Proviseure à Vaulx-en-Velin
10. Les rumeurs du monde
10.
Les rumeurs du monde
Ces dernières années ont été riches en événements dont l’ampleur ou le
caractère tragique ne pouvaient laisser indifférente notre petite collectivité. Les attentats du 11 septembre 2001, le durcissement du conflit israélo-arabe, la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de mai 2002, le déclenchement de la guerre en Irak ont provoqué, chez les élèves comme chez les professeurs, des réactions passionnelles et passionnées. À aucun moment, cependant, ces événements n’ont provoqué d’affrontements violents dans l’enceinte du lycée, ni de manifestation d’intolérance envers des professeurs ou des élèves, notamment envers ceux qui sont d’origine juive. Les réactions aux attentats du 11 septembre 2001 menaçaient pourtant de dégénérer au lycée en un « choc des civilisations », dans la mesure où les élèves de culture islamique auraient pu réagir violemment à une mise en cause du monde musulman, jugé globalement responsable du terrorisme meurtrier qui endeuillait les Etats-Unis. On pouvait percevoir, en ville, des signes indiquant que les hypothèses les plus farfelues, notamment celles d’un supposé complot juif, diffusées par quelques chaînes arabes satellitaires trouvaient dans les cités quelques oreilles attentives et complaisantes.
C’est pourquoi, trois jours après le drame de New York, le texte suivant a été distribué à l’ensemble du personnel du lycée :
Ce vendredi 14 septembre 2001, vers midi, comme dans toute l’Union
européenne, nous observerons ensemble un moment de silence en hommage aux victimes des actes terroristes d’une violence inégalée qui ont frappé le peuple américain.
Aucune cause au monde ne justifiera jamais la haine, le fanatisme, la
violence aveugle.
Quelles que soient nos réflexions, nos opinions, nos analyses, pensons
à ces victimes, pendant ces instants de recueillement, avec le respect humain et la dignité qui s’imposent devant cette tragédie.
Nous avons ensuite organisé des instants de recueillement dans chaque classe et aucun incident n’a été signalé. J’avais demandé aux enseignants de veiller à laisser s’installer « un temps et une qualité de silence suffisamment significatifs ».
Le mardi 11 septembre, quand un collègue me téléphone dans l’après-midi pour m’apprendre qu’un avion s’est écrasé sur les Twin Towers de New York, je reçois ce choc, comme des millions de gens, avec horreur et inquiétude.
Les élèves dans leur ensemble ne manifesteront aucune réaction, en apparence, ni ce jour-là ni par la suite. Discrétion ou gêne ? C’est difficile à dire. Seuls quelques élèves d’origine juive me font part de leur désarroi quand je les croise au portail à la sortie du lycée :
« Vous avez entendu la radio, madame, il y a des fous qui disent que c’est un complot juif ! »
Je leur suis reconnaissante de la confiance qu’ils me témoignent ainsi. J’observe aussi avec satisfaction qu’ils peuvent se permettre de le faire publiquement, sans créer d’incident, c’est plutôt rassurant quant à la maturité des élèves.
Nous savons tous combien la situation internationale, et en particulier le conflit du Moyen-Orient, a des échos dans les quartiers. J’en devine à regret les effets partisans, lourds d’intolérance et d’affrontements potentiels. Comme j’ai demandé à tous les enseignants de lire en classe la circulaire, l’un d’eux me dira beaucoup plus tard :
« Je vous l’avoue maintenant, je ne l’ai pas lue, je ne voulais pas défendre l’impérialisme américain.
— Eh bien, je le regrette, parce que ce n’est pas digne. Vous êtes allé beaucoup trop loin dans votre interprétation. »
Quand une professeure m’apporte les textes imprimés à partir d’Internet (sur un site saoudien), qu’elle a trouvés sur le bureau d’un élève, je convoque celui-ci dans mon bureau. Nous parlons longuement et je prends la mesure de son désarroi.
« Je voulais vérifier que l’islam était contre les attentats. C’est pas possible que des musulmans aient commis ces crimes, madame, puisque l’islam est contre la violence. »
Je le mets en garde, mais je devine les pressions sur le quartier autour de lui :
« Je parle avec des gens qui savent, madame, qui étudient. »
Nous avons à relever le défi de prouver à des jeunes comme celui-ci que le lycée est le lieu privilégié du savoir et de l’étude.
Sept mois plus tard, c’est le choc du premier tour de l’élection présidentielle, la présence de Le Pen au second tour de scrutin.
Le lendemain matin, les élèves sont en effervescence. L’émotion monte dans la cafétéria et le forum. À dix heures, ils se rassemblent et parlent de se mettre en grève et d’aller manifester. Je sens que l’affectivité et l’émotion vont l’emporter. Étant de petite taille, et ma voix portant peu, je demande à l’un de ceux qui me semblent mener le mouvement de m’aider à prendre la parole. Je monte sur une chaise, et c’est Fayçal qui obtient le silence pour moi.
« Je sais que vous voulez réagir aux événements d’hier. Je vous demande de ne pas vous lancer dans n’importe quoi sans réfléchir. Reprenez les cours normaux après la récréation, et venez vous rassembler pour débattre dans l’amphithéâtre à 12 h 45, après avoir mangé. Je vous demande de ne rien faire avant. »
Applaudissements, et retour en cours.
L’amphithéâtre est plein à l’heure prévue : des élèves, essentiellement, et plusieurs professeurs.
« Certains parmi vous veulent partir manifester. Je tiens à vous rappeler qu’on ne conteste pas dans la rue un vote organisé démocratiquement dans un pays libre. Il faut l’assumer. J’espère que tous ceux d’entre vous qui ont plus de dix-huit ans sont inscrits sur les listes électorales, et qu’ils ont voté.
« Je tiens aussi à vous mettre en garde contre les débordements. Il est plus important de débattre que de hurler pendant des heures le même slogan. Soyez intelligents et responsables, ne laissez personne penser à votre place. Je vous rappelle aussi que la manifestation n’est pas organisée, que vous prenez des risques en quittant le lycée pour vous y rendre, et que je ne vous y autorise pas. Ne prenez pas le risque de gâcher votre fin d’année en faisant sauter des heures de cours, cela ne nuira qu’à vous-mêmes.
« Si vous voulez vous comporter de façon civique, je vous rappelle vos droits. Un panneau d’expression libre sera mis à votre disposition à condition que vous en respectiez les règles : pas de message anonyme, pas d’incitation à la haine et au racisme, pas d’insultes. Voilà, maintenant vous prenez vos responsabilités. »
Évidemment, tous sont partis manifester.
Mais ils sont revenus, en fin d’après-midi, et, sauf quelques militants lycéens déjà très politisés et liés à des syndicats lycéens ou des partis, la grande masse des élèves n’est plus redescendue dans la rue. Cela ne veut pas dire qu’ils se sont désintéressés de la situation, au contraire : l’espace d’expression libre a été pris d’assaut. Il s’agissait de dépasser les rumeurs de quartier parfois affolées du type : « Le Pen va nous expulser ! » En fait, une véritable campagne pour l’usage du droit de vote s’est développée. Le samedi suivant, à l’occasion de la journée « Portes ouvertes », les élèves du CVL ont organisé un débat sur la citoyenneté.
Une sorte d’état de grâce éphémère a touché le lycée pendant ces journées : tout à la fois calme et mobilisation, groupes de discussion beaucoup plus nombreux que d’habitude dans la cafétéria.
Espérons qu’il est resté dans les consciences quelques traces de ce moment fort, de cet apprentissage « en situation » d’une forme active de la citoyenneté.
Dès le déclenchement de l’intervention américaine en Irak, en mars 2003, les discussions dans la cour, à la porte du lycée, révèlent bien l’émotion de beaucoup de nos élèves. Mais cette fois-ci leur expression est plus réservée que lors de l’élection présidentielle.
Les textes rédigés sur le panneau d’expression libre sont moins nombreux. Ce sont essentiellement des poèmes dédiés aux enfants qui subissent les combats, des messages de solidarité aux civils irakiens. Mais on pouvait déceler une peur sur un sujet aussi sensible, de se nommer, d’apparaître, une prudence aussi de ceux qui, manifestement, sont beaucoup plus radicaux à l’extérieur du lycée (ce qui signifie qu’ils en respectent au moins l’enceinte) ; j’ai dû néanmoins retirer le panneau quand sont apparus des messages qui ne respectaient plus les règles : ils étaient non signés, orduriers, suintant de haine antiaméricaine.
Grèves, guerres, attentats, élections, qu’elle soit nationale ou internationale, l’actualité est toujours présente dans la vie du lycée. Il faut certes prendre garde à ce que les passions qu’elle éveille ne mettent pas en péril le fragile équilibre qui permet la cohabitation des cultures, des convictions qui s’opposent, parfois durement, à l’extérieur. Mais il faut aussi maintenir le courage d’éduquer.
En dehors de ces moments d’irruption brutale du politique dans la vie du lycée, l’état du monde, et souvent sa misère, a des répercussions sur son fonctionnement. Par leurs racines familiales, leur histoire directe, leurs relations personnelles, nos élèves sont souvent bien plus que nous à l’écoute de telle ou telle partie du monde. C’est le cas bien sûr des réfugiés des pays en guerre civile, comme la Côte-d’Ivoire, ou des jeunes chassés par la misère. La situation est pour chacun différente, avec son cortège de problèmes sociaux et de drames humains.
On a créé un sigle de plus, les NAF (nouvellement arrivés en France), pour désigner les élèves qui arrivent ainsi de l’étranger, à n’importe quel moment de l’année.
Elle est arrivée un jour de Suède. Ni ses parents ni elle ne parlaient le français, c’est sa tante arménienne installée en France depuis plusieurs années qui l’héberge. L’arménien est sa langue maternelle, mais comme elle est née au Liban et y a passé sa petite enfance, sa grand-mère lui a appris l’arabe. Elle maîtrise bien l’anglais qu’elle a appris en Suède, elle apprend le français en quelques mois. Elle parle maintenant cinq langues. C’est une richesse pour notre société d’accueillir cette jeune fille. Je suis moi aussi convaincue que l’immigration est « une chance pour la France », pour reprendre la formule rendue célèbre par Bernard Stasi.
Le hasard de ces arrivées lointaines nous rappelle aussi l’état des relations de la France métropolitaine avec ses territoires d’outre-mer.
Quand nous recevons un dossier expédié par un collège de Mayotte, au mois de juin, nous annonçant qu’Amina viendrait s’installer à Vaulx-en-Velin à la rentrée suivante, je crois d’abord à une erreur : aucune famille venue de Mayotte ne s’est adressée à nous. Mais, renseignements pris auprès du collège d’origine, il semblerait qu’elle a déclaré partir pour la métropole.
Je m’inquiète : « Mais où va-t-elle résider ?
— Elle nous a annoncé Vaulx-en-Velin, mais n’a pas voulu nous donner d’adresse.
— Et les parents ?
— Oh, vous savez, ici, les parents sont difficiles à joindre, et puis avec la polygamie...
— Mais qui lui paie le voyage ?
— On ne sait pas, ils se débrouillent
— Mais enfin, ce n’est pas possible, ne la laissez pas partir, dites-lui que l’inscription d’une mineure ne se fera pas sans ses responsables légaux.
— Vous savez, ici, c’est la misère... »
Un collègue m’avait prévenue :
« Tu verras, tu la retrouveras début septembre devant ton lycée, il y aura eu quelqu’un pour payer l’avion. »
Il avait raison. Amina est devant le lycée fin août, obstinée, secrète. À Mayotte, elle ne parlait pas le français avec sa mère, alors malgré sa nationalité française elle reçoit des cours de « FLE » (français langue étrangère), comme les élèves « NAF », pour pouvoir suivre en classe de seconde.
Ils arrivent à Vaulx-en-Velin, comme dans quelques autres communes de l’Est lyonnais, parce que c’est là qu’un habitat plus modeste a permis à leurs parents de se loger.
Ils arrivent à n’importe quel moment de l’année, parce que les visas, les papiers, les contraintes des formalités du regroupement familial, sont imprévisibles. Ils viennent tenter leur chance, avec ou sans leurs parents, avec ou sans leurs autres frères et sœurs, et nous essayons de les accompagner en tenant compte de leurs études antérieures, dans leur pays d’origine (Afrique noire, Maghreb, Sud-Est asiatique... enfin le monde entier).
Il leur faut souvent une année d’adaptation, le temps de maîtriser suffisamment la langue française. La plupart arrivent à l’âge du collège, mais depuis quelques années les élèves « NAF » sont plus nombreux à vouloir s’inscrire en lycée : il y en a à peu près une dizaine par an maintenant à Vaulx-en-Velin. Ils manifestent dans l’ensemble une forte volonté de s’intégrer, de réussir pour échapper définitivement aux conditions de misère et d’insécurité physique et matérielle qui règnent dans leurs pays d’origine.
OceanofPDF.com