Proviseure à Vaulx-en-Velin
6. Non à la « culture quartier » !
6.
Non à la « culture quartier » !
Dans certains coins du hall d’entrée, de la cour, vers la cafétéria des élèves, quelques garçons se rassemblent par groupes de cinq ou six, en ligne, dos au mur. Ils « rouillent » comme « au quartier », observateurs mais passifs, rassurés d’être entre eux.
C’est trop souvent ainsi que la vie du quartier se continue au lycée : les garçons y amènent leur besoin du groupe, du territoire habituel, leurs difficultés à approcher les filles, dont ils détaillent cependant de loin avec des regards intéressés la tenue et la silhouette, leurs difficultés à investir d’autres espaces du lycée, leur peur peut-être de perdre un peu d’identité, d’être obligés de changer. Et régulièrement, le quartier fait des tentatives pour investir le lycée, pour grignoter des espaces physiques ou symboliques, se les approprier et y faire régner sa loi.
La scène se passe pendant la récréation de 16 heures, un vendredi après-midi. Le week-end approche, les copains ou copines qui ne sont pas élèves du lycée viennent attendre à la grille, on prépare des plans de sortie pour la soirée ou le lendemain.
J’aperçois soudain, au milieu de la cour, une élève de terminale violemment tirée par le bras par un garçon à peu près du même âge mais que je ne reconnais pas. Il cherche à l’amener vers la rue, elle essaie de rester dans la cour. Cela ressemble à un jeu, à un défoulement d’adolescents se mettant en condition physique et mentale pour un week-end de détente. Mais quelque chose dans le regard et dans le geste du garçon est bien trop violent pour que ce ne soit qu’un simple jeu.
Je m’approche :
« On se calme. Qu’est-ce qui se passe, Nassima ? Et toi, dans quelle classe es-tu ? » Pas de réponse du garçon qui m’ignore.
« Mais, madame, c’est mon frère !
— Alors il n’a rien à faire dans le lycée, tu le sais bien. »
Le garçon tire toujours le bras de Nassima, et il faut que je la prenne moi aussi fermement par le bras pour qu’il lâche prise.
Il supporte mal mon intervention :
« Vous êtes pas ma mère, vous n’avez pas d’ordre à me donner !
— Je suis la proviseure du lycée et je te prie de te calmer et de sortir. »
J’ai tout lieu de penser que ce n’est pas son frère, mais j’en discuterai avec elle plus tard, plus calmement. Pour l’instant j’essaie de faire quitter le lycée à ce garçon révolté devant l’autorité qu’une femme cherche à lui imposer.
« L’accès au lycée est réglementé, je peux porter plainte contre toi pour intrusion. »
C’est Nassima qui prend peur :
« Arrête ! Je vais sortir. »
Il s’éloigne en maugréant, furieux contre moi.
Elle le rejoint dans la rue et leur discussion reprend plus loin sur le trottoir, apparemment très vive, mais sans violence physique.
En fin de journée, Nassima revient me trouver au lycée :
« Excusez-moi, madame, je ne voulais pas faire d’incident, je lui dirai de ne pas revenir.
— Nassima, ce n’est pas ton frère, n’est-ce pas ?
— Non, madame, c’est mon cousin...
— Je n’en suis pas sûre non plus, Nassima, mais ce qui m’ennuie, c’est que tu penses qu’il suffit de dire “C’est mon frère” pour te justifier. Ça n’excuse pas l’intrusion dans le lycée, ça n’excuse pas non plus la violence physique. Je ne sais pas ce qu’il y a entre vous et cela ne me regarde pas, mais personne n’a le droit de te contraindre physiquement comme cela.
— Mais, madame, c’est quelqu’un de ma famille... »
Je soupire de lassitude.
C’est à partir d’incidents comme celui-ci que j’ai pris l’habitude de parler de « culture quartier », terme qui me semble le plus approprié pour désigner ce mélange de machisme, de conformisme, de soumission de l’individu au groupe, d’omerta, de loi du plus fort. Ce sont ces comportements que les filles de « Ni putes ni soumises » se sont donné pour tâche de dénoncer et de faire reculer.
Un chef d’établissement, tenu par sa fonction au devoir de réserve, ne peut naturellement pas, quel qu’en soit son désir, s’engager publiquement dans des actions militantes de ce type. Il peut, en revanche prendre sa part dans la lutte contre cette « culture quartier » en ne laissant sans réponse aucune de ses manifestations à l’intérieur du lycée. Avec l’espoir que cela fasse tache d’huile en dehors, où d’autres acteurs de la collectivité — éducateurs, policiers, magistrats, assistantes sociales, en nombre notoirement insuffisant —, sont amenés à intervenir.
On doit également parfois, faire face à des sommets de mauvaise foi, à des prétextes fallacieux, à des tentatives de déstabilisation-culpabilisation, utilisés par ceux-là mêmes qui oppriment, au nom d’une prétendue défense de leurs droits.
Ainsi, à la fin de sa classe de seconde, Nejma a obtenu un passage en première, mais dans une filière qui n’est pas proposée au lycée. En ce cas les élèves sont affectés par l’inspecteur d’académie dans les lycées qui offrent ces formations... Tout devrait se passer sans problème. Pourtant son père me téléphone, assez agressif :
« Vous en voulez à ma fille ! Pas question qu’elle aille au lycée X, je veux qu’elle soit affectée au lycée Y.
— Mais, monsieur, Nejma n’est pas la seule dans son cas, et le lycée X n’est pas si loin de chez vous. »
Il ne veut pas en démordre et, de plus, il a le front de m’accuser, dans cette affaire, de discrimination raciste !
Nejma vient me trouver en pleurant le lendemain :
« Madame, papa ne veut pas que je prenne le métro, il dit que je vais rencontrer trop de gens. Il veut un lycée où je puisse aller avec un bus et une ligne directe, sinon il veut me garder à la maison. »
Et pourtant Nejma ne porte pas le voile.
Je ne parviens pas à convaincre le père, la discussion est faussée, parce qu’il ne veut pas m’avouer ses vraies raisons. On ne peut pas céder et refaire la distribution des affectations des élèves. Il est courant qu’un élève change de lycée pour intégrer une filière différente. Nejma n’est pas une exception et n’a pas été injustement traitée. Mais son parcours scolaire fait peut à sa famille s’il doit l’éloigner un peu et lui permettre d’échapper au contrôle permanent de son emploi du temps. Son père inscrira Nejma dans un lycée privé.
La « méthode quartier » pour traiter les conflits personnels, enquêter sur des vols ou faire valoir ses droits lorsque l’on estime qu’ils ont été lésés vient également heurter de front les pratiques dites « normales » dans ce domaine : enquêtes et sanctions internes pour les cas les moins graves, plaintes en justice pour les autres.
Cela peut se limiter à un appel anonyme.
« Dans la classe de X., Untel a volé un portable, mais je ne peux pas vous dire mon nom, mon enfant risquerait des représailles.
— Madame (ou “Monsieur” selon le cas) je ne prends pas votre appel en compte, je ne tiens jamais compte des appels anonymes. »
Mais cela arrive aussi dans mon bureau. Un père vient dénoncer une camarade de sa fille, qui selon lui l’a prise en grippe et l’insulte :
« Je viens vous voir, mais je ne veux pas qu’on cite mon nom, c’est dans l’intérêt de ma fille.
— L’intérêt de votre fille, monsieur, c’est que les faits dont vous me parlez soient réprimés. Faites-nous confiance, mais il faut que votre enfant trouve le courage de nous dire de qui elle a peur. »
Pour convaincre, il faut d’abord pouvoir rassurer.
C’est dans ces moments-là que l’on peut enfoncer un coin dans cette fameuse loi du silence, pour aboutir à des comportements plus civiques.
Les conseillers d’éducation, les surveillants sont souvent les premiers confidents de la plainte d’un élève qui précise, inquiet :
« Il ne faut pas qu’on sache que je vous en ai parlé. »
Et notre discours est toujours le même :
« On ne te demande pas d’être un délateur, et puis nous pouvons intervenir sans te nommer, mais il faut combattre la loi du silence. »
Ces comportements de lâcheté sont les mieux partagés du monde. On les rencontre dans tous les milieux, dans toutes les classes sociales. Mais ils enferment encore plus les élèves dans l’omerta et la loi du groupe, et contribuent bien sûr à donner un sentiment d’impunité aux petits caïds des quartiers. Ces attitudes contribuent à l’exaspération de ceux qui sont victimes d’agressions verbales répétées, ou de petits vols incessants. Et l’on a tendance, souvent, à vouloir réparer soi-même, au plus vite, le préjudice subi.
Ce père est furieux : son fils est rentré sans son téléphone portable tout neuf, et affirme qu’on le lui a volé au lycée.
Le père a foncé à Doisneau et, à présent, il tempête dans mon bureau :
« Comment, mon fils s’est fait voler son portable et vous ne faites rien ? Je sais très bien qui c’est, laissez-moi faire, vous allez voir. »
Au milieu de ses imprécations, j’arrive, non sans mal, à glisser quelques phrases susceptibles de le calmer et de le ramener à une vision plus sereine de cette malencontreuse affaire.
« Monsieur, vous pouvez aller porter plainte au commissariat si vous le souhaitez, mais méfiez-vous des impressions de votre enfant. Soyez plus prudent, il n’y a aucune preuve de la culpabilité d’aucun élève.
[...] Non, monsieur, je ne vous laisserai pas interroger ses camarades. C’est notre travail et pas le vôtre.
[...] Non, monsieur, je ne protège pas les délinquants.
[...] Je vous demande de respecter la loi, et le règlement intérieur de
l’établissement, que vous avez signé.
[...] Monsieur, je comprends votre contrariété, mais je vais vous
demander de quitter mon bureau si vous me parlez ainsi.
[...] Mais je vous respecte, monsieur, et je vous demande de me respecter
également.
[...] Non, monsieur, il n’est pas question de vous rembourser le portable
de votre fils, qui d’ailleurs n’en avait pas vraiment besoin pour venir au lycée. »
Ce genre de dialogue est épuisant. Il témoigne de la pression exercée sur
le lycée par cette « culture quartier », où la méfiance vis-à-vis de l’autorité, quelle qu’elle soit, se double d’une propension à « régler ses comptes » dans un contexte où la loi du plus fort fait office de code pénal. Raison de plus pour ne jamais céder devant ces comportements.
Un autre jour, une femme indignée se présente à mon bureau, en se
plaignant qu’une élève, Soraya, l’a grossièrement insultée devant le lycée. J’apprends au passage que la famille de la plaignante et celle de Soraya se connaissent et sont, disons, « en froid ».
« Madame Durand, vous venez me dire que cette élève vous a insultée
dans la rue devant le lycée. Ce qui se passe entre sa famille et vous a lieu au quartier, pas au lycée. Si c’est ce que vous me dites, il faut porter plainte. Mais je ne peux ni intervenir ni le faire à votre place. »
Quelques jours plus tard, elle se plaint à nouveau d’insultes proférées par Soraya à la porte de l’établissement. Cette fois-ci, c’en est trop, je convoque l’élève et lui passe un sérieux savon. Je rappelle Mme Durand :
« Je viens d’avoir un entretien avec Soraya : je crois qu’elle va faire un effort. Ah ? Vous avez retiré votre plainte, vous ne voulez plus qu’on en parle ? Vous avez peur de son oncle ? Bien. Au revoir, madame. »
Lorsque l’on vit à Vaulx quotidiennement, certains jours l’accumulation des contrariétés liées aux actes de petite délinquance ou d’incivilité ébranle sérieusement notre conviction que cette ville ne mérite pas la mauvaise réputation qui lui est faite.
Ce soir-là, je quitte à pied le parking souterrain du lycée. Depuis quelque temps le portail ne se ferme plus complètement. Il n’a pas encore été réparé. Du fond du garage j’aperçois, dans l’ouverture, trois silhouettes. Des jeunes en maraude ? Je continue à avancer vers la sortie.
Les trois jeunes entreprennent de forcer l’ouverture du portail et commencent à pénétrer dans le garage Je les interpelle en essayant de prendre le ton de voix le plus assuré possible :
« Où allez-vous ? »
Ce n’est sans doute pas l’intonation qui les effraie, mais le fait que l’un d’eux me reconnaisse au moment même où je le reconnais aussi :
« Merde ! C’est Laroche ! c’est ma proviseure ! »
J’ai juste le temps de crier : « Khaled ! » pour lui montrer que je l’ai reconnu, mais ils sont déjà loin, ils ont pris leurs jambes à leur cou et détalent dans la rue déserte derrière le lycée.
Ce n’est pas dramatique, je sais que je n’ai pas été en danger, mais je suis triste : Khaled est un élève de seconde, son parcours scolaire est chaotique et nous pensions être en train de réussir à le ramener vers un projet de formation professionnelle. Je viens de le voir dans sa vie libre sur le quartier : de quel poids nos efforts pèsent-ils en face de ces tentations ?
Devant les copains, on ne peut pas refuser l’occasion d’un portail à moitié ouvert.
En fuyant à toutes jambes loin de mon garage, il a bien compris qu’il a été reconnu. Le lundi matin il n’en mène pas large en arrivant devant le lycée.
« Bonjour, Khaled, va m’attendre devant mon bureau, je te rejoins. »
L’entretien est d’abord très bref :
« Je ne veux pas te mettre en retard en cours, mais il faut que nous parlions de ce qui s’est passé hier au garage.
— Je n’ai rien fait de mal, madame, on voulait juste un coin pour se mettre au chaud.
— Tu te moques de moi. Reviens me voir à midi après tes cours, nous prendrons le temps d’en parler calmement. Et je veux savoir qui sont tes copains. »
À midi j’insiste :
« Tu as de la chance que je me sois trouvée là : nous ne saurons jamais ce que vous auriez fait dans ce garage si vous n’aviez pas été empêchés. Avec qui traînais-tu, Khaled ? Est-ce que tu te rends compte que tu entrais dans une propriété privée ?
— Mais, madame, la porte était ouverte !
— Tu sais bien que non, qu’il fallait la forcer pour pouvoir entrer, vous avez saisi une occasion de marauder. Si ce sont des “copains”, comme tu dis, ils accepteront de me rencontrer. Je veux savoir qui ils sont, ce qu’ils font, et parler avec eux. »
Khaled me les amène. L’un le soir même, l’autre le lendemain. Ils se présentent, je peux vérifier leurs déclarations. Copains d’enfance de Khaled, ils ont des parcours différents. Patrick est en centre d’apprentissage, Ivan prépare un CAP en lycée professionnel. Nous prenons le temps qu’il faut pour que les excuses qu’ils me présentent soient sincères.
« Vous alliez peut-être voler quelque chose, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez pas m’assurer que vous n’auriez pas saisi l’occasion. Il va falloir faire des choix de vie, tous les trois, faites attention, vous méritez mieux. »
Depuis, Khaled a réussi son redoublement de seconde, il est passé en première, il continue sa route et se trouve sur le bon chemin. Son histoire, quelque peu édifiante, j’en conviens, se termine bien parce que je l’ai reconnu. Un maraudage « réussi » en aurait peut-être induit d’autres, jusqu’à ce que...
En revanche, comment reconnaître ceux qui se dissimulent sous un casque intégral, et vous « pourrissent » littéralement le plaisir d’arpenter les rues de « sa ville », de prendre l’air, de décompresser après une journée de travail stressante ?
Comme ce soir où je me trouve devant le portail ; les derniers élèves viennent de partir, je vois s’approcher un scooter. Le passager porte un casque intégral, mais le conducteur est tête nue. C’est donc à lui que je m’adresse quand il pousse son scooter contre le portail en éclairant l’intérieur de la cour avec son phare :
« Les cours sont terminés, vous cherchez quelqu’un ? »
Pas de réponse, mais un concert de pétarades du moteur et quelques coups de roue dans le portail.
J’insiste :
« Les cours sont terminés et vous ne devriez pas rester là. Et puis c’est dangereux, des enfants passent sur ce trottoir.
— Qui t’es pour me dire ce que j’ai à faire ? T’es pas ma mère (air connu), poufiasse ! j’nique ta mère ! »
Suivent quelques autres injures fleuries ainsi que des conseils très inventifs pour agrémenter ma vie sexuelle...
Après quoi le motocycliste fait une démonstration de rodéo en pétaradant de plus belle sur le trottoir avant de s’éloigner à regret.
Je réponds mentalement à mes propres questions :
« Oui, tu leur as parlé calmement, non tu ne les as pas agressés, non, ils n’avaient pas à rester là. »
Mais la journée, qui a déjà été chargée, paraît maintenant peser encore plus lourd. Ce ne sont pas des élèves du lycée, en tout cas pas le conducteur, mais leurs voisins de quartier, leurs copains, et le casque cachait peut-être le visage d’un élève : tristesse et lassitude devant cette bêtise agressive et ordurière.
Un autre soir, je longe le trottoir qui borde le parking.
Fatiguée, je prends le temps de regarder les étoiles avant de rejoindre les lumières de la rue Émile-Zola. C’est la rue la plus commerçante et animée du centre-ville, à l’extrémité des bâtiments du lycée. Même si le parking est désert, je n’ai aucune raison d’avoir peur, alors je flâne un peu. À l’autre bout du trottoir une moto surgit bruyamment : le conducteur est de ceux qui s’amusent parfois à frôler les passants. Ils sont quelques imbéciles à gâcher la vie des piétons et à mettre en danger les plus petits. Je reconnais la moto et je me sens gagnée par la colère. Le conducteur est, évidemment, invisible sous son casque. Il fonce sur moi, et je devrais m’écarter mais la colère m’en empêche :
« Ah non, ce petit crétin ne va pas encore faire sa loi ! »
Je ne me range pas.
Comprenant sans doute le message, il accélère et fonce sur moi. Au dernier moment, il cabre sa moto sur sa roue arrière, tout près de moi. Je ressens un instant une réelle panique. L’engin s’éloigne : le conducteur me fait un splendide doigt d’honneur en guise d’au revoir et continue son rodéo sur le parking. J’essaie de garder bonne contenance et m’éloigne aussi dignement que je peux.
Quel visage sous le casque ? Un élève ? Je ne le crois pas. Suis-je trop naïve ? Je ne le pense pas non plus : mais c’est quelqu’un qui sait très bien où il est et qui je suis. Le lycée attire son agressivité, et il passe à l’intimidation physique. Il était certainement assuré de savoir m’éviter avec adresse. Il ne voulait pas me blesser physiquement, mais il voulait faire peur. C’est réussi.
Je regarderai les étoiles un autre soir.
Il faut reconnaître également que je ne me sens pas très à l’aise, et passablement irritée lorsque des professeurs me font le compte rendu d’une sortie « en ville » avec des groupes d’élèves, pour assister à des spectacles, des conférences ou des visites guidées.
. « Oui, madame, dans l’ensemble ça s’est très bien passé, mais... un petit groupe d’élèves a perturbé la représentation (le concert, le spectacle...). Voici les noms pour les sanctions, et le procès-verbal d’incident... »
Alors je réprimande, nous alertons les parents, j’envoie des lettres d’excuses, les élèves fautifs envoient des lettres d’excuses, etc.
Et chaque fois reviennent les mêmes interrogations : Comment en sont-ils arrivés là ? De quoi ont-ils conscience ? Que fallait-il faire ou dire que nous n’avons pas su trouver ? Et la tentation surgit à nouveau de penser que devant l’influence du quartier, de l’environnement familial parfois, nous ramons en vain à contre-courant.
Mais il suffit parfois d’une seule opération réussie pour que l’espoir l’emporte à nouveau, pour que l’on ait le sentiment, peut-être fallacieux, d’avoir porté un coup sévère à la « culture quartier ». Ainsi cette soirée de novembre où une classe entière de seconde va au théâtre, voir La Boucherie de l’Espérance, une pièce de Kateb Yacine au sujet brûlant : le conflit israélo-arabe. Je les accompagne avec trois professeurs. Nous nous sommes répartis stratégiquement dans la salle pour éviter tout désordre, mais c’est presque inutile : quelques jeunes spectateurs à côté de nos élèves seront beaucoup plus bavards qu’eux. C’est un plaisir de sentir « les nôtres » aussi concentrés sur ce spectacle, aussi réceptifs. Leur professeur de français les a préparés au mieux à cette soirée. Un acteur est venu travailler avec eux en cours.
Sur scène, les deux personnages de Moïse et de Mohamed participent ensemble à une réunion clandestine pour la fondation d’un syndicat, et dialoguent :
— Shalom !
— Salam !
Moïse : Si tu veux, je t’invite à partager ce coq. Mohamed : J’allais précisément t’inviter à ma table. Moïse : Tu m’inviteras plus tard, quand tu seras chez toi.
Mohamed : Mais je suis chez moi. Moïse : Non, tu es chez moi. Mohamed : Allons, tu déraisonnes, quel est le nom de ton douar ? Moïse : Israël. Et le tien ?
Mohamed : Palestine.
Moïse : Israël, c’est ici.
Mohamed : Non, c’est la Palestine. Et si ce coq pouvait parler...
Moïse : Il dirait Israël.
Mohamed : Il dirait Palestine. Le coq : Cocorico !
Je perçois la tension et l’émotion qui se dégagent du groupe autour de moi. La plupart d’entre eux montrent bien qu’ils apprécient ce spectacle et s’en nourrissent.
Le retour à Vaulx se fait calmement en groupes. La ligne de métro n’est pas encore prolongée jusqu’au cœur de Vaulx-en-Velin. Pour l’instant nous prenons le métro jusqu’au boulevard de ceinture puis le bus : mais ce n’est pas très long et les transports en commun sont plutôt sûrs.
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