-il, langage qui a été entendu. Il s’est mis à faire plus clair.

Il s’est mis à faire une lumière couleur d’osier autour du panier et c’est quand l’osier a été dépouillé de son écorce jaune ou rouge et il a été mis à nu, et on le met tremper dans l’eau.

Une première cheminée fume. Les moineaux se sont d’abord annoncés sur le bord des toits par des cris, se tenant posés dans les gouttières, puis ils ont été comme quand l’averse s’abat. Ils sont tombés à grosses gouttes sur les pla-tanes ; il y en a eu quelques-uns qui ont passé entre les branches, ils se sont avancés jusqu’entre les pieds de Besson. Parce qu’ils n’ont pas peur, parce qu’ils ont compris ; et, tournant la tête de côté pour le regarder, avec un seul œil, ils se rassurent. Là-haut la grosse cheminée fume bleu.

À ce moment, Congo arrive.

Il ne fait presque point de bruit dans ses pantoufles de li-sière. On l’a seulement entendu toussoter et cracher dans la ruelle avant qu’il se fût montré.

Congo qui s’avance en traînant les pieds, avec une barbe de quinze jours sous un chapeau de feutre devenu rouge ; une barbe sur sa figure comme de la moisissure de pain et des mains roses aux ongles blancs.

Et généralement, il se méfie du monde ; il ne veut con-naître personne. Sitôt qu’il aperçoit quelqu’un, il fait un dé-tour. On aurait donc été étonné si on l’avait vu s’avancer, continuer à s’avancer, comme il a fait, tenant ses mains l’une sur l’autre, tenant l’une sur l’autre ses grosses mains aux ongles blancs, tandis qu’il pousse devant lui ses semelles à petits coups sans les lever, comme si elles étaient à roulettes.

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Il marmonne quelque chose, il marmonne encore quelque chose.

Il a dit :

— À présent, c’est ces draps de lit.

C’en est un qui est tombé à la charge de sa commune, et chez nous on appartient à une commune toujours la même, de père en fils, de génération en génération, à travers les siècles et le temps, où qu’on puisse aller à travers le monde. Et il y a une loi qui oblige les communes à entretenir ceux de leurs ressortissants qui tombent dans le besoin, alors les communes les font revenir sur leur territoire où elles les met-tent en pension, de façon que l’argent n’aille pas s’employer ailleurs. Les communes cherchent tout naturellement à faire travailler leur argent sur place, disant à ceux qui font appel à elles : « Rentrez d’abord, » et ils y sont bien obligés, seule-ment Congo n’était pas content.

Cette fois, c’est les draps de lit ; la fois d’avant c’était la soupe.

On l’avait changé de pension, mais :

— Comprenez-vous ça ? ils ne me donnent qu’un drap…

C’est ce qu’il a dit. Rien qu’un drap de lit, un drap au lieu de deux. Alors on ne peut pas savoir si ce drap doit aller des-sus ou dessous, c’est ce qu’il a dit aussi, parce qu’il s’était approché encore tout en parlant ; et lui non plus n’a pas fait peur aux moineaux qui se sont seulement écartés devant lui.

Il a mis un pied là, puis l’autre pied tout à côté ; son pan-talon tombe en tire-bouchonnant sur ses pantoufles ; ses mains plus haut, mises l’une sur l’autre, font penser à une grosse pivoine rose.

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Les fumées à présent étaient trois, trois grosses, faites de beaucoup de petites. Elles ont d’abord penché et d’abord ont hésité, flottant de côté et d’autre ; à présent, elles montent tout droit. À présent, elles sont comme trois colonnes de verre et on voit le ciel à travers, qui est blanc, qui n’est plus gris. Et Congo a dit…

Mais on n’a pas pu comprendre, tellement les moineaux dans cet instant ont fait de vacarme, s’étant roulés par terre les uns sur les autres, à cause d’une bataille qu’ils ont eue ; et, en même temps, tout autour de la place, les couvertures qu’on secoue des deux mains claquent aux fenêtres, les-quelles ont été débouchées, parce que les draps de lit sont dessus, les couvertures sont dessous, puis plus dessous en-core viennent les oreillers posés sur le plumier.

Il tient ses mains contre sa ceinture ; il secouait sa tête qui était comme un morceau de pain oublié longtemps dans une armoire.

Il a tenu tout un discours. L’ayant tenu, il a été content.

Il regarde à présent ces autres mains qui allaient vite, al-laient, allaient encore, avec les signes de leurs doigts comme pour des choses à dire, au-dessus du tablier vert qui s’enfonce entre les genoux.

Une porte s’ouvre, une femme descend le perron, une femme part pour la vigne.

Une femme a pris son râcloir, parce qu’elles, leur travail, c’est ces râclages, et part.

Parce qu’il va falloir se dépêcher, si le beau vient, comme il semble bien que ça va être le cas.

Elle lève la tête ; alors on a vu le dessous de son menton.

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Tenant un instant les yeux fixés sur le ciel, où un va-et-vient continuel de petits nuages se fait, comme si on dépla-çait des mottes à la pelle ; – et : « Dépêchons-nous ! » se dit-elle, donnant avec le haut de son corps un coup en avant.

Dépêchons-nous : raide encore sous le corsage et la jupe, devant la ruelle qui monte, et quand les souliers qu’on vient de mettre sont comme du caillou autour du pied…

Gilliéron, lui, rentrait déjà. Il s’est tenu devant Besson un moment, le regardant écrire en l’air avec ses doigts ; puis : « Est-ce que ça vous rapporte ?… »

— Ah ! bon… tant mieux pour vous.

Il hausse les épaules.

Congo est toujours à la même place.

 

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