Passage du poète

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 4 sur 15

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Passage du poète

Chapitre 4

 

 

Alors il y a eu un petit orage avec deux ou trois coups de tonnerre.

Le fond du lac a été longtemps occupé par des nuages posés l’un au-dessus de l’autre comme des bancs pour s’asseoir ; un coup de vent les fait venir en bas.

Il y a eu un ciel clair, contre lequel a été seulement dres-sée l’échelle d’une grosse averse ; puis elle s’avance, et tout se brouille, tandis que la terre change de couleur et c’est son tour de changer de couleur.

On ne sait jamais.

Tout le temps, d’avril en octobre, ils tiennent la tête le-vée.

Là-haut est leur véritable banque ; là-haut, ils ont placé leur capital. Depuis le commencement d’avril et jusqu’après les vendanges, ce qui fait sept mois, jour après jour, et tout le long du jour, et dès qu’ils sont debout et encore avant de se mettre au lit, ils regardent là-haut vers le temps qu’il va faire.

Car il se fait sans eux, le temps, et bien souvent même contre eux et ils ne peuvent rien y changer, alors ils ont ap-pris à obéir, mais ont appris aussi à être attentifs et à lire les signes qui sont écrits sur cette page vite tournée, à ce ciel qui est comme un livre qui aurait tellement de pages que la même ne se présenterait jamais deux fois. Et tantôt à un bout d’elle, tantôt à l’autre bout ; tantôt dans le haut, tantôt dans le bas. Le tout petit mot d’un nuage qui est apparu, s’en va ;

 

– 20 – la ligne écrite en gris du brouillard traînant à mi-mont ; la co-loration d’un coucher de soleil ; quand la lune a une cou-ronne comme une mariée ; – et sur la terre aussi les signes : la limace qui sort, l’araignée qui tisse sa toile, les taons qui sont méchants, l’hirondelle qui vole bas…

L’escalier des nuages a été détruit tout d’un coup ; il a plu, il a fait froid.

Ils rallument les poêles de faïence ronds qui ont des cercles comme des tonneaux ; ils regardent de derrière les carreaux la terre des vignes noircir sous l’averse.

Et puis il fait beau, il fait chaud. La montagne redevenue blanche brille au travers de la vitre de l’air bien lavée, sem-blant s’être approchée de vous avec ses deux couleurs.

Il y a eu un lac de deux couleurs aussi, un lac qui est bleu avec des veines blanches.

Le mur fendu d’un tout petit jardin potager pend dessus avec l’angle d’une dépendance où il y a le pressoir et un ap-partement pour le vigneron, avec trois fenêtres à contrevents verts tenant mal dans leurs gonds forcés…

 

Pendant ce temps, Besson est toujours sur la place, fai-sant aller ses mains comme quand on joue à pigeon-vole.

C’était l’heure où les hommes rentrent du travail : ils lui ont parlé un moment, pendant que lui levait vers eux, de dessous son chapeau et au-dessus de sa barbe frisée, deux petits yeux qui étaient clairs à cause de la peau foncée.

Midi a sonné ; il se lève. Lui aussi a été manger la soupe, ce que tout le monde faisait sans pourtant qu’on entendît en-

– 21 – core le bruit des cuillères contre les assiettes, comme plus tard dans la saison, quand on tient les fenêtres ouvertes. Le soleil s’était caché de nouveau.

Ils repartent au travail vers les une heure.

Bovard est entré dans la chambre de son garçon, il lui a dit : « Comment est-ce que ça va ? » Malheureusement, ça n’allait pas. On l’a vu, le pauvre, s’asseoir difficilement sur le lit, tenant la main à plat sur sa poitrine ; et de sa bouche entr’ouverte sortait une petite toux qui ne voulait jamais ve-nir dehors avec toute sa racine, alors elle repoussait tou-jours.

Bovard a dit à son fils : « Ne bouge pas, reste bien tran-quille, je n’ai pas besoin de toi ; » et il est parti seul pour sa vigne, ayant eu trois fils et deux sont loin et le troisième pour le moment est comme s’il n’était pas là ; de sorte que ce ma-tin il a été seul à travailler et cette après-midi encore il va être seul, comme il a vu, ayant craché quand même dans ses mains et empoigné son fossoir.

Dès les une heure, Bovard est retourné seul à sa vigne qui se trouve sur un de ces promontoires que le mont pro-jette par place, surplombant la route et le lac.

Sur son socle de pierre et de terre, il y a eu quand même, et dès les une heure, Bovard, et Bovard avec son fossoir dé-crit un cercle dans l’air.

Sur son socle, à cent mètres au-dessus de l’eau, dans le ciel, contre une montagne bleue et blanche, et aussi grand que la montagne ; et à présent c’est le travail de retourner, après qu’on a taillé avec le sécateur et râclé avec le râcloir, parce que le soleil est déjà chaud et on voit les bois qui pleu-rent et se mouillent, leur écorce tout humide subissant un

– 22 – changement de couleur au-dessus de la corne, tandis qu’à la partie taillée la goutte qui est en train de se former brille en petits feux, blancs, rouges, jaunes, bleus, comme des colliers de dames.

Bovard y va quand même tant qu’il peut, amenant à lui la terre qui vient dehors d’un seul bloc, tellement elle est forte et dure ; puis, se baissant, il prend un échalas qu’il en-fonce ensuite avec le dos du fossoir.

Entre les souches qui sont encore comme mortes sous leur mousse, stériles aux yeux, arides, – seulement regardez-y de plus près, parce qu’alors, à leur surface, et en haut de la vieille écorce craquelée, des deux côtés du bois qui pleure, un premier bouton s’est formé, tout cotonneux et sec encore, mais il va se développer, il va devenir comme de la chair, s’ouvrant chaque jour un peu plus, parce qu’une poussée se fait, et jusque dans l’ossement mort il y a qui veillent quand même des forces de résurrection. Et c’est comme quand un tuyau crève et le jet jaillit dehors. Les grands hauts sarments chaque année refaits, chaque année retranchés par l’homme, mis en fagots par lui et emportés, puis redemandés par lui à la terre, qui les redonne.

Mais il faut qu’on l’y aide, comme Bovard fait tant qu’il peut. Retourner la terre, la fumer, racler, nettoyer : car rien ne vous est donné qu’on ne donne ; c’est la loi, comme se dit Bovard, pour s’encourager. Il va tant qu’il peut sur sa bosse, bien qu’il soit seul, mais il s’est dit : on travaillera double. Il fait encore monter son fossoir, il le fait descendre, traçant un grand demi-cercle brillant contre le ciel, puis la montagne, et, de nouveau, il prend un échalas.

Il ne s’est arrêté un moment que pour regarder passer le train de 1 h. 22. Ça est né de l’autre côté du golfe entre une

– 23 – grande maison blanche qu’il y a là et l’eau, n’étant tout d’abord qu’un point noir qui est venu se mettre sous une grosse fumée grise. C’est d’abord vu de face, ce n’est qu’un point ; puis, à mesure que ça prend le tournant dans la con-cavité du golfe, ça se déploie et ça s’allonge, suivant si exac-tement la rive qu’on dirait que c’est un morceau d’elle qui vient.

Bovard a mis les mains autour du manche de son fossoir, tournant le dos au mont et à la terre ; il regarde vers là-bas, il ramène ses yeux à ses pieds dans la quantité même que ça vient.

Et maintenant c’est juste au-dessous de lui et mainte-nant on dirait un ver noir, une grosse longue chenille à la peau nue, qui se traînerait sur le ventre avec ses anneaux, ayant une corne de fumée.

En marge du bleu de l’eau, dans cette couleur de feuille sèche qui est encore la couleur qu’ont les vignes, avec les pe-tites colonnes noires du fumier dressées par-ci par-là entre les souches, – juste sous les pieds de Bovard ; puis on a en-tendu le grincement des freins.

Là, en effet, est la station avec ses deux quais gravelés et sa petite bâtisse de bois peinte à l’huile sous un toit d’ardoises ; et Bovard, les mains autour du manche de son fossoir, continue de regarder, à cause du monde qui attend là et il y a des personnes en retard qui dégringolent encore le sentier.

Des demoiselles sténo-dactylographes, des commis de banque, des employés de commerce : ceux dont la vigne n’a pas voulu ou qui n’ont pas voulu d’elle ; – quelques écoliers aussi, garçons et filles, avec leurs serviettes.

 

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Lui, là-haut, il regarde. Bovard, les mains autour du manche du fossoir, regarde d’en dessus les changements du monde, lui qui ne change pas.

Étant de ceux qui n’ont jamais changé, étant un fidèle, – tandis qu’on entend le conducteur crier : prêt ! – étant l’homme d’un ouvrage toujours le même, étant l’homme qui est sur le même point de la terre d’un bout à l’autre de l’année, d’un bout à l’autre de la vie, et immobile quand tout passe, tout se déplace, tout se modifie : les habitudes, les fa-çons de se mettre et de se tenir, les façons de dire, les mœurs, les métiers : – lui toujours au même métier, à un mé-tier toujours le même depuis les plus vieux temps, dans les mêmes lieux, devant la même eau, sous le même ciel, du ma-tin au soir et de jour en jour ; – alors il laisse à présent s’en aller le train dont la locomotive a soufflé avec bruit trois ou quatre fois de suite, puis les chaînes d’attelage craquent en se tendant.

Et ce qui doit s’en aller s’en va, ce qui est mobile rede-vient mobile.

Un morceau de rivage inutile quitte le rivage et a pris bientôt de la vitesse parce que c’est une chose à quoi la vi-tesse peut servir…

Bovard crache dans ses mains.

Il lève de nouveau l’outil, qu’il porte au-dessus de sa tête, il l’abat ; il le lève, il l’abat ; il le lève encore, seulement cette fois l’outil s’est arrêté.

S’il n’y a personne après vous, personne qui sorte de vous ; si personne n’est là pour vous continuer. S’ils s’en vont tous ainsi, il se dit ; d’une façon ou de l’autre, s’ils s’en vont et s’ils m’abandonnent.

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Une seule chose, toujours la même, dans le même lieu : alors si on s’était trompé, parce qu’on croyait à son travail, mais peut-être qu’il vous a menti.

Si c’était une punition, et les autres vont courir le monde.

C’est pourquoi il garde son outil levé, réfléchissant, puis il l’abaisse à vide devant lui ; et, tourné de nouveau vers la pente qui est sa part, il ne sait plus ; – vers la terre à quoi on s’est condamné, tandis que d’autres ont la distance, ont toute la place qu’il faut pour des différences dans les choses, entre lesquelles on peut choisir, et on va à l’une, puis on la quitte, et on va à l’autre…

 

Justement Besson venait de partir pour sa tournée, mais parce que Bovard tenait la tête baissée, Bovard ne l’a pas vu passer sur la route.

De nouveau le temps gris qu’il faisait le jour où Besson est venu ; il va au-dessus du mur gris contre un autre mur gris supportant un carré de terre grise, et il y a tous ces car-rés de terre qu’on voit et c’est tout ce qu’on voit.

Et, lui, Bovard n’a pas vu le vannier, qui a été pourtant la seule chose claire, quand de nouveau il y a eu les paniers, de nouveau il y a l’entassement des paniers et des corbeilles, beaux blancs, en osier nouvellement écorcé, frais à voir.

Il monte la route, il s’éloigne, il est caché tout entier par la hotte, parce qu’il se montre de dos. Et une fumée de nou-veau. Un peu de vapeur, une brume blanche, un flocon de laine de mouton. Ça s’évapore, ça diminue, ça monte, ça se rapetisse ; c’est comme quand dans l’air froid l’haleine vous

 

– 26 – sort de la bouche ; et puis ça a été à demi masqué par un buisson, Besson étant à présent au-dessus des vignes.

Il est sur une pente d’herbe parsemée de buissons de ronces, sous une espèce de falaise portant le ciel comme un plafond de chambre et déjà la colonne blanche touche le pla-fond de la chambre.

Quand il s’en va en tournée comme ça dans le pays de là-derrière où les eaux ont une autre pente et, sitôt la crête passée, se tournent vers le pôle opposé2 ; alors immédiate-ment tout change, parce qu’il fait noir, il fait étroit, il fait fermé, et on est parmi des forêts dans lesquelles par-ci par-là on a découpé des carrés et au milieu est un village…

Il a été dans ces villages et d’un de ces villages à l’autre, faisant son métier, vendant ses paniers.

À quatre heures, il s’est assis sans rien dire à une table dans un coin, sous un hangar où il y avait un jeu de quilles et les hommes avaient aligné leurs verres sur une planche faite exprès, placée au-dessus de l’endroit d’où ils faisaient partir la boule.

Et ils faisaient partir la boule chacun son tour et puis vi-daient leur verre, et lui regardait.

 

2 L’auteur fait allusion à la ligne de partage des eaux. Le bassin léma-nique et le Rhône coulent vers le sud et la Méditerranée, alors que derrières les crêtes des rives nord du lac, les eaux s’en vont vers le Rhin et la Mer du Nord. Les paysages aussi changent : plutôt plats, principalement boisés (à l’époque) sur le « plateau » suisse, ils font un contraste souligné par l’auteur avec les rives du lac en contrebas. (Note du correcteur – ELG.)

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Entre les poutres entrecroisées, contre du brouillard, ce-lui-ci a baissé la tête comme le taureau qui va donner un coup de corne, et il était noir contre le brouillard.

Pendant que le brouillard venait, il baisse la tête en même temps qu’il avance le genou gauche, pliant la jambe, et en même temps il tend en arrière le bras droit, pendant que les autres se tiennent debout et regardent : alors toute l’artillerie des quilles au bout de la piste a éclaté.

Et Besson regarde, et il a bu ses trois décis3 dans un coin à une table, puis il est parti.

Est allé plus loin, a été encore dans deux villages, s’est enfoncé dans le brouillard où il a fondu et n’a plus été, allant sur des chemins en terre molle au travers des bois où une pomme de pin de temps en temps vous tombe sur la tête et l’écureuil dans le fin bout de l’arbre, tenant le fruit entre ses pattes, en arrache les écailles qui font un bruit de petite pluie.

Et Besson a fait ainsi son métier, là-haut, là derrière, loin de nous, sans plus penser à nous et comme nous ayant ou-bliés, jusque vers les cinq ou six heures ; – il change alors de direction, faisant un quart de tour sur lui-même, de sorte que de nouveau il se trouve tourné de notre côté.

Il fait un pas, il en fait encore un. Il vient de laisser der-rière lui une ferme où il est entré, ayant appelé dans le corri-

 

3 Dans cette région, le vin (en particulier le blanc) « ouvert » (de ton-neau et non en bouteilles) est tiré/vendu par petites quantités, un, deux, trois ou cinq décilitres pour éviter qu’il ne tiédisse avant d’être bu. Ce qui n’empêche pas de reprendre d’autres « décis » un peu plus tard. (Note du cor-recteur – ELG.)

– 28 – dor à carreau rouge, appelant : « Eh ! y a-t-il quelqu’un » ? puis il s’est retrouvé dehors. Il a fait un quart de tour, puis il fait un pas, il fait un deuxième pas dans le bas de cette der-nière pente qu’il remonte et où il n’y a rien qu’une pauvre herbe grise et du brouillard ; mais il chasse le brouillard de lui avec ses bras, et puis c’est plus haut qu’il regarde. Là, des troncs espacés font comme une barrière et on voit le ciel par les trous. Il s’est mis à dire à ce ciel : deviens bleu ; il chasse le brouillard avec ses bras, il le fait aller en arrière. Et alors il a dit au soleil : lève-toi ! Alors la croûte blanche devant lui se défait, elle s’écaille rapidement comme une peinture fati-guée ; par chacune des fissures la lumière est venue dehors, tandis qu’il est encore dans l’ombre ; seulement il monte. Et sa tête d’abord a été dans le soleil, puis ses épaules ont été dans le soleil.

Il a fait grandir devant lui le ciel, le tirant à lui de bas en haut. Il monte encore d’un pas ou deux ; il a à présent du so-leil jusqu’à la ceinture. Déjà tout le ciel qu’il peut voir est bleu dans l’illumination qui vient et il le tire à lui d’en haut ; alors une montagne est venue, une montagne qui pend après.

Il n’y a rien eu d’abord que cette corne blanche, parce qu’il commence par le haut. Blanche, blanche et bleue, comme toute neuve ; alors Besson a dit : « Bon, ça va ! » Et il a fait encore une poussée comme quand l’enfant grimpe à un mur ; il se trouve dans le soleil jusqu’au ventre, tandis que maintenant il y a deux, trois, il y a sept, huit, neuf sommets et dessus de montagnes qui montent comme des ballons et ont balancé, séparés encore, puis se sont rejoints, et ont été une chaîne sous la neige, sous de la roche bleue, sous de l’air, peinte là par lui, mise là par lui.

 

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Il a vu ; il jette un regard à droite et à gauche, il a dit : « Ça y est-il ? » Il a dit ensuite : « Ça y est. »

Il est comme quand on a écrit une belle première ligne de mots sur la page, parce que c’est par en haut qu’on com-mence à écrire, mais le soleil lui monte jusqu’aux genoux, il a été dans le soleil jusqu’aux chevilles, il y a été tout entier.

Il avance dedans en lui faisant faire des remous, en le traînant à l’une et l’autre de ses jambes, comme quand il y a une inondation, il y a une épaisseur d’eau, comme le mineur dans la mine après qu’il a crevé la poche avec son pic ; – il avance, il sort de la galerie, il va encore un bout à plat.

Et la colonne des paniers s’est éteinte ; il n’éclaire plus, c’est lui qui est éclairé.

Il n’est plus la lumière, car la lumière l’a quitté ; la co-lonne s’est éteinte.

La lumière qui est partie d’elle est maintenant partout sauf sur elle ; et lui sous sa hotte, ayant fait, contemple, comme s’il n’avait pas fait.

Car la montagne entière était venue ; il y a eu tout le pays. Il y a eu tout le pays4 qui est fermé, à cause des mon-tagnes qui l’entourent. Il y a eu une terre particulière et sépa-rée, et c’est une région du monde entre les autres régions du monde : avec une fin à elle, un commencement. Et tout est contenu exactement dedans sans qu’aucune chose en dé-

 

4 Allusion au bassin lémanique. Avec les alpes de Savoie sur la rive sud du lac, les alpes vaudoises à l’est, le pentes du vignoble et le plateau suisse au nord et les crêtes du Jura à l’ouest, on peut considérer que l’ensemble fait une corbeille avec le lac au fond. (Note du correcteur – ELG.)

– 30 – borde. Comme dans une corbeille, comme dans une de tes corbeilles, les grandes à lessive, ovales, larges du fond. Le porteur de corbeilles est devant la plus belle, la plus grande, où il a déposé le jour et où il a rangé soigneusement tout ce qui va faire besoin aux hommes, parce qu’ils ont besoin de l’eau pour être au chaud, alors tout le fond est en eau où qu’on regarde. – Lui, a mis la main sous sa barbe. – Il se tient arrêté à l’endroit où tout à coup le terrain casse allant en bas d’un seul mouvement, d’une haleine, jusqu’au fond du trou ; lui se tient sur le bord au trou et voit venir après la montagne les eaux, avec leurs bateaux et leurs barques. Il se penche un peu plus en avant ; elles sont allées vers en haut : alors est venu le côté d’ici, alors vous êtes enfin venus, étages, où le bois blanc des échalas neufs scintille dans les jeunes vignes, et les vieux ont une couleur comme celle du rocher. Et son œil à lui, s’abaissant toujours, est allé d’un de ces degrés à un de ces degrés. De bas en haut, et puis de gauche à droite. Et toute la suite qu’il y a là vient à son tour, et chacun des brins dont c’est fait, sur ce côté de la corbeille au beau re-bord faisant sa courbe.

Les murs et la suite des murs, avec leurs mailles et leurs nœuds, cet autre ouvrage de vannerie qu’il fait venir encore, puis il le laisse partir de lui et l’abandonne : – alors tout part.

Un homme sort ici qu’on voit, un autre sort un peu plus bas ; sur cette marche, sur cette autre marche. Ils ont paru chacun sur son étage, et le village vient plus loin, comme si on l’avait serré d’abord fortement dans ses mains.

Autour ils lèvent les bras, ils lèvent le fossoir des deux bras, puis l’abattent, puis ils se baissent.

Et Bovard se baisse.

 

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Bovard plus en avant que les autres et se tenant sur sa pointe de terre au-delà de laquelle il n’y a plus rien que le vide, mais lui aussi. Il s’est dit tout à coup : « Allons-y quand même !… » Quelque chose leur a crié : hardi ! à eux tous, comme si une voix qui ne fait point de bruit venait : et à Bo-vard aussi là-bas ; alors ils retrouvent leurs forces. Alors Bo-vard a levé les bras, il s’est baissé. Eux se baissent et Bovard se baisse. Il prend par terre un échalas qu’il met debout contre la souche ; c’est pour l’aider, la souche. Il retourne alors le fossoir les dents en haut et avec le dos du fossoir il tape, et un autre tape. Bovard entend taper autour de lui et partout le bruit vient, comme une réponse à une demande, comme si une conversation commençait ou bien comme quand on chante, chacun disant son couplet. D’où Bovard se tient, il ne peut pas voir qui lui répond ; peut-être est-ce le mont lui-même à cause des échos qu’il y a. Est-ce le mont ? ou bien son plus proche voisin, mais ça ne fait rien, puisque ça vient, du moment que ça vient, – parce qu’on est encou-ragé, on s’encourage les uns les autres, quand ainsi le mont tout entier commence à chanter, de haut en bas, d’un bout à l’autre.

Bovard tout à coup s’est dit : « Ça ne fait rien » ! il s’est dit : « Allons-y quand même !… »

Et celui-ci plus loin qui part, et ce troisième, bien qu’ils ne puissent pas se voir les uns les autres, mais ils se parlent les uns aux autres, ils s’appellent les uns les autres, se faisant signe de proche en proche par le son, comme avec les notes d’un chant, comme avec les mots d’une phrase ; – et lui, pendant ce temps, là-haut, qui regarde, et eux font.

Et c’est comme si on avait sauté en avant d’un mois dans la saison.

 

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Cette tombée de soleil sur vous : on saute en avant d’un mois dans l’année.

Il semble qu’on ait tourné le robinet à la sève et il y a tous ces petits boutons qui crèvent, qui étaient gris, qui ont crevé, deviennent roses comme des fleurs, entre les murs.

De haut en bas du mont, entre les murs passés au blanc de chaux, les murs gris et tachés de bleu, tachés de vert, ta-chés de jaune, sous le ciel vu seulement dans la seconde de ses moitiés, parce qu’il y a la paupière du mont sur l’autre ; et le bourgeon crève, il devient rose, il porte dehors la pre-mière feuille comme du miel…

Tandis que là-haut un regarde, et les autres font.

Ils lèvent le fossoir, ils tapent sur les échalas.

Une grande conversation commence, une musique s’est levée entre les murs qui vous cuisent déjà le derrière, à tra-vers le drap du pantalon.

On siffle pour faire tenir tranquille le lézard qui vient de sortir de son trou, traînant derrière lui sa longue queue, à cô-té d’une touffe de ruines de Jérusalem.

Et devant vous une barrière à claire-voie se fait avec le lac des barreaux de bleu entre ses barreaux à elle qui sont en bois gris.

 

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