Proviseure à Vaulx-en-Velin

Chris Laroche · Chapitre 5 sur 12

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Proviseure à Vaulx-en-Velin

4. Un voile...

4.

Un voile...

Après le vote de la loi sur la laïcité, beaucoup attendaient la rentrée scolaire 2004 avec inquiétude : à quelles confrontations, à quelles démonstrations militantes allions-nous assister ?

Je ne savais pas moi-même ce qui pouvait se produire à Doisneau, j’avais simplement assez confiance dans les contacts pris en juin avec les nouveaux élèves et leurs familles au moment des inscriptions, et surtout dans le travail mené depuis plusieurs années.

Lors de la prérentrée, nous avons évoqué cette question avec les personnels, mais que pouvions-nous envisager d’autre que ce que nous avions toujours pratiqué jusque-là ? Exigence et dialogue. Travail d’explication pour convaincre et obtenir le consensus de tous dans l’application des règles de vie au lycée, et de la loi.

Le 2 septembre, les nouveaux élèves de seconde sont accueillis devant le lycée par les caméras de France 3 : mais les deux ou trois élèves qui arrivent voilées enlèvent et rangent sagement leur foulard devant les caméras aux aguets, et cela avant même d’atteindre le portail du lycée. Pas de fait divers à raconter, rien qu’une rentrée paisible.

Un enseignant confie au micro qu’on lui tend : « Moi, c’est mon emploi du temps qui m’inquiète. »

Une élève répond franchement, en rangeant son foulard dans son sac : « Ça ne vaut pas le coup d’avoir des ennuis. »

Un peu plus tard dans la matinée, le recteur d’académie, l’inspecteur d’académie, le maire et le président de la région Rhône-Alpes rencontreront dans l’amphithéâtre des lycéens impressionnés et plutôt fiers, et rendront hommage au travail des équipes pédagogiques en évoquant, bien sûr, la réussite de trois Vaudais à Sciences-po...

Mais si la loi sur le port de signes religieux ostensibles n’a pas changé grand-chose à la vie au lycée, c’est sans doute parce qu’un travail de plusieurs années a permis de développer la culture et le consensus nécessaires au respect de la neutralité de l’établissement.

C’est à l’issue de ma première année au lycée que j’ai eu à traiter le problème dit « du voile islamique au lycée », qui recouvre en fait une problématique beaucoup plus vaste, celle de l’adaptation d’une religion, l’islam, aux normes, lois et traditions laïques en vigueur depuis plus d’un siècle dans nos établissements scolaires.

Nous sommes le jeudi 28 juin 2001. Les élèves qui vont entrer en seconde à la rentrée de septembre apportent au lycée leurs dossiers d’inscription.

Beaucoup d’animation dans le hall, de visages nouveaux...

Le conseiller principal d’éducation qui accueille une famille dans son bureau me fait signe au passage : une femme est assise devant lui, en longue robe recouverte d’un voile, tout en noir, à côté d’un homme barbu en longue tunique blanche.

De nouveaux parents, probablement. Je cherche l’élève en m’approchant d’eux, mais la robe et le long voile laissent apparaître un tout jeune visage : ce n’est pas une mère d’élève, c’est une collégienne.

Je pense : « Nous allons avoir un problème... » Aussi étonnant que cela puisse paraître dans un

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établissement dont une grande part des élèves sont de culture musulmane, Doisneau n’a pas jusque-là été confronté à l’exigence de parents désirant que leur fille assiste voilée aux cours.

Je me présente et le salue : « Bonjour, monsieur. » Il ignore la main que je lui tends. L’homme et la jeune fille restent silencieux.

« Monsieur, si vous souhaitez que cette jeune fille entre au lycée, il faut que nous nous parlions.

— C’est sa tenue, n’est-ce pas ?

— Oui, il faut que nous nous parlions. »

Je l’appellerai Monsieur R.

Monsieur R, donc, accepte le rendez-vous fixé pour l’un des jours suivants.

Mais le lendemain, il dépose à l’accueil du lycée une petite brochure verte, avec un message oral :

« Dites à madame Laroche de lire ce livre et d’y réfléchir. »

Auteur : Dr Abdallah. Titre : Le Foulard islamique et la République française, mode d’emploi. Le livre est imprimé en France, aux éditions Intégrité. L’ouvrage est préfacé par un certain Francis Lamand, « avocat international, ancien professeur à la Faculté de Loi coranique de l’Université de Koweït ». Plus tard, à l’occasion de diverses interventions de l’auteur dans la presse, j’apprendrai que ce personnage, aujourd’hui abondamment médiatisé, est ce médecin strasbourgeois qui se fait appeler Abdallah Milcent depuis qu’il s’est converti à l’islam.

Je lis. Soigneusement. L’un des chapitres est consacré au « cas exemplaire » du lycée de Vendôme au cours de l’année scolaire 1993-1994.

En septembre 1993, au lycée Ronsard de Vendôme, deux jeunes filles, l’une en seconde, l’autre en terminale, refusent d’enlever en cours leur foulard islamique.

Filles d’immigrés turcs, elles sont soutenues par des militants, comme l’explique dans son livre le Dr Abdallah :

« Ces jeunes filles s’adressent à l’association islamique locale qui gère une salle de prière. Celle-ci se déclare rapidement incompétente et transmet le dossier à la Tendance nationale de l’union islamique en France (TNUIF) de Paris, qui regroupe de nombreuses associations d’immigrés d’origine turque. La TNUIF est membre de la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF) ; celle-ci délègue son secrétaire général, Youssef B. qui, au fil des années, a acquis une certaine habitude de ces affaires délicates. »

Le 4 octobre 1993, le conseil d’administration du lycée Ronsard de Vendôme a refusé d’obliger les professeurs à accepter en cours les tenues vestimentaires couvrant la tête.

Le 3 mai 1994, le tribunal administratif d’Orléans a annulé cette décision du conseil d’administration du lycée. Les élèves ont pu retourner en cours voilées.

À la fin de l’ouvrage du Dr Abdallah, on trouve en annexe des lettres-types à envoyer le cas échéant au préfet, au recteur...

Je reçois bien le message de Monsieur R. : l’inscription de sa fille pourrait devenir une nouvelle « affaire délicate ». Me voilà prévenue...

Mais je n’ai pas le choix. Selon les textes en vigueur, la loi coranique n’a pas plus sa place au lycée qu’aucune autre loi religieuse et je vais essayer de l’expliquer une fois encore, bien décidée à convaincre, mais ce sera peut-être plus difficile cette fois-ci.

Nous nous revoyons donc. Ce que je dis à Monsieur R. ? La vérité : que je le respecte, mais que je ne le comprends pas et que je souhaite qu’il m’explique sa démarche. Nous parlons longuement.

Monsieur R. me dit doucement : « Si je vais au tribunal, je gagne. »

— Je sais, monsieur. Parlons d’abord, s’il vous plaît. »

Aujourd’hui je pourrais lui dire :

« Monsieur, si nous ne parvenons pas à une conciliation, nous irons au conseil de discipline. »

Mais je sais que je lui dirais d’abord comme je l’ai fait alors : « Parlons d’abord, s’il vous plaît, ce que vous dites m’intéresse. »

Donc nous nous parlons.

Quand je cite Soheib Bencheikh, mufti de Marseille (j’ai lu Marianne et le Prophète, L’Islam dans la France laïque) qui préconise aux musulmans de France un respect scrupuleux de la laïcité et des lois de la République, Monsieur R. me répond qu’il connaît l’islam mieux que tous les autres responsables religieux et qu’il sait le Coran par cœur.

Il est déterminé :

« Certains lâchent, moi je ne veux pas lâcher.

— Pourquoi n’inscrivez-vous pas votre fille dans une école religieuse ?

— J’y ai pensé, mais c’est trop loin, trop compliqué... »

Je prends du temps pour l’écouter et il m’écoute.

Cet homme me déconcerte, j’admire sa patience, son obstination, et sa sincérité. Nous parlons de ses convictions religieuses, de ses valeurs, j’évoque l’histoire de France, la séparation de l’Église et de l’État, la laïcité.

Je ne manque pas de tenir au courant mes supérieurs hiérarchiques (recteur, inspecteur d’académie) de la situation. Ils m’assurent évidemment de leur soutien moral, mais ajoutent : « Souvenez-vous qu’en cas de conflit, la justice vous donnera tort. » Là aussi je reçois bien le message : « Faites au mieux, et si possible pas de vagues. »

Ils alertent Hanifa Cherifi, chargée de mission auprès du ministre de l’Éducation nationale, médiatrice auprès des établissements d’enseignement pour les problèmes liés au port du voile.

Elle me téléphone : le contact est chaleureux. Elle aussi me met en garde contre une attitude trop rigide, qui ouvrirait d’emblée un conflit.

« Parlez, écoutez, mettez en confiance. Cherchez un accord à l’amiable. C’est peut être possible. » Elle me prévient : « Essayez d’éviter la médiatisation. »

Je suis bien d’accord. J’ai toujours pensé, peut-être rapidement : « Moins on en parle, mieux ça vaut. » Elle et moi faisons l’hypothèse que le phénomène se serait moins répandu si on n’en avait pas fait de gros titres dans la presse.

Mais il ne lui sera pas nécessaire d’intervenir au lycée. Je sais d’ailleurs que s’il faut en arriver là, c’est que j’aurai échoué. Je souhaite parvenir à une solution respectueuse, intelligente, et rigoureuse en faisant le pari de la communication. Cela suppose que l’on prenne son temps et que l’on consacre à ces cas épineux une attention qu’un chef d’établissement ne peut accorder à toutes les familles. Mais l’enjeu en vaut la chandelle.

Monsieur R. et moi nous revoyons donc plusieurs fois jusqu’à la veille même de la rentrée.

Nous sommes conscients que nous ne pouvons pas nous convaincre l’un l’autre, mais ce que dit Monsieur R m’intéresse, et ce que je lui dis l’intéresse aussi.

Il me parle de la pudeur de sa fille... qui se tait à ses côtés.

Moi je pense à ce que j’ai lu dans l’ouvrage du Dr Abdallah :

« Le port du foulard procède d’une injonction coranique fondée sur l’enseignement du Prophète de l’Islam, et inspirée par l’obligation sacrée de la pudeur. »

Il insiste :

« Ma fille ne peut pas montrer ses cheveux.

— Le lycée est une communauté fragile, monsieur R Ne détruisez pas notre travail. Ici nous avons construit ensemble des règles précises, écrites et non écrites.

— Ma fille aussi obéit à des règles.

— Mais ici les règles sont comprises et acceptées par tous ; si elles sont respectées sans que nous ayons besoin de recourir à des sanctions pour les imposer, c’est parce qu’elles ont du sens. Les garçons enlèvent par courtoisie leur casquette à l’entrée du lycée ; l’usage des téléphones portables est interdit, parce que le lycée n’est pas la rue ou le quartier, et que chacun en y arrivant le matin laisse à la porte sa vie privée.

Les jeunes filles qui portent un voile à l’extérieur l’enlèvent à l’entrée du lycée parce que c’est un lieu de neutralité, où les croyances ne peuvent pas s’afficher de façon ostentatoire. »

Et je répète, inlassablement :

« Le lycée est un lieu ouvert au public mais ce n’est pas un heu public, son accès est réglementé. Franchir le seuil, c’est en accepter les règles. Notre règlement intérieur décrit le fonctionnement de 1’établissement, rappelle les droits et les devoirs de chacun, dans le respect des personnes et des biens. Chacun respecte la neutralité et la discrétion.

« Nous sommes très fiers au lycée de cette capacité collective à cultiver du respect et de la civilité.

« Monsieur R., quand vous signerez le règlement intérieur, vous accepterez de participer à cet effort collectif. »

J’espère rassurer Monsieur R., sans être sûre d’y parvenir.

Auprès de lui sa fille se tait toujours respectueusement.

Je suis un peu gênée par cette passivité, cette démonstration de soumission devant le père.

Auprès de moi mes collaborateurs, proviseur adjoint, conseiller d’éducation, se taisent avec une ostentation malicieuse, respectueux de la parole de leur chef... une femme !

Monsieur R. est peut-être un peu déstabilisé, mais nous finissons par tomber d’accord sur l’importance des études de sa fille. La voie vers une solution est ouverte, car nous avons maintenant quelque chose d’essentiel en commun.

La veille de la rentrée scolaire, Monsieur R. accepte de signer le règlement intérieur, et en admet ainsi explicitement les termes : « Interdiction des signes ostentatoires de convictions notamment religieuses, qui constituent eux-mêmes des éléments de prosélytisme ou de discrimination. » (C’était la formulation du règlement intérieur à l’époque avant sa modification en application de la loi sur la laïcité.)

Sa fille assistera à tous les cours, elle ne gardera sur ses cheveux qu’un tissu très serré. J’ai demandé que rien ne flotte et que rien ne masque le cou. Elle enlève donc son voile à l’entrée du lycée.

Pendant trois ans elle n’a jamais transgressé les règles que nous avions fixées ensemble, et à la fin de la terminale elle a quitté le lycée après avoir passé avec succès son bac S.

Comme par hasard, dans les semaines qui suivent la rentrée 2001, je reçois plusieurs appels téléphoniques pour des demandes d’inscriptions de jeunes filles :

« Il paraît qu’à Doisneau on peut porter le voile... » Je reçois même une jeune fille voilée (tout en beige et blanc, dans son

cas) :

« Je veux quitter mon lycée et m’inscrire chez vous, il paraît que vous

autorisez le voile. »

— On vous aura mal informée : ce lycée n’est pas un établissement privé,

et on n’y porte pas le voile. »

Et j’en profite bien sûr pour expliquer à nouveau pourquoi ce n’est pas

accepté.

Je devine à travers toutes ces demandes le poids de plus en plus

important pris par les tenants de l’islamisme radical dans les quartiers, et toutes les rumeurs de la cité qui observe, commente. Les services de police de Vaulx constatent d’ailleurs que les « barbus » disposent de moyens financiers considérables, à l’origine souvent floue. Ils investissent dans des pizzérias, mais aussi des « ludothèques », dont le statut juridique ne permet pas aux services éducatifs et sociaux de vérifier quels jeux y pratiquent les enfants qui les fréquentent. Cette poussée fondamentaliste se traduit également par la présence de plus en plus fréquente des femmes musulmanes voilées dans les rues de la ville, dans les supermarchés, les lieux publics.

Si j’avais cédé sur le cas de la fille de Monsieur R., ce qui était tout à fait possible dans le cadre législatif d’alors, cela aurait signifié un recul symbolique de la laïcité républicaine devant la pression intégriste.

Les lycéennes musulmanes sont donc confrontées à des exigences contradictoires : celle de la règle laïque, maintenant devenue loi de la République qui proscrit le voile, et celles du quartier, où les « barbus » cherchent à donner le ton et à jouer les censeurs, même s’ils ne constituent pas, loin de là, la majorité de la population musulmane. Alors, elles se « débrouillent ».

Sabrina porte un grand triangle noir qui masque la totalité de la tête et du torse. Quand elle le retire, quelques mètres avant le portail, la chevelure est libre, la coiffure est coquette, soignée.

Malika arrive les épaules et le cou découverts mais son chignon est toujours enserré dans une mousseline noire qui moule sa coiffure.

Anissa cache son cou et ses cheveux dans un voile clair, elle le déroule comme les bandelettes d’une momie avant d’entrer dans le lycée.

Quelques-unes portent un petit bandana de coton noir, rouge ou blanc, mais elles acceptent de le plier en bandeau sans le laisser se déployer sur l’ensemble de la chevelure.

La grande majorité des filles ne porte rien sur les cheveux, mais il y a aussi beaucoup de chevelures colorées, de tresses mêlées de rubans, de barrettes...

Il y a toujours un ou plusieurs adultes, membres du personnel, présent(s)

à la porte aux heures d’entrée et de sortie du lycée. Cette présence est, bien sûr, dissuasive, mais elle vise plus d’éventuelles intrusions que les comportements des élèves du lycée, et sur les centaines d’élèves qui franchissent le portail chaque matin, quelques rares garçons arrivent jusqu’au lycée en portant une casquette. Un ou deux seulement oublient de la retirer au portail, et jamais aucun ne refuse de le faire dès qu’on le lui demande poliment.

C’est un plaisir de voir arriver les élèves le matin, de les saluer, de

répondre aux « bonjour » et aux sourires. Nous guettons les regards : ils disent fatigue, énergie, angoisse, distraction, selon les jours... J’observe la fébrilité de la dernière cigarette consumée sur le parking.

Il ne faut pas oublier d’encourager d’un sourire la ponctualité des

redoublants qui ont gâché leurs résultats l’année précédente par leurs retards. Il faut apprendre à reconnaître les nouveaux visages des élèves de seconde, à repérer les signes de mal-être, de dérive. Et puis, ne laisser passer aucun manquement. S’il en survient un, le « traiter à chaud ».

Le plus souvent, c’est facile :

« Excuse-moi, mais tu ne peux pas entrer avec cette cannette de soda à la main. »

Cela, on peut le dire devant tout le monde.

Il est plus délicat de faire remarquer publiquement à une jeune fille que son foulard descend ce matin un peu plus bas que d’habitude sur le front.

Celle-là, je la prends à part :

« Qu’est-ce qui t’arrive ? Je ne comprends pas : tu changes ta coiffure, tu ne t’en rends peut-être pas compte, tu envoies un signal, c’est moins discret, fais attention. »

Le plus souvent la réponse est rapide :

« Excusez-moi. J’ai oublié. D’accord, je ferai attention. »

Parfois il y a autre chose qu’il faut repérer :

« C’est la première fois que je te vois avec un bandana. Tu connais les règles du lycée ? C’est pour cacher tes cheveux ?

— Madame, c’est mon père. Il dit que maintenant que je suis mariée, je dois être pudique.

— Mais ce n’est pas ton père qui décide du règlement au lycée. Et quand tu es venue me voir avec ton mari tu avais les cheveux découverts. Si ce n’est pas ton choix, ôte ce foulard et dis à ton père de venir en parler avec moi s’il le souhaite. »

Cette fois j’ai visé juste : le foulard disparaît, et je ne verrai jamais le père.

Mais j’aurais pu aussi évaluer plus mal la situation. Affaire de tact... et de chance. Ainsi j’ai pu dire un jour en riant à une élève dont le foulard a « glissé » sur le front :

« Attention, on voit ton nez ! »

Je savais que je pouvais me le permettre, à partir de la relation que

j’avais auparavant instaurée avec elle. Il faut aussi trouver le ton juste, qu’elle comprenne que la plaisanterie gentille est aussi un rappel ferme. C’est passé. Elle rit. Le front se dégage à nouveau.

Mais au-delà du lycée, je me souviens être restée impuissante dans le cas

de cette jeune étudiante qui m’avait été envoyée par un ami directeur d’études dans une grande école de la région.

« Tu peux m’aider ? Je ne sais plus comment m’y prendre... », m’avoue-

t-il au téléphone.

Quand elle entre dans mon bureau, je pense à ces religieuses si

nombreuses autrefois dans nos rues, avec leurs robes longues et leur voile ne laissant pas dépasser un cheveu.

Elle veut porter son foulard en cours.

Elle me précise :

— Je me suis convertie à l’islam l’année dernière. Mes parents sont

catholiques. Leur pratique religieuse n’a plus de sens pour moi. J’ai trouvé ma voie.

— C’est votre droit le plus strict. Et pourquoi portez-vous ce foulard ?

— J’ai besoin de me protéger du regard des hommes.

— Vous n’avez jamais pensé que c’est peut-être le contraire, que c’est votre tenue qui agresse les autres ; en vous habillant ainsi, vous leur dites que le corps de la femme doit être caché, vous affichez ce message comme sur une pancarte.

Elle s’emporte un peu :

« Vous n’avez pas le droit de me dire ça ! »

Et elle mêle tout : ses convictions politiques toutes fraîches, sa révolte militante, son engagement pro-palestinien, son rejet du milieu bourgeois dont elle est originaire. Petite « novice » tout en passion, enflammée, entière, elle est en guerre. Pas moi.

« Respectez les lieux d’enseignement, ce ne sont pas des lieux de prêche. Et si vous estimez que vos convictions sont les seules valables, vous condamnez vos interlocuteurs à l’avance. »

Je lui explique ensuite comment ces problèmes sont abordés au lycée. Je lui raconte les discussions que nous avons avec les élèves. Elle s’est enfermée dans une forteresse où il est bien difficile de la rejoindre.

Elle n’est pas élève du lycée : je ne peux rien de plus que cet entretien sur son chemin. Si elle entre dans la fonction publique, comme ses études peuvent l’y conduire, il faudra sans doute qu’elle fasse des choix.

En matière de voile islamique au lycée, il n’existe pas, à mon avis, de stratégie miracle, pas de discours tout prêt, et cela avec ou sans loi d’interdiction, car celle qui vient d’être votée précise bien que l’exclusion doit être le dernier recours, et fait obligation de pratiquer la concertation et l’explication avant la coercition. Hormis les situations où l’on se trouve devant une provocation consciente et concertée, appuyée par des groupes militants, il faut bien voir que chaque « affaire de voile » révèle un cas particulier, qui doit être traité comme tel.

Avant l’adoption de cette loi, tribunes et prises de position se sont multipliées dans la presse. Je les ai lues avec intérêt, et souvent il m’est arrivé d’être d’accord avec les arguments développés par leurs auteurs mais en désaccord avec leurs conclusions, ou vice versa.

« La jeune fille voilée joue le rôle de bouc émissaire face aux problèmes que rencontre l’institution et son exclusion est la pire des solutions » (E. Balibar, S. Bouamama, F. Gaspard..., Libération, 20 mai 2003). D’accord, mais ils disent oui au foulard à l’école laïque alors que moi, je dis non au foulard.

« Le foulard à l’école, étouffoir de l’altérité » (E. Roudinesco, Libération, 27 mai 2003). D’accord aussi, mais comment Mme Roudinesco transforme-t-elle ses analyses théoriques en arguments concrets dans une discussion avec une élève, un parent ? Quels mots trouverait-elle à la porte du lycée pour convaincre et non repousser ?

C’est pourtant là que tout se joue : pour convaincre l’autre, il ne faut pas vouloir le vaincre, nous ne sommes pas en guerre, je le répète.

Moi aussi je crois aux « valeurs communes qui font vivre ensemble les individus et les peuples » (R. Sanchez et J.-C. Santana, Le Monde, 22 mai 2003).

Mais je ne prétends pas « mener un combat pour les défendre », je me dis simplement qu’il est important de les faire vivre au jour le jour.

La laïcité n’est pas un dogme à appliquer mécaniquement, il est préférable de lui donner de la chair et de la vie, plutôt que de chercher à la préserver par des interdictions. Les interdits ont toujours donné envie d’être contestés. Alors comment faire pour « donner envie » d’accepter la laïcité et d’adhérer à des valeurs communes, surtout quand on s’adresse à de jeunes adolescents et de jeunes adultes qui cheminent difficilement, entre des pressions multiples, dans la construction de leur identité ? Certainement pas par la coercition.

Cette laïcité n’est pas seulement confrontée au problème posé par les jeunes filles voilées. L’islam s’invite aussi dans la vie du lycée à l’occasion des grands moments de la pratique de cette religion, comme l’Aïd el-Kebir et le Ramadan.

Ainsi, en 2002, les professeurs de français ont proposé la date pour une épreuve commune à toutes les classes de première (« bac blanc »). Elle a été annoncée très longtemps à l’avance, dans l’ensemble du calendrier des devoirs communs proposés aux élèves par les enseignants dans la plupart des disciplines, et personne n’a repéré le problème.

Quelques jours avant seulement, dans la première semaine de février, le proviseur adjoint m’informe : quelques élèves ont demandé à repousser la date de ce devoir pour raisons religieuses.

Je réagis d’abord comme lui : nous avons déjà déplacé la date des réunions prévues avec les parents d’élèves en décembre, le soir du premier Aïd, et nous avons autorisé, bien sûr, les absences pour « fête religieuse » le jour de la fin du Ramadan. Cette fois-ci, cela ressemble à une demande excessive qui fleure la provocation intégriste... Je commence par dire non. Nous sommes d’accord. Mais des professeurs viennent aussi me demander de repousser la date. Et, surtout, une demi-journée (et quelques renseignements pris) plus tard, je me rends compte qu’il s’agit de l’Aïd el-Kebir, une fête aussi importante pour un musulman, même moyennement pratiquant, que Noël pour un chrétien ou Yom Kippour pour un Juif. J’ai fait une très grossière erreur, et je suis dans l’embarras.

Les enseignants insistent : la majorité des professeurs de français pense qu’il faut changer la date du « bac blanc ». Quelques-uns seulement hésitent, et font valoir la nécessité de « maintenir le caractère laïc » de l’enseignement.

J’annonce que la décision sera prise au sein de l’équipe de direction.

Mais cette équipe est partagée : je n’arrive pas à convaincre des collaborateurs plus intransigeants que moi :

« Nous ne pouvons pas céder, c’est une question de principe. »

« Nous ouvrons la porte au communautarisme. »

« Nous devons rester très fermes, sans donner dans la démagogie. »

Je ne suis pas d’accord et, si j’accepte alors, à regret, de maintenir la date, c’est sous conditions, et je conclus :

« Il ne s’agit pas de la défense du principe de laïcité, mais d’une erreur de prévision qu’il ne faudra pas reproduire. Nous allons passer dans les classes expliquer aux élèves que nous nous sommes trompés, mais que le « bac blanc » est trop compliqué à organiser pour être déplacé au dernier moment, et que nous leur demandons de bien vouloir faire l’effort de venir composer le matin.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de maintenir le devoir sans explications, au risque de braquer les élèves et de provoquer un important absentéisme. »

L’annonce de cette décision me vaut des réactions très vives des enseignants qui ne comprennent pas que j’aie maintenu la date.

J’assume comme je peux cette décision, avec un grand malaise. Le vendredi 7 février, avec le proviseur adjoint, nous passons dans les classes concernées. Je m’engage auprès des élèves : « Nous tirerons la leçon de ce “bug” malencontreux, cela ne se reproduira pas. »

Quelques élèves de première viennent me trouver au bureau. Ils tentent, une dernière fois, de me faire changer d’avis. Il n’en est pas question bien sûr, mais je trouve important de prendre le temps d’écouter et de discuter, d’autant plus que leur attitude est tout à fait courtoise. Ils ne cherchent aucune épreuve de force, on peut donc avancer dans la réflexion.

« Vous êtes sûre, madame ? Vous ne pouvez vraiment pas changer ? » J’écoute et j’explique à nouveau. Ils repartent calmement, sans insister.

Une délégation d’élèves de terminale demande également à me voir : ils ne sont pas concernés, mais ils sont « grands frères » d’autres élèves de première :

« Madame, vous ne comprenez pas, vous leur dites de venir le matin pour le bac blanc et de s’absenter pour la fête religieuse l’après-midi, mais pour nous le matin, c’est la prière ! Les filles, ça va, mais pour les garçons, vous vous rendez compte... »

Je maintiens mes positions, en exprimant mes regrets.

Je reçois aussi des appels téléphoniques, toujours courtois, mais anonymes. Je n’ai pas l’habitude de discuter avec des correspondants anonymes.

Le mardi matin, au début de l’épreuve, je passe à nouveau dans les classes de première, en déclarant simplement :

« Je tiens à remercier les élèves de confession musulmane qui ont fait l’effort d’être présents ce matin. Travaillez bien. »

Quelques élèves seulement manquent à l’appel.

Le « bac blanc » peut se dérouler correctement.

Ceux qui voulaient le maintenir par principe considèrent que c’est la démonstration qu’ils avaient raison et concluent : « Cela prouve que nous aurions pu être plus exigeants ! »

Ce n’est pas du tout mon avis, en outre, je me suis engagée publiquement pour l’avenir. En cela,

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mon objectif est atteint : ce qui fut une erreur ne doit pas se reproduire. Il nous est facile de consulter le calendrier des principales fêtes religieuses publié chaque année au Bulletin officiel, et d’éviter de placer des devoirs communs à ces dates. (Le rappel en sera fait à la prérentrée de septembre aux enseignants.)

Et personne dans cette affaire n’a été blessé gravement dans ses convictions profondes, religieuses ou laïques.

Dans un même esprit, le jeûne du Ramadan, pas plus qu’aucune autre pratique religieuse, ne doit perturber la vie de l’établissement, et c’est une nouvelle occasion de marquer clairement les limites entre la vie privée et la vie au lycée.

La proportion exacte des élèves concernés par le jeûne est difficile à évaluer : le restaurant scolaire est moins fréquenté, mais il est impossible bien sûr de savoir ce qu’il en est des externes.

Il n’est pas question, non plus, de laisser rythmer la fin de la journée par un signe quelconque de rupture du jeûne. Le lycée ne vit à l’heure d’aucune religion.

Et il n’est pas toujours facile pour un enseignant, seul devant sa classe, de résister à la pression de certains élèves.

« M’sieur, on est fatigués ! on a faim ! »

« M’dame, Aïcha se sent pas bien, je peux raccompagner à l’infirmerie ? »

Les convictions religieuses ne sont parfois qu’un mauvais prétexte pour tenter de quitter le lycée plus tôt, ou pour transformer le cours en goûter. Cela s’est vu. Il faut rappeler alors par écrit la règle commune. La circulaire est affichée à destination des élèves, et distribuée aux enseignants.

Mais une circulaire ne suffit pas à résoudre un problème, et si ces indications sont suivies, c’est que les enseignants, à leur tour, prennent devant leurs élèves leurs responsabilités d’éducateurs et de citoyens. Rien ne peut se faire sans eux.

Au-delà des cours, d’autres comportements cependant témoignent de la pratique du Ramadan. Ainsi, rien ne s’oppose, bien sûr, à ce que les élèves restent plus souvent et plus longtemps que d’habitude dans le forum ou la cafétéria à l’heure du repas. Mais c’est parfois ambigu : certains affichent leur fierté d’être capables de pratiquer ce jeûne, ce qui constitue une pression sur ceux qui ne le pratiquent pas et qui n’ont pas à être culpabilisés pour leur non-observance.

Il faut prendre là encore le temps de la présence et de la parole, si l’on veut éviter les tensions.

« Tu jeûnes ? je respecte ta conviction, mais fais-toi discret. Et respecte les autres. »

Ce qui n’empêche pas de partager la douceur amicale des gâteaux de l’Aïd qu’on nous apporte à la fin du Ramadan...

Et quand le cuisinier propose le menu du traditionnel « repas de Noël », comme il y en a dans tous les services de restauration de toutes les écoles et de tous les lycées et collèges, les élèves, toutes confessions confondues, partagent ce menu de fête, se précipitent sur les papillotes, la volaille et la bûche et ne se posent apparemment pas beaucoup de questions sur leur valeur de symbole païen ou judéo-chrétien...

C’est comme cela que, bon an mal an, nous arrivons à concilier les convictions religieuses des élèves avec les exigences de la laïcité.

Malheureusement, ces efforts sont parfois perturbés par les échos de discours d’idéologues fondamentalistes auxquels les médias offrent des micros quelquefois bien complaisants.

Ainsi, au mois d’août 2003, je retrouve le rédacteur de l’ouvrage Le Foulard islamique et la République française, mode d’emploi, participant à un débat sur France Culture. Le Dr Abdallah a d’étranges formules : il s’agit selon lui, pour les musulmans, de « s’approprier l’espace français, l’intégrer, l’analyser, voir ce qu’on peut y apporter de plus », il regrette aussi que l’on n’enseigne plus la « morale républicaine » à l’école.

Il affirme : « L’idéal républicain, c’est le mien, mais certaines organisations essayent d’interdire l’expression des convictions religieuses dans l’espace public. »

Dans ce même débat, Barbara Leclerc, coauteure du livre Les Territoires perdus de la République, lui rappelle quelques réalités :

« Une majorité de parents d’élèves musulmans veulent vivre leur islam tranquillement. Dans les affaires médiatisées ils sont pris en otages par une poignée d’activistes religieux. L’école publique n’est pas contre les religions, mais la laïcité a d’abord été inscrite dans l’espace scolaire avant de s’étendre à l’ensemble de la société française. Toutes les religions ont le droit d’exprimer leur vision de l’immanence, mais l’islam radical se pose comme monopole de la transcendance. »

Le Dr Abdallah ne débat pas : il n’est pas là pour une confrontation d’idées, mais pour polémiquer et dramatiser : « Dire aux musulmans “Vous n’êtes pas Français”, je croyais que ça n’existait plus ! » « Vous voulez humilier l’islam ! » etc.

Au nom du respect formel d’une laïcité abstraite, il revendique une sorte de droit d’ingérence religieuse et morale dans l’école républicaine. C’est bien sûr dans les zones urbaines les plus touchées par la précarité économique et l’incertitude de l’avenir que ce genre de discours a le plus d’impact. Et j’imagine son effet sur des sensibilités meurtries, sur des identités blessées, sur les sentiments de frustration partagés par beaucoup de jeunes dans les quartiers les plus délaissés.

Ce discours rejoint celui, plus élaboré, d’un Tariq Ramadan, autre idole des milieux intégristes. Celui-ci ne rejette pas la modernité, à l’instar des tenants d’un islam plus fruste, mais vise à s’en approprier les armes, la haute technologie et les moyens modernes de communication, pour faire avancer « la cause » dans les pays où les musulmans ne sont pas majoritaires. L’acceptation verbale de la laïcité n’empêche pas, par ailleurs, ce même Tariq Ramadan de « déraper », en préconisant, au cours d’un échange télévisé avec Nicolas Sarkozy, un « moratoire » sur les lapidations de femmes adultères encore pratiquées dans certains pays musulmans...

Et devant de tels discours, je me dis parfois qu’il serait plus efficace de combattre ce qu’il y a dans la tête de certains, plutôt que de se focaliser sur ce qui couvre celle de quelques filles.

 

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