Proviseure à Vaulx-en-Velin

Chris Laroche · Chapitre 4 sur 12

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Proviseure à Vaulx-en-Velin

3. Un lycée nommé Désir

3.

Un lycée nommé Désir

Souvent, quand je dis que je suis proviseure à Vaulx-en-Velin, on me demande : « Ce n’est pas trop dur ? Ils ne doivent pas être faciles, hein ? »

Mes interlocuteurs restent toujours un peu sceptiques quand je leur explique que la réalité est à la fois moins dramatique et beaucoup plus compliquée.

Cet après-midi de rentrée de septembre, l’amphithéâtre du lycée Robert-Doisneau est rempli d’un public d’étudiants. Sur l’estrade sont installés une dizaine de lycéennes et lycéens de terminale, dans un joyeux métissage de toutes les couleurs de peau. En face d’eux, dans l’amphithéâtre, les visages des étudiants sont presque tous beaucoup plus... pâles.

 

C’est le début du mois d’octobre 2003. Les deux grandes écoles implantées à Vaulx-en-Velin, l’École nationale d’architecture et l’École nationale des travaux publics et de l’équipement (ENTPE), accueillent comme chaque année une nouvelle promotion d’étudiants originaires de toute la France, et appartenant plutôt aux couches sociales dites « moyennes » ou « favorisées ».

Les élèves du lycée vont prendre en charge pendant quelques heures par petits groupes ces étudiants nouvellement arrivés à Vaulx-en-Velin pour les emmener à pied découvrir les quartiers de la commune où ils vivent.

La plus grande partie des lycéens vaudais sont nés à Vaulx ou dans l’agglomération lyonnaise mais, par leurs origines familiales, ils représentent ici de multiples régions de tous les continents de la planète : les parents de Vo sont venus du Vietnam. Le père de Jean vit en Centrafrique mais sa mère, antillaise, est installée depuis trois ans à Vaulx. La mère de Nathalie est serbe. Les grands-parents paternels de Michel sont portugais mais sa mère est polonaise. La mère d’Hervé est italienne et son père est breton. Les parents de Marie sont congolais, ceux de Mohamed sont algériens, Myriam vit chez une tante et ses parents sont restés en Tunisie, Fouzia est algérienne comme ses parents, sa mère est restée au bled. La famille d’Anne est vaudaise depuis trois générations par ses ancêtres paternels italiens, mais sa mère est la fille d’un Juif allemand qui a fui l’Allemagne nazie pour s’installer à Lyon. Les parents d’Aïcha sont marocains, Jean-François est lyonnais comme toute sa famille, Zohra vient d’arriver d’Algérie, etc.

Ils sont citoyens français pour 90 pour cent d’entre eux, mais plus de la moitié de leurs parents sont de nationalité étrangère.

En outre, la majorité d’entre eux appartiennent à ce que l’on nomme pudiquement des « milieux économiquement défavorisés ».

Cette opération de rencontres et de visites s’inscrit dans le cadre du séminaire de rentrée des deux grandes écoles. Il s’agit de permettre aux nouveaux étudiants de découvrir l’environnement dans lequel ils vont passer trois ou quatre ans de leur vie. Beaucoup d’entre eux arrivent à Vaulx avec des représentations très négatives de la commune, dont ils ne connaissent que l’image véhiculée par les médias.

Pour l’instant, étudiants et lycéens sont face à face dans l’amphi, pendant que, avec des responsables des deux écoles, nous leur expliquons le programme de leur après-midi en leur présentant rapidement la situation du lycée dans Vaulx-en-Velin.

En octobre 2001, quand cette opération a été réalisée pour la première fois, c’est avec un peu d’appréhension que j’ai regardé s’éloigner ces groupes de jeunes mêlés.

Je ne vivais alors à Vaulx-en-Velin que depuis un an, je connaissais encore mal le territoire de la commune, d’ailleurs j’aurais volontiers profité moi-même d’une de ces visites guidées si je n’avais pas craint d’en gêner la spontanéité et d’empêcher la communication entre lycéens et étudiants.

Je pensais aux immeubles lépreux de l’avenue d’Orcha, au quartier du Pré-de-l’Herpe, à certains coins de La Grappinière ou du Mas-du-Taureau, où la précarité et la détresse sociale crèvent les yeux, où cohabitent chômage et frustrations. Je savais que toutes les rencontres ne seraient peut-être pas très paisibles et, je peux le dire à présent, tout en faisant totalement confiance au sens des responsabilités des élèves du lycée, je m’inquiétais un peu de ce que le hasard pourrait amener... Mais il n’y a jamais eu de problème.

En octobre 2003, pour la troisième fois les groupes vont s’éparpiller dans Vaulx-en-Velin : j’attends avec impatience le retour au lycée vers 17 heures.

En découvrant la ville, étudiants et lycéens font connaissance entre eux et chacun peut vérifier que les rues de la cité ne sont pas des coupe-gorge.

L’un des étudiants explique :

« Ce sont plutôt mes parents qui avaient peur de me voir vivre à Vaulx-en-Velin. Moi j’avais huit ans en 1990, les événements du Mas-du-Taureau, c’était vague. »

Une étudiante : « J’avais surtout peur de me perdre en banlieue. »

Une élève lui répond : « Mais on n’est pas une banlieue ! C’est pas parce qu’on est de l’autre côté du boulevard de ceinture... »

Une autre témoigne : « Je suis née ici, c’est ma ville, je m’y suis toujours sentie bien. »

« Banlieue » est un mot plutôt péjoratif : on ne l’emploie jamais pour désigner les communes résidentielles de l’ouest de l’agglomération lyonnaise, Charbonnières-les-Bains, Écully, Dardilly... Conscientes de cela, les deux grandes écoles de Vaulx ont vite remplacé la première appellation de leur séminaire de rentrée, « Un campus en banlieue », par « Un campus à Vaulx-en-Velin ».

Je leur présente alors l’histoire du lycée Robert-Doisneau, ce lycée dont personne, dans les hautes sphères, ne voulait vraiment, sauf le maire (divers gauche, ex-communiste) de la ville, Maurice Charrier. Les opposants à son implantation ne manquaient pas d’arguments. Ainsi, on allait, selon eux, créer « un lycée-ghetto », enfoncer encore plus les jeunes qui allaient le fréquenter dans l’échec scolaire et l’exclusion. Dans l’enquête du Figaro Magazine de novembre 1995, deux mois après l’ouverture du lycée, une directrice d’école primaire expliquait que les jeunes vaudais avaient tout à gagner en s’éloignant de Vaulx pour aller faire leurs études ailleurs à partir de la classe de seconde :

« Quand les enfants devaient aller à Lyon pour continuer leurs études, ils découvraient la grande ville, une autre mentalité, d’autres milieux... On est tout simplement en train de les emprisonner à Vaulx... »

Le pessimisme relatif à la possibilité, pour une commune telle que Vaulx-en-Velin, d’accueillir dans de bonnes conditions un lycée d’enseignement général était largement partagé, au rectorat comme à la région et au ministère, qui auraient à en assurer le financement et la tutelle. En 1990, Michel Rocard, alors Premier ministre, déclarait à l’Assemblée nationale :

« La question de l’implantation d’un lycée supplémentaire à Vaulx-en-Velin a déjà été étudiée. Aussi bien les autorités académiques que la collectivité régionale se sont plutôt prononcées en défaveur de cette hypothèse (un lycée de 600 élèves), la capacité des lycées voisins n’étant pas saturée. De plus, cette hypothèse ne répond pas à la taille minimale des lycées prévus dans le

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schéma régional, qui est de 1 200 à 1 600 élèves, taille qu’il ne serait pas possible d’atteindre, même si on envisage un recrutement plus large. »

Aujourd’hui, Michel Rocard est député européen, le lycée Robert-Doisneau va accueillir 660 élèves à la rentrée scolaire 2005, et il ne semble pas que son existence ait beaucoup mis à mal le « schéma régional » évoqué par l’ex-Premier ministre. La « longue marche » de Maurice Charrier et de ses soutiens locaux pour imposer « son » lycée aux sceptiques de tout poil devait durer une bonne dizaine d’années, jusqu’à la mise en chantier.

Et pourtant, cet établissement existait « virtuellement » sur tous les plans d’urbanisme de la ville depuis... 1971 !

Aujourd’hui, Maurice Charrier estime que « le débat autour de ce lycée traduisait la crise de notre société et son absence de reconnaissance des gens modestes ».

Quand commencent les travaux, en 1994, le paysage du nouveau centre-ville est encore en friche : autour de l’hôtel de ville, du commissariat de police, du planétarium, des deux grandes écoles, du centre culturel, de grands espaces vides alternent avec des bâtiments préfabriqués, des chantiers en cours, un centre commercial en pleine restructuration.

Les architectes avaient une mission bien précise. Pour ses commanditaires, le lycée doit « jouer un rôle structurant du site, un rôle de repère et de prestige de l’institution scolaire ». Pas de « lycée caserne », donc, mais « une architecture profonde, vraie, inscrite dans son temps », indiquait encore, non sans emphase, le cahier des charges. Ainsi, grâce à la relative aisance de la région Rhône-Alpes, maître d’œuvre du projet, on ne lésina ni sur le bois de qualité, ni sur le verre, ni sur la pierre. De l’avis général, celui de ses usagers comme des visiteurs occasionnels, c’est une réussite.

La face nord donne sur la rue Émile-Zola, mais le rez-de-chaussée du bâtiment est occupé par des commerces. Il n’y a pas de communication intérieure, bien sûr, mais au-dessus de la Maison de la Presse s’ouvrent les fenêtres d’un laboratoire d’électrotechnique. Les salles de cours du secteur technologique donnent juste au-dessus du pressing, et l’internat qui héberge les élèves des sections sportives s’élève sur trois étages au-dessus du salon de coiffure. Chaque jour, les habitants de Vaulx-en-Velin voient le lycée et son activité en allant acheter leur journal ou boire un café à la terrasse de la brasserie d’en face.

L’ouverture de l’établissement, en 1995, fit quelques heureux hors de Vaulx : les enseignants et parents d’élèves des lycées qui, à Lyon, Villeurbanne, Décines ou Bron, étaient chargés, dans le cadre de la carte scolaire, d’accueillir en seconde les élèves issus des quatre collèges de la ville, tous classés en ZEP. On appréhendait d’autant plus de recevoir les « hordes vaudaises » que les meilleurs élèves de ces collèges, fins connaisseurs du système et des moyens de contourner la carte scolaire, avaient obtenu une affectation dans un des prestigieux établissements du centre de Lyon, comme les lycées du Parc, Ampère ou Edouard-Herriot. Il suffisait, à ces « bons élèves » pour la plupart issus des classes moyennes, de choisir une option linguistique non enseignée dans le secteur, comme le portugais ou le chinois.

Proviseure adjointe du lycée Jean-Paul-Sartre de Bron de 1997 à 2000 j’ai, moi aussi, partagé cette crainte de voir la « bonne qualité » de l’établissement mise en danger par l’accueil, en première, d’élèves de Doisneau dans des sections n’existant pas à Vaulx. Les propos de salles des professeurs les concernant n’étaient pas tendres : ils allaient, pensait-on, faire « baisser le niveau », créer des problèmes de discipline et surtout, porter atteinte, dans les populations alentour, à la réputation de sérieux et de bonne tenue du lycée Jean-Paul-Sartre. On rappelait alors la lutte des parents d’élèves de la commune résidentielle de Saint-Laurent-de-Mure qui s’étaient opposés avec succès au changement d’affectation vers un lycée de Lyon des jeunes jusque-là scolarisés à Bron. Le prétexte du temps de transport cachait en fait la raison principale de leur refus : l’établissement lyonnais proposé était à leurs yeux moins prestigieux que celui de Bron. Ah ! si on leur avait offert le lycée du Parc, pourtant plus éloigné, la révolte parentale eût sans doute été moins radicale...

À Doisneau, donc, revenait la mission d’accueillir les enfants de « Pierre-Valdo », « Henri-Barbusse », « Jacques-Duclos », « Noirettes » — les collèges de Vaulx —, auxquels, pour faire bon poids, venaient s’ajouter ceux de « Jean-Vilar ». Ce dernier collège est situé à Villeurbanne mais « en deçà du boulevard de ceinture », dans ce quartier Saint-Jean, au bord du canal, où les friches industrielles voisinent avec les terrains vagues et les tours grises d’un habitat social délaissé.

Un jour de novembre où je m’escrimais à expliquer, dans le cadre de la formation des professeurs stagiaires de l’IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres) de Lyon, qu’il n’y avait pas une fatalité de l’échec scolaire pour les jeunes issus de ces milieux, une jeune fille a pris la parole pour dire, un peu émue :

« Je suis vaudaise, j’ai fait mes études au collège Henri-Barbusse, puis au lycée Robert-Doisneau, où j’ai réussi le bac dans la première promotion présentée en 1998 et je suis aujourd’hui élève professeur... »

Quelques hirondelles ne font pas le printemps, certes, et on ne manquera pas de m’objecter qu’il y a plus de jeunes Vaudais « connus des services de police » que de mentions « Très bien » au bac. J’entends si souvent ce genre de réflexions acerbes... C’est oublier d’abord qu’il y a beaucoup plus de jeunes Vaudais bacheliers que délinquants. On aurait tort aussi de ne pas voir que l’ascenseur social se remet peu à peu en marche dans des zones où on le croyait définitivement bloqué au sous-sol des HLM.

Néanmoins, le lycée reste sous surveillance, on ne lui passe rien. Comme ce jour d’août 2002 où le grand quotidien lyonnais Le Progrès titrait « Des résultats catastrophiques au baccalauréat » au vu des performances, largement en dessous de la moyenne nationale, réalisées à cette session par les élèves de Doisneau. Comme si l’on pouvait mesurer le travail d’un établissement de ce type à la seule lecture des froides statistiques rassemblées par le ministère !

Les services académiques ont pu établir à présent que les lycées de Lyon et de l’Est lyonnais n’ont pas été fragilisés par l’ouverture du lycée Robert-Doisneau. Par son existence à Vaulx-en-Velin, le lycée a en fait permis à davantage de jeunes Vaudais d’accéder à un baccalauréat général.

La mise au pilori du lycée, dans la presse, pour cause de mauvaise cuvée de bac, est aussi excessive que sa portée au pinacle, en juillet 2004, lorsque trois de ses élèves furent admis à Sciences-po Paris, dans le cadre des procédures spéciales de concours d’entrée pour les élèves issus des quartiers défavorisés. De mon passé de prof de lettres classiques, j’ai retenu que le Capitole, où la République romaine intronisait ses consuls, était proche de la roche Tarpéienne, d’où ceux d’entre eux qui avaient failli étaient précipités.

Cela explique aussi pourquoi les responsables académiques, politiques et économiques sont demeurés longtemps sinon hostiles, du moins fort réservés sur la « rentabilité éducative » de cet établissement. Et la mauvaise réputation qui colle encore à la peau de Vaulx rejaillit aussi, par bouffées, sur le lycée Robert-Doisneau.

En janvier 2003, huit ans après son ouverture, nous accueillons un petit groupe de chefs d’entreprises dans le cadre d’une opération, organisée par le rectorat, de sensibilisation des milieux économiques régionaux aux réalités et aux évolutions du système éducatif.

« Mais il est tout neuf, ce lycée ! » s’étonnent nos hôtes qui s’attendaient vraisemblablement à se retrouver dans des locaux dévastés par huit promotions de sauvageonnes et de sauvageons indomptables. Pas de tags sur les murs, ni de graffitis sur les tables : étonnant, non ? Les vitres sont propres, les sols luisants, et pourtant aucun toilettage particulier n’a été effectué avant la visite patronale. La gestionnaire, Paule Fante, responsable à ce titre des équipes d’entretien, et présente depuis l’ouverture de Doisneau, met un point d’honneur à maintenir les lieux dans l’état où elle les a trouvés en arrivant. Mais les visiteurs ne sont qu’à moitié convaincus de la peu excitante normalité d’un établissement, où il devrait, selon toute probabilité, se passer des choses répréhensibles, voire abominables.

Devant un groupe d’élèves interloqués, un chef d’entreprise lance : « Et alors, ces tournantes dont on parle beaucoup, ça existe ici ? »

Rompant un silence pesant, Mustapha, élève de terminale, se lance : « Monsieur, je ne me sens pas concerné par ce que vous dites, mais pour ma part, si vous voulez savoir ce que j’en pense, je peux vous le dire, c’est ignoble ! »

Comme d’autres quartiers sensibles, et même certains plus huppés, quelques affaires judiciaires récentes l’ont montré, Vaulx-en-Velin n’est certainement pas épargné par ces viols collectifs sordides. L’intervention de Mustapha ne niait aucunement qu’il puisse se passer, à Vaulx, ce genre d’abomination.

Mais il signifiait à son interpellaient que, justement, les valeurs qui étaient cultivées à Doisneau participaient de cette défense de la dignité de tous, femmes et hommes, quelles que soient leurs origines ou leur situation économique et sociale.

On verra plus loin qu’il n’est pas évident de maintenir dans un lycée mixte le respect mutuel indispensable entre garçons et filles, dans un contexte où l’emprise des schémas culturels importés de sociétés réticentes à émanciper les femmes est encore très forte.

Quelques heures plus tard, après avoir suivi des cours du fond de la classe et rencontré les membres du conseil de la vie lycéenne et les élèves élus au conseil d’administration, nos chefs d’entreprises repartent avec des idées notablement différentes de celles qu’ils avaient en arrivant.

« J’ai trouvé là autant de sérieux que dans une classe prépa du lycée du Parc ! », constate même l’un d’entre eux, aussi naïvement enthousiaste en sortant qu’il était méfiant en entrant.

Nos visiteurs ont également fini par comprendre que c’est aussi à ses élèves que le lycée doit de rester en si bon état.

Or, en octobre 2000, quelques semaines après ma première rentrée scolaire à Doisneau, des dégradations sérieuses apparaissent : toilettes bouchées, inscriptions sur les murs d’un W-C, porte-serviette arraché. On n’avait jamais vu cela auparavant, affirment les « anciens ». Le conseiller principal d’éducation, les surveillants, les professeurs, les agents d’entretien, tout le monde essaie de surprendre en flagrant délit les auteurs de ces dégâts. En vain. Nos soupçons se portent alors sur un groupe d’élèves de seconde qui semblent ignorer le règlement intérieur et refuser les règles de la vie commune au lycée. Mais aucune preuve ne permet de les confondre.

Il faut dire qu’en cette rentrée 2000, l’ouverture de deux classes de seconde supplémentaires, nécessaire pour accueillir tous les arrivants des collèges, a pour conséquence que la moitié des élèves sont des nouveaux, ce qui crée un certain déséquilibre. L’influence stabilisatrice des élèves de première et terminale, en général plus calmes, plus mûrs et déjà habitués au fonctionnement de l’établissement, se sent moins. L’agitation de ces nouveaux élèves arrivant des collèges est assez débridée. Alors je choisis de réunir tous les élèves des dix classes de seconde dans la plus grande salle disponible, en deux séances successives, cinq classes à la fois. J’ai demandé aux délégués de classe et aux élèves élus au conseil d’administration de participer à ces assemblées. J’expose rapidement la situation et je leur laisse la parole. Anissa, Marouane, William et leurs camarades sont au lycée depuis deux ou trois ans.

Devant eux, cent cinquante têtes boudeuses, un peu sur la défensive.

Anissa intervient avec énergie :

« Ce lycée, c’est nos parents qui l’ont voulu ! Voilà ! Alors ça suffit les dégâts. Chez vous, vous ne crachez pas par terre, vous n’écrivez pas sur les murs, non ? On ne touche pas à ce lycée, il est pour nous, il est à nous. C’est pas possible d’être aussi idiot ! »

J’observe les réactions des élèves de seconde pendant les interventions de leurs aînés : je ne suis pas sûre que cette réunion suffise et je reste inquiète. À tort. La méthode a été efficace et les dégradations ont cessé. Les élèves responsables n’ont pas été démasqués, mais ils ont apparemment été sensibles aux admonestations de leurs camarades.

En 2004, j’ai donc pu dire encore aux nouveaux élèves de seconde en les accueillant dans l’amphithéâtre à la rentrée :

« Vous arrivez dans un établissement qui est resté en parfait état parce que tous les élèves qui vous ont précédés ont compris qu’on l’avait construit pour eux. À votre tour profitez de ce magnifique outil de travail en le respectant autant qu’eux. »

Mais rien n’est jamais acquis : deux mois plus tard, le 22 novembre 2004, les élèves du conseil de la vie lycéenne constatent l’apparition de graffitis sur des tables et des chaises, se plaignent de l’état dans lequel certains laissent la salle d’étude (papiers par terre, désordre) : ils trouvent cette évolution inquiétante, décident qu’il faut agir.

Et le jeudi 16 décembre, les élus du CVL et du CA expliquent à leur tour, à tous les élèves de seconde réunis dans l’amphithéâtre, que le lycée leur appartient et qu’en le respectant ils respecteront aussi le travail des personnels d’entretien.

« Chez vous, vous n’écrivez pas sur les chaises ? »

« Ma mère est femme de ménage, je pense à elle quand je vois quelqu’un jeter des papiers par terre. »

Juin 2005 : les élèves du CVL constatent avec satisfaction que leur intervention a été efficace, et les personnels de service le reconnaissent aussi. Mais ils participeront à l’accueil des nouveaux élèves de seconde à la rentrée scolaire : la culture commune du lycée est une construction permanente.

 

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