Passage du poète
Chapitre 14
Ils avaient décidé que la fête aurait lieu le dernier di-manche d’août. Tout à coup, ils avaient dit : « Si on la faisait cette année ? » et ils avaient tous été d’accord sur ce point, étant tombés d’accord aussi quant à la date, parce que c’est un mois où le travail est moins pressant. On a fini les sulfa-tages, les soufrages ; et plus tard il faut tout préparer pour la vendange, on lave les tonneaux, on met de l’ordre dans les caves, on graisse la vis du pressoir.
Entre deux temps, après les sulfatages et les soufrages, avant que les grappes commencent à traluire : une fête, un beau dimanche pour se réjouir, cette fête de tir. Et tous : « C’est une bonne idée. Depuis le temps… Ça nous man-quait… »
Mlle Mathilde a vite été acheter des journaux de mode qu’elle feuillette avec ses amies dans la tonnelle du jardin.
Elles ont regardé comment elles allaient faire ces robes, et elles sont sans manches cette année. Est-ce qu’on oserait ?
Sous la tonnelle, trois ou quatre semaines à l’avance ; – heureusement qu’il y a ces capes ou des collerettes tom-bantes ; alors Mlle Mathilde s’est décidée pour une robe à berthe d’organdi.
Les deux machines, celle à pied, celle à main, n’ont plus arrêté de tourner pendant tout le mois chez Mlle Ducimetière, comme quand on chantonne à deux voix, puis l’une des deux se tait.
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On a entendu Congo qui vient, et il toussait, puis cra-chait ; – il tousse, il crache, il s’arrête, il a regardé ses pan-toufles ; il a dit :
— Ça ne se passera pas comme ça !
Il lève le bras, il le tient un moment levé au-dessus de sa tête, il l’abaisse :
— Je vais aller lui parler !
À ce moment, les deux machines ont recommencé à tourner de compagnie et on n’a plus compris ce que Congo disait, bien qu’il continuât à parler tout haut avec des ho-chements de tête, tout en se dirigeant vers la place.
Il sait bien qui il va y trouver, sous les platanes, entre deux de ces troncs nus de leur écorce tombée comme d’une robe tombée, sous les grosses branches courtes, maintenant rejointes et aux vides qui ont été bouchés, comme quand en travers des poutres on met des lattes, on met du plâtre et c’est un plafond.
— Ah ! ce qu’ils m’en font des misères, M. Besson. Heu-reusement que vous êtes là, alors écoutez. Parce que j’ai écrit une lettre à la municipalité, j’ai le brouillon.
Il tire de sa poche de pantalon une feuille de papier pliée en quatre, qui est une page arrachée à un carnet de comptes, avec les colonnes imprimées en rouge.
Ayant été dans l’intention de quitter plusieurs fois rapport à ces mauvais traitements…
On voit que c’est écrit au crayon.
— Je veux leur faire remarquer ça, a-t-il dit.
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Et puis ça ne va plus, et puis il y a un gros pli.
— Attendez…
Et puis c’est écrit au crayon, et il a eu beaucoup de peine, tandis que ses gros doigts tremblaient de l’un et de l’autre côté de la feuille et étaient roses avec des ongles blancs.
Besson qui va, pendant ce temps.
— Ayant pourtant fait tout mon possible pour patienter jusqu’à aujourd’hui… Attendez… rendant ces messieurs atten-tifs au dommage qui m’est causé vu le défaut d’hygiène relatif à mon état et à ma situation méritée, ayant voyagé…
— Parce que vous avez voyagé aussi, vous savez ce que c’est, vous… ayant eu connaissance de plusieurs pays et pénin-sules… Attendez… tant dans l’ancien que dans le nouveau con-tinent… ce qui peut être établi par des documents authentiques que je tiens à votre disposition… et n’ayant connu en retour que la méconnaissance de mes compatriotes et l’ingratitude la plus noire, comme il sera prouvé à volonté, à soixante-neuf ans d’âge dont cinquante de services patriotiques sur terre et sur mer l’ayant empêché d’assurer à sa vieillesse les ressources conve-nables et demandant en conséquence qu’une enquête soit ouverte touchant l’état des lieux, le boire et le manger… Hein ?
L’interrogation a suivi de si près le dernier mot lu par lui qu’on a pu croire d’abord qu’elle faisait partie du texte.
Puis il a dit :
— Il ne manque plus que des salutations.
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Et il se met à rire ; il est parfaitement content. La ran-cune qui est dite n’est déjà plus de la rancune. Celui qui a pu se dire se quitte ; sa personne part en avant.
On avait commencé à tirer dans tous les stands. Mlle Mathilde a été chercher sa robe. Ce certain samedi, veille de la fête, elle est revenue avec sa robe qui est soi-gneusement pliée dans un carré de toile épinglé aux deux bouts. Elle est montée dans sa chambre ; on tirait dans tous les stands. Elle pose la robe bien à plat sur le lit, puis a été tourner la clef dans la serrure. Elle a écouté encore de der-rière la porte fermée si par hasard on monterait, parce que peut-être sa mère l’avait-elle entendue rentrer, mais il ne semble pas. Elle est revenue. On tirait dans tous les stands ; elle revient sans faire de bruit, ayant ôté ses souliers. Elle voudrait tellement être sûre. C’est quand il y a celui qui tresse ses paniers sur la place, et il va y avoir six mois qu’il est là. Comme d’autres dans leur chambre écrivent sur du papier, sans qu’on sache ce qu’ils font, ni pourquoi, ou d’autres peignent sur de la toile : alors elle ôte les épingles, puis va les piquer dans le mur. On tire dans tous les stands, elle prend la robe par le haut entre deux doigts, et la laisse tomber le long d’elle. C’est une robe blanche, avec une cein-ture basse, sans ornements, ni garnitures et sans point de manches non plus, mais il y a cette berthe qui vous tombe tout autour du corps jusqu’aux coudes. Une de ces robes-chemises, qui sont sans forme par elles-mêmes, parce que c’est le corps qui leur en donne une. Et alors elle n’a plus osé. Il semble qu’elle ne va jamais pouvoir se décider. Elle a dépendu le miroir d’au-dessus de la table de toilette pour al-ler le pendre à un clou, dans l’embrasure de la fenêtre. Tout est prêt et c’est justement pourquoi, on dirait, ne se risquant même pas à tourner la tête vers elle-même, et son image. Et on tirait, on tirait encore ; il y avait un coup de feu isolé, il y
– 118 – en avait plusieurs qui se suivaient à de très petits intervalles comme quand on fait sauter les points d’une couture en ti-rant sur l’étoffe. Quelques entêtés (ou bien il y en a qui ont la manie de faire des essais, lisant dans les journaux les con-seils qu’on y donne, avec toute sorte de recettes) soufraient encore dans les vignes, ou faisaient des applications d’arsenic, – nous, on est déjà sortis du travail. C’est la fête. On monte sur son travail comme on monte sur un mur pour voir ce qu’il y a de l’autre côté. Sortir de soi-même, monter à soi-même ; – mais, elle, elle n’osait toujours pas. Elle a tenu sa robe contre elle, un grand moment, étant en même temps encouragée et découragée. Tellement de silence dans la mai-son, et quand on serait si tranquille, parce que décidément sa mère doit être sortie et c’est bien sur quoi elle a compté : re-gardant par la fenêtre le soleil qui baisse, pas encore entré pourtant jusqu’à elle, à cause du large avant-toit, mais elle sait qu’il n’entrera que juste au moment de se coucher. Et Congo a remis la lettre dans sa poche, puis il a dit : « N’est-ce pas que ça va » ? et sans attendre la réponse : « Je vais al-ler la copier, » étant parti en hochant la tête le plus vite qu’il pouvait par la ruelle.
On tire dans tous les stands. Non ? Oui ?
Elle vient de voir devant elle les ombres des maisons et celles des murs dans les vignes s’allonger toujours davan-tage, – ayant commencé d’ôter sa vieille robe ; mais qui est-on ? Et qu’est-ce qu’on vaut ?
Elle avait des bas de coton, elle ôte ses bas. Elle a un ju-pon de dessous, elle ôte son jupon.
La fanfare s’est mise à jouer.
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Ils avaient constitué à la ville un comité et tous les vil-lages du district avaient un représentant dans ce comité.
Ils ont été chercher sur les monts des branches de sapin et de la mousse que les enfants des écoles tressent en guir-landes et où ils piquent des roses en papier sous la surveil-lance des femmes ; les hommes, pendant ce temps, faisaient sauter le pavé et plantaient en terre les hauts fourrons (comme ils disent), les hautes perches non écorcées où les guirlandes devaient venir s’attacher.
Il étaient descendus des monts avec des charrettes à bras, ou des attelages de deux chevaux tirant un double train de roues.
La forêt venait en bas, s’étonnant des vignes qu’elle tra-versait, et davantage encore de l’eau, dont elle se tient d’ordinaire dans un grand éloignement, la méprisant de ses hauteurs.
Ils claquaient du fouet ; les mécaniques serrées à fond criaient à cris non interrompus comme des sirènes de ba-teaux dans la brume.
On voit juste au-dessous de soi les fissures que font les rues comme si c’était une galette d’argile du genre de celles que s’amusent à faire les enfants et puis ils les oublient au soleil.
Ils tombaient peu à peu vers les toits aperçus d’en haut, qui ont été se séparant, puis ils sont devenus pointus.
Pendant ce temps, une bande d’enfants venait par les sentiers, ne pouvant plus se servir de leurs bras et avec des sacs sur le dos. Les plus grands étaient avec les charrettes, elles aussi lourdement chargées. Et longtemps derrière eux
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ça sentait la terre noire, la résine, le champignon, l’aiguille de sapin, l’écorce : ça sentait fort et frais dans le grand soleil, parmi l’odeur fade qui montait du lac. Ils mettaient en-semble, ils réconciliaient, ils remariaient les climats, les es-sences, ils reconfondaient les natures ; puis il y a aussi les produits fabriqués, papier de soie, cotonnades, pots de cou-leur, et on allait chercher dans les greniers les drapeaux qu’on y tenait roulés depuis des années et les écussons de carton un peu passés, mais qui pouvaient servir encore, qui vont servir, – alors on a entendu le bruit des marteaux, le bruit des scies ; on riait de voir M. Borgeaud de la boutique monter difficilement à son échelle, parce qu’il y avait son ventre qui s’était mis entre elle et lui, mais il est monté jusqu’au fin bout quand même, voulant pendre des lampions à ses fenêtres ; – pendant ce temps, toujours, partout, ces coups de feu.
Ceux-ci ont fait claquer leurs fouets à eux ; leurs gros fouets à lanières de cuir donnant un coup sec, qui est aussi-tôt imité à trois, quatre, cinq, six reprises.
Aussitôt repris, imité, mais en même temps devenu plus sourd, et qui traîne, qui se prolonge, qui ne veut plus finir.
Parce qu’il y a la forme du mont, il y a sa forme de cor-beille avec son double avancement, ce creux fait comme ex-près pour recueillir.
Le bruit d’un coup de feu n’est pas mort qu’un autre entre déjà dedans, et un autre, et un autre encore ; les dé-parts se confondent avec les retours ; il n’y a plus de fin à rien, mais seulement continuation et suite, comme si le mont roulait sur des roues, à cause de tous ces stands étagés ; et dans ceux du bord de l’eau, on tirait par-dessus l’eau d’une pointe à l’autre, dans ceux de plus haut c’est par-dessus un
– 121 – pli de terrain et d’un des versants à l’autre versant, par-dessus les chemins et les murs, par-dessus les têtes ; – et si vous êtes en petit bateau, tout à coup vous entendez siffler à vos oreilles cette méchante abeille trop pressée, allant en ligne droite, que rien n’arrête, ou bien c’est haut, dans l’air, comme quand le martinet au vol rapide passe avec son cri, le soir.
On voit monter le drapeau rouge.
On voit devant les cibles monter le drapeau rouge qui veut dire qu’on a fait mouche ; et c’est la palette blanche quand le coup a porté dans le noir, la palette noire quand le coup a porté dans le blanc.
Là-bas, l’alignement des quatre ou cinq cibles dans leur cadre de maçonnerie, sous les lettres majuscules ABC ser-vant à les numéroter ; et elles se mettent ainsi à vivre cer-tains jours, elles s’animent quand le mont est comme un at-telage qui n’en peut plus sous les coups de fouet.
Et quelquefois aussi la palette se balance longuement sans se poser :
— Ah ! saleté… Nom d’un tonnerre !
Et on entend :
— C’est pourtant pas possible !… Je devais être dans le quatre, j’étais sûr de mon coup ; dans le quatre, un peu sur la droite. C’est cette carabine, ou bien si c’est la munition ? Ru-battel, passe-moi ton arme et tes cartouches…
Et l’homme se remet en position : les uns debout, les autres à genoux, les autres couchés pour leurs séries, dans la terre sèche, avec tout un système de sonneries, en bras de chemise, leurs chapeaux de paille souple à l’aile rabattue sur
– 122 – les yeux, commençant de viser à ras de terre, fermant soi-gneusement l’œil gauche, clignant l’autre ; et on voit le ca-non du fusil monter très lentement, monter encore, se dépla-çant quelque peu d’un côté, de l’autre côté, – à la suite de quoi le choc vient dans l’épaule, en même temps que la douille saute en l’air.
— Quatre ! quatre ! tu vois, je savais bien, je vous avais bien dit. Quatre ! Dis-donc, Louis, tu marques ?
Et un autre :
— Trois. Tu marques ?
Par-dessus l’eau, par-dessus deux pentes rejointes du bas, avec leurs murs, leurs escaliers ; et la palette noire, la palette blanche, le drapeau rouge :
— Cinq. Tu marques ?
— C’est marqué.
D’un talus à l’autre, dans les vignes ; d’une vigne à une autre vigne ; – par-dessus l’eau du lac qui est empêchante, surtout le soir, parce qu’il y a tout le ciel qui y tombe, trop jaune, trop rose, trop blanc ; ils disent : « Ce n’est pas du jeu, ça ! » quand ils ont à se défendre ici contre deux lumières et ceux du mont pas : celle qui vient d’en haut, celle qui vient d’en bas, toutes ces couleurs et qui changent comme une fille qui aurait trop de robes ; et puis un gros nuage blanc est ve-nu avec son reflet, comme on voit, à ce qu’on raconte dans les livres, sur les mers du pôle, des champs de neige se pro-mener…
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Elle se regarde vite encore et voit aussi sa coiffure qui est mal faite, qu’elle a défaite, et ses cheveux lui sont tombés sur les épaules comme Dieu les lui a donnés.
Il n’y a personne dans la maison ; on tire dans tous les stands, la fanfare joue une marche militaire.
Elle ôte son peigne, ce qui fait que, ses cheveux n’étant plus retenus, elle peut les prendre dans ses mains, elle voit jusqu’où ils descendent. La carafe, le verre, le pot à eau, la petite table de toilette recouverte d’une toile cirée à damier, le plancher de sapin, les images au mur. Jusqu’au milieu du dos, plus bas que la ceinture, alors la main n’a qu’à aller de côté. La fanfare a joué une marche militaire, puis le directeur dit : « Halte ! recommençons… Septième mesure, vous y êtes ?… » Sa baguette va et vient devant le tableau noir ; les hommes sont assis sur les bancs d’école, sauf les gros ins-truments, le bombardon, les basses, qui doivent se tenir de-bout. La fanfare repart. Et c’est noir, c’est annelé, c’est plein de reflets, comme l’eau quand il y a des vagues, sous l’éclairage venant de côté. Elle a osé, elle ose, elle ose un peu plus. Pour être toute neuve, être comme si on venait seulement de naître et recommencer. Elle regarde ses bras ; est-ce vrai ? est-ce bien vrai ? La fanfare continue de répéter patiemment sa marche et on a fini par ne plus entendre les coups de feu tant il y en a : – longs, ronds, minces, pleins, avec deux lignes bien droites et bien égales, jusque tout en haut, à peine tremblées, juste ce qu’il faut, sans quoi ce serait ennuyeux… Si c’était vrai, pourtant ! Brune de peau. Et puis alors, remontant : la figure. Elle ose, elle s’étonne. Moi ? Rien qu’une bouche, un nez, deux yeux, une figure comme la lune, comme la lune du bon Dieu, simple, ronde, qui la regarde. Qui lui a dit : « Oui ! » qui vient en avant : « Oui ! oui ! » et puis : « Oui, » encore ; alors se sont montrées les dents, pe-
– 124 – tites et blanches comme celles des souris… Et encore une fois : « Oui… oui… » Pour lui dire : « Il faut, il faut oser, il faut croire… » Et il y a le menton un peu renflé comme aux pigeons, quand ils roucoulent, – avec un pli marquant le haut de la gorge tendue où tout à coup il y a de la place et il y a une grande surface pour y faire venir, y tenir, y loger. Alors le cœur lui est parti. Elle a osé aller prendre sa belle robe, elle pense : « Ce sera pour lui. » L’amour revient, il a été par-tout : dehors, dedans, dans l’air, en elle. Dans ce qui est, dans ce qu’elle est et dans les choses, et tout s’abandonne et se laisse faire ; et, quand le soleil est entré, il a été dans le soleil.
Car, tout à coup, le soleil entre ; il s’est tenu entre l’avant-toit et la montagne par delà les vignes, quittant l’avant-toit ; tandis qu’elle, elle va chercher dans un carton ses souliers neufs, des bas de soie, et il faut se faire belle puisque tout se fait beau.
S’habillant tout de blanc comme une mariée, pendant qu’on voit le soleil qui descend aller vers la montagne, et la montagne se soulève tendant vers lui les bras, comme quand l’amante est déjà couchée, l’amant vient ; elle dit : « Viens, viens encore, viens plus près », et sa tête trop lourde à lui va en avant, se logeant au creux de l’épaule. Elle rit : « Comme une mariée… » Toute blanche, toute prête déjà.
La fanfare a commencé à jouer une danse : on entend :
— Est-ce que vous venez, demain ?
— Je voudrais bien…
— Qu’est-ce qui vous en empêche ?
— C’est le petit, il se fait lourd !
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On entend :
— Quelle bêtise ! Venez avec nous… On prend la voi-ture, on mettra les enfants ensemble dans la voiture…
— Oh ! merci.
On entend :
— Voyons ! donne-moi ça… Il est trop pesant pour toi…
C’est Gilliéron à une petite fille qui a été chercher de l’eau à la fontaine, et Gilliéron :
— Voyons, je te dis, donne-moi ton seau…
Pendant qu’elle a lissé ses cheveux bien soigneusement et elle s’est lavée d’eau claire ; puis se regarde, s’étonne, puis : « C’est moi, moi quand même ! » alors le bonheur lui éclate au cœur, sous le plafond rose de soir.
Pendant qu’on tire dans les stands, la fanfare joue une valse, tout le monde est dehors, c’est plein de femmes et d’enfants, les portes des caves sont ouvertes, ça sent le vin, les portes des cuisines sont ouvertes, ça sent le pain, ça sent la soupe, – ils s’appellent, – ils vont boire ensemble, on se donne rendez-vous pour le lendemain.
— Et, moi, je viendrai, et je lui dirai…
Debout devant le miroir dans sa robe blanche :
— Je lui dirai : « J’ai été méchante ; je me méfiais de toi, parce que je me méfiais de moi… »
On a entendu :
— Vous aussi ?
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— Pourquoi pas ?
— Alors vous m’en réserverez une.
— Laquelle voulez-vous ?
— Un galop ou une sautiche10.
Et un rire tout trembloté, parce que c’est la vieille Jaquillard qui a septante-deux ans passés, comme on l’a ap-pris par la suite ; mais ça n’empêche rien ; « bien sûr que non ! »
La fanfare a joué sa valse d’un bout à l’autre sans une faute.
Il commence à faire nuit, alors ils reviennent du tir, en bandes, leur fusil sur leur épaule.
Sur la place, il y a Besson, Besson qui travaille tou-jours…
Et le lendemain matin, à six heures, les concours de tir ont continué ; ils ont été interrompus de neuf à onze, ils ont repris jusqu’à midi ; ensuite les bateaux à vapeur ont com-mencé à amener le monde.
Il y a eu trois courses supplémentaires, ils n’ont plus ar-rêté de siffler, se vidant de leurs passagers, l’un après l’autre, sur le débarcadère, comme d’un sang huileux, ayant peine à sortir : les grands bateaux blancs à roues avec une seule cheminée : Italie, Savoie, Rhône, Mont-Blanc.
10 Danses. (Note du correcteur – ELG.)
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Et le monde lentement coule d’eux dans le soleil pour entrer tout d’un coup sous les ombrages de la place où les chapeaux des dames ont été comme des bougies qu’on a soufflées, la mode étant aux chapeaux rouges.
On a été, venant du lac, dans la direction du mont. Le monde remontait les rues pour en admirer la décoration. Sous les guirlandes, sous les drapeaux, sous successivement chacun des quatre arcs de triomphe avec leurs devises, dont l’une dit :
Rendez hommage aux vignerons
Car c’est le vin qui fait l’union…
écrite en belles majuscules sur un carré de carton qui se ba-lance au-dessus des têtes dans le courant d’air.
Une deuxième balançait :
Le vie est courte et vous venez
Et ce soir vous repartirez ;
Alors souvenez-vous de nous
En vous en retournant chez vous…
tandis qu’on venait, en effet, on levait la tête, on lisait.
Et on continuait d’avancer jusqu’à une autre, une autre encore ; on arrivait alors sous le pont du chemin de fer ; là on ne va pas plus loin, là on s’arrête.
Là, les gens faisaient halte, là les gens se sont tenus arrê-tés : ils ont vu le pays se lever devant eux comme sur un plan de géomètre. Tout le district leur est apparu, pendant qu’eux-mêmes se tenaient au chef-lieu, c’est-à-dire dans son
– 128 – centre, ayant devant eux cet extrait de cadastre avec ses car-rés réguliers, jaunes ou gris ou verts, les taches rouges des villages, des traits simples qui sont les chemins, des traits doubles qui sont les routes : en minces couleurs de lavis po-sées à plat sous juste ce qu’il faut de ciel pour marquer où fi-nit la chose.
Le district, et eux au chef-lieu, sur sa frontière, où ils at-tendent, tournant le dos à l’eau et à ce quatrième côté qui ne compte pas, non utilisable ; – face au pays des hommes, aux lieux habités d’où ça va venir, et ils regardent encore si, des fois, ça ne viendrait pas, mais rien.
Et ceux qui se sont tenus là d’abord ont eu le temps de s’en retourner, et d’être remplacés par d’autres : toujours rien. Comme si c’était peint sur du papier ; rien, ça ne bouge pas, ça ne parle pas, ça se tait, c’est comme rentré sous terre, dimanche ; personne dans les vignes, personne sur les chemins, personne pour le moment ; alors deux heures son-nent à l’horloge.
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Ça a commencé par un bruit de tambours.
Les villages sont facilement comptés. Une route passe dans chaque village et, ou bien c’est toujours la même, ou bien elles se rejoignent. Quelques-uns vont venir d’en haut, c’est-à-dire de dessus la crête : quelques-uns d’à mi-mont, quelques autres d’en bas, et ils viennent de droite et de gauche, mais viennent tous au même point. On compte faci-lement ces villages tant c’est nu, c’est dépouillé, c’est lisse à l’œil comme quand c’est peint : il y en a un, deux, trois, quatre, cinq : en plus de quoi, quelques groupes de maisons dans l’isolement, ne comptant pas, quelques vieux châteaux, quelques tours en ruines.
Cinq villages, ce qui fait cinq communes. Et rien. Puis il semble qu’on a entendu le tambour. C’est quand les gens d’en bas se sont dit : « Tu as entendu ? » « Non. » « Je te dis que si, moi… Écoute… » Mais on n’est pas sûr.
Et on ne peut pas voir, parce que c’est trop loin : c’est là-haut, dans le village de tout là-haut, sur la crête, à votre gauche : là où ils ont le Globe et la Croix11, et voilà qu’ils ont élevé au-dessus de leurs têtes le globe et la croix.
Ils les ont levés devant eux au-dessus des murs bordant la route et de derrière l’angle de la dernière des maisons :
11 Armoiries de villages : Grandvaux (un globe surmonté d’une croix), Epesses (trois sapins), Villette au bord du lac (cep de vigne et grappes), Riex à mi pente (une grappe sur un cep), Cully, chef-lieu au bord du lac (une grosse grappe de raisin). Aujourd’hui, tous ces villages, après un groupement de communes, forment Bourg-en-Lavaux).
Syndic est le titre du maire en pays de Vaud. (Note du correcteur – ELG.)
– 130 – alors les tambours sont en tête, ensuite vient la fanfare ; eux, ils marchent derrière la bannière dans leurs habits noirs du dimanche, ils marchent derrière l’écu où il y a le globe peint dessus et il y a la croix peinte dessus. Le syndic, le président du conseil communal, la municipalité ; ensuite les demoi-selles d’honneur et les tireurs, sur la route, là-haut, à gauche, – tandis que plus bas, sur la droite, viennent à présent les Trois Sapins Verts.
Ça vient ; on ne voit rien encore : ceux d’en haut vont de gauche à droite, ceux de plus bas de droite à gauche, pour qui regarde, mais on ne voit rien. Derrière le Globe et la Croix, derrière les Trois Sapins qu’ils ont, ces autres, et eux aussi leurs demoiselles d’honneur en blanc, qui sont huit, dont Mathilde, marchant deux par deux. Et à présent qui sor-tent deux par deux tenant des fleurs, sortent de l’ombre, dans leurs robes blanches, sous leurs beaux cheveux, – les femmes qui nous sont promises après nos peines, les femmes qui seront à nous une fois, à nous ou à toi, avec qui tu seras au lit en récompense, et tu lui feras un baiser, puis un baiser, puis un troisième, plus appuyé.
On n’avait encore rien vu d’en bas, de la ville, au pied du mont où ils se tiennent ; puis : « Eh ! tu vois ?… »
— Une, tu vois ?
— Deux.
— Trois…
— Où ça, la troisième ?
Cette fois c’est à droite, dans le village du milieu ; et ça en fait trois, en effet, trois bannières, qu’on distingue au-dessus des murs : et celle-ci porte le Cep chargé de fruits.
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Et voilà que ça en fait quatre, à présent, puis voilà que ça en fait cinq, et elles viennent ; alors on a vu comment c’est fait dans le cœur de l’homme, par ces chemins qui tom-bent dans les routes, ces routes qui tombent les unes dans les autres.
Ça vient peu à peu, ça se rapproche, ça grandit : à pré-sent on distingue très bien au-dessus des murs les têtes, le haut des corps, les instruments nickelés, les bannières aussi qui penchent vers vous et vers ici.
Alors il y a eu ceux d’ici. Il y a eu ceux d’ici, ceux de la ville, ceux de la grosse Grappe remplissant à elle seule l’écu sur son étoffe, – à un moment donné, signal : un coup de ca-non ; les cloches.
Ceux d’ici, et quand ils ont vu que les autres cortèges al-laient se réunir : alors ils ont formé le leur ; les pompiers courent avec leurs cordes, refoulant le monde dans le bord des rues et sur les trottoirs, ceux qui n’arrivent pas à s’y lo-ger repoussés jusque sur la place ; le canon tire, les cloches sonnent, la fanfare éclate ; et ceux d’ici s’ébranlent à leur tour allant à la rencontre de ceux qui viennent, pour leur faire escorte, les amener.
Cloches, canon ; et unité.
Les fenêtres viennent dehors par le débordement des têtes. Dans le cadre en grès usé, trois étages, trois, quatre étages de figures. Les façades des maisons ont comme des soubassements de corps. À peine si à certaines places on aperçoit encore le pavé, des fenêtres, tant il y a de ces dra-peaux, de ces écussons, de ces guirlandes. On ne sait plus si c’est le courant d’air ou bien le bruit qui fait qu’elles balan-cent ainsi, en même temps que balancent les cloches et le
– 132 – canon tire en mesure. Tout le pays se vidant d’hommes vers ici comme quand l’eau descend un toit, et ici ils sont recueil-lis, parce que c’est ici le milieu et c’est ici que ça finit, devant le lac mis là pour faire plus beau encore, et qui est plein de bateaux, plein de barques, vus entre les gros troncs courts des ormes, les troncs moins gros, plus élevés des peupliers. Et, au-dessus des toits, quelqu’un, et dans le ciel encore quelqu’un qui regarde, un aéroplane ; et en arrière alors, as-sis en rond, le mont, tout le grand mont, n’ayant plus autre chose à faire, qui a été quitté, mais ne s’est pas perdu des yeux, se voit encore, tout salué qu’il est et parcouru qu’il est, tout caressé par la musique, les sonneries, ou bien quand le canon comme une grosse bulle de savon vient crever contre les murs des vignes…
Et c’est alors qu’on a vu des fenêtres le pavé se mettre à avancer doucement, à glisser, à couler dans la direction de la place : on a battu des mains, on a crié bravo. Du blanc, du noir et blanc, et puis encore du blanc. « Bravo ! Mesdemoi-selles. » Et puis du rouge et du blanc. « Bravo pour le Globe ! » Et puis « Vive la musique !… » mais cette fois on n’a rien entendu et il y a seulement les bouches qu’on a vues s’ouvrir, en même temps qu’on était ébloui, tellement ils avaient bien fourbi leurs instruments, qui ont passé dans le soleil, entre deux toits ; – puis des chapeaux se sont levés : « Vivent les Sapins ! » on entend de nouveau ; – puis : « Vi-vent les Demoiselles ! » leurs bas minces, ces fins souliers en peau, et tenant la tête levée, riant, remerciant d’un signe, et on leur a jeté des fleurs…
Et c’était tout blanc…
Et puis, de nouveau, c’est noir, avec des chapeaux de paille et des tubes, pendant que ça coule toujours, ça va tou-
– 133 – jours d’un même mouvement, en mesure, du même pas, dans le même sens, et ça va.
Dans le bout de la place, du côté du levant, sont les che-vaux de bois et les tirs de pipes ; à l’autre bout, la cantine.
Une ordonnance de police avait interdit aux chevaux de bois de tourner et aux tirs de pipes de fonctionner, pendant la cérémonie. La foule faisait silence, la dernière fanfare s’est tue. On a entendu un cygne battre des ailes, puis prendre son vol, faisant siffler l’air, au-dessus de la baie. Dans les arbres, les moineaux, qui avaient été dérangés, sont venus reprendre leurs places. Et on a entendu aussi le lac, bien qu’il fût sans vagues, mais, même par les temps les plus tranquilles, un mouvement se fait à sa surface, comme quand une poitrine respire : il va vers en haut, va vers en bas, va vers en haut.
On a entendu le lac, pendant que tout le monde se tai-sait. Le premier orateur se lève.
Vignerons…
Premier discours, dans la cantine où tous ceux qui avaient pu ont pris place autour des tables, devant l’estrade.
Et il y a là-haut celui d’où la poésie provient et que la poésie a quitté ; alors on ne va plus avoir besoin de lui : alors, en ce moment, il se prépare à s’en aller.
Ils sont ici devant l’estrade où il y a une grande table ; on a entendu le lac ; sur l’estrade, le premier orateur s’est le-vé.
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Le premier orateur se lève, tandis qu’autour de la table, en demi-cercle, il y a les demoiselles, leurs mains tenues l’une sur l’autre, leurs bras allant en travers d’elles, leurs beaux bras nus.
Et on a entendu le lac, et un grand cygne s’est envolé.
PREMIER DISCOURS
Vignerons, tireurs, chers amis…
Le cygne est déjà arrivé de l’autre côté de la baie ; là, il s’est laissé tomber, faisant claquer l’eau comme quand on tape dessus avec le plat de la main.
Vignerons, hommes d’une chose ; vignerons, hommes qui avez fait ; tireurs et vignerons, je vous salue. Et parce que vous avez fait et à cause de cette chose, car vous voudriez la cacher que vous ne pourriez pas la cacher…
Il montre sur la table les bouteilles de vin d’honneur.
Elle brille trop, elle est d’une trop belle couleur, elle sent trop bon, elle a trop bon goût : alors elle est là, et je vous salue. Il y a des gens qui écrèment, ils se contentent du plaisir de dessus ; vous, vous avez été profond. Vous, vous voilà d’abord contre la terre ; vous la regardez, puis vous dites : « Est-ce qu’on y va ? » Vignerons, chers amis, vous savez bien : cette terre, il faut d’abord avoir sué contre, avoir fumé contre, avoir pleuré contre, avoir juré contre, avoir gémi contre, lui avoir dit : non, plusieurs fois, l’avoir reniée comme a fait Saint-Pierre, et c’est parce qu’on l’aime et il y a certains jours où l’amour se retourne et où l’amour agit à rebours. Il dit non, et puis quand même. Et alors, peu à peu, à travers la peine, par-dessous la peine. Rappelez-vous, pas au commencement, pas même au milieu, parce qu’on est parti et
– 135 – puis il faut aller et puis il faut aller encore. Dans le bout seule-ment, après qu’on a payé. Mais alors ça vous est rendu…
— C’est vrai, dit Bovard.
… C’est quand ça commence à vous ressembler, tout autour de vous ça commence ; ça change, vous n’avez pas changé ; ça change d’après vous, selon vous ; ça se met à vous obéir, ça se plie à vous, ça devient docile ; vous regardez, vous dites : « Ça, c’est moi… » vous regardez, vous dites : « Ça c’est moi… Ça, c’est moi encore » ; et il n’y a plus que vous dans les vignes, plus rien qui ne soit vous où que vous vous tourniez : l’autre plaisir, le grand, le vrai, de tout le monde, pour tout le monde, – celui d’après, celui d’avoir fait, celui d’avoir été les plus forts…
— Ah ! c’est vrai, c’est vrai, c’est très vrai, crie Bo-vard !… Et c’est comme j’ai toujours dit.
… Dans vos vignes comme chez vous, parce que la femme va bien, les enfants vont bien, la cuisine est propre ; alors les hommes se rapprochent, parce que quand l’homme est content il va à l’homme, et l’homme qui n’est pas content fuit l’homme. Messieurs, vignerons, chers amis, je bois à la réunion…
Applaudissements.
… Je bois à ce qui réunit. L’union du travail pour celle d’ensuite. Messieurs, vignerons, tireurs, membres des conseils, Messieurs les représentants des autorités… À ce qui réunit, à ce qui nous a permis d’être ensemble aujourd’hui…
Bovard s’est levé le premier, tenant son verre, parmi les bravos.
DEUXIÈME DISCOURS
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Messieurs.
Je viens vous dire les mêmes choses, parce qu’on s’aperçoit bientôt que les grandes choses sont en petit nombre et toujours pareilles, mais moi je viens au nom de la famille et parce que je suis de la famille, remercier d’abord l’honorable orateur, lui dire ensuite que nous l’avons compris. Et n’est-ce pas ? lui dire aussi : « Maintenant vous n’avez qu’à prendre place parmi nous, parce que vous êtes, vous aussi, de la famille… »
Et tout de suite Calamin a commencé, quand même on cherchait à le faire taire :
— Approuvé !
… Asseyez-vous parmi nous, tenez-vous pour toujours parmi nous, à présent qu’on est tous ici des frères, car union n’est pas encore assez le mot qu’il faut, – parce qu’on a été divisés les jours de semaine. On a été divisés par l’argent, on a été divisés par les intérêts, on avait beau travailler ensemble et avoir le même tra-vail et travailler la même terre, on vivait séparés, on était mal-heureux de vivre séparés. L’argent, on n’était pas encore montés dessus, l’argent, on était pris dedans ; il y avait les intérêts, les ja-lousies, les rivalités politiques, les querelles ; il y a eu non seule-ment les peines du corps, mais celles du cœur, pendant six jours. Et puis le septième est venu.
— Je connais ça, crie Calamin, je connais ça depuis longtemps.
On le fait taire.
… Car le monde a mis six jours à se faire, et aujourd’hui seulement vient le septième jour ; alors c’est fini.
Et Calamin a dit encore quelque chose en levant la main, sa voix se perd parmi l’autre voix.
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… Une seule personne. Jeunes, vieux, hommes, femmes, en-fants. Parce qu’il y a une terre qui nous a pris contre elle, et elle est là, vous la voyez bien, toute proche, qui nous a mis sur ses ge-noux, nous serrant si fort qu’elle peut dans sa jupe contre sa poi-trine, – et il y a les sexes, il y a les âges, mais il n’y a plus rien qui sépare, étant tellement mêlés ensemble, voyez-vous, qu’on ne va plus jamais pouvoir se démêler…
Tandis que Calamin ne lève plus seulement la main, cette fois, mais toute sa personne, alors on a dû le faire se rasseoir.
… Qu’on ne démêlera plus jamais ces mêmes sangs qui se sont mêlés, en ce jour, comme je voulais dire, ce septième jour… Et c’est tout ce que j’ai à dire, car si je voulais parler des per-sonnes, je séparerais ; si je voulais parler des sociétés, des groupes, je séparerais… Vigneronnes au teint bruni, femmes, filles, Mesdemoiselles… Eh bien, non !
Il dit :
— Je ne peux pas.
— Vous avez raison ! crie Calamin.
… Je regarde seulement encore une fois comment ça tient, vous permettez ? Je sors un peu de parmi vous pour regarder de plus loin, je rentre… Et je dis : « Ça faisait silence… »
On n’entend plus rien en effet ; Calamin lui-même s’est tu…
… Ça se tient tellement tranquille dans le beau temps et le dimanche ; ça bouge seulement un petit peu d’un côté, de l’autre côté, comme quand une femme berce un enfant. L’enfant… les enfants. Tous ensemble.
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Il se tait ; le silence a duré un long moment. Il y a eu en-suite un coup de canon.
La distribution des prix a commencé.
L’un après l’autre, les tireurs vont à la table où les de-moiselles prennent sur la nappe le prix qui revient à chacun, parmi la verdure et les fleurs, – les coupes d’argent, les pots d’étain…
Ils tiraient dans les tirs de pipe. Il y avait trois manèges de chevaux de bois : un qui marchait à la vapeur, un qui était tiré par un petit cheval, un enfin qui tournait à la force des bras. Les trois musiques se mélangeaient dans l’air comme quand il y a trois fumées qui n’arrivent pas à s’envoler faute de vent. Un homme tapait de toutes ses forces avec un mail-let sur une tête de Turc pour le prix : le choc fait monter le long d’échelons gradués et numérotés une pièce de fer et il y a dans le haut un timbre qu’il faut faire sonner : alors on a droit gratuitement à un nouveau coup, outre une belle rose en papier à feuillage d’or qu’on vous épingle à votre veste ; mais l’homme avait ôté sa veste, alors on lui mettait les roses à sa chemise, parce qu’il en avait gagné quatre, mais il ne s’arrêtait pas.
Il a dit :
— Vous allez voir ça.
On disait :
— Il va démolir la mécanique !
— Six… sept…
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Juste le temps de lever les bras de chaque côté de sa tête, et le maillet traverse l’air en demi-cercle, comme quand on veut fendre un tronc : mais lui c’est comme s’il fendait la terre, qui craque, qui tremble sous vous ; puis on entend un bruit comme quand on fait partir une fusée contre la grêle.
Le timbre sonne.
— Huit !
— Nom de Dieu !
Mais l’homme a de nouveau les bras levés ; il a dit au patron :
— Mets les roses par terre…
Au patron de la mécanique.
— Neuf… À mes pieds… Vous allez voir ça !…
Alors on a senti encore le coup dans les semelles, on a continué de l’entendre par les pieds de loin, tandis que les chevaux de bois tournent et les enfants sont sur les petits, les grandes personnes sur celui qui marche à la vapeur et siffle : avec quatre rangées de pavillons de cuivre sous des miroirs et des peintures.
L’illumination est entre les arbres ; l’illumination va d’un arbre à l’autre, tout le long du quai.
L’illumination est en guirlandes qui pendent sur plu-sieurs rangs aux branches, une lampe blanche, une verte :
– 140 – nos deux couleurs12, nos deux belles couleurs, une qui dit la pierre, une qui dit le mur et c’est une moitié ; l’autre qui dit la vigne quand ses feuilles se sont ouvertes.
— Hein ? ont-ils dit, est-ce bien arrangé ?
Et puis :
— Ça va ! Ça va, ou quoi ?
Et il y a eu encore les bateaux à vapeur partant, arrivant, sifflant, battant l’eau, eux-mêmes chargés de drapeaux et de lampes de couleurs, avec les autres pays qu’ils apportent, un tricolore, un jaune et rouge, un rouge et blanc : d’autres pays venus en visite sur les bateaux, deux, trois, quatre autres pays de par-là autour attirés : mais aussi c’est que ça va, – comme ils disent ici, – alors, vous autres arrivez, il y a de la place, et puis aussi de quoi vous faire passer la soif, du vin et puis de l’amitié…
La cantine était pleine ; les épaules se touchaient. Le long des bancs, de chaque côté des tables, devant l’estrade où des gymnastes en blanc faisaient des pyramides éclairées par des feux de Bengale un blanc, un vert, un blanc, un vert…
Pendant que les chevaux de bois tournaient, pendant qu’on tire dans les tirs de pipes.
— Dix-sept… Dix-huit… Mets seulement les roses de-vant moi…
12 Allusion au couleurs du drapeau vaudois. Autres régions évoquées par leurs « couleurs » : tricolore, la France, rouge et jaune, Genève, rouge et blanc, le Canton du Valais. Soit tous les riverains du lac.
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Ran ! un coup de maillet, le timbre.
— Dix-neuf… Par terre, je te dis.
Ran !
Et ça grimpe là-haut sans qu’on voie plus rien à présent, parce qu’il fait nuit ; mais il y a le bruit et puis le timbre sonne de nouveau ; et c’était dans le bout de la place du côté du levant, – à l’autre bout il y avait la cantine ; le pont de danse alors avait été dressé dans le milieu, avec son escalier de quelques marches, sa tribune, et tout entouré d’une bar-rière de planches sur lesquelles on avait cloué des branches de sapin.
Et vert et blanc encore ; et il a dit à Mathilde :
— Tu viens ?
On criait bravo, à cause des gymnastes ; – ils ont marché sur le gazon.
Bovard disait :
— À présent on peut mourir… On aura été payés…
Il était assis dans la cantine à une des tables ; là il s’est mis à parler tout haut entre deux morceaux de fanfare, disant qu’il pouvait mourir à présent.
Il a appelé son fils :
— Henri, tu es là ?
Et puis :
— Regarde-moi bien, Henri.
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Et eux ils s’en allaient ensemble, marchant sur le gazon ensemble ; et il y avait la musique des danses, et la fanfare joue un pot-pourri et on chante en chœur les refrains.
Bovard a dit :
— Regarde-moi bien… Et si c’est moi qui m’en vais le premier, n’oublie pas… Il ne te faudra pas me plaindre. Quand tu me verras couché pour toujours, dis-toi : « Tout va bien, il a été payé… » ne me plains pas. Dis-toi : « C’est en ordre, le compte y est, parce qu’il a été payé ; il a donné, mais on lui a donné, ça se balance… »
Et ils ont, là-bas, dansé une danse. Et ici, Bovard :
— Dis-toi bien ça…
Sans penser que son fils s’en ira peut-être avant lui ; et puis, même si son fils s’en allait avant lui :
— Quand tu me fermeras les yeux, et, si c’est moi, la même chose. Et vous entendez bien, vous autres, vous êtes témoins…
Alors il a fait venir une bouteille de son vin à lui ; alors Calamin :
— Compris !
Bovard fait venir une bouteille de son vin.
— Parce que c’est mon vin, mon vin à moi. Alors, vous, vous êtes témoins… Henri…
Il trinque avec Henri.
— Gilliéron.
Il trinque avec Gilliéron.
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— Et toi, Bron.
Il trinque avec Bron.
— Et toi, Calamin.
Mais il y a longtemps que Calamin, lui, attend son tour ; alors Calamin a bu, il n’a rien dit.
Il vide son verre d’un coup et ne dit rien, puis le pose et il ne dit rien ; puis, profitant de ce qu’on le regarde, il a ou-vert toute grande sa main droite.
Il y a les cinq doigts, il en referme quatre.
Un doigt, plus rien qu’un qu’il montre, et il dit :
— Un. Un seul.
Alors Gilliéron hoche la tête, lui qu’on a vendu ; mais il a dit : « Ça ne fait rien ! » On l’a vendu, sa femme est partie, il dit : « Ça ne compte plus !… » Il est sans femme, sans en-fants, sans maison, sans meubles, sans terre, sans vignes :
— Salut, Calamin ! Santé, Calamin !
Parce que Calamin :
— Rien qu’un !
Faisant alors le compte de ceux qui sont assis à cette même table : et un, et un, plus un, plus un encore, et puis un pour finir : ça fait un…
On danse sur le pont de danse. Il y a des matelots à col rouge, il y a des matelots à col bleu et à pantalons de toile empesés ; des demoiselles à beaux cheveux bien ondulés sous les lampes ; il y a un seul mouvement, il y a une seule personne sous les lampes. Il y a les musiciens et leur mu-
– 144 – sique dans la tribune, mais il y a partout de la musique, des musiciens ; on ne sait plus où la musique d’ici finit, où l’autre commence. On tourne dedans, on va dedans, on marche, on se tient immobile, on est assis, on est debout : c’est partout la même, parce qu’on l’a en soi, parce qu’elle est en nous. Où qu’on aille, où qu’on regarde, tout le monde se touche, épaule à épaule, coude à coude, cœur à cœur ; on ne bouge pas sans que tout bouge. Et Congo, lui, c’est à peine s’il peut arriver jusqu’au pont de danse, étant en retard ; la première chose qu’il a dite, c’est :
— Je l’ai là.
Il caresse la lettre de la main sous sa veste, puis sort une enveloppe bulle non collée qu’il a ouverte ; et vous entraîne vers les lampes du pont de danse, disant : « Je vais vous la lire, » mais on lui a dit :
— Taisez-vous !
Tout à coup, en effet, on s’est mis à parler à côté de lui, et c’est Milliquet, le vieux Milliquet, qu’on a descendu à tra-vers les vignes.
On l’a pris par-dessous les bras et ils ont dû se mettre à deux, ceux qui sont venus avec lui, le tenant chacun sous un bras pour lui faire descendre les escaliers, à cause qu’il a eu les yeux brûlés il y a longtemps par un coup de mine ; – et il venait dans la nuit quand c’était le grand soleil, il venait sous le grand soleil en bas les vignes, disant : « Où est-ce qu’on est ? » disant : « Quelle espèce de temps est-ce qu’il fait ? je sens bien qu’il fait chaud, mais est-ce un temps couvert, un temps gris, un temps orageux, ou bien est-ce le tout beau temps ? »
On lui disait :
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— C’est le tout beau.
Dans la nuit, comme ça, sans yeux ; deux qui le tenaient chacun sous un bras ; – alors on a dit à Congo :
— Taisez-vous !… Et puis sauvez-vous !
Parce qu’il y a le vieux Milliquet qui a dit :
— Je vois…
C’est lui qui vous dit à présent comment est le bal ; il vous dit des choses qu’on ne voit pas, parce que c’est en lui qu’il les voit.
On le regarde ; et il regarde aussi, mais pas de la même façon. Il est devant le pont de danse qui est un peu plus haut que lui ; il ne lève pas la tête, il la baisse. Comme si ça lui venait d’en bas, comme si ça lui venait d’en dessous ; et :
— C’est drôle, je vois tout !
Pendant qu’on l’a amené là, et il se tient là, le vieux Mil-liquet avec ses yeux fermés, et Congo est allé plus loin avec sa lettre.
Il est là sans yeux, c’est sans yeux qu’il voit, il voit parce qu’il n’a pas d’yeux :
— Comique, cette petite, hein ? cette petite noire avec un ruban rose, un tout petit ruban rose pas plus large que le doigt…
Pendant que les couples se promènent en rond autour du pont de danse ; et il n’y a point de ruban rose ; et puis la musique repart.
– 146 –
Et il n’y a point de petite noire, comme il a dit : seule-ment il voit, il voit quant à lui.
— Voilà Gattabin…
Point de Gattabin.
— Et voilà Rosine… Eh ! Rosine…
Et point de Rosine.
Mais lui élevant la voix :
— Salut, Rosine… Comment ça va-t-il ?
Il dit :
— Je vois que tu as changé de bon ami…
Il fait la conversation ; il lui parle de haut en bas ; puis :
— Alors, Crisinel, c’est toujours toi qui fais la basse !
À un des musiciens sur l’estrade, tout là-haut, – la tête baissée :
— Oh ! je m’en suis douté tout de suite, il n’y a que toi pour la faire comme ça… Ne t’arrête pas, va seulement…
Et le plus beau c’est qu’en effet la basse à ce moment s’était arrêtée pour faire couler l’eau de son instrument, de sorte que Milliquet a pu se rendre compte qu’il ne se trom-pait pas :
— Ne me réponds pas, pas besoin ! vas-y vite !
Tandis que l’autre a remis en place son embouchure, est reparti ; et Milliquet a vu qu’il était obéi.
Il est content, il dit :
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— Ah ! ces jolies petites robes toutes blanches, du di-manche, ces rubans, ces nœuds de ruban ! Et ils ont des lu-mières qui éclairent bien, qu’est-ce que c’est ? des lampes à pétrole ?
Allant loin en arrière à travers les modes et les habi-tudes, allant jusqu’à ces temps où on n’avait pas l’électricité, mais c’est qu’il voit en dedans ; il voit, non les choses qui sont, mais les choses qui ont été.
Et Congo, pendant ce temps, va avec sa lettre de groupe en groupe ; il est entré pour finir à la cantine, on l’a appelé ; Calamin a dit : « Voilà Congo… »
Alors Congo de loin pose la main sur la poche de son veston, puis il vient difficilement ; il vient dans ses habits tout effrangés, sans col, son chapeau rongé par les pluies et enfoncé jusqu’aux oreilles ; on l’a applaudi, on l’appelle ; personne aujourd’hui, voyez-vous, ne se présentera sans qu’on lui fasse accueil et qu’il trouve place parmi nous ; n’importe qui, il n’y a plus de différence, ni de distance :
— Ici Congo…
— Non, ici…
On l’appelle de tous les côtés, mais lui fait comprendre qu’il est invité déjà, qu’il viendra plus tard ; il rit, il bouge à côté de son oreille sa main rose ; il crie : « Dans un petit moment, et puis je vous la lirai à vous aussi, je vous pro-mets » ; – on le pousse, il est soulevé, il tourne sur lui-même ; la fanfare joue un nouveau morceau, on applaudit ; il arrive : « Viens ici, dépêche-toi, assieds-toi ; tiens, voilà un verre… »
Et Calamin :
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— Un, deux, trois, quatre, cinq, six.
Puis levant le doigt :
— Un.
Et, ayant montré l’assistance, il ouvre de nouveau sa main où est le nombre : il la referme.
Il ouvre sa main où il y a le nombre ; il fait le nombre.
Il fait le nombre ; il ferme là main, il le défait.
Ils ont été les deux avec leurs corps au milieu de tous ces corps, comme s’il n’y en avait point. Ils n’ont plus été que les deux, puis ils n’ont même plus été deux. Ils ont de nouveau marché sur le gazon ; ils sont allés parmi le bruit comme dans un plus grand silence. Ils sont allés, ils étaient deux, et puis ils n’ont plus été qu’un.
Les mots qu’on a dans la tête ne peuvent plus servir pour les idées qu’on a ; alors on va aux vieilles idées. Et on a besoin de parler et, en même temps, on ne sait plus parler.
— Ah ! méchante…
Elle penche encore plus contre lui ; elle répond en pen-chant ainsi.
— Et c’était un soir, alors ils m’ont dit : « Allons la cher-cher ensemble. » On s’est mis quatre. Peut-être que c’est ça. Dis, est-ce que c’est ça ?…
Mais, elle non plus, ne sait plus rien dire, alors elle penche.
Elle répond seulement avec son poids.
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Elle vient avec son corps pour se dire, et ils ont été par-mi tous ces corps comme s’il n’y en avait point, étant un seul corps, étant tous ces corps en un seul : ils sont allés encore un temps parmi la foule, déserte d’eux, comme dans un dé-sert véritable.
Les chevaux de bois avec leurs lumières tournent à une grande distance, puis ils se taisent dans la distance. Chaque voix qui vient, avant d’entrer en vous, se fond en silence. Ils marchent encore sur le gazon ; ils arrivent au bord du quai où il y a entre les troncs des bancs de pierre. Ils ont vu s’éteindre toutes les lumières et tout s’en va de ce qui n’est pas eux, devant du ciel qui vient, et des étoiles dans ce ciel. Ils montent à une pente bleue, parce qu’il y a l’eau qui est devant eux. Nous, notre corps, nous deux, mais rien qu’une, rien qu’un, toi, moi. Il semble que la terre se renverse, ils re-gardent d’en haut le ciel. Devant la petite maison du pê-cheur, les nasses sont posées l’une sur l’autre, et les canards blancs dorment pêle-mêle avec les poules noires à côté de deux paires de rames mises debout contre le mur. Ils regar-dent depuis un sommet de montagne ; les choses, toutes pe-tites, sont en bas. Il y a du sable, des galets ; il y a eu l’enrochement plus loin : et le ciel est dessous par un renver-sement, tandis qu’il s’assied ou bien si c’est elle ? Ils voient qu’ils ne peuvent déjà plus débrouiller leurs mains. Il ne sait plus lesquelles sont à lui, lesquelles sont à elles ; il ne sait plus s’il tient, s’il est tenu. Il ne sait plus si, ce qu’il sent, c’est lui ou elle qui le sent ; elle pense en lui, lui pense en elle. Elle tombe encore plus en avant. Il n’a plus de cœur. Elle a mis sa tête à elle là où était son cœur à lui. Elle pense dans son cœur à lui, avec les pensées de sa tête à elle. Une fusée éclate au-dessus d’eux, laissant tomber trois boules de cou-leur : une bleue, une verte, une rouge, et il les voit descendre et elles montent vers lui. Ils se sont rejoints de partout, ils
– 150 – ont été tenus ensemble ; ils sont mêlés l’un à l’autre et repé-tris. Ils n’ont plus été autre chose que les rocs sur lesquels ils sont, et, en haut du rocher, la continuation du rocher. Au-dessus du ciel vu plus bas et continué ; le ciel revenu par en-dessous et comme replié sous eux : quand, à ses étoiles ordi-naires, les humaines ce soir ont été ajoutées et les humaines descendaient et montaient, – et eux étaient dans l’immobilité…
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