Passage du poète
Chapitre 6
Puis voilà qu’ils ont regardé le ciel de nouveau, se de-mandant : « Qu’est-ce qu’il va nous donner ? »
Arrêt. Ils sont arrêtés. De nouveau, il y a eu dans le fond du lac ces bancs de pierre mis l’un sur l’autre comme si on y avait construit pour une assemblée qui aurait dû venir y prendre place ; et, ce qui y prend place, c’est un mauvais vent qui vous arrive apportant le froid, qui fait que les femmes ont remis leurs châles, les hommes leurs gilets de laine tricotée ; après quoi, on n’a plus qu’à attendre, comme ils font, se tenant sur la porte des caves, tandis que l’averse pend en barbes d’eau aux avant-toits.
Ils vont regarder le thermomètre et le thermomètre marque 3° après qu’il a marqué 25°.
Alors, encore deux de moins, parce que c’est tendre, c’est délicat…
Il y a cette petite chair comme celle de l’enfant qui vient de naître. Il y a qu’à peine on y touche, elle vous casse entre les doigts. Les premiers jets, les premières pousses pas habi-tuées à l’air avec leurs petites feuilles pâles de couleur, transparentes, pas encore capables de se défendre.
Ils regardent le ciel ce soir, parce que si par hasard le temps venait à se lever pendant la nuit, et c’est pleine lune…
Et, en effet, le ciel s’est éclairci, les étoiles se sont mon-trées, alors ils ont été debout au petit jour, ils sortent dans le petit jour pour aller voir.
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Heureusement que, cette fois-ci, ils ont été quittes pour la peur, sous un ciel qui s’est recaché, pendant que le lac se remet à fumer vers eux ses fumées.
Il recommence à pleuvoir. On recommence à enfoncer dans la grosse terre où on reste pris par les chevilles ; il n’y a plus qu’à continuer d’attendre, comme ils font. Ils se tien-nent les mains dans les poches sous les avant-toits regardant pleuvoir : – seulement, tout à coup, qu’est-ce qu’il y a eu ?
Ils s’étonnent de voir qu’il y a des métiers où le temps qu’il fait n’importe guère. Se tenant autour de la place, ils ont vu venir Besson, et Besson a mesuré de l’œil la distance qu’il y a entre les deux platanes où il s’installe d’ordinaire, puis Besson s’en va. Besson revient. Ils ont vu que Besson avait été emprunter une bâche. Besson est monté sur le mur et le voilà qui attache sa bâche à une branche par l’un des coins. À présent, il grimpe à un des troncs. Il se fait avec sa bâche un toit, ayant fini par la fixer et la tendre sur les quatre cô-tés ; il se met dessous. « Tombe seulement ! » a-t-il l’air de dire à la pluie, parce qu’elle est autour de lui avec ses fines lignes grises, mais pas dans ce qu’il occupe d’air et dans le cube où il se tient.
Étant reparti tout seul, comme pour vous donner l’exemple, comme s’il vous faisait signe avec ses mains ; ayant recommencé avec ses mains à vous parler une espèce de langue, comme si elles écrivaient dans l’air des mots et encore des mots, les effaçant l’un après l’autre.
Ils commencent à chercher à lire sans y réussir encore ; il pleut. Ils se tiennent sous les avant-toits, ils essaient de lire entre les hachures : seulement à tout moment elles sont poussées de côté, se confondant les unes dans les autres. On ne voit même plus Besson, Besson a disparu. Il reparaît. Il
– 48 – disparaît. On tire le rideau de nouveau, il est assis sur le théâtre, il est vu de plusieurs côtés et de tout côté ; on voit qu’il écrit toujours.
Ça est venu ; ça vient encore. On ne lit pas toujours très bien, mais on a fait des progrès. Ils ont commencé à pouvoir mieux lire.
Une femme a dit : « Moi, je me moque de la pluie », alors on a vu qu’il ne pleuvait presque plus.
— Et, le petit, il faut qu’il s’habitue, parce que je veux qu’il puisse sortir par tous les temps sans s’enrhumer.
On lui a dit :
— Peut-être bien que vous avez raison.
Elle lui a seulement, au petit, mis sur la tête son tablier ; elle s’arrête à quelques pas de Besson. Elle lui dit : « C’est jo-li… »
Besson :
— Vous trouvez ?
Elle :
— Et c’est un joli métier.
Besson a dit :
— Tous les métiers sont jolis.
Elle a dit :
— C’est vrai.
Elle a réfléchi. Elle a dit :
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— Ça dépend de la manière dont on les fait. Vous, le vôtre, vous le faites bien.
Elle a ri.
À ce moment, le petit a tendu les mains de dessous le tablier, pendant qu’il fait des mouvements avec la tête parce que l’étoffe lui tombe sur les yeux. Il tend les mains voulant avoir et voir, confondant voir avec avoir, comme font les pe-tits enfants, et c’est ce qui est beau. Touchant avec les yeux, voyant avec les mains, ne voyant pas encore sans toucher ; et comme il ne peut ni voir, ni toucher, et veut les deux choses, voilà qu’il se fâche.
— Mettez-le par terre, a dit Besson.
— J’ai peur qu’il ne vous gêne.
— Que non…
Pendant qu’aux autres la chose pousse en eux, la chose qui y est entrée.
Ils regardent le petit que sa mère tient sous les bras lan-cer en avant ses deux pieds ensemble, tellement il est pres-sé :
Ils voient qu’il ne pleut plus. Pas vrai ! Que si ! Ils met-tent la main à plat devant eux : pas la moindre goutte ; ils viennent. Voilà votre bâche qui ne va plus servir à rien, M. Besson, sous les platanes, les petits platanes taillés chaque année à ras des trois ou quatre branches qu’on leur a laissées, en sorte qu’elles sont devenues aussi grosses que le tronc, mais on n’y avait jamais fait attention. Renflées du bout, massives, toutes boursouflées, sans aucune trace de feuilles encore, ni de bourgeons, semblant taillées dans de la pierre, semblant faites au ciseau dans un bloc de rocher, –
– 50 – pendant qu’ils viennent, et lui dessous, pendant qu’ils vien-nent : avec ces troncs de couleur claire, gris pâle, tachés de vert là où l’écorce vient de tomber, – et on ne les avait ja-mais vus.
Voilà que les troncs viennent dehors et viennent à vous, pendant qu’eux-mêmes viennent, et ils font le cercle, entou-rant Besson et le petit enfant qui s’est avancé encore : alors Besson a fait taire ses mains et entre ses genoux il a arrêté sa corbeille.
Au milieu du cercle, entre les platanes, sous la bâche, là le mouvement cesse, parce que les mains de l’enfant à pré-sent peuvent toucher ; – mais l’enfant de nouveau se fâche.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Et ils regardent, et ils sont amusés.
Et la mère : « Voyez-vous ça ! »
— Voyez-vous ça, c’est parce que ça ne bouge plus et il n’aime que ce qui bouge.
Alors Besson est reparti.
De nouveau les osiers font leurs signes l’un devant l’autre et écrivent comme à la craie leurs lettres en l’air, après que Besson a dit à la mère :
— Faites attention !
Et le petit crie de joie, tandis qu’il faut le retenir, parce qu’il se porte de toutes ses forces en avant, voyant la cor-beille tourner de nouveau au creux du tablier de serge verte, sous une barbe blanche, des yeux clairs.
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