Passage du poète

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 3 sur 15

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Passage du poète

Chapitre 3

 

 

Gilliéron a continué son chemin qui n’a plus été très long. Il est entré dans la cuisine. Il n’y a personne dans la cuisine. Il entre dans la cuisine et pousse du pied sa hotte qu’il a ôtée de dessus son dos en jurant ; elle tombe sur le côté. Il dit : « Tant pis, reste où tu es. » Il jure de nouveau. Et puis il a été s’asseoir sur un tabouret, le dos à la table, et puis il se lève. Il a été se mettre à la fenêtre. On voit à travers les carreaux le brouillard qui n’est pas encore levé sur le lac : alors l’eau semble sans limites, avec toute une terre qui viendrait d’en sortir comme au commencement du monde, à cause des taches qu’il y a dessus, qui font des fleuves, des lagunes, des estuaires, des presqu’îles.

Mais Gilliéron ne regarde pas. Il hausse les épaules, il est revenu s’asseoir ; il se lève. Il est monté au premier étage, et il y a eu le grand bruit qu’il fait parce qu’il traîne les pieds sur le plancher. Il redescend. La cuisine est sans feu ; il prend dans l’armoire le pain. Le pain et le fromage, et c’est tout, parce qu’on n’a plus de soupe, parce que c’est les femmes qui font la soupe. Rien que du pain et que du fromage, mais c’est encore plus qu’il ne lui en faut parce qu’il a vu qu’il n’a pas faim. Il avait ouvert la grande lame de son couteau, puis repousse le plat du revers de la main, et se lève, et se lève encore, et va un petit bout, revient. Regardant la table, le fourneau, la batterie de cuisine pendue au mur ; et : « Qu’est-ce que ça peut valoir » ? essayant d’évaluer un à un les ob-jets, puis ça le fatigue, d’ailleurs ils doivent se vendre en bloc. Il prend dans le tiroir de la table l’indicateur des che-mins de fer pour la dixième fois. Il n’y croit toujours pas :

– 16 – puis il a bien fallu. Il a relevé les yeux, il se reheurte à ce grand silence. Et le silence lui a crié que oui, quand il se re-met comme ça à écouter en dehors de lui, et écoute dans l’air où l’aîné de ses enfants, une fille, traînait sa voiture à poupées qui avait des roues en bois plein, et le plus petit courait derrière en criant, et le feu de sarments dans le four-neau, une fois que le tirage s’était établi, chantait comme l’harmonium à l’église. Alors : tant pis ! Il recommence à hausser les épaules, puis ses épaules sont venues en bas, comme un talus gelé quand le soleil donne dessus. S’étant assis de nouveau les mains sur les genoux, puis elles glissent le long de ses genoux, tombent de chaque côté de lui, pen-dent ; et il commence à suivre le mouvement avec toute sa personne comme quand on s’endort. Mais le mouvement qu’il fait le réveille ; il se redresse. Il donne un coup de poing sur la table, il dit : « C’est pas possible ! » Et de nouveau le fourneau, qui se tait, lui répond que oui… que oui… Et la table pas servie. Le carreau pas lavé, les vitres pas frottées. Et le silence aussi : « Que oui !… » Et sa colère passe, parce qu’elle est bien trop petite en face de ça, n’est-ce pas ? alors on entre dans un état dont on voit seulement qu’on ne va pas pouvoir le supporter longtemps ; pourquoi, de nouveau, il se lève ; il n’hésite plus, il va au clou où pend la grosse clef, il prend la grosse clef rouillée, il sort dans la ruelle. Il y a une porte verte qui est au bas d’un escalier de sept ou huit marches, par où on descend sous la terre quand on est mal sur la terre. Et, tout à coup, on sent venir contre soi la bonne tiédeur qui règne là, une espèce de saison non terrestre et toujours la même, et toujours le même climat qu’on y tient prisonnier par le moyen des voûtes ; une nuit qui n’est dissi-pée que quand l’homme veut et il vient, il vient avec sa lu-mière à lui, son soleil à lui, sa lune à lui.

 

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Alors toutes les autres choses sont quittées. On quitte les choses de là-haut qui se tiennent là-haut sous l’éclairage de l’injustice et de l’erreur. Et de la méchanceté. Les choses de là-haut où tout change continuellement : et ici pas, et ici rien, ou quoi ? Il prend premièrement soin de refermer la porte bien exactement et rien ne pourra plus entrer, pas le plus petit gramme de jour, se refabriquant une nuit complète, après quoi il a frotté une allumette qui a été un point vert comme si une très lointaine étoile se levait à un nouveau ciel, puis elle s’avance avec un feu rouge qu’elle commu-nique. Un horizon à nous, occupé seulement par des choses à nous : il regarde ; et le devant des gros tonneaux ovales est à sa gauche comme à sa droite sous la voûte où quand il lève la main c’est encore sa main qui y est.

Parce que le voilà alors qui tend le bras, après avoir rempli son verre, vidé son verre.

Il l’a vidé tout d’un coup, puis le remplit de nouveau, fai-sant aller de côté la manette du petit robinet de cuivre qu’ils appellent guillon ; – et dans le verre se tient la vérité.

J’ai tout ce qu’il faut, moi, ici ; alors, là-haut, qu’ils fas-sent ce qu’ils veulent, qu’ils y fassent ce qu’ils veulent de moi, – tendant le bras :

— Je suis tranquille, je leur ai échappé.

Et il boit ; il remplit son verre, et il boit :

— Je me fous de vous…

Il tend le bras.

— Et je me fous de toi…

 

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Il parle à sa femme à présent, à sa femme qui est partie la semaine d’avant avec les deux enfants.

— Et vendez-moi seulement là-haut, si vous voulez ; ça ne compte pas, ça ne compte plus.

Il boit et il voit ce qui compte.

— Parce que j’ai quitté ce monde-là, heureusement.

Il boit.

Il a été prendre dans un coin un tabouret, il regarde cet autre monde venir.

 

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