Proviseure à Vaulx-en-Velin
5. Histoires de filles et de garçons...
5.
Histoires de filles et de garçons...
Appliquer, avec discernement mais sans faiblesse, les lois et règlements qui permettent à nos établissements d’enseignement de faire vivre une laïcité ouverte et émancipatrice est essentiel. Mais ce serait faire preuve d’un aveuglement irresponsable que d’estimer que seuls des textes, si bons fussent-ils, suffiraient à transformer une réalité complexe. Ainsi, la jeune lycéenne musulmane qui passe tête nue, le matin, sous le regard réprobateur de ses voisins intégristes qui ont, eux, contraint leur fille à abandonner ses études pour se consacrer au ménage, peut se dire que, après tout, elle gagnerait en tranquillité à porter un voile. Et que cela lui épargnerait le soir, quand elle rentre, les regards soit libidineux, soit méprisants du groupe de garçons qui « rouillent » au quartier en attendant un improbable petit boulot. Celles qui choisissent cette voie doivent être aidées, et non clouées au pilori.
La perpétuation, en France, de modes de vie traditionnels, concernant notamment la place de la femme dans la famille et dans la société, n’est pas pour nous, enseignants et éducateurs, une question abstraite ou un sujet de colloque universitaire. C’est tous les jours, ou presque, que ces tensions entre notre modernité occidentale et des coutumes ancestrales, souvent importées d’ailleurs, nous lancent un défi. Du reste, les violences intra-familiales et la dévalorisation des filles ne sont pas, loin de là, le monopole des immigrés d’origine maghrébine. Ces comportements imprègnent tous les milieux de vie, en particulier quand la misère, l’épuisement physique et moral consécutif à l’exercice de métiers pénibles et peu considérés, la déstructuration des personnalités liée à de longues périodes de chômage, sont monnaie courante.
Entre le nécessaire respect de l’autre, de ses traditions et de sa civilisation, et le refus de comportements heurtant violemment le socle des valeurs communes en France républicaine, la voie est étroite.
Les exemples rapportés ici sont des événements qui se sont déroulés dans le lycée, et dont l’ampleur et la gravité ont nécessité mon intervention en tant que « patronne » des lieux. Mais je ne suis pas là, bien sûr, chaque fois qu’une jeune fille est insultée, ou qu’une pression est exercée sur tel(le) ou tel(le) pour qu’il (elle) se conforme aux lois de l’islam, version intégriste. J’incarne, et c’est parfois assez difficile à assumer, le discours de l’institution, qui ne doit prêter dans ce domaine à aucune équivoque. J’essaie cependant de rappeler ces règles fondamentales sans me réfugier systématiquement sous le parapluie de la Loi, en essayant de convaincre plutôt que de contraindre. Je ne prétends pas, bien sûr, avoir découvert la méthode infaillible qui rendra les jeunes gens de toutes origines polis et respectueux envers les jeunes filles de leur environnement. Ni la recette miracle qui résoudra les contradictions de ces dernières, de celles notamment qui refusent un avenir ressemblant par trop à celui de leurs mères, sans pour autant chercher à rompre radicalement avec leur culture, leur famille et leur milieu.
Le résultat de « gestes » éducatifs accomplis, à chaud, dans le cadre de la vie scolaire n’est pas aussi facile à évaluer que, par exemple, les acquis des élèves en français ou en mathématiques. Mais j’ai la conviction qu’ils contribuent à faire du lycée Robert-Doisneau un de ces « trains qui arrivent à l’heure » dans une normalité que les médias ignorent.
Un frère violent...
Rachid a vingt ans et il ne travaille pas. Depuis longtemps, il s’est brouillé avec le système scolaire, et trempe dans des trafics obscurs. Il règne sur les femmes de sa famille : sa mère fait des ménages, des petits boulots, ses sœurs essaient de poursuivre leurs études. Ce matin-là, vers dix heures, il aperçoit dans le bus sa plus jeune sœur Rawya. Il comprend vite qu’elle devrait être en cours et qu’elle fait l’école buissonnière. Commencée dans le bus, la scène se poursuit violemment dans la cour du lycée : il l’y a ramenée de force, en la tirant par les cheveux.
Au lycée, Rawya est en seconde mais ne parvient pas à travailler. Très perturbée, elle est suivie par toute l’équipe éducative et médico-sociale. On connaît bien ses conditions de vie et la violence de son frère, mais elle refuse absolument de s’en plaindre, et les signalements en justice se sont heurtés à un front uni de toute la famille, y compris Rawya elle-même : « Tout va bien », affirme-t-elle.
Mais ce matin-là, son frère a été publiquement violent avec elle, et il est entré dans le lycée sans autorisation : le proviseur adjoint appelle la police et j’alerte la famille.
Le commissariat est proche et quatre gardiens de la paix interviennent très rapidement, mais Rachid s’est déjà enfui avant leur arrivée. Quant à Rawya, après s’être battue avec son frère, elle hurle maintenant et veut absolument quitter les lieux. Elle est affolée, furieuse de savoir que j’ai prévenu sa mère. L’infirmière n’arrive pas à la calmer.
« Laissez-moi tranquille, c’est mon frère, il a le droit de me battre ! »
À la vue des policiers, elle nous échappe et saute par-dessus les grillages du lycée. La mère arrive, n’écoute pas ce que je lui dis de sa fille, mais hurle :
« Mon fils ! Où il est, mon fils ? »
Les policiers s’assoient auprès d’elle autour d’une table, dans une salle au calme.
« Madame, personne ne vous veut de mal, reprenez-vous. »
Hurlements...
« Expliquez-nous ce qui vous arrive.
— Mon fils ! Dites-moi où il est !
— Madame, c’est votre fille qui est élève dans cet établissement, votre fils n’avait rien à y faire. Est-ce que cela lui arrive souvent d’être ainsi violent avec sa sœur ? »
Hurlements à nouveau :
« Jamais mon fils n’a rien fait de mal !
— Nous allons le convoquer au commissariat pour qu’il vienne s’expliquer, madame. »
Patiemment, les policiers parviennent à la calmer et à lui faire comprendre ce qui est reproché à Rachid.
Elle finit par se rassurer, mais maudit Rawya, demande qu’on l’en débarrasse...
Pour elle, c’est sa fille qui a mis son fils en difficulté.
« Le déshonneur est sur ma famille ! »
Ce déshonneur, dans son esprit, c’est l’insubordination de sa fille et non pas la violence de son fils...
Rachid n’est plus apparu aux abords du lycée, il a sans doute été entendu au commissariat par la suite, mais l’affaire s’est perdue dans les sables, en tout cas nous n’en avons plus rien su.
Rawya, elle, ne s’en est pas sortie, du moins pour l’instant. Elle a abandonné ses études, elle s’est mise en échec dans tous les stages de formation et les petits boulots que nous l’avons aidée à trouver : elle a tout essayé sans jamais réussir à aller jusqu’au bout.
Hébergée maintenant dans un foyer, instable, révoltée, elle se débat comme elle peut, sans parvenir à cicatriser des blessures qu’elle porte en elle.
Un père brutal
Nathalie est violente, dure avec elle-même comme avec les autres.
Depuis le début de sa classe de seconde, elle ne fait pas grand-chose en cours, et multiplie les incidents disciplinaires.
Il a fallu convoquer les parents. Ils viennent un samedi matin, parce que les journées de travail du père sont trop longues (il additionne des « petits boulots » pour nourrir sa famille). Ce père est aussi dur que sa fille, aussi dur que la vie épuisante qu’il mène. Sa femme se tait à ses côtés. Nathalie se recroqueville quand il la regarde. Elle attend les coups. Il n’y en aura pas devant moi, bien sûr, mais au moment où j’annonce la sanction (deux jours d’exclusion pour insolence envers un professeur) il saisit l’oreille de Nathalie et tire violemment pour l’obliger à se lever. J’interviens : « Monsieur, je vous en prie, je ne peux pas vous laisser brutaliser votre fille ! » Il s’arrête, sans doute parce que je suis la proviseure, mais il me dit avec une rage contenue : « À la maison, elle va voir ! Elle sait ce qui l’attend ! » Nathalie est pétrifiée, mais elle n’est même pas apeurée, on la sent enfermée dans une armure, endurcie, habituée, violente déjà de la violence qu’elle va recevoir.
À l’extérieur du lycée, je sais que même les garçons redoutent ce petit bout de femme déjà un peu chef de bande.
Dans mon bureau, seule avec moi, elle a pleuré quand j’ai évoqué ses capacités intellectuelles, ses possibilités de réussite.
Nathalie choisit un BEP à la fin de sa seconde pour être indépendante plus vite. J’ai de ses nouvelles l’année suivante : brillants débuts scolaires, et puis à nouveau indiscipline, et échec.
Je sais ce qui l’attend : petits boulots comme son père parce qu’il faut survivre, et peut-être la tentation de la « débrouille » hors de la légalité.
Je revois sa silhouette déterminée au fond de la cour du lycée, je pense à ses yeux de petite guerrière quand je la croise dans la rue avec sa bande, à son regard fatigué quand je la vois ramener le petit frère de l’école, et je me souviens de son regard désespéré devant la main levée de son père.
C’est pourtant avec ce père-là qu’il aurait fallu pouvoir travailler, continuer à parler pour construire quelque chose avec sa fille. Le temps manque.
Un copain cogneur
C’est l’histoire d’un flirt qui dérape.
Ça commence en salle d’étude, il la remarque et elle le remarque. Ils se parlent un petit peu. Pas trop, parce que, peut-être, ni l’un ni l’autre n’en ont l’habitude.
Il est midi, elle est dans la cour du lycée avec une copine. Il passe par hasard, il est seul. Les yeux se croisent. C’est peut-être elle qui l’interpelle : « C’est quoi ce regard ? » Et lui de saisir l’occasion offerte : « Viens, faut qu’on se parle.. »
Juliette et Roméo s’éloignent dans la cour, un peu loin des regards et surtout des oreilles des autres. Ce qu’ils se disent ne regarde qu’eux.
Mais Juliette s’appelle Maria, et son Roméo s’appelle Aziz. Pas facile pour ces deux-là de s’approcher par-delà leurs cultures d’origine, pas facile de se débarrasser des préjugés familiaux hérités des deux côtés, même quand on est né tous deux dans la même commune il y a seize ou dix-sept ans et qu’on partage la même nationalité française.
Pour Aziz, une fille qui parle facilement à un garçon, c’est peut-être une fille attirante, en tout cas c’est une « fille facile ». Pour Maria, un garçon d’origine maghrébine, c’est peut-être un garçon attirant, mais il est sûrement un peu dangereux.
Il lui parle crûment (« T’as une bouche de suceuse »), sans doute parce qu’il pense que c’est comme ça qu’il faut faire, parce que c’est comme ça que parlent les copains, parce que c’est trop compliqué d’imaginer autre chose pour communiquer avec une fille, parce que les émotions font peur, etc.
Maria est sans doute choquée, et peut-être aussi un peu flattée, sans doute attirée et effrayée par autant de maladresse et de grossièreté. Elle est peut-être plus libre que lui en apparence, mais tout aussi prisonnière des règles de ce jeu où les garçons comme les filles ont tellement peur... et tellement envie...
C’est plus tard, quand chacun des deux me parle en tête à tête, que je peux reconstituer le déroulement de ce dérapage qui avait commencé par une attirance mutuelle.
Le piège se referme lors de l’arrivée d’un copain : impossible pour Maria de laisser croire à d’autres qu’on peut lui faire des avances si crues. Elle se rebiffe violemment, et agresse Aziz :
« Et ta sœur, tu lui parles comme ça ? Connard !... »
Et lui aussi est piégé, il devient fou de rage parce qu’il ne peut pas se laisser humilier, comme ça, par une fille, devant un autre garçon, devant d’autres garçons, parce que leur querelle attire les autres élèves de la cour, la copine de Maria, etc. Tout un attroupement qui vient profiter du spectacle et qui fait d’eux des marionnettes d’un théâtre déjà écrit. Il pense qu’il a crié quelque chose comme : « C’est pas possible ! Je vais la frapper ! » Elle, elle ne sait plus, mais ils se battent, et elle se défend bien, tombe à terre, mais se relève, et lui, il est déchaîné, hors de lui, il ne se contrôle plus, il la tire par les cheveux, la frappe à la tête.
L’horreur, c’est que d’abord personne n’intervient, que personne ne va chercher un adulte, que certainement beaucoup rigolent au début, que certains vont vaguement lui dire : « Arrête, c’est une fille. » Mais beaucoup pensent que, justement, une fille qui se rebiffe n’a que ce qu’elle mérite.
L’horreur, enfin, c’est que Maria elle-même n’appelle pas au secours. Heureusement pour elle, un autre élève de seconde qui arrive réagit enfin dès qu’il voit ce qui se passe, intervient et les sépare. Un peu plus posé, un peu plus courageux que les autres. Et puis il pense : « Vraiment, non, on tape pas sur une fille. » C’est cette intervention qui va tirer Maria de ce mauvais pas. La bagarre s’arrête et tout le monde part en cours à la sonnerie de deux heures.
Si l’histoire est finalement connue, c’est que la jeune fille va d’abord soigner son visage tuméfié chez une tante, voisine du lycée. Et c’est cette tante qui prévient ensuite la mère de Maria.
Maria, de son côté, essaie d’aller en cours à 14 heures, sans rien dire au professeur, mais comme elle ne tient pas le coup, psychologiquement aussi bien que physiquement, elle demande à aller à l’infirmerie en dissimulant sa joue abîmée. L’infirmière me signale sa présence au moment où sa mère me téléphone. Je lui dis que je l’attends et j’appelle immédiatement la famille d’Aziz.
La mère d’Aziz arrive, effondrée, inquiète parce que son fils qui a quitté le lycée n’est pas encore rentré chez lui. Mais en fin de journée, c’est elle qui le ramène au lycée dès qu’elle le revoit. La mère de Maria, bouleversée, est bien sûr très préoccupée de l’état de sa fille. La visite médicale confirme d’ailleurs le premier constat de l’infirmière et la gravité du choc reçu.
Ces deux femmes, qui se rencontrent dans des circonstances si difficiles, si douloureuses, parviennent pourtant à parler calmement de ce qui s’est passé. La mère de Maria est remarquable de courage, de dignité, et d’intelligence. Elle vient seule parce qu’elle a compris que son mari ne serait peut-être pas capable de se contenir comme elle le fait. Elle écoute la mère d’Aziz lui dire ses regrets. Son comportement va permettre de mettre en place les procédures nécessaires, dans le calme.
Il faut évidemment donner à cette affaire les suites judiciaires et disciplinaires qui s’imposent : Aziz doit rendre compte de sa violence. Ê y aura donc dépôt de plainte en justice d’une part, comparution devant le conseil de discipline du lycée d’autre part. Ce dernier décidera, quelques jours plus tard, son exclusion définitive de l’établissement.
Mais les faits ont aussi ébranlé la vie du lycée. Tout le monde en parle, même s’il est difficile de trouver des témoins. Dans les couloirs, à la cantine, les commentaires se résument souvent à une condamnation sans appel du comportement de Maria : « Elle l’a cherché ! »
Il faut convoquer très vite la conférence des délégués de classes : toutes les sections du lycée y sont représentées et c’est un moyen de communiquer rapidement avec les élèves.
Le lendemain matin, j’essaie de dominer ma propre émotion quand je prends la parole devant l’amphithéâtre plein. Des professeurs ont rejoint les élèves. Même si la convocation n’en parlait pas, tout le monde sait pourquoi la conférence se réunit.
« Il s’est passé quelque chose de très grave au lycée, une chose insupportable. Une élève a été battue par un garçon, devant d’autres élèves, sans que personne ne vienne chercher de l’aide et ne prévienne les adultes. »
Je continue ainsi mon discours dans un grand silence, je perçois la gravité et la tension de certains. Aucune remarque à haute voix, aucune demande de parole. J’insiste :
« Aucune fille ne doit se sentir en danger au lycée. »
Une seule élève ose s’indigner ; elle se tourne vers les autres :
« Ça ne vous fait donc rien qu’une fille se fasse cogner comme ça ? »
Mais c’est une autre fille qui la rabroue pour la faire taire :
« Ta gueule ! »
Plusieurs élèves s’inquiètent du sort d’Aziz :
« Madame, il va être viré du lycée, Aziz ? »
Ils ont du mal à comprendre qu’on puisse convoquer un conseil de discipline pour « une petite bagarre ».
« Ça pouvait se régler entre élèves. »
« Et si on porte plainte contre lui, en plus il va être sanctionné au lycée ? »
Je persiste :
« Rien ne peut justifier le passage à la violence physique. Fille ou garçon, tout élève doit se sentir en sécurité au lycée. Ç’est le conseil de discipline que je convoque qui en décidera après débat, mais je lui demanderai d’exclure Aziz du lycée. »
Mes explications ne suffisent pas face à une culture et à des habitudes d’ » omerta » imprégnées de la loi du plus fort, où la violence contre les filles est banalisée.
Ce qu’ils entendent au lycée est pour beaucoup d’entre eux — et pas seulement les garçons —, contradictoire avec ce qu’ils entendent et disent à l’extérieur du lycée, « au quartier », entre eux, chez eux.
Après une conférence des délégués, les élèves doivent toujours rendre compte dans leurs classes du contenu de la réunion pour informer leurs camarades. Cette fois-ci, les professeurs constatent donc les difficultés et les hésitations de certains délégués qui ont manifestement du mal à accepter les sanctions envisagées.
Nous avons du pain sur la planche... Le travail d’explication, d’éducation, va être long et laborieux.
Les réactions dans certains groupes sont inquiétantes. Le professeur de philosophie d’une classe de terminale, effaré, me rapporte les formules violentes, primaires qu’il a entendues : « Elles vont prendre le pouvoir, M’sieur, si ça continue ! »
Le professeur poursuit :
« Ce que j’ai à leur dire en tant qu’homme et en tant que philosophe leur est insupportable, ils se sentent agressés. »
L’autorité de cet enseignant n’est pourtant pas en cause : il est respecté et apprécié dans ses classes, de plus il se trouve que ses talents de karatéka sont connus de ses élèves, et cela les impressionne beaucoup.
En l’occurrence il ne s’agit donc certainement pas d’un problème de discipline, de chahut ou d’insubordination, mais de l’expression d’une réelle et sincère indignation. Ils ne comprennent pas ce qui se passe, ils sont déstabilisés. C’est une classe de terminale en génie électrotechnique. Et cette année-là, malheureusement, elle ne compte que des garçons.
Le professeur de philosophie et moi convenons d’une intervention à deux voix dans cette classe. Nous avons choisi de lire aux élèves un très court extrait d’un roman de Robert Merle, Les Hommes protégés, dans lequel il imagine une catastrophe sanitaire. C’est une fiction humoristique et une fable : un virus ne s’attaque qu’aux hommes et dépeuple la société, les femmes doivent prendre de fait la place des hommes, exercer le pouvoir, et le pouvoir au féminin se révèle aussi pervers que le pouvoir au masculin.
Nous avons choisi un passage dans lequel le héros, Ralph, doit vivre une situation plutôt subie d’habitude par des filles et des femmes dans notre société : la drague dans la rue.
Ralph raconte :
« Je n’avais pas prévu qu’à mi-chemin, j’aurais à passer devant une bonne vingtaine d’ouvrières du Bâtiment qui font la pause casse-croûte assises sur le trottoir. Quand je les vois, c’est trop tard, il faut passer. Ce que j’essaie de faire les yeux baissés, feignant l’indifférence... Du plus loin qu’elles m’aperçoivent, les ouvrières me fixent et me détaillent avec des yeux comme des soucoupes, et dès que je suis à distance audible, elles m’interpellent. C’est un déchaînement inouï. Il y a quelque chose de méprisant et de sadique dans ce déshabillage, une sorte de viol verbal dont la violence m’atterre. Je feins la surdité, je passe, je n’ose presser le pas, je ne voudrais pas les provoquer en ayant l’air de fuir. »
Dans un groupe d’élèves, les réactions sont très violentes, c’est une explosion d’indignation.
Les interventions fusent sans attendre de réponse. À nouveau, on évoque le spectre d’une « prise de pouvoir » par les filles.
« Regardez-les, elles s’habillent comme nous, toujours en survêtement, c’est pas des filles ! »
« Et puis c’est pas vrai qu’elles veulent être indépendantes, demandez aux filles de la terminale L, vous verrez, elles veulent toutes se marier. C’est à l’homme de travailler et de faire vivre sa famille. »
« Tout ça, c’est parce qu’on a donné le droit de vote aux femmes ! » etc.
Nous les écoutons avec une attention qu’ils ne peuvent pas nous rendre. Ils ne veulent pas entendre.
Bien sûr, il faut faire la part de la provocation, de l’excitation, mais nous percevons combien ils ont besoin d’images rassurantes des rôles masculin et féminin. En tout cas, ces élèves laissent surgir des angoisses profondes et un désarroi réel. Comment se construire une identité originale quand il est si difficile d’échapper à la pression du groupe, de la bande ?
L’un d’entre eux parle de la campagne « Ni putes ni soumises ! », lancée par des jeunes femmes des cités après la mort de Souad, une jeune fille brûlée vive par son ex-copain. Il proteste : « On dirait que tous les jeunes de banlieue sont des violeurs en puissance ! Mais qui on est, à la fin ? » Il demande qu’on respecte ces jeunes.
Et il a raison, il a droit au respect. Mais j’ai du mal à lui faire comprendre que ce qu’il dit des filles dénie leurs droits et leur liberté. Pourtant je sais parfaitement qu’il y a loin des paroles véhémentes qui surgissent dans ce débat à la réelle violence antifemmes qui se développe ici ou ailleurs. Les garçons qui s’expriment devant nous sont capables de parole, donc d’évolution. Il faut leur laisser du temps : on ne peut pas penser qu’ils puissent changer radicalement de discours du jour au lendemain.
On peut seulement sans relâche se saisir de toutes les occasions de la vie et du travail au lycée pour parler avec eux et leur montrer d’autres perspectives.
Notre responsabilité est grande, comme on nous le fait assez souvent remarquer dans les débats publics, et nos moyens d’intervention sont limités. Comment éviter que ces garçons, et les filles qui les approuvent, reproduisent et perpétuent des conduites qui leur paraissent normales au « quartier » ? Une sanction comme celle qui a été infligée à Aziz constitue, pour la collectivité lycéenne, une sorte de « feu rouge » montrant jusqu’où on ne doit pas aller trop loin. Mais l’apprentissage et la pratique du respect de l’autre, de sa personne, de son identité sexuelle ou culturelle, sont un travail de Sisyphe. Il ne peut aboutir à un minimum de résultats que si l’ensemble du personnel éducatif et de service de l’établissement est d’accord avec cet objectif, et apporte sa contribution.
Ainsi, le bureau des aides-éducateurs a été un des lieux importants de rencontre et de parole dans le lycée.
Aides-éducateurs : c’est le nom donné aux emplois-jeunes créés en 1998 par le gouvernement Jospin. Une mesure très décriée au départ, mais tous les établissements qui ont pu bénéficier de postes d’emplois-jeunes ont vite apprécié l’utilité de ces personnels. Cinq d’entre eux étaient encore affectés au lycée à la rentrée 2000. Mais ils ont réussi des concours, terminé leur contrat. Il n’en restait que trois à la rentrée 2003. Ces trois derniers nous ont quittés pendant l’année scolaire 2003-2004.
L’un d’entre eux assurait essentiellement un service d’assistance et de gestion des réseaux d’informatique pédagogiques. Les deux autres offraient aux élèves du soutien, de l’accompagnement scolaire, les aidaient dans leurs projets.
Ils avaient pris une place essentielle dans la vie lycéenne : dans les discussions entre les élèves et eux la parole était beaucoup plus libre que dans une relation pédagogique classique. Ils faisaient bien sûr, comme tout adulte de l’établissement, respecter les règles de vie du lycée, mais leur bureau était un lieu où confidences et réflexions spontanées pouvaient exister, où l’on pouvait se retrouver entre élèves de sections différentes.
Djamel (études supérieures de mathématiques et pratique intensive du football) était calme, posé, disponible. Halim (formation commerciale) était, lui aussi, pourvu de ces qualités. Les élèves leur faisaient confiance, la porte ouverte du bureau laissait voir les groupes mêlés de filles et de garçons discutant, travaillant.
De tels liens diffèrent de ce qui se vit au quartier, dans la rue, ou dans l’immeuble. Les codes non écrits de comportement changent, on peut travailler ou plaisanter ensemble sans jouer le rôle que l’on se croit obligé d’incarner hors du lycée. Les élèves avaient, avec ces aides-éducateurs, d’autres modèles d’identification, moins lointains et apparemment inaccessibles que ne le sont, dans leur esprit, la plupart de leurs professeurs. Et nettement préférables à ces caïds des cités qui paradent au pied des immeubles en coupé BMW.
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