Proviseure à Vaulx-en-Velin

Chris Laroche · Chapitre 2 sur 12

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Proviseure à Vaulx-en-Velin

1. Du « quartier » à la rue Saint-Guillaume

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Du « quartier » à la rue Saint-Guillaume

Vendredi 16 juillet 2004 : de grands quotidiens nationaux — Le Monde, Libération, Le Figaro — font un compte rendu détaillé des tensions entre le chef de l’État et son ministre des finances. L’accroissement du chiffre de vente de ces journaux, ce jour-là, à Vaulx-en-Velin (Rhône) n’est pourtant pas lié à ce conflit entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, mais à la présence, en page intérieure, d’articles et de photos relatifs à trois jeunes habitants de cette ville : Inès Bouacida, Benjamin Badia et Najmeddine Jaouadi.

Depuis dix ans, cette cité de 40 000 habitants de l’agglomération lyonnaise n’a guère eu les honneurs de la grande presse. Au début des années 1990, on parlait de voitures brûlées, de commerces saccagés, de policiers blessés lors d’émeutes urbaines opposant des jeunes des « quartiers » aux forces de l’ordre.

Aujourd’hui, on salue l’entrée à l’institut d’études politiques de la rue Saint-Guillaume à Paris (Sciences-po) de trois jeunes Vaudais, comme on désigne les habitants de Vaulx-en-Velin. La belle affaire ! dira-t-on. On compte plusieurs centaines d’étudiants admis chaque année dans de grandes écoles aussi prestigieuses, sinon plus, que Sciences-po, qui ne sont l’objet d’aucune attention médiatique.

Mais voilà, Inès, Benjamin et Najmeddine viennent de Vaulx-en-Velin, ils ont étudié dans les collèges « ZEP » de Vaulx puis au lycée Robert-Doisneau, établissement situé au centre de cette commune dont dix années de calme relatif n’ont pas encore réussi à effacer la mauvaise réputation.

Je suis, depuis septembre 2000, la proviseure de ce lycée, et je ne sais pas si je dois me réjouir de la brusque notoriété de l’établissement où je travaille ou bien déplorer que l’on considère toujours comme une performance exceptionnelle l’accession de « jeunes des banlieues » à des études supérieures d’excellence. Ainsi, en cette année 2004, les résultats du baccalauréat ont produit à Doisneau une moisson de mentions (une « Très bien », cinq « Bien » et vingt-quatre « Assez bien ») qui ne doivent rien à des procédures spécifiques, et l’entrée en classe préparatoire scientifique d’Alice Meine, qui a décroché la mention « Très bien », n’a pas intéressé les médias.

Certes, le succès de nos trois lauréats n’aurait sans doute pas pu être enregistré sans l’audacieuse procédure de recrutement d’élèves issus des quartiers défavorisés mise en place, depuis 2001, par Sciences-po Paris sur l’initiative de son directeur, Richard Descoings. Certains collègues, dirigeant d’importants lycées de grandes villes pourvus de classes préparatoires performantes, n’ont d’ailleurs pas manqué de me le faire remarquer, me rappelant ainsi à une nécessaire et salutaire modestie. Mais nous ne bouderons pas notre plaisir, ni la fierté d’avoir contribué, avec toute l’équipe éducative du lycée, au succès scolaire de jeunes gens et de jeunes filles dont l’origine sociale modeste présageait mal, en termes statistiques, de leur capacité à tirer leur épingle du jeu.

Longues et coûteuses, les études supérieures en grandes écoles sont le plus souvent tout simplement inaccessibles à nos élèves pour des raisons financières, quelles que soient leurs qualités. Et c’est un grand mérite du dispositif mis en place par Sciences-po Paris : les bourses accordées aux lauréats leur permettent d’accéder à des études prestigieuses à la mesure de leurs capacités personnelles, et d’en finir avec l’autocensure que s’infligent les lycéens originaires de milieux défavorisés.

Cependant, l’entrée du lycée dans le partenariat avec Sciences-po Paris n’avait de sens que si la dynamique de cette expérience se développait. Et c’est ce qui s’est passé quand les lycées Jacques-Brel et Marcel-Sembat, de Vénissieux, sont à leur tour entrés dans ce dispositif, à la rentrée scolaire suivante. Les trois lycées de l’Est lyonnais ont beaucoup de points communs ; avec Denise Adalid et Bernard Riban, mes collègues proviseurs, et les équipes de direction, nous avons donc pris l’habitude de partager nos réflexions et nos expériences. Nous rencontrons les mêmes difficultés à aider nos élèves et à promouvoir leurs mérites.

Aussi, en octobre 2004, quand Najmeddine, Inès et Benjamin sont revenus à Doisneau pour raconter aux lycéens de cette année scolaire commençante leur entrée à Sciences-po, ils sont également allés rendre visite à ceux de Jacques-Brel et de Marcel-Sembat pour leur faire partager l’espoir que leur exemple a suscité chez les Vaudais. À Vénissieux et à Vaulx-en-Velin, autant qu’en Seine-Saint-Denis, il fallait montrer qu’on peut surmonter les handicaps sociaux, confirmer la valeur et le courage de nos jeunes élèves, et leur donner des perspectives concrètes de réussite. L’impact de la réussite de Benjamin, Inès et Najmeddine a vraiment développé une dynamique : davantage de candidatures cette année pour des orientations post-baccalauréat ambitieuses, demandes d’information de la part des élèves de seconde et de première. Beaucoup se disent : « Après tout, pourquoi pas moi ? » Il ne s’agit pas de faire entrer tout le monde à Sciences-po, mais de donner à tous davantage d’ambition, de confiance et de volonté de réussite.

Et pour continuer à ouvrir pour nos élèves le champ de leurs possibilités d’orientation, nos trois lycées ont aussi travaillé avec les Instituts nationaux des sciences appliquées, l’équipe de l’INSA de Lyon en particulier. Ces instituts sont devenus depuis leur création, au début des années 1960, des écoles prestigieuses de formation d’ingénieurs. Notre travail a débouché sur un partenariat qui va permettre en juin 2005 à onze élèves de ces trois lycées d’y être admis. Les responsables des INSA se sont aperçus des défauts de leur système de recrutement : alors que la moulinette informatique du traitement des dossiers leur amenait les meilleurs éléments des meilleurs lycées, des étudiants hors normes, bien que brillants et capables, n’avaient aucune chance d’être admis puisque le moindre accroc dans leur parcours scolaire les éliminait.

Il s’agit pour les INSA de renouer avec leurs origines : ils avaient été créés pour élargir socialement le recrutement des ingénieurs, monopolisé par les grandes écoles élitistes traditionnelles (Polytechnique, Centrale, etc.).

L’initiative de Richard Descoings a fait incontestablement bouger tout le glacis des formations d’excellence post-baccalauréat. Les critiques formulées à son encontre au nom de l’incompatibilité de son initiative avec l’idéal élitiste républicain oublient de prendre en compte cet effet d’entraînement. Lorsque l’on aperçoit une brèche dans le mur imaginaire qui vous sépare des formations d’excellence, on commence aussi à se dire que ce projet n’est pas irréalisable.

D’autres expériences se développent : ici une classe prépa « spéciale lycéens de ZEP », là une formation renforcée lancée par une grande école de commerce, l’ESSEC, dans quelques lycées de zone défavorisée. Leur objectif est de préparer des élèves de ces établissements à réussir les concours classiques. On en vient alors à sélectionner dès la classe de seconde des jeunes dont on pense que, soumis à un forçage éducatif, ils pourront se mesurer aux meilleurs élèves des lycées les plus prestigieux. Bien souvent on tente de leur faire copier des modèles culturels, et surtout, en les séparant de la masse des autres élèves, on se prive de mettre en œuvre une dynamique collective d’ambition et de promotion. On se souvient comment les « hussards noirs de la République » repéraient les meilleurs éléments et les poussaient à se distinguer de la masse.

La voie que nous avons choisie avec nos partenaires de l’enseignement supérieur se veut moins élitiste. Il ne s’agit pas de mettre sous serre quelques belles fleurs issues d’un sol aride, mais de donner le même terreau à tout le monde.

Je me réjouis donc de l’ » effet Sciences-po », mais je n’oublie pas pour autant que la poursuite d’études après le baccalauréat de la majorité de nos élèves est parfois problématique, et que les diplômes obtenus ne garantissent pas toujours, loin de là, une insertion professionnelle satisfaisante. Je me désole quand je vois revenir au lycée tel ancien élève titulaire d’un DUT d’informatique, au chômage, qui me raconte les galères des petits boulots et la difficulté des recherches d’embauche quand on s’appelle Mohamed.

À l’inverse de l’initiative de Richard Descoings, que son caractère exceptionnel, limité à un nombre réduit d’étudiants, n’a pas empêché d’être fortement médiatisée, la discrimination négative des jeunes issus de l’immigration touche beaucoup de monde, et on en parle beaucoup moins. Ces jeunes diplômés issus de l’immigration sont les premiers touchés par le chômage

D’autres n’arrivent jamais jusqu’au lycée. Leur environnement a sans doute contribué à leur échec. Oisiveté et délinquance, soumission et dépendance, voire dérive vers l’intégrisme religieux, sont souvent les filles de la misère et de la précarité.

Ces jeunes diront alors qu’ils « rouillent » au pied des immeubles, un mot-valise qui fait entrer en collision le mot arabe roula (« frère », au sens large), et le verbe français qui désigne le fait, pour une pièce de métal exposée à tous vents, de se détériorer inexorablement. Triste mais pertinente métaphore. Azouz Begag, sociologue, récemment promu ministre de la République, est un enfant du pays. Il a grandi dans les bidonvilles de l’Est lyonnais. Il a inversé positivement la métaphore en parlant de « dérouilleurs » pour désigner les enfants des quartiers qui, comme lui, ont réussi à gravir les barreaux de l’échelle sociale.

On lira donc ici l’histoire d’un lycée résolument « antirouille », produit d’une alchimie où chacun des membres de la communauté éducative a sa part, si infime soit-elle. Un lycée qui, d’ailleurs, est loin d’être inoxydable, exposé comme il est quotidiennement aux rumeurs du monde, aux soubresauts liés aux grands débats nationaux et internationaux : laïcité, terrorisme, conflits du Proche et du Moyen-Orient.

Et l’on verra ainsi que le fossé qui sépare le « quartier » de la rue Saint-Guillaume n’est pas infranchissable.

 

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