Passage du poète

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 1 sur 15

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Passage du poète

Chapitre 1

 

Sa hotte a fait clair dans les vignes, le jour où il est venu.

Il avait dit qu’il s’appelait Besson ; il était vannier. L’affaire a été alors seulement qu’on n’était pas très sûr qu’il y aurait suffisamment d’ouvrage pour lui dans le pays, comme on lui a dit, un jour qu’il était venu aux renseigne-ments ; et les gens à qui il s’était adressé secouaient la tête :

— On ne croit pas.

Ils ont dit encore :

— Vous savez, nous autres, dans le vignoble… Ce qu’il nous faut, c’est le bois plein… L’osier, ça laisse passer. L’osier, c’est fait pour ceux qui récoltent solide…

Et il avait ri avec ses veux clairs au-dessus de sa fine barbe blanche frisottée, puis :

— Ça, c’est vrai.

Puis :

— Mais ça ne fait rien.

Ayant expliqué qu’il ne comptait rester dans le pays1 que quelques mois et que la situation du village à mi-mont lui pa-

 

1 L’action se passe dans le vignoble du Lavaux, caractérisé pour des cul-tures de vignes en terrasse sur la rive suisse du lac Léman dans le canton de Vaud. (Note du correcteur – ELG.)

– 3 – raissait commode pour ses tournées, parce qu’il allait, l’après-midi, vendre sa marchandise, et il y a ici la pente du mont et le village se trouve juste dans le milieu : alors, vous comprenez, je n’aurais chaque fois ni trop à monter ni trop à descendre, parce que dans un métier comme le mien il faut aller chercher la clientèle à domicile.

On lui a dit :

— Si vous croyez…

Il est arrivé quelques jours plus tard ; c’était à la fin de mars.

Il arriva à pied avec sa grande hotte. On avait fini de tailler la vigne, on commençait par-ci par-là les fossoyages. Il vint, ayant pris la côte de flanc par les rares sentiers qu’il y a, et la plupart du temps il faut suivre le dessus des murs et on saute d’un mur à l’autre. Il vint de l’ouest. Il venait, il faisait gris.

Il venait avec sa grande hotte blanche ; il faisait gris dans le ciel, gris sur le lac, gris contre le mont.

C’était une hotte toute neuve, et dessus étaient empilés ses corbeilles et ses paniers, tandis qu’il avait mis ses affaires dedans, comme on voyait, parce que par les trous des mailles on voyait qu’il y avait dans la hotte des habits pliés et du linge.

Et il avait un bâton, et donc il venait, venant de l’ouest, à travers les vignes, un jour de la fin de mars, quand tout était en terre sèche : le ciel est en terre sèche, le lac est en terre sèche, et, à côté des tas d’échalas couchés encore entre les souches nues, à peine si la mauvaise herbe vient varier un peu cette couleur.

 

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Heureusement qu’il a été là, bien qu’il ne pût pas se voir lui-même, mais, nous autres, on l’a vu venir et on le voyait venir de très loin.

On s’est demandé : « Qu’est-ce que c’est » ?

On aurait dit une fumée de locomotive.

Il y a ici deux lignes de chemins de fer, dont l’une longe le bord du lac, et l’autre prend le vignoble en travers : alors comme quand la locomotive qu’on ne voit pas souffle en l’air de distance en distance ses bouffées, ou bien les vapeurs qui s’élèvent quand après une averse le gros soleil donne sur la terre.

Un flocon de brouillard, de la laine de mouton.

On ne voyait pas l’homme qui était devant et dessous, étant de trop petites dimensions, trop étroit, sans hauteur, tellement la hotte était haute, et tellement il y avait, attachés dessus, de ces corbeilles, de ces paniers, les uns aux autres par des ficelles, – qui venaient, et l’homme était gris. Et il venait sous sa colonne blanche, et on le regardait venir de loin, en se demandant : « Qu’est-ce que c’est ? »

Parce que tout à coup elle a été dans tout ce gris quelque chose qui éclairait, faisant une couleur brillante et cette couleur venait comme quand un peu de brouillard se promène, très lentement poussé vers vous.

Pourtant, il n’y avait pas de vent ou à peine ; on se mouillait le doigt : non, il n’y avait pas de vent.

Le vent qui vient de l’ouest s’appelle le joran.

Ce fut porté vers nous et descendu vers nous avec len-teur de mur en mur, on ne sait pas bien comment, et de l’un

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à l’autre de tous ces casiers qui sont l’un au-dessus de l’autre, comme des commencements de maisons ou des restes de maisons, parce que le haut aurait brûlé.

Ça est venu le long des murs, et puis ça faisait un angle ; ça allait de haut en bas et puis ça allait de gauche à droite et puis ça allait de nouveau de haut en bas.

Il faisait terriblement gris, un temps sans montagnes. Du côté de l’eau, on voyait l’eau rejointe au ciel, et il descend vers elle, et elle monte vers lui. Et de notre côté à nous, le côté habité, de même ; et le côté qu’on peut utiliser et qui produit : car là c’était le mont et là c’était tout le vignoble, mais le haut en était caché, parce que le ciel pendait dessus. Alors, là-dedans, rien que cette couleur, rien que cette belle apparition blanche vers laquelle on s’était tourné et un assez long temps on n’a pas compris ce que c’était, puis peu à peu elle a pris forme.

On a vu l’homme, tout petit. Lui dessous et devant, tout gris ; elle dessus et en arrière et tout autour, comme quand la fourmi porte son œuf trop gros pour elle : mais il n’a pas semblé que cette charge le gênât, quand il fut venu, et est en-tré dans la ruelle et il a éclairé la ruelle ; parce qu’alors on lui a dit : « Est-ce lourd » ? mais il riait, bien que la construction montât jusqu’au premier étage des maisons et à peine si elle pouvait passer, tant elle était large.

Et, sur la place, il a ôté sa hotte et il vous a fait voir ; on empoignait la hotte par les courroies, tandis que lui la main-tenait en équilibre, et, en effet, on s’étonnait.

Le jour qu’il est venu, et il est venu à travers les vignes, et on le regardait venir, quand il faisait gris partout dans les vignes.

 

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Il se tenait sur le côté sud de la place entre les petits pla-tanes taillés et les petits platanes étaient éclairés d’en des-sous.

Il se tenait là devant un mur bas ; il disait : « Voilà qui fera mon affaire. »

C’est une place pas beaucoup plus grande qu’une grande chambre, parce que dans le vignoble la terre a trop de va-leur.

Et Besson s’y est tenu un instant encore, parce que plu-sieurs personnes l’avaient rejoint. La hotte continuait à faire clair, pendant qu’il parlait et on lui parlait. Le soir était venu, c’était dans l’obscurité.

Les ruelles s’étaient mises à fumer de la nuit vers vous par leurs deux ou trois ouvertures carrées comme quand une cheminée fume, et, dans cette nuit alors, il y a eu ce point de plus en plus clair, de plus en plus blanc.

Tandis que les hommes rentraient du travail en traînant les pieds, et ils s’arrêtaient les uns après les autres autour de la hotte en faisant un groupe.

De nouveau on ne savait plus ce qu’on voyait au milieu d’eux et au-dessus.

Comme s’ils se tenaient autour d’un feu qui fume blanc. Comme quand la locomotive lâche sa vapeur. Comme quand le gros soleil d’été après une averse donne sur la terre.

Puis on a vu la tache claire s’éloigner, pendant que le groupe des hommes se défaisait.

 

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