Si le soleil ne revenait pas
Chapitre X
Le père Revaz, alors, avait appelé sa femme.
Il était assis devant une espèce de bureau qu’il y avait dans leur chambre à coucher et dont le couvercle en se ra-battant formait pupitre ; il avait fait asseoir sa femme à côté de lui :
— Écoute, on ne sait pas ce qu’il va arriver, c’est pour-quoi il nous faut mettre nos affaires en ordre. Tu vas d’abord écrire à Julien de revenir.
C’était celui de leurs deux fils qui travaillait dans le vi-gnoble.
— Écris-lui qu’il s’arrange pour avoir un congé de quelques jours. Oui, dit-il, j’aimerais qu’il soit là, si jamais ça tourne mal.
Le père Revaz avait mauvaise mine, bien que son genou fût guéri. Il était gris de teint, trop gros, les joues molles et salies de barbe.
— Ah ! reprenait-il, a-t-on pourtant assez travaillé, ma pauvre femme ! S’est-on pourtant levé d’assez bonne heure le matin, l’été, et assez couché tard, dis donc, ce qui faisait bien quinze heures ; et a-t-on assez couru les chemins, dis
– 154 – donc, combien de fois dans l’année d’ici aux mayens et d’ici aux vignes d’en bas. Et, justement, c’est au moment où on aurait pu commencer à profiter de son travail… Dommage !
Elle le considérait avec étonnement, elle-même grosse et pâle, ne l’ayant jamais entendu parler si longtemps ; mais il avait rabattu le couvercle du secrétaire :
— Enfin, c’est entendu que tu écris à Julien tout de suite. Et il y a Alphonsine (c’était leur fille), mais elle est ma-riée et il faut la laisser avec son mari… On sera les quatre, on sera ensemble et pour le reste tout est en ordre… J’ai par-tagé l’argent en trois…
Il a ouvert un tiroir, il en a tiré trois paquets ficelés sur chacun desquels il avait écrit le nom d’un de ses enfants.
— J’ai fait à chacun sa part… Il n’y aura pas besoin que la justice s’en mêle… Quant à la maison et aux terres, tout est noté là-dedans.
Il a alors sorti du tiroir une enveloppe jaune où on lisait : Dernières dispositions.
— C’est pour que tu saches ce que tu auras à faire, si c’est moi toutefois qui m’en vais le premier.
— Mais puisque, disait-elle, on s’en ira tous ensemble, ou bien…
Elle hésitait :
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— Ou bien personne ne s’en ira… Ça n’est pas comme si tu étais malade… Voyons, Denis, est-ce que tu y crois ?
— On ne sait jamais. Tu as fait des provisions ?
— Oh ! dit-elle, oui. On a du beurre pour trois mois et du fromage pour six mois… Et j’ai fait faire du pain pour huit. On a trois jambons, trente paires de saucisses, vingt-cinq saucissons. Dix-huit kilos de sucre…
Elle réfléchissait :
— Un bon sac de polenta, et il y a du foin de quoi nourrir les bêtes jusqu’au mois de juillet…
— Ça va bien, disait-il, parce qu’on ne pourra plus circu-ler.
— Circuler ?
— On ne pourra plus sortir de chez soi.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il fera nuit et qu’aussi il fera trop froid.
— Qui est-ce qui t’a raconté ces choses ?
— C’est Anzévui… Parce que jusqu’à présent il y avait la nuit, mais il y avait le jour ; jusqu’à présent il pouvait faire sombre, mais ensuite il faisait clair ; et il n’y aura plus que la nuit et puis la nuit et puis la nuit, et il fera d’abord huit de-
– 156 – grés au-dessous, puis quinze, puis vingt degrés… Tu as assez de bois ?
— Voyons, dit-elle, tu sais bien ; on ne sait plus où le mettre. Il y en a des piles contre tous les murs de la mai-son…
— Savoir si on pourra aller les prendre…
— Il y en a plein le bûcher, plein la remise.
— Il te faudra en faire un tas dans la cuisine ; c’est plus prudent… Et puis encore prépare-nous des habits chauds, tout ce que tu pourras nous trouver en fait d’habits et on les rajoutera à mesure les uns par-dessus les autres.
Il a réfléchi encore ; puis a dit :
— Je crois que c’est tout.
Il n’était même pas deux heures ; ils avaient déjà allumé la lampe, pourtant la chambre donnait au midi. Et ils sont restés là l’un à côté de l’autre sans plus rien dire, pendant que la mère Revaz regardait, sur le couvercle rabattu où les veines, par une disposition du bois, étaient comme une gerbe d’épis, trembler les grosses mains molles et trop pâles. Pour-quoi est-ce qu’elles avaient tellement pâli ?
À ce moment, on était entré dans la cuisine. Le premier mouvement de Revaz avait été de refermer le secrétaire ; puis il avait pensé : « C’est sûrement Lucien. »
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Il avait appelé :
— Lucien !
Et lui, avait ouvert la porte et regardait avec étonnement son père et sa mère assis sous la lampe devant le bureau ou-vert.
— J’ai mis en ordre mes affaires, disait le père Revaz ; c’est pour le cas où… enfin tu sais bien…
Lucien disait :
— Non, je ne sais pas.
— Eh bien, ça ne fait rien… J’ai fait vos parts. Il y a trois paquets. Il y a le tien, il y a celui de ton frère, il y a celui de ta sœur. Et j’ai déjà montré où je les avais mis à ta mère. Mais peut-être que ta mère… oui, disait-il, il faut toujours compter avec les empêchements. Et si ta mère… Eh bien, toi, tu sauras… Là, tu vois…
Il lui a montré les paquets. Puis il a dit : « Voilà le tien… Il y a votre nom à chacun dessus… »
Il a refermé le tiroir.
— Et pour le moment qu’est-ce que tu fais ?
— J’étais en train de réparer la herse.
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— C’est pas pressant, a dit Revaz… Tu ferais mieux d’aller faire du bois…
Mais lui n’avait pensé qu’à une chose et c’était : « On aura de l’argent, le père est bien plus riche que je ne croyais. Il ne m’avait jamais parlé de ce qu’il pouvait bien avoir, mais cette fois j’ai vu l’enveloppe… Il faut vite que j’aille le dire à Gabrielle. »
Il avait empoigné sa hache ; puis, l’ayant cachée au pied d’un arbre dans le bois qui borde la route, avait couru à Saint-Martin-d’En-Bas.
Non loin du village, il avait rencontré un gamin à qui il avait donné dix centimes :
— Tu sais où habite Gabrielle Dussex ?… Eh bien va lui dire que je l’attends, mais tu ne le diras à personne qu’à elle. Si tu fais bien la commission, il y aura encore dix centimes pour toi.
Le gamin était parti en courant. Et cependant Julien se répétait : « C’était un gros paquet tout de même. Qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir dedans ? Des billets. Alors on sera riches !… »
Il avait été s’asseoir devant un fenil sur un tas de poutres. D’où il était, on domine Saint-Martin-d’En-Bas. D’où il était, on voit le village qui est dans son creux au-dessous de vous, semblable, dans toute cette blancheur et blanc lui-même, à un fond effondré de glacier, c’est-à-dire plein de crevasses, qui étaient les ruelles et les intervalles qu’il y a
– 159 – entre les toits. « Ça va bien, se disait-il. Je vais demander à mon père de me faire une avance ; il ne pourra pas me la re-fuser. Mais, elle, est-ce qu’elle va venir ? elle doit être fâchée depuis que je lui ai dit qu’on ne pourrait plus se voir comme on voulait… » Il a vu pourtant qu’elle venait quand même. Il voyait qu’il y a des moments dans la vie où tout change d’aspect par un retournement des choses. Elle était apparue là-bas et s’en venait marquée en sombre sur le chemin lui-même marqué en sombre, à cause des patins des luges et du frottement des souliers. Par moment, elle tournait la tête vers le village ; puis elle continuait à s’avancer, ce qui a fait qu’il s’est mis debout et lève son chapeau en l’air. « Tu com-prends, disait-il par avance, c’est que tout ça, c’est du pas-sé… Viens vite ! Eh ! Gabrielle. » Il l’appelait maintenant : « Eh ! viens vite qu’on t’explique… » Elle, on voyait qu’elle était fine et douce, un peu timide, un peu moqueuse, mince et grande. Elle s’était arrêtée, puis a souri sous son fichu. Et lui : « Tu es venue quand même, tu n’as pas eu peur qu’on te voie ? – Oh ! disait-elle, pourquoi pas ? Est-ce que je fais quelque chose de défendu ? – J’avais à te parler, oh ! disait-il, les nouvelles sont bonnes, mais où est-ce qu’on pourrait se mettre pour causer tranquillement ?
Elle avait dit :
— On n’a qu’à entrer dans le fenil ; il est à nous.
Elle avait été prendre la clé qui était cachée sous des poutres ; ils avaient laissé la porte ouverte, ils se sont assis dans le foin.
— Tu comprends, c’est que mon père est tourmenté par ces histoires qu’on raconte. Tu es au courant ? non. Ça ne
– 160 – fait rien. Mais enfin, lui, ne voulait pas entendre parler de notre mariage pour le moment… Eh bien, tu sais, tout va changer.
— Quand ?
— Bientôt, dans une semaine ou deux, vers le douze ou le treize, parce que le père a eu peur, mais alors il va bien voir qu’il avait eu tort d’avoir peur. Et puis c’est qu’il a de l’argent.
Elle avait dénoué les pointes de son fichu qu’elle avait rejetées en arrière sur ses épaules ; on voyait qu’elle était blonde avec des cheveux fins et doux noués en chignon sur la nuque. Elle écoutait sans trop comprendre. Et lui :
— Il faut que je te dise tout… Eh bien, j’y ai cru, moi aussi, pendant un temps.
— À quoi ?
Le foin derrière eux était plein de pétillements ; est-ce que c’est les sauterelles qui sont restées prises dans sa masse ou les longs fétus élastiques qui ont été pliés en deux et se détendent brusquement ?
— Tu connais le père Anzévui ?
— Bien sûr, on va chez lui pour les remèdes.
— Eh bien, c’est un savant, il lit toute la journée dans des gros livres. Et une fois il a dit à mon père… Oh ! il avait
– 161 – fait ses calculs, il les avait faits et refaits. Et mon père l’a cru. Et toi ?
— Et toi ?
— Moi pas, mais mon père me disait : « Il nous faut at-tendre ». Et moi j’ai fini par te dire aussi : « Il nous faut at-tendre ». C’est que moi aussi j’ai eu peur. J’étais en fille…
Elle a ouvert les yeux tout grands.
— J’étais en fille, j’avais emprunté la jupe et le caraco de Sidonie, celle qui est chez Pralong, tu sais. On était une bande de garçons. On s’était dit qu’on allait faire une farce à Anzévui. Ils m’avaient dit : « C’est toi qui feras la fille… » J’ai fait la fille, oui, avec de la farine et puis une allumette pour les sourcils. Tu es fâchée ?… Voyons, Gabrielle, laisse-moi tout te raconter… Parce qu’on arrive, eux s’étaient ca-chés, et c’est moi qui cogne à la vitre. Eh bien, il était assis devant son feu. C’était minuit. Je disais : « C’est moi, mon-sieur Anzévui », tu comprends, avec une toute petite voix de fille. Je disais : « Monsieur Anzévui, ouvrez-moi ; j’ai bien besoin de vous ». Je cogne de nouveau à la vitre. Et jusqu’alors il avait été assis devant son feu et il était tout noir devant son feu, mais le voilà qui se lève. Il ne s’était pas levé comme un homme ordinaire ; et il venait vers moi, mais il ne marchait pas comme un homme ordinaire, il a été comme porté vers moi à travers l’air, en même temps qu’il changeait de couleur, parce qu’il était devenu tout blanc. Comme un nuage, comme un peu de vapeur…
— Et qu’est-ce que tu as fait ?
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— Eh bien, je me suis sauvé…
Il disait :
— Tu comprends, ça dérange… J’ai pensé : « Ça n’est pas un homme, c’est plus qu’un homme. C’est peut-être bien lui qui a raison » ; j’étais dérangé.
— Et à présent ?
— Ah ! justement, c’est ce que j’étais venu te dire. Parce que, moi, je n’y crois plus, à ces histoires, mais mon père y croit toujours. Alors il a mis ses affaires en ordre ; il a fait trois paquets ; tu comprends, on est trois : il y a mon frère, ma sœur et moi. Et tout à l’heure il m’a appelé, il m’a dit : « Voilà le tien. » Eh bien, je l’ai vu ; il est gros. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, ça doit être des billets ; et bien sûr que je ne sais pas s’ils sont de mille ou de cinquante, mais enfin il y en a, il y en a beaucoup. On va pouvoir se marier.
Elle souriait, elle a dit :
— Mais, toi, pourquoi est-ce que tu n’y crois plus, à leurs histoires ?
— Moi, je sais pas… Ou peut-être que c’est l’argent. C’est pas possible que ça aille mal quand on sait qu’on va en avoir. Tu ne trouves pas ?
— Oh ! dit-elle, moi, c’est pas tant l’argent que toi, de-puis le temps qu’on ne t’avait pas vu.
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— J’osais pas, j’étais triste.
— C’est oublié, puisque tu es là.
Mais lui, qui suivait son idée :
— Moi, n’est-ce pas ? je savais bien qu’on avait une mai-son à nous, des champs, des prés, de la vigne ; je ne pouvais pas ne pas le savoir puisqu’on les cultive, mais de l’argent… Eh bien, on en aura aussi, de l’argent. On va pouvoir faire les annonces.
— Attendons.
— Pourquoi attendre ? Enfin oui, si tu veux, jusqu’au treize, puisque c’est le treize… Mais, dis donc, ne trouves-tu pas que c’est quand même une drôle d’histoire ?… Oui, di-sait-il, le temps qu’il a fait cet hiver. Et bien sûr qu’on ne voit pas le soleil chez nous pendant six mois et chez vous pas beaucoup plus, mais ce n’est rien : l’affaire est qu’il n’a pas fait beau une seule fois depuis octobre, il n’a pas fait clair une seule fois, il n’y a pas eu un seul jour sans brouillard ; alors les vieux, tu comprends, les femmes, les malades. Et ce grand fou avec ses livres…
— Oh ! dit-elle, c’est peut-être que ce soleil-là n’est pas seul à compter. Il n’y en a pas qu’un, dit-elle, à mon idée.
— Ah ! il y a celui qui est sur le lac, avait dit Lucien.
Mais, elle, elle a secoué la tête ; et puis elle a porté la main sur sa poitrine un peu à gauche.
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