Si le soleil ne revenait pas

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 1 sur 13

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Si le soleil ne revenait pas

Chapitre I

 

 

Vers les quatre heures et demie, ce jour-là, Denis Revaz sortit de chez lui. Il eut de la peine à descendre les marches de son perron ; il boitait assez bas et s’appuyait sur une canne.

C’était son genou qui n’« allait pas » comme il disait ; et on lui disait : « Comment va votre genou ? » Il répondait : « Il ne va pas fort ».

Ainsi il a longé non sans difficulté, d’un bout à l’autre, la petite rue qui traverse le village ; il s’était engagé ensuite sur sa gauche dans un sentier qui menait à une maison, bâtie un peu en dehors et un peu au-dessus des autres maisons.

À peine si on l’apercevait encore dans l’ombre, cette maison ; on distinguait pourtant que c’était une maison de pierre avec un toit couvert en grosses dalles d’ardoise et il se confondait par sa couleur avec la nuit, mais est-ce bien la nuit qu’il faut dire ? ou est-ce le brouillard ? ou bien est-ce encore autre chose ? parce qu’il y avait déjà plus de quinze jours que le soleil était disparu derrière les montagnes pour ne reparaître que six mois plus tard.

Et puis c’était ce genou qui n’allait pas.

Revaz s’était arrêté un instant pour laisser se calmer la douleur et, dans l’obscurité grandissante, voilà qu’on avait

– 3 – vu, par l’ouverture des deux fenêtres qu’il y avait au rez-de-chaussée sur le devant de la maison, une lueur roussâtre se mettre à bouger comme une aile de chauve-souris.

Ces fenêtres, qui n’avaient ni contrevents, ni rideaux, occupaient le bas de la façade traversée obliquement par une large lézarde qui faisait penser à une page de cahier qu’on aurait biffée à la plume ; on voyait derrière les vitres monter, descendre, paraître, disparaître cette lueur, comme un lam-beau d’étoffe déteinte qu’on aurait agité derrière les car-reaux.

Ce qui a fait que Revaz a été tout de suite assuré qu’Anzévui était chez lui (d’ailleurs comment n’y aurait-il pas été ?) et Revaz s’était remis en route malgré son genou malade et la raideur du sentier, mais heureusement que le trajet n’était pas long.

Il est arrivé devant le perron. C’étaient trois marches sur le côté de la maison, et par un bout elles étaient enterrées dans la pente. C’étaient trois marches qui bougeaient sous le pied, parce qu’elles étaient descellées ; elles menaient à une vieille porte arrondie du haut. Et il n’y avait plus de poignée à la porte ; c’était une grosse ficelle qui faisait manœuvrer à l’intérieur le loquet, car tout était ancien ici et ruiné, devant quoi Revaz s’était arrêté, ayant fait du bruit avec ses gros souliers à clous sur les marches de schiste. Pourtant on n’avait pas bougé dans la maison.

Il a cogné du poing contre la porte.

Et puis il a dit :

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— Antoine Anzévui, êtes-vous là ?

On ne répondait pas :

— C’est moi Revaz, Denis Revaz ; est-ce qu’on ne pour-rait pas entrer ?

Cependant on ne tirait toujours pas sur la cordelette et ainsi il a dû attendre encore qu’on se levât à l’intérieur, comme il a entendu qu’on faisait, au bruit d’un meuble qui a été déplacé ; puis, la porte ayant été lentement tirée, quelque chose de blanc s’est montré dans l’entre-bâillement :

— Ah ! c’est toi. Qu’est-ce que tu veux ?

La porte en même temps s’était ouverte toute grande, de sorte que Revaz n’avait eu qu’à entrer.

D’abord on ne voyait rien ; puis on voyait qu’il y avait un feu qui brûlait sur un foyer de pierre.

Ensuite on voyait que la cheminée avait un grand man-teau qui s’avançait vers le milieu de la pièce, sous lequel une vieille table de noyer était couverte de toute espèce d’objets disposés pêle-mêle, tandis qu’un fauteuil à siège de paille dé-foncé était tiré entre elle et le feu.

La porte s’était refermée ; Anzévui s’avança devant Re-vaz en traînant les pieds. Il prit un escabeau qu’il plaça en face du fauteuil devant le feu : « Assieds-toi là », avait-il dit ; ensuite il avait regagné sa place ; mais alors on avait vu qu’elle était occupée par un gros livre à reliure de parchemin

– 5 – veinée de rouge, usée aux nervures, rongée dans les coins, qu’Anzévui souleva avec lenteur et respect, puis posa sur la table, les feuillets en dessous.

Il avait une grande barbe blanche ; il avait de longs che-veux blancs qui lui tombaient sur les épaules.

— Eh bien ? dit-il.

— Antoine Anzévui, dit Revaz, je suis bien fâché de vous déranger. Vous étiez en train d’étudier. Vous êtes un savant ; vous lisez dans des livres. Qu’est-ce que c’est ? c’est-il la Bible ?

Anzévui ne bougeait pas.

Il tenait l’une dans l’autre sur ses genoux ses mains noires ; et, comme il faut du temps pour s’habituer à l’obscurité, c’est seulement à présent qu’on voyait, grâce à la flamme plus vive, qu’on était dans une très grande pièce. La lueur du feu faisait un demi-cercle sur les dalles disloquées ; elle s’élargissait parfois, gagnant jusqu’aux fenêtres qui étaient percées dans le mur opposé ; et alors on s’apercevait aussi que cette pièce avait été une très belle pièce, comme il arrive dans nos montagnes où on trouve souvent, parmi les petites maisons de bois, une de ces grandes maisons de pierre qui ont été bâties par un homme du village de retour au pays après s’être enrichi au service étranger. Seulement, avec le temps, et parce que l’argent s’en est allé, elles ont été abandonnées ; c’est ainsi qu’il y avait des trous dans le pla-fond, que la plupart des carreaux avaient été remplacés par des feuilles de papier d’emballage et que, la fumée du foyer

– 6 – s’étant déposée sur les murs, il n’y avait dans la chambre qu’une tache claire qui était les cheveux et la barbe d’Anzévui.

C’était un homme qui se connaissait en maladies de toute espèce ; et on venait de loin lui demander conseil parce qu’il allait chercher des herbes dans les montagnes, et on lui achetait ses herbes, et ses herbes vous guérissaient.

— Écoutez, Antoine Anzévui, il faut me dire si je vous dérange, j’aurais besoin de vos conseils ; j’ai le genou droit qui ne va pas.

— Qu’est-ce que tu t’es fait au genou ?

— Je ne sais pas, dit Revaz, j’ai dû faire un faux mouve-ment. C’est en descendant le regain. On a bien dans les cin-quante kilos sur le dos, vous comprenez. Et ça va faire bien-tôt trois mois que c’est arrivé ; et depuis ce temps-là il ne dé-senfle pas, bien au contraire ; chaque fois que je bouge, l’enflure grossit un peu plus.

— Montre-moi ça.

L’autre releva son pantalon. À la lueur du feu, on vit sa jambe qui était maigre, de couleur grise, avec des nœuds de veines vertes, et cependant il tirait sur l’étoffe qui était de la grosse milaine brune et résistait.

— Vous comprenez, c’est pourquoi je me sers d’un bâ-ton, je peux plus sortir sans bâton, c’est ennuyeux. Et c’est

 

– 7 – pourquoi je suis venu vous demander ce qu’il fallait faire, Antoine Anzévui.

Il était penché sur son genou, tenant des deux mains son pantalon pour l’empêcher de redescendre ; et son genou était comme une grosse betterave rouge, la jambe se renflant brusquement à la place de l’articulation en même temps qu’elle changeait de couleur, puis au-dessous de l’articulation elle s’amincissait de nouveau, en même temps que la peau redevenait grise.

— Approche-toi, dit Anzévui.

Revaz, d’un coup de reins, avança son tabouret, puis l’avança encore un peu, l’autre n’ayant pas quitté son fau-teuil, mais sa barbe vint en avant, tandis qu’il tendait la main ; alors on a été étonné de voir combien elle était pré-cautionneuse et délicate, parce qu’il avait posé le doigt sur la place malade :

— Ça te fait mal ?

Revaz secoua la tête.

Anzévui appuya plus fort.

— Et à présent ?

— Un peu.

Et Anzévui :

 

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— C’est chaud… Eh bien, reprit-il, ce n’est rien. Je vais te donner une tisane. Tu prends une bonne poignée d’herbe, tu la mets sur le feu avec le contenu d’un verre d’eau ; tu la laisses bouillir un quart d’heure. Et puis, quand le liquide est bien réduit, tu l’étends toute bouillante dans un linge et tu te l’appliques sur le genou.

Il s’était levé. Il étendit le bras, il vous tournait le dos. On le voit qui mettait la main dans des sacs de papier qui étaient rangés sur le bord de la table, tirant de l’un une poi-gnée d’herbages rosâtres, de l’autre une autre d’herbages jaunes, puis une autre et une autre encore ; puis il mélangea le tout sur une feuille de journal qu’il tordit aux quatre coins :

— Tu peux seulement rebaisser ton pantalon, disait-il à Revaz, tandis qu’il lui montrait de nouveau sa barbe et sa fi-gure.

— Combien est-ce qu’on vous doit ? dit Revaz.

— Attends de voir l’effet que ça fera. Tous les soirs, en te mettant au lit, un bon cataplasme bien chaud. Mais il ne faut pas te décourager, si ça ne fait pas d’effet tout de suite… Et, quand tu seras au bout de la provision, tu n’auras qu’à revenir, si tu n’es pas tout à fait guéri.

Revaz avait rebaissé son pantalon ; Anzévui s’était ras-sis ; et heureusement qu’il y avait toute une pile de bûches contre le mur tout à côté de la cheminée, parce qu’Anzévui n’avait qu’à tendre le bras pour raviver le feu ; cependant qu’on devinait que Revaz était un peu gêné parce qu’il avait

 

– 9 – une dette et il aurait voulu s’en acquitter, mais ne savait pas comment s’y prendre.

— Écoutez, disait-il, écoutez Anzévui ; j’aimerais mieux, si ça ne vous faisait rien…

Mais Anzévui avait repris son livre. Il s’était déplacé lé-gèrement de côté et l’avait tiré à lui non sans peine, car il semblait peser lourd, ce livre, qu’Anzévui retourna de ma-nière à avoir les feuillets en face de lui. Il prit aussi un papier et un crayon qui étaient à côté du livre sur la table ; c’était une page de carnet déchirée tout de travers et un bout de crayon de charpentier, de forme plate, large et mince ; puis voilà qu’il mouillait le bout du crayon entre ses lèvres :

— Tu sais calculer, Revaz… hein ? tu as l’habitude ? Eh bien, 8 fois 237, combien ça fait-il ?… Moi, je me fais vieux ; j’ai peut-être oublié mon arithmétique.

— Ma foi, dit Revaz, faire ce calcul de tête…

— Tiens.

Anzévui lui avait passé le crayon, la feuille de papier ; et Revaz, au bout d’un instant :

— Ça ferait 1.896…

— C’est bien ça… Ajoute alors 41.

— 1.937.

 

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— Tu vois, dit Anzévui.

Il avait repris le papier ; il examinait ses propres calculs ; pendant ce temps Revaz cherchait à voir ce qu’il y avait dans le livre, mais, à cause de son inclinaison et parce que, par rapport à lui, le texte en était renversé, il voyait seulement que les pages étaient partagées en deux colonnes, l’une im-primée en noir, l’autre en rouge, avec beaucoup de chiffres et toute espèce de signes qui étaient des croissants, des globes surmontés d’une croix, des globes dont les uns avaient la croix en haut et les autres l’avaient en bas ; des lunes, des circonférences, des triangles.

— C’est bien ça… Et alors 4 et 13 : le 13 du 4… Peut-être que ça se voit déjà. Tu n’as rien remarqué ?…

— À quoi ?

— À l’air, à la couleur de l’air parce qu’il se pourrait bien qu’il fût déjà malade. Ça doit se voir d’avance… Le ciel, di-sait-il… Parce qu’il est possible qu’il s’assombrisse peu à peu… Les bêtes, parce qu’elles auront peur… Tu com-prends ? C’est dans le voisinage du soleil que ça se passe… Tu n’as rien remarqué, ces jours-ci ?…

— Ma foi, nous autres, c’est bien sûr, on n’est pas tant privilégiés…

 

Il faut dire que, pour eux, chaque année, vers le 25 octobre, le soleil était vu pour la dernière fois et il ne re-

– 11 – paraissait pour eux que le 13 avril de l’année suivante. Le 25 octobre, à l’heure de midi, au-dessus de la montagne qui est au sud, il y avait encore une traînée de feu, une vague gerbe d’étincelles comme quand avec un bâton on attise un brasier ; et c’était fini pour six mois. Même quand le ciel est dans toute sa pureté, l’astre est trop bas derrière la chaîne pour s’annoncer autrement à nous que par une certaine colo-ration plus pâle de l’azur, qui dit qu’il est là et qui dit qu’il passe. C’est une commune haut perchée dans la montagne et sur son versant nord : ce qui donne un petit village qui n’a même pas d’église ; il est accroché là, derrière un premier mamelon, au pied d’un autre mamelon lui-même dominé par des pointes de rocher. D’en bas, du fond de la grande vallée où coule le Rhône, on vous dit : « Vous voyez ? c’est là… » On ne voit rien. On voit seulement des hautes pentes noires qui se dressent, moussues de taillis, barbues de sapins, ta-chées de gris de place en place par l’affleurement des roches qui sont suintantes d’humidité ; coupées par des gorges, ail-leurs couturées par les énormes tubes d’acier où l’eau fait une chute de quinze cents mètres pour faire tourner les tur-bines des usines électriques qui sont dans le bas ; mais on a beau renverser la tête, on ne voit pas autre chose. Alors les gens vous disent : « Là-haut, plus à droite. Là où la mon-tagne fait avancement parce qu’il y a une vallée derrière. Juste sur la crête ; il y a une encoche dans la crête. Eh bien ?… » Alors on aperçoit, entre les pointes des sapins qui font comme les dents d’une scie, une petite tache grise qui se confond presque tout d’abord avec la terre et les prés d’alentour ; c’est les toits couverts de bardeaux qui emprun-tent à la roche sa couleur et en font une imitation. C’est les cent habitants à peine de Saint-Martin-d’En-Haut où ils n’ont même pas d’église, mais descendent pour la messe à Saint-Martin-d’En-Bas ; c’est presque séparé du monde par l’hiver,

– 12 – c’est séparé du soleil tout l’hiver à cause de la hauteur de la montagne.

— Et justement, a dit Anzévui, ce qu’il faudrait savoir, c’est si on ne va pas en être séparés pour toujours.

— On n’est pas tellement privilégiés, disait Revaz, mais enfin quoi ? on prend patience…

— Tu as pourtant refait les calculs, tu es arrivé au même résultat que moi… Eh bien, je vais te dire, parce que tu n’as pas compris. Eh bien, dans le livre, il y a une guerre ; – il y a justement une guerre à présent. Et il y a aussi une guerre dans la région du soleil. 1896 et 41, ça fait le compte. Il est dit que le ciel s’obscurcira de plus en plus, et, un jour, le so-leil ne sera plus revu par nous, non plus seulement pour six mois, mais pour toujours.

Revaz demande :

— Rien que par nous ?

— Par tout le monde.

Un petit vent s’était mis à souffler ; il descendait dans la cheminée où il faisait tourbillonner la cendre mêlée à la fu-mée, tout en poussant par moment une espèce de long sou-pir.

Un petit vent s’était mis à souffler. Il passait par-dessous la porte, faisant bouger sur la table le bord redressé des sacs en papier qui craquaient ; il passait sur le toit où il déplaçait

– 13 – de menus cailloux ronds qu’on entendait rouler tout le long de sa pente ; et Revaz : « Ah ! » et Revaz : « J’ai pas bien compris. Vous étudiez dans des livres. C’est-il écrit dans vos livres que le soleil ne reviendra pas ?… »

Il semblait à la fois effrayé et incrédule ; c’était un assez gros homme, d’une cinquantaine d’années :

— Voyons, c’est pas possible, depuis le temps qu’il fait son même tour.

— Savoir.

— Depuis le temps qu’il est habitué à nous et nous habi-tués à lui. Et, l’hiver, je sais bien, il nous quitte, mais ce n’est que pour un temps ; il ne nous quitte pas, pour dire, il s’écarte seulement…

— Il s’écartera tout à fait.

— On avait fait amitié avec lui et il nous était bien utile.

— Eh bien, il faudra apprendre à s’en passer.

— Alors quoi ? Il fera nuit ?

— Voilà, disait Anzévui, c’est un dérangement qu’il y au-ra dans les astres ; c’est une maladie que feront les étoiles. Qu’est-ce que tu veux ? c’est écrit.

Il disait :

 

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— Veux-tu qu’on recompte ?

 

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