Passage du poète
Chapitre 7
— Et c’est tout plié à nous, par ici.
Bovard de nouveau dans sa vigne ; et, ayant levé les yeux sur la côte :
— C’est de nous, c’est pour nous, c’est à nous…
Il dit :
— C’est tout habitué à l’obéissance par ici, depuis le temps que c’est en vignes. Et le bon Dieu lui-même a décidé que ce serait en vignes, ayant orienté le mont comme il l’est, se disant : « Je vais faire une belle pente tout exprès, dans l’exposition qu’il faut, avec l’inclinaison qu’il faut, et je vais mettre encore dans le bas la nappe de l’eau pour qu’il y ait ainsi deux soleils sur elle, que le soleil qui vient ailleurs d’en haut seulement vienne ici d’en haut et d’en bas… » Je dis que c’est le bon Dieu qui a arrangé lui-même tout ça, puis il nous a dit : « À votre tour, » alors quoi ? on est désignés. Soldats, caporaux, officiers, sous son Haut Commande-ment…
Comme Bovard dit dans sa vigne, se parlant ainsi à lui-même avec des mots qui viennent, et il en est étonné, mais il en vient encore :
— Nous, les hommes…
Il en vient tellement, de ces mots, que c’est tout juste s’il peut suivre :
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— Le bon Dieu a commencé, nous on est venu ensuite et on a fini… Le bon Dieu a fait la pente, mais nous on a fait qu’elle serve, on a fait qu’elle tienne, on a fait qu’elle dure : alors est-ce qu’on la reconnaîtrait seulement à présent, dit-il encore, sous son habillement de pierre ? et ailleurs l’homme se contente de semer, de planter, de retourner ; nous, on l’a d’abord mise en caisses, regardez voir si ce que je dis n’est pas vrai ; mise en caisses, je dis bien, mise tout entière dans des caisses et, ces caisses, il a fallu ensuite les mettre les unes sur les autres…
Et il les montre avec sa main qui monte de plus en plus, par secousses, à cause de tous ces étages, à cause de tous ces carrés de murs comme des marches.
Et à présent ce n’est plus du naturel, c’est du fabriqué ; c’est nous, c’est fabriqué par nous, ça ne tient que grâce à nous ; ça n’est plus une pente, c’est une construction, c’est une tour, c’est un devant de forteresse…
Pendant qu’il montre encore, de dessus son éperon, de-vant lui, le déroulement de tout ça, avec les renflements qu’il y a par place et des avancements comme celui sur lequel il se tient, et des retraits, en un grand demi-cercle, – songeant au temps qu’il a fallu, songeant à la peine qu’il a fallu :
— Des centaines d’années, mille ans, deux mille et plus…
La bise6 fait bouger les pointes de sa moustache.
6 Vent de nord, froid et sec, en rafales, apportant le beau-temps, typique de la région lémanique, du plateau suisse, de la région lyonnaise et de la Franche-Comté. Dans certaines parties des vignobles du Lavaux, la bise a la
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Il tient d’une main le manche du fossoir ; l’autre, il la lève, il la promène autour de lui.
De nouveau sur son éperon, sur sa bosse, haut perché, comme sur un socle, avec le vide derrière lui, à cent mètres au-dessus de l’eau, contre une montagne bleue et blanche et aussi grand que la montagne bleue et blanche ; se tenant tourné vers le mont et alors de ce côté la terre vient à sa ren-contre, de sorte qu’il faut qu’il renverse la tête pour la consi-dérer.
Pourtant il continue, il ne peut plus s’arrêter. Il voudrait s’arrêter qu’il ne pourrait plus, parce qu’il y a le poète ; les mots sortent de lui tout le temps, comme quand les ruches se réveillent.
— Depuis les tout vieux temps, depuis aussi loin qu’on existe, depuis les Romains et depuis les moines, les vieux temps et les tout vieux temps ; et ça s’appelle encore par ici l’Abbaye, il y a le vin des Abesses, ça s’appelle le Prieuré, c’est plein de noms de ces temps-là partout, c’est encore plein de leur ouvrage ; et regardez-moi ces murs, regardez-moi seulement ces murs si loin que l’œil porte, si loin qu’on tire avec le regard en haut et en bas, à droite et à gauche, – combien ça en fait-il ? parce qu’il a fallu, sans quoi la terre serait venue en bas ; alors ils en ont fait un premier, puis un autre, et puis dix, et cent, puis mille, puis dix mille, com-mençant par le bord de l’eau, après quoi ils sont montés, ils sont montés toujours plus, ils sont montés jusque dans le ciel à leur échelle, et là ils auraient trouvé à grimper encore qu’ils
particularité de venir d’en haut, en tourbillons, « tombant » depuis le plateau suisse, rendant la navigation à voile de ces côtes périlleuse sous ce régime de vent. (Note du correcteur – ELG.)
– 55 – seraient grimpés… Depuis les vieux temps, depuis tout là-bas dans le temps, d’année en année : les Romains, les moines, les gens à robes, les gens à pantalons, et puis des autres et encore des autres, et puis nos arrière-grands-pères et puis nos grands-pères et puis nos pères, et puis nous : à faire, et ensuite à refaire, à construire, et à reconstruire et à re-reconstruire, entretenir, recimenter ; chaque année re-monter sur son dos la terre, remonter à la hotte la pente tout entière ; aller voir où ça s’est fendu, là où le mont pousse en avant, là où la pierre cède, là où elle se fissure ; et boucher les trous, combler les fissures, repousser le mont en arrière, faire que ça tienne quand même, faire que ça dure, – depuis deux mille ans peut-être que ça dure, mais ça n’aurait pas duré et ça ne durerait pas, si on ne s’en était pas mêlé, si on ne rebâtissait pas tout le temps…
Il s’est arrêté, fatigué de mots, seulement c’est vrai.
Il y avait depuis très longtemps dans sa tête une vérité qui ne pouvait pas venir dehors et le tourmentait : à présent il est délivré.
Il est grand, il est maigre ; il a encore la moustache noire. La bise en fait bouger les pointes ; il se tient face à la bise qui vient d’en haut, levant la tête, les mains autour du manche de son fossoir, sous le soleil, contre la terre ; et il est lui-même la terre où seulement l’esprit vivrait, où la cons-cience se tiendrait.
Il sort d’elle comme la souche en sort, ayant la couleur de l’écorce sur sa figure brune et moussue, avec des rides en tout sens comme des crevasses dedans.
Il sort de ce mont où il va rentrer, et un moment se tient debout sur lui pour le dire, puis retournera à sa parenté.
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Et on voit la ressemblance, étant fait lui aussi de pierre par en dessous, ayant les os saillants, épais, fortement sou-dés, fortement tenus ensemble. Il parle étant le mont lui-même, étant la vigne, étant lui-même produit et porté de-hors, étant une production, fait de pierre et d’argile, cimenté comme un mur, couleur de terre, couleur de souche, couleur de roc, couleur d’air, couleur de saison ; et grand, maigre et osseux et grand, et dressé tout debout contre le mont lui-même dressé, sur ses deux pieds qui y sont enfoncés, mais lui-même va dehors, va plus haut. Et il se tient comme le mont se tient, mais échappe d’en haut avec sa poitrine et sa face, là où est logé le cœur, là où habite la connaissance, là où le regard se tient à ses fenêtres. Étant le mont, mais aussi sa conscience, c’est-à-dire son expression, ce qui prolonge, ce qui sait en arrière et sait en avant, se rappelle, prévoit, combine, veut :
— Et depuis les vieux temps et les tout vieux temps, re-prend-il, mais pour les temps futurs, parce que nous on est au milieu…
Ayant une intention, ayant une idée, occupant un poste supérieur :
— Et on a plié ça à nous, comme il reprend.
Étant fait à la ressemblance de ça, mais faisant à son tour ça à sa ressemblance :
— C’est à nous, c’est de nous.
Et il caresse ça de la main, avec des mouvements de la main arrondis d’où il semble que la forme naît, comme quand on caresse une femme et la caresse la refait. Et, des-sus, le travail des hommes et ce qui en sort grâce aux hommes : la belle vigne, et rien que de la vigne, les milliers
– 57 – de milliers de souches bien alignées et en bel ordre mises partout où on a pu, mises en rangées ; taillées, nettoyées, ébourgeonnées, soignées, fumées et d’où à présent le sar-ment neuf commence à sortir aux cornes par deux jets cou-leur de miel, à petites feuilles transparentes encore, mais dé-jà leur couleur est partout pour une promesse, sortant à chaque instant un peu plus sous le grand soleil…
Et tout à coup Bovard est reparti, parce qu’une colère lui vient :
— Alors ils planteraient par ici leurs tomates ! ils vien-draient avec leurs primeurs, leurs légumes, comme si on avait besoin de légumes, leurs cardons, c’est-à-dire char-dons, c’est-à-dire de la nourriture pour ânes, leurs abricots, leurs espaliers, leurs framboisiers, leur le diable sait encore quoi… Parce que ça n’a pas été pendant deux ou trois ans, ils renieraient le pays… Jamais !
— Tant pis, dit-il, même si ça ne devait plus aller du tout…
Parce que de nouveau les mots lui viennent :
— C’est de faire pour rien qui est beau. Même si le tra-vail ne paie pas, parce que c’est de faire qui compte. Quand même je serais tout seul, et quand même je n’ai pas été gâté, quand même je sais bien ce que c’est, allez ! et on n’est pas toujours payé et c’est dur et c’est ingrat, et c’est toujours la même chose, mais je dis : « C’est ça qui est beau !… »
Alors il a pris son râcloir, il donne un coup de râcloir.
On a déjà râclé une fois ; on va râcler une deuxième fois, une troisième, une quatrième :
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— Et, je dis, c’est justement ça, c’est ce manque de va-riété. C’est justement parce qu’on a une plus grande peine, parce qu’on risque davantage, parce qu’on a misé sur une chose, et une seule, toujours la même ; et ça c’est l’honneur… On ne se paie pas en argent, nous autres, vous voyez bien… On ne gagnerait plus un sou qu’on ferait ses vignes quand même.
Il râcle.
— On ne peut pas être payé en argent pour un travail de ce genre-là : on est payé seulement d’y croire, on est payé dès qu’on y croit… Nous, on est comme le soldat, le soldat se bat pour se battre. On est comme une mère, on est comme une mère avec son enfant : ça ne lui fait rien qu’il soit mal fait ; plus il est mal fait, plus elle se donne de peine pour lui, plus elle l’aime ; elle lui donne tout, sans rien de-mander. Parce qu’elle est payée de l’aimer.
Il râcle.
— Je dis que c’est comme ça : l’honneur et l’amour. Et point d’argent du tout, s’il faut, parce qu’il resterait l’honneur, l’honneur et l’amour.
Il râcle.
— Et, quoi qu’il arrive, on garde ses vignes, et on crève-ra dessus, nous autres, mais on ne les reniera pas ; on crève-ra, mais on leur restera fidèles et au pays et à ceux qui l’ont fait, et au pays comme ils l’ont fait…
Râclant à grands coups pour le bien montrer, râclant et c’est un travail d’homme une fois les pousses sorties, parce que si les femmes venaient elles risqueraient de les abîmer avec leurs jupes :
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— Nous qu’on est de la vieille espèce, de la bonne es-pèce, de la vieille bonne espèce, et on est quelques-uns en-core de cette espèce, alors hardi !
Il râcle.
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