Proviseure à Vaulx-en-Velin

Chris Laroche · Chapitre 9 sur 12

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Proviseure à Vaulx-en-Velin

8. Histoires de familles

8.

Histoires de familles

Les relations entre l’institution scolaire et les familles ne sont jamais simples. La tendance, chez les enseignants, à mettre les échecs scolaires et l’inconduite des élèves sur le compte d’un mauvais environnement familial est universellement répandue. Inversement, chez nombre de parents, on rencontre l’attitude consistant à rendre les professeurs responsables du manque d’appétence de leur rejeton pour le savoir et la culture. À Vaulx-en-Velin, et plus généralement dans les lycées implantés dans des zones rassemblant des populations socialement défavorisées et de récente immigration, les problèmes que l’on rencontre avec les familles sont infiniment plus complexes, et parfois plus dramatiques.

Il y a des parents qui souffrent, qui désespèrent, qui ont du mal à boucler

leurs fins de mois, il y a des familles surendettées.

Il y a des pères et des mères qui ne parlent pas la langue dans laquelle

leur enfant étudie.

Il y a des parents qui se sentent perdus dans le système scolaire. Il y a des hommes et des femmes qui ne comprennent rien au pays qui les

accueille.

Il y a des « parents isolés », et ce sont beaucoup plus souvent des femmes

seules que des hommes seuls.

Il y a des parents malades de l’alcool, des parents malades de la vie,

hospitalisés, des parents emprisonnés, des pères et des mères qui ne voient presque pas leurs enfants, parce que leurs horaires de travail ne le leur permettent pas.

Il y a des pères et des mères qui sont violents avec leurs enfants. Il y a des pères et des mères qui pleurent de ne plus se sentir respectés

par leurs enfants et qui sont désemparés.

Il y a des parents morts, et des enfants orphelins. Ce ne sont pas là, j’en conviens volontiers, les conditions idéales pour

que les élèves trouvent, après leur journée au lycée, l’environnement matériel et psychologique favorable à la réussite scolaire. Mais il faut bien « faire avec » les réalités sociales, économiques, culturelles. C’est une des missions les plus nobles du système éducatif, du service public d’éducation, que d’aider ces parents en difficulté à accompagner plus facilement la scolarité des jeunes qu’ils nous confient.

Cela ne signifie pas que nous n’avons aucune exigence à leur égard, au contraire. Les « histoires de famille » rapportées dans ce chapitre témoignent de la variété et de la complexité des problèmes auxquels nous sommes confrontés. Là aussi, la réussite n’est pas toujours au rendez-vous, car la misère, matérielle ou morale, se révèle parfois la plus forte.

« Vous avez dû vous tromper de lycée... »

Il est 19 heures, un vendredi de novembre, le lycée est vidé de ses élèves, y compris des internes, et la gardienne s’apprête à fermer le grand portail. Nous voyons arriver deux hommes essoufflés. L’un d’eux me hèle de loin :

« Ne fermez pas, mon ami vient chercher sa fille ! »

Je l’attends sans comprendre de qui il peut bien être question.

Quand ils atteignent le portail, je vois bien que le père à la recherche de sa fille titube un peu. Il émane de lui une forte odeur d’alcool. Son ami est mal à l’aise, honteux. Ils sont perdus tous les deux devant ce lycée éteint dont les portes se ferment. Le père a les yeux tristes et flous des grands alcooliques.

J’essaie de les mettre à l’aise et d’éclaircir la situation.

« On m’a appelé pour récupérer ma fille dans le bureau de la directrice. »

Son nom ne correspond à aucun nom d’élève de l’établissement.

« Est-ce que vous savez dans quelle classe est votre fille ?

— Ben, elle est à l’école, elle va au lycée. À Vaulx-en-Velin. C’est sûr. »

Ses yeux pleurent et son ami a honte pour lui. Je comprends tout à coup qu’il s’est tout simplement trompé d’établissement, et qu’il n’a aucune idée de l’établissement fréquenté par sa fille, ni des études qu’elle poursuit. Hypothèse vérifiée rapidement par un coup de téléphone à ma collègue du lycée voisin.

« Effectivement, j’ai une élève malade dans mon bureau, j’ai téléphoné à son père sur son portable, sa fille ne sait pas où il travaille, nous avons laissé un message sur le répondeur, nous attendions des nouvelles. Il n’y a personne chez elle, j’étais un peu inquiète. Tu peux le guider, il va trouver ? »

J’indique leur chemin aux deux hommes.

« J’ai gardé le garçon, j’ai laissé la fille à cette personne. »

Jean-Christophe écoute son père me parler de sa mère. C’est un grand gaillard muet, buté, qui est en train de rater sa classe de première. Il commence à multiplier les absences non justifiées, et je viens d’annoncer à son père une sanction : deux jours d’ » exclusion-inclusion ». Cela signifie qu’il devra venir au lycée toute la journée pour y effectuer, sous surveillance, un travail proposé par ses professeurs, mais il ne sera pas accepté en cours, Il travaillera dans une petite salle à part.

Jean-Christophe vit seul avec son père et ce père est en train de déverser sa colère sur lui dans mon bureau.

« Tu te moques de moi, je veux te trouver là quand je rentre. Tu sais bien que je te fais à manger. Je range ta chambre. Je te lave ton linge. Mais je ne peux pas rentrer plus tôt, tu en profites. Je sais avec qui tu traînes. Ça va mal finir. »

Il se tourne vers moi :

« Madame, je rentre à dix heures du soir, et quelquefois il arrive après moi. Je n’en peux plus, je suis tellement déçu. J’essaie pourtant d’arranger ma vie, madame. J’ai eu deux enfants avec une personne, mais elle n’était pas convenable, ce n’était plus possible, j’ai quitté cette personne. Je lui ai laissé la fille, j’ai gardé le garçon. Je pensais qu’il réussirait. Je suis tellement déçu. S’il veut, je lui paie des cours en plus. Mais je ne peux pas être à la maison avec lui, je travaille tard. »

Il recommence à s’en prendre à Jean-Christophe avec une colère impuissante et douloureuse. Il ne voit pas la souffrance de son fils quand celui-ci l’entend parler de sa mère. Il ne sait pas qu’il a cherché à revoir sa sœur. Ce n’est pas à moi de le lui dire. Je sais que l’assistante sociale « suit de près » ce foyer éclaté, dont les deux parents se déchirent et déchirent leurs enfants.

Je devine les tentations et les dérives de Jean-Christophe qui traîne son mal-être avec des délinquants et des petits trafiquants, et qui n’a plus guère de projet personnel.

Je l’aperçois quelquefois, le soir, quand je vais faire mes courses à la dernière minute dans une grande surface. Il erre avec d’autres tout aussi perdus que lui dans la galerie marchande.

Jean-Christophe a été arrêté quelques semaines après cet entretien, pris sur le fait dans une tentative de vol à main armée en bande. Seul à avoir été interpellé, il n’a pas dénoncé ses complices. C’est là qu’il a cru devoir mettre son « honneur ». J’ai de ses nouvelles par un professeur du lycée qui donne des cours à la prison Saint-Paul de Lyon aux jeunes détenus, et qui le pousse à continuer la préparation de son bac.

Jean-Christophe avait peut-être besoin de cette catastrophe-là, la prison, pour reprendre la maîtrise de sa propre histoire.

« J’ai élevé ses enfants, il n’a jamais reconnu ceux qu’il m’a fait. »

La femme est vêtue d’une pauvre robe noire à la Piaf. Elle travaille dans une entreprise de nettoyage, fait des ménages dans des bureaux à l’heure où ses quatre garçons se réveillent. L’aîné est en seconde et s’absente régulièrement. Difficile de le sanctionner en recourant à l’exclusion, alors que nous voudrions tellement le ramener au lycée ! Difficile d’envisager des pressions financières sur le budget de cette femme aux abois qui ne s’en sort plus. Il n’y a pas d’autre solution que le contact direct et l’écoute. Il faut surtout ne pas baisser les bras, et accompagner les familles le plus loin possible.

Les plus petits sont à présent inscrits à l’école primaire dans un quartier de Lyon, où la mère a emménagé à la rentrée. Elle a laissé Nadir au lycée parce qu’il ne voulait pas quitter ses copains, et parce qu’elle pensait que « là, au moins, il serait bien tenu ». Mais les trajets sont un peu longs pour lui, il n’arrive pas à l’heure, et il n’a ni le temps ni l’envie de travailler suffisamment. Et puis il y a son père, qu’il voit en cachette de sa mère. Nadir m’a dit un jour en parlant de ses parents :

« Ces deux-là, ils auraient jamais dû se rencontrer... »

Pour arriver à joindre sa maman, j’ai pris contact avec le directeur de l’école primaire des petits frères. Avec eux, elle s’en sort encore, mais Nadir lui échappe, elle ne peut pas l’aider dans ses études. Elle culpabilise devant ce garçon qui grandit et qui lui reproche d’avoir voulu partir et reprendre sa liberté pour échapper à la violence de son compagnon. On devine comment le quartier l’a condamnée, répudiée, alors que le père y vit toujours. Honte sur elle.

Elle a peur des services sociaux, car elle s’est mis en tête qu’on allait lui retirer ses enfants. Au milieu de ces difficultés, l’effort qu’elle a fourni pour revenir à Vaulx-en-Velin me rencontrer est énorme. Elle me raconte le téléphone coupé, le manque de temps, la peur des dettes.

« Leur père ne m’aide pas : on n’était pas mariés, il ne les a jamais reconnus. Pourtant je me suis occupée de ses autres enfants. Mais je ne voulais plus être sa bonniche. Sa mère ne me le pardonne pas. »

Comme elle accepte enfin la visite de l’assistante sociale, nous arriverons à accompagner à peu près le budget de cette femme, mais les études et la formation des garçons vont être difficiles. Pour Nadir, je demande son inscription dans le lycée tout proche du nouveau domicile de sa mère, en me disant que, pour lui aussi, les tentations de dérive vont être grandes.

Dans les mois qui suivent j’ai de ses nouvelles : pas d’amélioration, encore plus d’absentéisme. Je garde le souvenir de ce gâchis et de notre impuissance collective. Il faudra là aussi du temps pour que Nadir se redresse, s’il y parvient.

« Prenez-le-moi pour trois mois ! »

Au téléphone, ce papa ne comprend pas que je ne puisse pas inscrire son fils au lycée. Il vient d’emménager à Vaulx-en-Velin et dit que son fils est titulaire d’un « bac pro » (baccalauréat professionnel). Nous sommes en janvier. Son fils n’a pas trouvé encore de pistes pour poursuivre des études à la sortie de son lycée professionnel. Il me dit qu’il lui a trouvé un travail.

« J’ai un ami patron d’une petite boîte qui va me le prendre dans trois mois, en CDD, mais d’ici là je ne veux pas qu’il soit à la rue. »

Bien sûr, ça part d’une bonne intention, il est touchant, ce monsieur. Je sens bien son inquiétude et je devine à sa voix que son fils doit lui donner toutes les raisons de s’inquiéter de le savoir trois mois « à la rue ». Mais il voit le lycée comme un lieu magique, idéalement adaptable à tous les cas particuliers.

« Avec un peu de bonne volonté, quand même ! S’il vous plaît, madame ! »

Je sens qu’il m’en veut et me considère comme une fonctionnaire butée. Je n’arrive pas à lui faire comprendre qu’on ne navigue pas ainsi à travers les filières de formation, et qu’on n’intègre pas une classe de lycée comme une salle d’attente. Tout ne fonctionne pas comme dans la série télévisée où la bonne volonté de l’ » instit » dénoue tous les imbroglios et résout tous les problèmes.

« C’est mon neveu. »

Michel est présenté par son oncle.

Il arrive du Cameroun et les services de l’inspection académique l’ont affecté au lycée de Vaulx-en-Velin puisque son adresse semble être chez une tante, qui, d’après son dossier, y serait domiciliée. L’oncle qui vient l’inscrire me donne toutes les assurances possibles sur le suivi de Michel, la manière dont il va s’occuper de lui, etc. Quand les relations entre la « tante » et son « neveu » se gâcheront, et que Michel viendra expliquer qu’il dort sur le tapis et ne peut pas travailler le soir, je comprendrai mieux les relations compliquées qui ont conduit ses parents à essayer pour lui des études en France.

« C’est mon neveu, me dira cet “oncle”, mais au sens large. Vous comprenez, je vis avec une amie de sa mère. »

Le problème, c’est que quand la charge de Michel leur devient trop lourde, le lycée n’a plus d’interlocuteur. Quelques conversations téléphoniques difficiles avec la mère de Michel appelée au Cameroun ne permettent pas de résoudre le problème. Elle pleure au téléphone et me demande de trouver une chambre en foyer à son fils. Je finis par retrouver la trace à Paris d’un autre oncle, tout à fait authentique celui-là, et comme je lui demande au téléphone pourquoi il ne s’occupe pas de Michel et ne le prend pas avec lui à Paris, je m’entends répondre :

« Vous savez, madame, moi je vis à Paris depuis longtemps et j’y élève ma fille, alors je connais les difficultés de certains quartiers, les dangers de la rue, la drogue, la violence. Non, vraiment, nous en Afrique on est bien conscient de tout ça, alors quand on a décidé d’envoyer Michel en France pour avoir son bac et faire médecine, on n’a pas hésité, on a voulu le préserver de tout ça, parce qu’on connaît, alors on a choisi Vaulx-en-Velin. »

Il a raison, ce monsieur, c’est un bon choix, Vaulx-en-Velin. Mais je lui rappelle la loi : Michel est un mineur étranger sur le territoire national et séparé de ses parents. Si c’est lui l’oncle qui lui sert de tuteur, c’est auprès de cet oncle « légal » que Michel doit vivre. C’est ce qui finira quand même par se faire après plusieurs mois de flottement.

« Je suis son grand frère. »

« Mes parents ne comprennent pas bien le français, alors c’est moi qui m’occupe des études de mon petit frère. »

La situation est fréquente. On peut concevoir, bien sûr, le souci très louable des aînés qui s’inquiètent des résultats scolaires des plus jeunes. Pourtant, je tiens à privilégier le contact avec les parents ou les responsables légaux. Il est bien rare que l’élève lui-même ne puisse pas servir de traducteur quand ses parents ne parlent pas le français. Je répète donc à chaque famille que je tiens absolument à rencontrer les parents de l’élève. Souvent, les grands frères et sœurs viennent « en renfort » en cas de problème disciplinaire.

« Non, s’il vous plaît, je ne peux pas vous recevoir. Vos parents sont venus, c’est parfait, et je les en remercie, c’est donc avec eux que je vais discuter du cas de votre frère. Je crois que vous pouvez le comprendre, par respect pour eux. Toute la famille ne peut pas venir comme ça. Asseyez-vous dans le couloir en attendant. Merci, monsieur. »

Une fois ou deux seulement il y a eu des refus violents :

« Qui vous êtes pour me commander ? »

« Y a que ma mère qui peut me donner des ordres »

Ce n’est jamais allé très loin. Je me suis obstinée avec politesse à parler du respect des parents. Au pire, un jeune homme très excité est reparti en vociférant dans le couloir. Sa mère s’est excusée. Et puis à la fin, cela finit par se savoir, l’explication est reprise dans le quartier, et le souci de reconnaître l’autorité et le rôle des parents est bien compris.

Exiger le contact avec le père, la mère, c’est les conforter auprès de leurs enfants dans leur statut social de parents d’élèves, parties prenantes de la communauté éducative.

La lutte contre l’absentéisme

Quelle que soit l’importance des difficultés vécues par les familles, le contact avec elles est indispensable.

Depuis la rentrée 2002 nous avons mis en place une « Charte des parents d’élèves des classes de seconde ».

L’objectif était d’abord de faire baisser l’absentéisme des élèves, parce que nous avions constaté, chiffres à l’appui, le lien direct entre le taux des absences et les résultats scolaires. Dans la classe de terminale STI électrotechnique, en juin 2002, les résultats au baccalauréat ont été médiocres : seulement 62,50 % de réussite, un choc pour les enseignants de cette filière qui avaient enregistré 87,50 % de réussite l’année précédente. Nous connaissions la fragilité de plusieurs élèves de cette classe. Mais un constat s’est imposé : ceux qui ont échoué sont ceux qui avaient décroché plus ou moins tôt dans l’année scolaire, perdus dans l’illusion qu’ils travailleraient plus tard, qu’ils donneraient un « coup de collier » au dernier moment, etc., alors que la totalité des élèves qui étaient restés en cours jusqu’à la fin ont réussi leur examen.

L’absentéisme, bien sûr, n’est pas l’unique raison de ces insuccès, mais on le retrouvait néanmoins beaucoup trop souvent au cœur des parcours d’échec des élèves de seconde qui redoublaient ou choisissaient une réorientation.

Il existe, dans des établissements où les élèves sont originaires de catégories sociales plus favorisées, un absentéisme des lycéens — en particulier en terminale —, qui n’a pas un impact aussi négatif sur les résultats à l’examen. Il y a là d’ailleurs, pour les enseignants de ces lycées, un véritable défi pédagogique à relever : la maturité des élèves, leur autonomie, les facilités culturelles offertes par l’environnement familial font que certains sont tentés d’adopter un fonctionnement très « étudiant » et de venir en cours un peu à la carte, surtout à la fin de l’année.

Les lycéens appartenant à des couches moins favorisées de la population, comme au lycée Robert-Doisneau, ne peuvent pas s’offrir ce « luxe » : c’est au lycée qu’ils trouvent la documentation, les ressources informatiques, les conseils des enseignants, la dynamique du travail en groupe. Ils n’en ont pas la possibilité ailleurs, chez eux ou en ville, sauf dans ces merveilleux refuges que sont les bibliothèques municipales. J’ai souvent entendu un élève m’expliquer :

« Je ne rentre pas à la maison directement en fin de journée, je vais à la bibliothèque. J’y retrouve les copains mais on est tranquilles, on est surveillés, je peux lire L’Équipe pour suivre le foot et je fais mes devoirs au calme. »

Au cœur du quartier du Mas-du-Taureau, à côté du centre commercial et de la poste, la bibliothèque Georges-Perec, par exemple, les accueille effectivement et joue un rôle extraordinaire. L’écrivain Georges Perec, fils d’immigrés, enfant de Belleville, serait sûrement heureux de voir son nom au fronton de ce lieu de culture vivante.

Les bibliothèques municipales complètent bien le service public d’éducation assuré par les écoles, collèges et lycées de Vaulx-en-Velin, mais ne peuvent pas le remplacer, et d’ailleurs nos absentéistes ne les fréquentent pas davantage que l’établissement scolaire.

Nous avons donc décidé, à l’occasion des travaux de la prérentrée des enseignants en septembre 2002, de faire de la lutte contre l’absentéisme une campagne prioritaire. Tout le monde s’y est mis : professeurs principaux, CPE, surveillants, aides-éducateurs (il y en avait encore), proviseur adjoint, proviseure.

Nous avons commencé par organiser un accueil spécifique des parents des nouveaux élèves de seconde dès le lendemain de la rentrée de leurs enfants. Ils sont reçus dans l’amphithéâtre du lycée. On leur présente l’établissement, on leur explique les contraintes d’une scolarité en seconde, les exigences de rythme de travail de l’élève, le fonctionnement du carnet de correspondance et le contrôle des absences. Nous entamons ensuite une séance de questions-réponses avec l’assistance.

Il n’y a là rien de bien révolutionnaire, ni de très innovant, j’en conviens, mais ce rituel est d’autant plus nécessaire qu’une grande partie des parents n’ont jamais fréquenté de lycée, et n’en connaissent ni les règles ni les usages. Nous leur expliquons que notre établissement est un service public, à la disposition de ses usagers, élèves et parents. Mais c’est aussi un service public d’éducation : ses missions ne peuvent être menées à bien que si les parents et les élèves respectent les droits et devoirs de chacun.

C’est également un moment où les familles prennent conscience qu’elles constituent une force collective. Les parents qui remplissent l’amphithéâtre sont manifestement fiers d’être là, de montrer ainsi qu’ils font partie de ces gens dont l’enfant va au lycée. Quand cet enfant sera le premier de sa famille à passer le « bac », on mesure tout l’espoir qui est mis dans l’institution scolaire. On voudrait faire en sorte que cet espoir ne soit pas déçu.

C’est aussi un moment privilégié pour rappeler les règles de vie en commun au lycée, pour parler de République et de laïcité.

Cet accueil ne suffit pourtant pas pour toucher toutes les familles : 40 pour cent seulement des parents se déplacent. Nous ne nous contentons donc pas de ces soirées d’accueil, et le travail de contact se poursuit intensément.

À ceux qui participent à ces premières réunions nous proposons donc de signer le soir même la « Charte des parents d’élèves des classes de seconde ». Nous avons déjà revu ce dispositif aux rentrées 2003 et 2004, et il sera sans doute amélioré encore pour la rentrée 2005. Le mot « charte » d’ailleurs est un peu trop abstrait et nous adopterons peut-être une formule plus concrète telle que « engagement réciproque ».

Il s’agit de sensibiliser les parents à l’importance de leur rôle, de les responsabiliser en leur demandant un geste symbolique : l’engagement d’une signature au bas d’un texte, que je signe aussi.

Ce qui leur est demandé dans cette charte est très clair :

Les parents s’engagent :

— à prévenir l’établissement le jour même en cas d’absence de leur

enfant ;

— à participer dans la mesure du possible aux réunions proposées ; — à consulter régulièrement le carnet de correspondance de leur

enfant ;

— à communiquer des possibilités de contacts rapides : téléphone,

adresse ;

— à prendre contact au moins une fois par trimestre avec l’équipe

pédagogique et les conseillers d’éducation : demande de rendez-vous ou contact téléphonique avec le CPE chargé du suivi des classes de seconde.

Et réciproquement.

Le lycée s’engage :

— à organiser l’accès à l’information, les contacts,

par la mise à disposition des cahiers de textes des classes, par le suivi quotidien du contrôle des absences ; — à offrir un accueil téléphonique aux demandes de renseignements ; — à faciliter le suivi scolaire et le choix d’orientation...

à la rentrée (accueil des parents, présentation générale de l’année de

seconde),

au premier trimestre (remise des bulletins en mains propres aux

parents après les conseils de classe et réunions parents-professeurs) ;

— à aider les élèves à développer leur travail personnel en dehors des

cours,

par l’aménagement des horaires et l’encadrement des heures d’étude

de 17 heures à 18 heures.

Les parents qui assistent aux réunions de rentrée sont, dans leur grande majorité, ceux avec lesquels il n’y aura pas de problème de communication dans la suite de l’année.

Pour établir le contact avec la totalité des familles, cependant, il nous faut plus d’un mois et demi. Mais ce travail nous permet de repérer les problèmes les plus graves.

Pour certains parents, très démunis devant leur enfant, seule la rencontre en tête à tête avec eux permet de rétablir la situation.

Ainsi, j’explique à ce père qu’il doit consulter le carnet de correspondance de son fils toutes les semaines au moins :

« Souvenez-vous, monsieur, c’est ce qui est convenu dans la charte que vous avez signée.

— Quelle charte ? »

Et l’on découvre que l’élève a fait signer sa mère... qui ne sait pas lire

Le CPE montre à une mère le double des courriers qu’il lui a envoyés pour la prévenir des absences de sa fille, et elle assure ne les avoir jamais reçus.

Souvent c’est le téléphone qui n’est plus en service, et les numéros de portable ont changé.

Sur l’écran de l’ordinateur de nos bureaux, quand nous recevons élèves et parents, nous pouvons leur montrer les tableaux du logiciel qui enregistre les absences de toutes les classes.

« Regarde, Jonathan, tu as séché un cours d’anglais mardi dernier à 14 heures et tu n’as toujours pas régularisé ta situation, le signal clignote. »

« Madame, regardez le tableau de la semaine dernière, votre fille Géraldine est arrivée en retard trois jours de suite. Motif inscrit dans son carnet de correspondance : “Bus” ! Mais ce n’est pas une excuse valable. Ce n’est pas le bus qui était en retard, c’est Géraldine qui n’a pas pris le bus à l’heure. »

C’est un travail de fourmi, un travail de communication permanente qui demande beaucoup de temps et d’énergie, mais les résultats obtenus sont visibles, solides : l’absentéisme est en baisse très importante et très régulière depuis trois ans, chiffres à l’appui.

Le règlement est appliqué strictement : un élève en retard n’est pas

accepté en cours, au bout de trois retards c’est une heure de colle, etc. Les sanctions sont indispensables quand la communication et la sensibilisation ne suffisent pas. La crédibilité du discours que nous tenons aux élèves et à leurs parents reste en jeu : l’assiduité et la ponctualité font partie des devoirs des lycéens. L’enjeu, c’est la réussite des élèves.

Pour tout cela, rien ne peut donc se faire sans la participation des parents.

Le lycée accueille pourtant des élèves dont la majorité a dépassé l’âge de la scolarité obligatoire, et notre mission est de les amener à l’autonomie et à la maîtrise de leurs apprentissages en favorisant au mieux l’épanouissement de leurs capacités.

Mais l’année de seconde est une année de transition dans ce processus

idéal, et nous devons pouvoir compter sur les parents pour réussir la transformation du collégien en lycéen.

« Je veux qu’il redouble ! »

La classe de seconde générale a été à l’origine organisée pour permettre à

des élèves engagés dans un projet de baccalauréat général ou technologique de se déterminer avant de choisir en classe de première la filière la plus adaptée à leurs goûts et aptitudes. D’où le nom de « seconde de détermination ». Mais elle est devenue depuis plusieurs années déjà une classe pendant laquelle beaucoup d’élèves revoient leur projet d’orientation, en fonction, souvent, des difficultés nouvelles qu’ils y rencontrent.

En fait, le comportement de nombre de parents et d’élèves devant des difficultés scolaires relève souvent de l’acharnement pédagogique : on les voit refuser a priori d’envisager des études dans la voie professionnelle et insister pour utiliser le droit au redoublement dont ils disposent à la fin de la seconde, même si à l’évidence l’élève concerné réussirait plus brillamment dans un projet de baccalauréat professionnel.

« Je suis sûr qu’il va réagir, il m’a promis de travailler ! »

Conduite relevant de la magie, souvent contre la plus profonde aspiration de l’élève lui-même quand il est brouillé avec l’enseignement général et serait beaucoup plus épanoui dans une voie plus concrète.

Les parents insistent :

« Non, non, je préfère qu’il redouble ! »

Mais, sans le désir de l’élève de réagir vraiment, le redoublement est inutile. Nous le vérifions chaque année malgré les efforts des équipes pédagogiques, les redoublants de seconde ne réussissent pas tous à passer en première. Nous nous sentons collectivement en échec devant ces parcours ratés, si peu nombreux soient-ils.

Il arrive aussi que le choix d’orientation des parents et de l’élève surprenne l’équipe pédagogique qui proposait un projet plus ambitieux. Il nous est arrivé à plusieurs reprises de plaider pour qu’une élève envisage positivement le passage en première générale, alors que sa famille n’en demandait pas tant.

Certes, aucune filière n’est négligeable, mais je suis frappée tout de même par le manque d’ambition constaté dans certains cas, et notamment lorsqu’il s’agit de filles, comme si l’avenir d’une fille ne s’envisageait pas avec autant d’ambition que celui d’un garçon.

Quelquefois l’explication est aussi économique que culturelle. Se projeter dans un avenir d’études longues demande confiance en soi et sécurité financière.

« Nathalie, tu es brillante, tu peux espérer décrocher un bac ES avec mention et entrer en classe prépa.

— Je préfère devenir comptable. Maman a besoin de moi. »

Rien n’y a fait, et personne n’a pu convaincre Nathalie ni sa mère. Je n’avais pas encore, à l’époque, l’exemple des admissions à Sciences-po pour lui donner envie de tenter sa chance.

 

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