Passage du poète

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 8 sur 15

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Passage du poète

Chapitre 8

 

 

Lui, pendant ce temps, va de nouveau sur la route, qui est au-dessus, au-dessous de vous, – est au milieu de vous d’abord, puis, montant toujours plus, s’échappe.

Sous ses paniers et ses corbeilles, ayant travaillé le ma-tin ; après quoi, il a pris sa hotte comme un enfant entre ses bras, il passe dans la courroie l’épaule droite, l’épaule gauche.

Et il dessine la ligne du mur en passant derrière, à cause de sa partie claire qui est aussi sa partie d’en haut ; on voit qu’il a pris la côte en travers, s’élevant toujours plus par une pente égale.

Là-bas, et presque à la même hauteur que la route, Bo-vard est sur son promontoire ; Bovard se redresse, il lève la tête un moment, il devient silencieux. L’outil s’est tu entre ses mains, tandis qu’il lève la tête et regarde. Un autre alors, au-dessus de la route, sort d’entre les feuilles comme le na-geur, il sort avec son dos d’entre les feuilles gardant ses jambes enfouies, il se retourne, et lui c’est d’en haut qu’il re-garde et voit.

Ce qui passe, ce qui va.

Ce qui quitte l’un pour aller à l’autre. Ce qui réunit.

Eux, immobiles chacun dans son carré de murs, chacun sur sa marche d’escalier, et étagés ; et lui qui alors a le mou-vement et est comme un message de moi à toi, de nous à vous, et est messager, et est en voyage, pendant que le soleil

 

– 61 – le marque en clair et en brillant. Et chacun qui se redresse, qui regarde, et lui qui va : alors la route fait un contour, elle arrive à une place où il y a un repli dans le mont ; là on voit qu’il y a des arbres, les cyprès qui montent tout droit comme des colonnes noires, des saules-pleureurs au feuillage clair, allant en sens inverse, étalés.

C’est qu’ils veulent que leurs morts soient couchés bien à plat et profond sous la terre, quand ils les couchent pour toujours. Ils veulent que leurs morts soient comme dans un lit, ils ont choisi la seule place où il y ait une assez grande épaisseur pour les mettre, comme il est convenable, la tête pas plus haut que les pieds. Ailleurs, sitôt qu’on creuse, on rencontre le roc ; ailleurs la pente continuellement se tient droite : alors c’est ici, dans ce repli, dans cette poche, après le tournant de la route, et il y a d’abord pour l’œil ce carré d’une autre couleur, puis par la grille on aperçoit les croix de marbre, de l’herbe, de la pervenche, comme Besson a fait, tournant un peu la tête, et puis il a passé…

Lui, on ne l’a pas vu tout de suite. On ne savait même pas qu’il était là. Lui, il y avait longtemps qu’on ne le voyait pas, longtemps il n’a pas été vu. Longtemps, il avait été comme disparu du monde, comme étant déjà hors du monde. Longtemps, il a été dans son trou, descendant à me-sure qu’il en fait descendre le fond davantage : un trou aux bords nets, bien tranchés, aux lignes bien droites et d’équerre, faisant quatre angles égaux, comme une porte, dont on s’étonne seulement qu’elle soit si étroite en propor-tion de sa longueur. Une porte faite de manière qu’on ne puisse jamais y passer deux de front, faite pour une seule personne, et qui s’ouvrirait sur en bas ; une porte par où on descend, par où on ne peut que descendre, et lui le premier y est descendu.

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Alors on ne l’a plus vu. Longtemps on ne l’a plus vu.

Il est descendu, il s’est défait, il s’est détruit lui-même peu à peu, il s’est enallé de parmi les hommes, il a quitté le monde avant son temps.

Et Besson passe.

Il a été ôté comme nous le serons chacun notre tour, mais lui avant le sien ; lui qui était n’est plus et rien de ce dont il était fait n’a plus été, longtemps, – ne connaissant plus l’air, ne goûtant plus la bonne chaleur du soleil, ni sa douce lumière ; étant dans la nuit, dans le froid, dans l’humidité, hors de l’air ; au-dessous même des racines des arbres, sous la vie ; alors on ne compte plus.

Seule la lame de la pelle s’est encore allumée une fois pour s’éteindre ; mais les oiseaux ne se dérangent pas, ni même les lézards qui se chauffent sur les dalles.

Une pelletée de terre de nouveau dégringole au flanc du tas par les plus grosses de ses mottes : mais ni le pinson, ni le merle, ni la grosse femelle-merle grise posée sur une cou-ronne de perles ou la pie de deux couleurs en train de sautil-ler dans l’allée.

Et Besson passe. Besson a passé.

Ayant jeté, en passant, un regard entre les barreaux de la grille sans apercevoir personne, puis ayant continué, – pourtant c’est à ce moment, et comme il vient de tourner l’angle du mur.

La pelle a été lancée, la lame en l’air, hors du trou ; une tête s’est montrée.

 

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Le dessus d’abord d’une tête aux cheveux tondus ras qui laissent voir la peau plus foncée : – comme quand ils feront effort, un jour, avec la tête, écartant les mottes de dessus eux, soulevant de la nuque la dalle de leur tombeau, et ils pa-raîtront avec la tête d’abord entre les mottes qu’ils écarte-ront en poussant de côté la dalle de leur tombeau.

Un dessus de tête brûlé de soleil, en sorte que les che-veux sont plus clairs que la peau.

Elle monte par à-coups, par secousses, avec des arrêts, à mesure qu’il met le pied plus haut contre les parois de la fosse, y assurant le bout de son soulier et les épaules ont sui-vi. – comme ils feront un jour, venant aussi dehors avec peine, venant peu à peu ; – deux épaules dans une chemise en flanelle-coton de couleur grise.

Lentement, dans le jour, dans la bonne chaleur, dans la lumière, hors de la mort, – avec sa chemise, puis on l’a vu qui a posé un de ses genoux, son autre genou à la surface de la terre, ne la touchant plus ainsi que du côté d’en bas, par un de ses bouts ; alors on a vu sa ceinture de cuir noir, puis son pantalon qui est en futaine marron, parce qu’à présent il est debout, ayant mis la terre au-dessous de lui, – comme ils feront eux aussi une fois, ceux qui auront été choisis, lente-ment, difficilement : parce qu’il a dû s’aider des mains et il n’est pas encore très assuré sur ses jambes : – comme eux, comme eux-mêmes seront, à cause que tout viendra contre eux à la fois.

Ils ferment les yeux. Ils s’avancent en tâtonnant. Ils bougent les mains devant eux comme quand on apprend à nager. Ils respirent mal de trop d’air, ils ne voient pas bien de trop de lumière ; ils croient d’abord qu’ils rêvent par ex-cès de réalité. Il faudra qu’ils apprennent de nouveau à mar-

– 64 – cher, apprennent à respirer, apprennent à voir, apprennent à croire à ce qu’ils voient, pendant qu’ils balancent, buttent, tombent, se relèvent ; – comme lui, comme lui, sorti de son trou, qui vient, et il ne se tient pas bien droit, on dirait tout le temps qu’il va tomber ; qui vient tout chancelant encore entre les tombes, dans la direction du mur, la main au-dessus de ses yeux.

Il doit se protéger la vue contre le monde qui a été porté tout entier contre lui ; et les choses les plus proches sont les premières qui sont sorties avec leur forme et dans leur con-tour, cependant qu’il s’est penché dans l’ombre du mur sur les petites feuilles toujours vertes des pervenches qui sont comme s’il avait plu dessus ; et elles ont des fleurs violettes et des fleurs blanches, et une fois viendra où elles auront des fleurs pour toujours.

Lui, aujourd’hui, comme eux plus tard, – et puis il va à son panier, qu’il a caché dans les pervenches dont il a écarté les feuilles de la main ; ensuite il écarte le linge bien blanc qui le couvre.

Il a pris son panier, il se redresse, alors il a vu par-dessus le mur le monde venir.

Il monte sur le mur, il s’y assied les pieds pendants dans le vide, et le monde au-dessous de lui a été se refaisant peu à peu.

Le monde se balance encore légèrement par ses masses, son ciel, ses montagnes, son eau ; puis les choses viennent se mettre en place, se soudant l’une à l’autre étroitement, et elles ne bougent plus.

Tandis que lui est là, assis les pieds dans le vide, se ré-jouissant simplement des bonnes choses retrouvées ; et,

– 65 – ayant maintenant porté ses yeux de tout côté, il a pu voir sur la route la haute colonne blanche des corbeilles et des pa-niers disparaître à un contour.

 

Un homme s’est dressé encore entre les souches, un homme, puis un autre, puis un autre encore, étant pris jusqu’à mi-corps dans le vert comme dans une inondation.

Ils pendent les uns au-dessus des autres, parmi leurs murs, contre la côte, qui tombe là d’un coup, d’un seul mou-vement, jusqu’à l’eau ; et ils se tiennent de la main à la terre quand ils y montent sans avoir besoin de se pencher.

Besson s’avance le long des bancs de rochers qu’on a dû entailler pour y loger la route ; alors on voit encore dans ces bancs les trous de mine pareils à une moitié de canon de fu-sil de gros calibre et montrant leur dedans lisse sous le doigt parmi les cassures de l’éclatement : sous lesquelles il va, dé-passé par elles jusque dans le ciel sur un des côtés, et de l’autre il plane, il domine.

Quand il y a cette cascade où même l’œil ne peut pas s’arrêter, roulant de ressaut en ressaut jusqu’au dernier sur-plomb d’où il lui faut s’élancer dans le vide.

Il a pris un contour, il a pris un autre contour. La roche à vif est à sa gauche et chauffe ; l’air est à votre droite et vous rafraîchit. Lorsqu’il passe, on lève d’en bas une tête qu’il faut lever beaucoup et renverser ; lorsqu’il passe ici comme dans les airs où il est au-dessus de vous et a été comme un nuage, les jolis, les petits, les blancs, les floconneux de quand le temps se met au beau.

 

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Il tient ses pouces sous les courroies. Encore une fois, il fait tourner le mont qui vient avec un de ses avancements et se déplace sur son axe pour se présenter à vous de face, se retire dans l’autre sens pour être à côté de vous.

On voit venir une maison rose, accrochée au-dessus du vide, devant la boîte de l’air bleu, à laquelle l’épaisseur même de ce bleu sert de fond.

On a vu venir le rose des murs, où il y a de chaque côté des fenêtres un contrevent peint en vert sous un toit à deux pans, et une petite terrasse est supportée par un grand mur.

Un cheval attaché sur le côté de la maison tour à tour avance la tête vers le vide, et la retire en hennissant.

Dans la salle à boire, un homme est assis tout seul de-vant sa chopine en verre blanc.

L’air entre par l’ouest, et la vue par l’ouest, et la vraie lumière ici vient d’en bas, c’est pourquoi elle est au plafond.

Besson a frappé à la porte d’entrée, d’ailleurs grande ou-verte et dont l’unique battant est poussé contre le mur. « Y a-t-il quelqu’un ? »

Il est celui qui offre aussi une espèce de marchandise qui peut s’acheter pour de l’argent, et frappera aux portes, connu de loin pour ce qu’il est et répétant sa même phrase sur le perron d’une ou deux marches, à côté du râcloir usé dans le milieu, – et en même temps le soleil vient d’en bas ; c’est le plafond de la salle à boire qui est éclairé, et non le plancher.

L’autre soleil : celui d’en bas, le vrai, le seul qui compte ici. Lui, à l’entrée du corridor peint en jaune, heurte au pan-neau rabattu de la porte, avec sa main gauche. « Oh ! non, merci, on n’a besoin de rien… »

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Il vous est répondu une chose ; puis :

— La patronne n’est pas là…

— Dites-lui qu’on repassera.

— C’est entendu.

Une grosse fille brune aux bras nus, ces réchauffées ; – il a dit :

— Ça va bien. Donnez-moi quelque chose à boire.

Il a sa barbe blanche frisottée, il est entré : alors il y a eu cette dentelle au plafond.

L’homme déjà installé à une des tables lève vers lui les yeux de dessus sa blouse bleue brodée de noir au col et aux poignets, il touche du doigt l’aile de son chapeau en manière de salutation.

La manche empesée redescend avec un petit bruit ; et au-dessus de vous ça danse.

Il y a cette dentelle qui pend comme si elle pendait dans le vent, baignant dans l’air qui la balance.

La lumière partout, tellement de lumière, comme quand nous ressusciterons.

Besson s’est assis près de la fenêtre ; la belle fille re-vient, riant avec toutes ses dents au bas de sa figure brune ; et il y a ces bateaux et ces barques montant vers vous par l’ouverture dans le mur, celles des pêcheurs à petites voiles, celles à pierres qui en ont deux grandes.

 

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