Passage du poète

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 10 sur 15

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Passage du poète

Chapitre 10

 

 

On n’avait pas assez ; voilà qu’on va trop avoir.

C’est ce que Besson a vu, regardant par-dessus le mur. Au pied du mur, il y avait un homme : tout à coup il a été au-dessous de Besson, et il a regardé vers en haut, comme ils font.

Dans ce pays où on ne regarde jamais à niveau, et il faut ou bien lever les yeux, ou bien les baisser : l’homme dans le pied de son mur et tenant contre lui le manche de son outil, les lève.

Besson lui a dit :

— On va être bientôt aux effeuilles.

L’autre alors se tourne de différents côtés, considérant le mont ; puis il a dit :

— C’est vrai.

Et Besson est déjà quitté par son idée : c’est pourquoi il se remet en chemin, mais son idée va le sien, entrant dans cette tête, puis cette autre tête ; et ils se sont mis partout à appeler par-dessus l’eau, du nord au sud, poussant leur voix par-dessus le lac, rangés en lignes derrière les lignes des murs, se tenant à différentes hauteurs contre le mont et éta-gés, – vers l’autre rive, vers la Savoie.

Temps où il va y avoir trop, et on n’avait pas assez, mais à présent il va falloir qu’on ôte, sans quoi on serait chassés de chez soi : alors ils appellent par-dessus l’eau, par-dessus

– 81 – le lac, celles de là-bas, c’est quand juin est venu, – les Sa-voyardes.

Et, là-bas, elles se tiennent prêtes avec leurs paniers, sous leurs châtaigniers ; elles ont entendu.

On entend bien les cloches d’ici le dimanche, elles en-tendent bien là-bas quand on sonne les cloches d’ici.

Elles ont entendu qu’on les appelle, elles disent : « On vient, » elles se sont levées : – depuis des siècles qu’elles viennent, et c’est quand juin est venu.

Elles descendent leurs petits sentiers sous les châtai-gniers, elles prennent leur panier et descendent à deux ou trois dans leurs robes du dimanche ; ou encore c’est au bord du lac qu’elles habitent : alors là elles se montrent sur le pas des portes, quand il y a l’autre côté de la maison qui plonge dans l’eau, disant au revoir à leur famille.

Et aux fenêtres sèchent des linges.

À côté d’un petit port qu’on voit d’en haut entre ses murs, qui est carré et où les barques se touchent toutes, de sorte qu’elles font comme un plancher, un grand plancher de pont de danse…

— Eh ! là-bas, c’est le moment…

Les vieilles avec leurs bonnets de dentelles noires, les jeunes qui suivent la mode ; les vieilles avec leurs coiffes, leurs robes noires, des tabliers ; les jeunes en corsages clairs et en chapeaux à fleurs…

— On vous attend, vous venez ?…

Et, à présent, elles se tiennent dans le bout du débarca-dère, attendant le bateau à vapeur, pendant que les doua-

– 82 – niers en kaki sont assis sur un banc avec leurs revolvers ; le grand bateau à vapeur tout blanc qui arrive précédé et suivi par les mouettes.

S’asseyant sur le pont d’avant qu’elles remplissent, se tenant serrées le plus qu’elles peuvent comme quand on a peur de se perdre, logeant sous leurs jupes leurs paniers ; et le mouvement que prend l’air à mesure que le bateau aug-mente sa vitesse gonfle leurs manches à celles qui ont des manches minces et aux autres leur envoie leur tablier par-dessus l’épaule, – qu’elles ramènent, qui repart, qu’elles ra-mènent.

Pendant toute la traversée, toute la belle traversée, quand tout est bleu, le ciel est bleu, la montagne est bleue, l’eau est bleue, et même la rive vers laquelle la pointe du ba-teau s’est tournée est bleue devant elles d’abord sous sa peinture d’air, – mais peu à peu la peinture se fendille, s’écaille, tombe en lamelles ; et la grande côte sort déshabil-lée, avec la couleur de la feuille, sa couleur, se peignant en vert ; avec la couleur de la pierre, sa couleur, se peignant en blanc, – verte et blanche. La grande côte venant rapidement à vous, avec tous ses murs dont le nombre étonne, et chaque fois elles sont étonnées, cherchant à les compter, n’y réussis-sant pas, les mains dans le creux de leurs jupes, – quand le mont vient contre elles, et il grandit encore, il leur pend des-sus.

 

Eux cependant se tiennent là-haut par rangées, alignés derrière les lignes des murs : et d’abord c’est seulement comme si on avait allumé tout là-bas un feu de broussailles, comme si, là-bas, sur cette autre rive, on avait allumé un feu qui fumerait.

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Il y a une grosse fumée brune, et elle monte, tournant sur elle-même, comme s’il y avait là-bas un incendie, comme si une des maisons de là-bas brûlait.

Et c’est ensuite un point, un point blanc.

Il fait avancer vers vous sa fumée, il se tient au-dessous et en avant de la fumée, mais elle vient à mesure qu’il vient.

Ils ont compris, ils se disent : « Ça y est ! »

Le point blanc s’élargit, s’allonge : et eux, se tenant à différentes hauteurs au-dessus de l’eau alignés, c’est comme s’ils voyaient un morceau de l’autre rive qui s’en serait déta-ché et viendrait.

Elles nous ont entendus, elles sont venues. Et on va être tous ensemble à travailler, parce qu’il y aurait trop de travail pour nous seuls.

Il faut qu’on ôte vite, sans quoi on serait débordés ; et, en effet, elles sont montées au mont, à peine arrivées, pour ôter.

Il y a sur elles le ciel comme un dedans de ruches peint. Elles s’amusent d’être ainsi les unes au-dessus des autres, échafaudées, et les pieds de celle qui est en haut sont à la hauteur de la tête de celle qui est en bas. Elles en ont eu plein les bras (tandis que les hommes par-ci par-là commen-cent à sulfater), allant entre les ceps à petits pas, disparues, reparues, se baissant, se redressant, se baissant de nouveau, tenant contre elles les gros paquets juteux comme quand on porte un enfant et ses langes pendent, plein les bras et leurs tabliers, – et elles en on fait des tas grands comme elles, parce qu’il faut qu’on ôte et il n’y avait pas assez, mais il y a trop à présent.

 

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Et l’ordre de l’homme reprend le dessus, qui a dit : « Voi-là comment il faut que ça aille, » ayant fait reparaître la terre, qui est revenue se montrer par longues bandes entre les ceps dans l’uniformité du vert.

Tandis qu’à présent elles ont fini et se tiennent assises sur les bancs devant l’eau qu’elles vont retraverser, et, en at-tendant, elles regardent, parce que c’est un dimanche après-midi, sous les grands arbres, tout ce monde, les bateaux à vapeur qui penchent, quand on crie : « Débarquement ! »

Assises sur les vieux bancs de bois, avec leurs jupes noires, les mains dans le creux de leur tablier : et elles vont avoir fini demain ou après-demain ; alors elles ont dit aux hommes : « À votre tour. »

Elles se tiennent bien tranquilles, pendant qu’un bateau arrive et un autre bateau arrive ; et là-haut les bois de la vigne eux aussi attendent sous le grand soleil, avec leurs liens de paille noués comme des cravates : immobiles, raides, bien alignés, n’osant plus bouger.

Après qu’on a fait les effeuilles, et après qu’on a attaché, et ils disent chez nous « lever », – et c’est un ouvrage de femmes.

 

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