Proviseure à Vaulx-en-Velin

Chris Laroche · Chapitre 3 sur 12

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Proviseure à Vaulx-en-Velin

2. Vaulx-en-Velin, ma ville

2.

 

Vaulx-en-Velin, ma ville

À la fin août de l’an 2000, j’ai donc quitté mon appartement de fonction de Bron pour rejoindre celui qui m’était attribué au lycée Robert-Doisneau de Vaulx-en-Velin. Les deux villes sont contiguës, situées toutes les deux au-delà du « boulevard de ceinture », la voie rapide périphérique qui sépare la ville de Lyon de l’univers des cités.

Dans l’esprit de beaucoup de vieux Lyonnais, franchir ce boulevard c’est quitter un monde policé pour des territoires dangereux. En deçà du boulevard, c’est la capitale de la soie, sa légendaire discrétion, sa convivialité et son art du bien-vivre, derrière lesquels se dissimulent les passions, les amours et les haines d’une bourgeoisie plus industrieuse que rentière. Au-delà, c’est Rillieux, Vaulx-en-Velin, Décines, Bron, Vénissieux, Saint-Priest.... Ces villes de l’Est lyonnais, jadis dauphinoises, rurales et maraîchères, ont connu le destin commun des banlieues surgies dans le sillage des « Trente Glorieuses » : tours et barres pour loger les diverses vagues d’immigration, centres commerciaux géants, puis une lente dégradation de l’habitat et du tissu urbain liée à la paupérisation de populations touchées de plein fouet par le chômage et l’exclusion sociale.

En passant de Bron à Vaulx-en-Velin, je descendais d’un cran dans l’échelle des valeurs imaginaires trop souvent affectée à ces communes par ceux qui les traversent à toute allure pour rejoindre les stations de ski des Alpes.

Bron a conservé beaucoup plus de mixité sociale : d’importants secteurs pavillonnaires y côtoient les cités de Parilly. On y vient des beaux quartiers pratiquer l’aviation légère sur l’aéroport qui fut longtemps le seul de l’agglomération lyonnaise.

Il en va différemment à Vaulx-en-Velin, et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette ville de 40 000 habitants, la quatrième de l’agglomération lyonnaise par l’importance de sa population, a un sérieux problème d’image. On la voit apparaître en 1990 dans les journaux télévisés à l’occasion de violents affrontements opposant des groupes de jeunes, majoritairement issus de l’immigration, aux forces de l’ordre. Vaulx-en-Velin devient alors synonyme de voitures brûlées, de vitrines brisées, de magasins saccagés.

C’est en 1995, en pleine vague de terrorisme en France, que la « légende noire » de Vaulx-en-Velin connaîtra son apogée, avec l’affaire Khaled Kelkal. Pendant tout l’été, la photo de ce jeune Algérien de vingt-deux ans, décrété ennemi public numéro un et présenté comme le principal organisateur des attentats islamistes en France, est affichée dans tous les commissariats de police du pays et diffusée à la télévision. Il sera abattu le 6 octobre 1995 à Vaugneray, dans les monts du Lyonnais, par les forces de police. Le lendemain, le journal Le Monde publiait l’intégralité d’un entretien avec Khaled Kelkal réalisé quelques années plus tôt par un sociologue allemand venu étudier in situ les populations de jeunes issus de l’immigration dans les banlieues françaises. Né en 1973 en Algérie, Khaled Kelkal est arrivé en France à l’âge de trois ans, quand sa famille s’est installée à Vaulx-en-Velin. Il a un parcours scolaire sans histoire jusqu’à son entrée, en seconde, dans un lycée de Lyon pour préparer un baccalauréat technologique. Après des difficultés d’adaptation dans cet établissement, il glissera progressivement dans la petite délinquance d’abord, puis dans la mouvance des soutiens, en France, aux terroristes du Front islamique du salut algérien (FIS).

Avec l’affaire Kelkal, Vaulx-en-Velin ajoute alors, à sa mauvaise réputation de foyer endémique de délinquance et de violences urbaines, le parfum sulfureux d’une cité repaire de poseurs de bombes...

Ainsi, fin novembre 1995, Le Figaro Magazine publie une longue enquête sur la ville, titrée « Comment une cité a viré au ghetto ». Pour cet hebdomadaire, le constat est accablant : « Depuis 1990 Vaulx-en-Velin a cessé de se situer en banlieue, elle se suffit à elle-même. Devenue capitale sans périphérie ni État, elle a adopté ses propres règles, ses frontières, ses codes de conduite, son patois. Sont exclus d’office les policiers, les politiques et les journalistes. »

N’appartenant à aucun de ces corps de métiers, j’avais décidé de travailler et de vivre là, bien résolue à faire un sort à tous les préjugés qui pesaient sur cette ville à l’exécrable réputation. Nombreux sont les enseignants affectés dans les zones dites « sensibles » qui préfèrent vivre hors des localités où habitent leurs élèves.

Certains membres des personnels de direction disposant d’un logement de fonction n’y passent que le temps strictement exigé par l’administration, fuyant dès que possible vers des cieux à leurs yeux plus cléments. Mais dans les établissements scolaires de l’Est lyonnais la majorité des proviseur(e) s résident dans le logement mis à leur disposition. Pas seulement pour des raisons financières (elles existent, certes), mais d’abord parce que l’environnement n’est ni particulièrement désagréable, ni dangereux.

En écrivant cela, j’ai tout de même une pensée pour quelques collègues moins bien lotis que moi, qui résident dans des logements mal insonorisés, mal conçus. C’est notamment le cas dans ces collèges construits à la chaîne dans les années 19601970, qui attendent toujours leur réhabilitation. À côté d’eux, je suis une privilégiée : l’appartement est vaste et lumineux, comme l’ensemble du lycée d’ailleurs.

Je commençai donc, dès le jour de mon emménagement, à vivre en « Vaudaise ». Je suis partie à la découverte de « ma » ville et, peu à peu, je me suis approprié cet espace dont on imagine mal, de l’extérieur, la richesse et la complexité.

J’ai fait d’abord connaissance avec la cabine téléphonique située sur le parking en face du lycée, ce jour de fin août 2000 où les déménageurs apportent mes meubles ; ils ont vidé une partie du chargement du camion sur la chaussée à côté de la cabine en attendant le monte-charge qui a du retard. Nous pique-niquons au milieu des caisses. Je peux observer les allées et venues des passants qui s’y arrêtent.

Il fait chaud ce jour-là, ceux qui téléphonent laissent les portes ouvertes, les mots résonnent. Pendant le court moment de cette pause de midi j’entends parler le vietnamien, l’arabe, le turc, le portugais.

Cette cabine me sera très vite familière : l’appartement que j’occupe est situé au-dessus, dans la nuit montent souvent les échos parfois véhéments de conversations dans des langues que je ne comprends pas.

Appels à des correspondants lointains en décalage horaire, les sentiments, les émotions tendres ou violentes passent dans les intonations : la cabine téléphonique est reliée au monde entier, Vaulx-en-Velin est la terre d’accueil d’une population dont les origines sont beaucoup plus mélangées que celle des quartiers plus bourgeois que j’ai connus auparavant. N’étant ni une touriste, ni une sociologue en mission, j’allais devoir confronter mes perceptions, mes convictions, mes habitudes, avec celles, notablement différentes, des gens dont j’allais partager la vie quotidienne.

Il m’a fallu venir vivre ici pour comprendre, par exemple, que je fais partie du même monde, que cela me plaise ou non, que ces hommes barbus en robe ou tunique, que je vois, tôt le matin ou tard le soir, arpenter à grandes foulées les trottoirs à l’heure de la prière.

Quand j’ai aperçu un matin, dans la file d’attente devant moi à la poste, entre sa robe et sa chaussure, la cheville nue et dégagée d’un jeune homme très barbu, j’ai souri intérieurement en pensant aux hommes du XIXe siècle qui défaillaient de convoitise parce qu’ils avaient entrevu une cheville entre la bottine et la robe au hasard d’une marche d’escalier... Plus sérieusement, c’est en côtoyant, chez le marchand de journaux ou dans la foule des clients du supermarché, ces hommes et ces femmes dont la tenue vestimentaire ne correspond pas à mes habitudes que j’ai appris à réfléchir un peu mieux que je ne pouvais le faire quand j’habitais des quartiers plus « protégés »...

On apprend vite ici à faire beaucoup plus attention aux gens que l’on côtoie dans la rue, parce que toute la population de Vaulx-en-Velin est contrainte d’inventer chaque jour une façon de vivre ensemble. À chacun d’entre nous d’occuper toute la place qui lui revient et de ne pas abandonner le terrain aux pressions communautaires. Sans agressivité aucune, mais simplement, sans peur et sans complexe.

Cela commence à la porte du bureau de poste : ce monsieur à la cheville tentatrice semble me considérer comme un être humain de seconde zone, mais il va bien falloir qu’il accepte mon regard et mon sourire, et s’il trouve ma tête nue impudique, le fait que je sois une femme ne lui donne pas le droit de m’ignorer au point de me passer devant dans la file d’attente. Lui aussi doit tenir compte qu’après tout nous sommes en France et que les femmes doivent y être traitées comme des citoyennes jouissant des mêmes droits et soumises aux mêmes devoirs que la gent masculine.

Les lieux d’échanges, de rencontres des différents modes de vie sont d’abord les commerces. Il faut beaucoup de temps et de volonté, il faut mêler beaucoup d’activités, de circulation, d’échanges pour faire naître de la ville.

Mais les boutiques s’ouvrent les unes après les autres. Dans la rue Émile-Zola, sur la façade nord du lycée, les espaces prévus pour elles étaient encore gris et déserts à l’automne 2000 et leurs grilles restaient fermées sur le vide. Et puis peu à peu, une épicerie, un pressing, une brasserie sont venus rejoindre la Maison de la Presse, la banque, la pharmacie ; les vitrines se colorent, les trottoirs s’animent, la vie s’installe, on ouvre un restaurant italien, une agence immobilière... L’été et l’automne 2004 voient sortir de terre de nouveaux immeubles d’habitation, tout près du lycée et du centre. Le terrain vague se transforme en jardin municipal.

L’association des commerçants du centre-ville a pris le nom de « Centre Vie » : tout un programme.

Ce printemps-là, les commerçants ont lancé une braderie. Musique, fanfare, podium, jeux et même défilé de mode. La jeune créatrice débute, elle cherchait des mannequins bénévoles. Des élèves du lycée vont présenter ses modèles.

Garçons et filles, ils y prennent visiblement tous beaucoup de plaisir. Il faut bien le dire, c’est aussi un plaisir de les regarder. Et cette mise en valeur de la beauté des corps fait sens au cœur d’un quartier où d’autres ne cherchent qu’à enfermer le corps, celui de la femme en particulier.

Pendant leur défilé une famille nombreuse passe dans la rue au pied du podium, son chemin ne lui permet pas de l’éviter. La mère, toute voilée de noir, visage masqué, sauf les yeux, pousse un peu plus vite la poussette du petit dernier, et tire sur le bras de sa petite fille, déjà voilée elle aussi.

Pourtant, le père ne marque pas la même précipitation fuyante. Il laisse sa femme et ses enfants le distancer, ralentit en passant sous le podium et prend tout le temps de contempler le spectacle... Sans doute tente-t-il de résister aux sirènes émancipatrices de cette société occidentale dans laquelle il vit et qu’il craint pourtant.

Mon acclimatation à ma nouvelle ville n’a pas toujours été aussi placide. C’est là que j’ai fait pour la première fois connaissance avec un pitbull, cette race de chiens de combat maintenant prohibée. L’un de ces molosses a couru vers mon chien un soir, dans la rue derrière le lycée, au bord du terrain vague qui n’était pas encore un jardin municipal, et je n’ai pas aimé du tout. J’ai un chien très pacifique, plutôt sociable, qui a tendance à faire la fête à tout être vivant qui l’approche.

Ce soir-là, quand cette 205 s’arrête, je ne vois pas d’abord que son conducteur a laissé descendre son pitbull sans laisse, et bien sûr sans muselière.

Je ne me rends vraiment compte du problème que lorsque mon chien se précipite vers lui pour jouer ( !). Je tire sur sa laisse pour le ramener près de moi, pensant que le propriétaire du pitbull va rappeler son animal. Mais celui-ci est déjà collé contre ma jambe droite et mon chien contre ma jambe gauche. Ça a l’air de leur plaire, ils s’amusent bien, et moi je suis au bord de l’évanouissement pendant que le maître du pitbull, rouleur de mécaniques « bien de chez nous », me crie avec beaucoup d’assurance, mais de loin :

« N’ayez pas peur, il m’obéit ! »

Ce n’est pas exactement le cas : la bête ne répond à aucun des ordres de son maître. Celui-ci se vexe un peu et finit par fourrager dans son coffre pour trouver un bout de corde et venir récupérer son chien. Je constate avec inquiétude qu’il n’est pas tout à fait décontracté pendant cette opération un peu délicate.

Je respire à nouveau une fois le pitbull enfermé dans la 205. Son maître me tourne le dos et démarre sur les chapeaux de roue, pas content, me criant par la vitre ouverte :

« Il allait juste courir un peu ! »

Le grand terrain derrière le lycée est encore en friche, à l’abandon, peu après mon arrivée, à l’automne 2000. Il accueille quelques enfants qui jouent, et surtout beaucoup d’étourneaux dans le très vieux frêne malade qui se dresse au bord du pré, en attendant les travaux prévus d’aménagement d’un parc urbain.

Un matin de la fin de ce mois d’août 2000, des dizaines de caravanes de nomades s’y installent. Les femmes viennent accrocher linge et couvertures sur le grillage de la cour du lycée, les gosses s’amusent avec l’eau de la borne d’incendie et les plus grands partent mendier dans les rues de Vaulx ou plus loin. Un autre univers de précarité et de besoin est venu se poser sur le territoire de la commune la plus pauvre de l’agglomération lyonnaise, celle qui compte le plus grand nombre de chômeurs et de RMistes. Après plusieurs jours de discussions et de médiation organisés par la municipalité, ils partiront et s’en iront tenter leur chance quelques kilomètres plus loin.

Le contact ne se fait pas très facilement avec la population. La méfiance vis-à-vis des nomades, des manouches, des romanichels, est aussi répandue dans les cités qu’elle l’est dans nos campagnes, même si j’ai toujours vu dans les rues de Vaulx les gens les plus modestes donner l’aumône à ces mains tendues dans la rue.

Le contact sera encore plus difficile quand, un an plus tard, des réfugiés tsiganes venus de Roumanie vont s’installer dans des conditions matérielles abominables sur les friches industrielles du sud de la commune, vers l’hippodrome. Ils sont englués dans la boue, le froid, le dénuement. Toutes les organisations caritatives et humanitaires se mobilisent pour tenter de les aider un peu et trouver des solutions. Eux aussi partiront, vers d’autres lieux tout aussi sordides, pour éviter d’être expulsés vers leur pays d’origine qui les opprime et les rejette.

Quelques êtres plus perdus et solitaires se fixent cependant. Un « SDF » qui a plutôt ses habitudes dans le quartier du Mas-du-Taureau se met à dormir pendant plusieurs nuits en septembre 2003 dans les broussailles du terrain vague derrière le lycée. Il prononce quelques harangues de loin en gesticulant beaucoup quand il a pu trouver à boire. J’ai un peu peur de l’approcher. Je me contente de vérifier qu’il a bien été repéré par les services sociaux.

Pendant plusieurs jours aussi un homme campe dans sa vieille voiture derrière le lycée. Il part tôt le matin, mais il y dort toutes les nuits. Un matin de froid et de pluie, je lui apporte un Thermos de café et quelques provisions. Pendant plusieurs semaines, je ne le vois plus.

Et puis, un matin, il repasse au lycée m’offrir une immense tarte aux pommes, il a trouvé un petit boulot.

Toutes les villes, même les plus pauvres, ont une histoire.

Les communes de la périphérie lyonnaise, les riches de l’Ouest comme les pauvres de l’Est, ont grandi ensemble, à partir des années 1960. Quand on a construit, plus ou moins loin des centres des grandes villes, ce que l’on nomme encore aujourd’hui les « grands ensembles », on a permis à des populations de se loger rapidement, comme dans le quartier de la Duchère, un quartier « sensible » dans l’ouest de Lyon, où l’on a pu notamment héberger à la fin des années 1960 de nombreux rapatriés d’Algérie.

On sait aussi comment ce type d’urbanisme a depuis été abandonné quand on en a constaté les limites, voire les nuisances ; ainsi, à Vénissieux, après avoir bâti la ZUP (zone à urbaniser par priorité) des Minguettes, à la réputation aussi sulfureuse que celle de Vaulx-en-Velin, on vient de commencer, en 2003, à démolir certains des immeubles les plus inhumains et les plus dégradés.

À Vaulx-en-Velin également le développement urbain est passé par des phases d’implantation de « grands ensembles », qui ont grossi rapidement sa population. La commune comptait 12 000 habitants au début des années 1960, et sa vie était essentiellement organisée autour du centre du vieux village.

Dans Le Gone de Chaâba, Azouz Begag a décrit comment, dans ces années-là, de l’autre côté du boulevard de ceinture de Lyon et derrière le canal de Jonage, les petits enfants d’immigrés poussaient comme ils le pouvaient au milieu des bidonvilles. Le vieux bourg est devenu le quartier du « Village », au nord du nouveau centre-ville.

La première construction importante de zone d’habitations est l’ensemble de La Grappinière, au nord-est de Vaulx-en-Velin, achevé en 1964. La ZUP a ensuite été bâtie au cours des années 1970 : les immeubles de logements et la construction des écoles et des collèges ont considérablement modifié le paysage de Vaulx et la dimension de la ville qui, en deux décennies, a vu doubler puis tripler le nombre de ses habitants.

Mais c’est une population aux revenus souvent très modestes, et les couches moyennes qui ont habité les immeubles neufs au début ne se fixent pas encore durablement dans la commune, où ne restent que les habitants les plus démunis. C’est tout un processus d’agrégation et de ségrégation qu’il faudra beaucoup de temps et de détermination pour enrayer.

Ce revirement commence à s’opérer au début des années 1990, mais à cette époque les éléments qui constituent l’agglomération vaudaise sont encore disparates, les différents quartiers communiquent mal entre eux, les jeunes issus de l’immigration sont trop souvent déjà confrontés à la précarité et à l’exclusion : les « événements » de 1990 au Mas-du-Taureau en sont en partie l’expression violente.

 

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