Si le soleil ne revenait pas

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 2 sur 13

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Si le soleil ne revenait pas

Chapitre II

 

 

Revaz était rentré chez lui et, ayant déposé le paquet sur la table de la cuisine, il avait dit à sa femme : « Tu en mettras une poignée dans un verre d’eau que tu feras bouillir pen-dant une demi-heure. C’est pour mon genou. »

— Qui t’a donné ça ?

— C’est Anzévui.

— Oh ! bien, dit-elle, tu as été chez Anzévui ?

Mais lui, sans répondre à sa femme, avait demandé :

— Et Lucien, où est-il ?

— Tu sais bien.

— Oh ! avait-il dit, c’est pas le moment…

Et sa femme aurait bien voulu l’interroger plus longue-ment, mais il avait déjà passé la porte.

Lucien, c’était son fils qui avait une bonne amie ; et il avait dit : « C’est pas le moment. » Il sort, il faisait nuit ; le jour était tout à fait tombé et toute espèce de lumière s’était éteinte à la hauteur du sommet des montagnes, là où le soleil

– 16 – se couche sans qu’on puisse le voir d’ici, mais il s’y marque d’ordinaire par des taches rouges comme du sang sur un linge. Ce soir-là, le ciel était uniformément noir. Seule, de ci de là, à une petite fenêtre ou à une des rangées de petites fe-nêtres qui étaient alignées, les unes au-dessus des autres, sur le devant des maisons, la lumière d’une lampe indiquait à peu près la direction de la rue ; sans quoi on eût été comme l’aveugle et tout à fait privé de la faculté de se conduire ; de même qu’on n’entendait rien, mais rien du tout, les gens s’étant tous enfermés chez eux et ayant mis entre eux et vous l’épaisseur de la porte bien fermée, l’épaisseur de leurs doubles fenêtres. C’est une petite rue, longue d’une cinquan-taine de mètres au plus, où beaucoup de passages aboutis-sent, serpentant entre les fenils et ce qu’ils appellent des rac-cards, qui sont des espèces de remises où ils logent leurs provisions ; c’est une centaine de bâtiments, dont une ving-taine habités, lesquels pour la plupart bordent la rue. Quelques-uns ont deux et même trois étages, étant bâtis en beau bois de mélèze sur un soubassement de pierre passé à la chaux, mais ils étaient eux-mêmes couleur d’ombre et eux-mêmes couleur de nuit, et étaient obscurs dans l’obscurité, à quoi encore ils ajoutaient.

Revaz s’avançait avec lenteur et précaution, à cause de son genou malade, faisant un bruit sourd avec sa canne, au milieu de ce petit village dont on dirait qu’on l’a serré entre ses mains, avant de le poser là-haut dans la montagne, hors du monde. Il y fait d’habitude une petite tache ronde ; mais, à cette heure, on n’aurait même pas su qu’il existait sans la vitrine du café à Pralong.

Il y avait dans le café plusieurs lampes électriques qui donnaient une forte lumière sur les murs revêtus d’une boi-

– 17 – serie passée au copal et sur les quatre tables entre lesquelles la grosse Sidonie allait et venait, s’essuyant les mains à son tablier.

Plusieurs lampes, une T. S. F., quatre tables ; par une porte ouverte, on voyait la cuisine qui servait de comptoir.

Sidonie riait à cause d’une voix de femme qui sortait de la boîte en bois poli où il y avait des découpures en forme de feuillages, garnies à l’intérieur d’un fin treillis métallique (est-ce pour empêcher les mouches d’entrer ?) pendant que les hommes écoutaient d’un air sérieux.

 

… toi, tu t’ la mettras sur la tête,

moi, je m’ la mets dans l’estomac.

 

C’était fini.

Revaz posa sa canne dans un coin. Une autre grosse voix se fit alors entendre ; elle parlait du nez ; et voilà que Morand disait : « Il a le rhume. » C’était une conférence sur la musique chinoise.

Les hommes se sont tournés vers Revaz ; ils lui ont dit : « Comment vas-tu ? » Morand, Follonnier, Lamon, Antide ; Morand Ernest, Follonnier Placide, Lamon Érasme, Antide Augustin ; c’est-à-dire quatre hommes d’âge et un jeune ; et il y en avait encore un dont on ne voyait pas la figure parce qu’il la tenait penchée vers la table où ses bras étaient posés l’un sur l’autre.

 

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— Ça ne marche toujours pas, ton genou ? disait Follon-nier.

— Pas tant.

— Je sais ce que c’est ; quel âge as-tu ?

— Cinquante et un.

— Eh bien, c’est l’âge.

— C’est pas des maladies, disait Follonnier, c’est qu’on s’use. On est comme les outils qui ont trop servi ; il y a tou-jours une place où ça frotte plus qu’aux autres.

Revaz s’était assis avec un soupir.

— Vois-tu, les genoux ça nous porte ; les genoux, c’est la charnière. Et dans un pays fait comme le nôtre, le diable sait comment, ça travaille, la charnière. Le mal se met aux places qui travaillent le plus. Par exemple, ceux qui boivent, c’est le coude. Ceux qui sont trop retenus d’argent, c’est les boyaux qui fonctionnent mal.

Il parlait et riait beaucoup : c’était un homme de bonne humeur et la grosse Sidonie s’amusait ; mais Revaz gardait une figure soucieuse, n’ayant même pas regardé Follonnier à qui il a dit seulement : « Je voudrais t’y voir. »

Follonnier disait :

— Je voudrais aussi.

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Il y avait Arlettaz qui ne disait rien.

C’est ainsi qu’ils ont été ensemble, chez Pralong, s’y étant retrouvés comme souvent l’hiver où les soirées sont longues ; et dès cinq heures on n’y voit plus, et même avant cinq heures, quand le temps est bouché, comme il l’avait été particulièrement aujourd’hui ; alors ils sont là de six à neuf heures et soupent au retour, si le cœur leur en dit, mais le vin est nourrissant, de sorte que les femmes ne les attendent même pas ; et ils les trouvent le plus souvent couchées quand ils reviennent et se couchent alors eux-mêmes à leur côté dans le grand lit pour une nouvelle nuit qui est retran-chée de leur vie, comme quand on arrache un feuillet à un livre qui n’en a déjà plus beaucoup.

Ils sont chez Pralong, ils parlent de leurs affaires en bu-vant un litre ou deux de muscat. Ils discutent sur le prix des mulets et des vaches, s’il est à la hausse ou à la baisse, s’il faut vendre ou bien acheter ; sur la qualité du regain, sur le taux des prêts hypothécaires, sur les prochaines élections, sur les nouvelles de la guerre, car il y a toujours des guerres (il y en avait une en Espagne, cette année-là) ; et, à présent que cette télégraphie sans fil existe, de temps en temps aussi ils se taisaient pour écouter les nouvelles.

C’est une voix qui vient on ne sait pas d’où, née de nulle part, ou de partout, née de rien, née du vide, fille du néant. De la musique, des violons, des trompettes, des tambours ; une femme, une foule, des canons qui tonnent, des fusils qui partent, dix mille hommes ou un seul, le bruit du vent, le bruit des vagues. Et ce bruit a été d’abord des choses, mais elles ne sont plus pour nous que du bruit. C’est un bruit dont l’oreille ne distingue pas le point d’origine, dont le plus ou

– 20 – moins d’intensité est sans signification quant à la distance qu’il a parcourue, que les lieues ne fatiguent pas, insoucieux des myriamètres ; de sorte qu’il est faible et on vous dit : « C’est Genève », il a toute sa force, mais il vient de New-York. Dans la montagne, l’écho dévie bien les sons et, en les répercutant, les entrecroise, faisant venir de la paroi opposée le son qui a été projeté ailleurs ; mais les yeux ont vite fait de vous renseigner quand même sur sa provenance réelle, parce qu’on est soi-même une réalité dans un monde qui lui aussi est quelque chose de réel ; ici, dans cette salle à boire, les clients avaient eu beau se pencher au commencement sur la boîte, cherchant à distinguer par les ouvertures comment c’était fait en dedans et à connaître le truc ; ils ont eu vite fait de voir qu’il n’y avait rien à voir, point de rouleaux, ni de rouages, ni de disque, ni d’aiguille, rien que des lampes, et c’était la grosse Sidonie qui décidait d’un simple mouvement des doigts quel pays allait se faire entendre : une femme comme nous ; alors ils avaient connu le miracle, et du même coup l’avaient accepté, puis en avaient pris l’habitude.

Maintenant ils n’écoutaient même plus ce que disait le poste qui était comme un robinet et le matin on ouvrait le robinet : est-ce qu’on fait attention aux radotages de la fon-taine ?

C’était Revaz qu’on écoutait, parce qu’il s’était mis fina-lement à répondre à Follonnier. Il lui disait :

— Je voudrais t’y voir. Regarde-moi ça.

Il avançait son genou dans la direction de Follonnier :

 

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— Tâte seulement, c’est gros comme une tête d’enfant ; à peine si je peux plier la jambe.

— C’est du rhumatisme, disait Lamon.

— Du rhumatisme ? J’en ai eu dans l’épaule, elle n’a pas enflé, tandis que ce genou, à mesure qu’on s’avance dans la journée, il devient plus gros, il devient plus lourd, il me tire, il devient plus chaud… Alors…

On voyait qu’il avait quelque chose à dire, et il hésitait à le dire, mais il ne pouvait pourtant pas ne pas le dire :

— Eh bien, oui, dit-il, j’ai fini par aller demander conseil à Anzévui.

Follonnier éclata de rire.

— Et il t’a donné de ses plantes ?

— Oui, des compresses à faire tous les soirs.

— Bien entendu.

— C’est un savant, disait Lamon.

— Oui, il s’entend à profiter du monde.

— C’est un savant, disait Morand.

 

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— Il sait des choses qu’on ne sait pas, nous autres, disait Revaz.

Arlettaz ne disait toujours rien.

— Il étudie dans des gros livres.

Et Augustin écoutait et Revaz :

— Et même, quand j’ai été le trouver, il était en train de lire dans un de ces livres, il faisait des calculs…

— Des calculs de quoi ? demanda Follonnier.

— Des calculs sur le soleil.

Alors Follonnier se mit à rire plus encore, et les autres devenaient attentifs, tandis que la grosse Sidonie, attirée par le bruit, était apparue sur la porte de la cuisine.

— En tout cas, disait Follonnier, il a toujours su se tirer d’affaire. Il a toujours été sans le sou, mais il a toujours su vous en tirer à vous qui n’êtes pourtant pas faciles à vous laisser faire. Il a eu la chance que le monde soit fait pour une bonne moitié de femmes, hein ? avec ses herbes et ses ti-sanes…

— C’est pas ça, disait Revaz.

— Et qu’il y ait eu des filles qui avaient des inquiétudes à leurs fins de mois…

 

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— C’est pas ça.

— C’est quoi ?

— C’est le soleil.

— Le soleil ?

— Oui.

— Et qu’est-ce qu’il va lui arriver, au soleil ?

— Du pas tant bon, dit Revaz.

Il avait ramené à lui sa jambe qu’il tenait allongée sous la table et pris son verre ; il a vidé son verre d’un seul coup comme pour se donner du courage ; tout le monde le regar-dait, sauf Arlettaz, et tout le monde s’était tourné vers lui :

— Eh bien, Anzévui dit que le soleil n’en a plus pour longtemps à nous éclairer. Il a fait des calculs. Il dit qu’ils donnent 1.937 et ils donnent 4 et 13. Ça ne fait plus que quatre ou cinq mois. Et puis alors il s’en ira.

— Qui ça ? Anzévui ?

— Non pas, le soleil.

Follonnier se tapa sur la cuisse. Mais, en même temps, Arlettaz avait relevé sa grosse tête à petits yeux :

 

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— Tant mieux.

— Pourquoi ?

— Je n’aurai plus besoin d’aller la chercher…

— Tu es fou, criait Follonnier, tu es fou, Arlettaz, mais pas tant que le conseiller, et lui pas tellement qu’Anzévui, mais celui-ci on le connaît ! Allons, taisez-vous, disait-il, parce que Revaz n’a pas fini de s’expliquer…

Il fit de nouveau claquer sa cuisse :

— Alors ce soleil ?

— Eh bien, je sais pas, moi ; je ne suis pas un savant comme Anzévui ; j’ai pas lu ses livres…

— On te demande seulement de nous dire comment ça se passera, le soleil qui n’éclaire plus. Pourquoi est-ce qu’il n’éclaire plus ?

— Je sais pas, il y a extinction, ou bien c’est nous qu’on cesse de tourner…

— Oh ! justement, disait Follonnier, c’est qu’on tourne et on ne peut pas cesser de tourner. Comment veux-tu qu’on cesse de tourner ?

— Je sais pas.

 

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— On tourne même doublement, parce qu’on tourne au-tour du soleil et ensuite autour de nous-mêmes, et ça fait la nuit et le jour. Pour qu’il n’y ait plus que la nuit, il faudrait qu’on soit comme la lune.

— Justement…

— Ou bien que le soleil éclate en morceaux ; comment est-ce qu’il peut éclater en morceaux ? Il faudrait qu’il ren-contre une comète…

— Justement.

— Mais il n’y a point de comète… Ou bien qu’il se re-froidisse tout à coup et qu’il devienne noir comme quand on pisse dans le feu…

Mais une voix plus forte dans le poste de télégraphie sans fil disait à ce moment : Événements d’Espagne. Les natio-naux approchent de Malaga… Un de leurs détachements s’avance par la route qui longe la mer, l’autre vient de déborder la ville en passant par la montagne… La prise de Malaga ne semble plus être qu’une question de jours.

C’est ce qui a encouragé Revaz :

— Il m’a dit (c’est Anzévui) qu’il y aurait une guerre et qu’avant la fin de cette guerre, le soleil se détournerait de nous. Et c’est tout ce que je sais, mais je voulais vous le dire, parce que, si par hasard Anzévui avait dit vrai, il ne serait pas mauvais qu’on le sache à l’avance. Il y aurait peut-être des précautions à prendre.

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— Quelles précautions ? mon pauvre ami.

— Je sais pas, s’enfermer chez soi, faire des provisions.

— Mon pauvre vieux, tu serais tout de suite gelé.

— Justement, si on avait assez de bois, on pourrait at-tendre…

— Attendre quoi ?

— Qu’il revienne.

— Moi, dit Arlettaz, j’espère qu’il ne reviendra pas ; ça m’arrangerait bien s’il ne revenait pas.

C’est que depuis deux ans il courait en tout sens le pays à la recherche de sa fille, une grande belle fille de dix-neuf ans, qui avait quitté la maison, un matin, sans rien dire ; mais elle avait laissé sur sa table un billet où elle avait écrit qu’elle allait chez une cousine qu’elle avait à Sion. Et lui, Arlettaz, une ou deux semaines plus tard, avait été à Sion pour la voir ; elle n’y était déjà plus. La cousine avait ri. « Oh ! elle n’est pas restée longtemps chez moi ; pas moyen de la rete-nir. – Et où est-elle ? – Je ne sais pas. » Alors il s’était mis à la chercher partout, étant absent des semaines entières et reparaissant tout à coup ; il avait été jusqu’à un des bouts du pays, du côté allemand, et jusqu’au glacier du Rhône : il ne l’y avait pas trouvée ; et, de l’autre côté, jusque par delà Saint-Maurice, tout aussi inutilement ; – tandis qu’il tournait maintenant vers vous dans une figure toute en plis et de parmi sa grosse barbe, deux petits yeux bleus étonnés :

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— Ça serait enfin le repos ; et pas seulement pour les jambes, disait-il, parce qu’il n’y a pas seulement les jambes qui se fatiguent, mais l’esprit aussi, à cause qu’on est tout le temps forcé de penser et d’imaginer… Le grand repos…

Car ça va faire près de deux ans ; et sa tête était retom-bée.

Follonnier, par deux fois, hausse les épaules, mais il était peut-être le seul à être tout à fait d’aplomb, une vague in-quiétude ayant gagné tous ceux qui étaient là, y compris Au-gustin ; et Augustin disait :

— Enfin, il faut bien dire qu’il fait un drôle de temps, cet hiver.

C’était un jeune homme.

— Vous ne trouvez pas ? depuis un ou deux mois, depuis qu’on n’a plus revu le soleil… Mais enfin, ça, c’est dans la règle. Ce qui ne l’est pas, hein ? c’est ce brouillard, ce pla-fond de brouillard qu’on a sur la tête. Peut-être bien qu’Anzévui a raison ; peut-être bien qu’il s’affaiblit…

— Voyons, dit Follonnier, il ne faudrait pourtant pas qu’on en oublie de boire ; qu’en dis-tu, Arlettaz, toi qui n’aimes pas le goût de l’eau ?…

Mais il ne semblait pas qu’on l’écoutât et même la grosse Sidonie sur le seuil de sa cuisine s’était tournée vers Augustin à qui on répondait :

 

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— Ma foi, peut-être bien.

— Moi, disait Morand, tout ce que je sais, c’est qu’Anzévui est un homme qui a de l’instruction et beau-coup… Et, après tout, ce qu’il annonce, oui, ses prédic-tions…

— Je pense, moi aussi, que c’est possible, disait Lamon, et même très possible, pourquoi pas ? même si ça ne s’est jamais vu, mais je dis que c’est un savant…

Mesdames, messieurs, veuillez écouter les prévisions météo-rologiques pour demain : Temps incertain… Précipitations dans la plaine, brouillard sur la montagne… Température douce… Les taches qu’on constate dans le soleil seront peut-être la cause de troubles assez inhabituels en cette saison.

— Tu entends ? des taches dans le soleil, disait Revaz.

— Hein ? des taches dans le soleil, disait Arlettaz.

 

Pendant ce temps, elle attendait son mari, et s’impatientait à l’attendre ; ils n’étaient mariés que depuis six mois.

C’était Isabelle Antide, la femme d’Augustin. Elle l’attendait dans leur chambre à eux, toute boisée de beau mélèze neuf, avec la lumière électrique et autour de l’ampoule un abat-jour en perles roses. Elle était assise sur

 

– 29 – une chaise à côté du grand lit recouvert d’une guipure à fond grenat, qui était un cadeau de ses amies de noces.

À ce même moment, Augustin avait voulu se lever, mais on lui avait dit :

— Tu es bien pressé.

Elle, elle était à côté du grand lit et autour d’elle, sur le mur, il y avait toute leur parenté en agrandissements ou simples portraits photographiques : sa mère à elle dans un cadre noir à filet d’or, un cousin qui était gendarme, un cou-sin qui était sergent dans l’armée, un cousin qui était dans les chemins de fer, tous les trois en uniforme ; et il y avait encore sainte Cécile, en robe de satin bleu, les doigts à demi engagés entre les cordes de l’instrument.

C’est une harpe à pédales.

Augustin s’était levé de nouveau ; on lui avait dit : « At-tends un moment. »

Mais alors Follonnier s’était mis à rire : « Laissez-le ! vous savez pourtant bien pourquoi il est si pressé. »

On avait laissé aller Augustin.

Eux, avaient repris leur discussion ; lui, il avait été un instant dans la nuit, puis la porte de la chambre s’était ou-verte toute seule en haut de l’escalier de bois parce qu’elle était derrière ; et c’est elle qui l’a reçu sous la lumière de la lampe avec la lumière de ses yeux.

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— Ah ! te voilà enfin.

Et, tout de suite :

— Qu’est-ce que tu as ?

On leur avait bâti une petite maison à côté de la vieille où habitaient le père et la mère Antide ; on l’avait bâtie tout exprès pour eux l’été d’avant, avec une chambre et une cui-sine au rez-de-chaussée et deux chambres encore à l’étage.

— J’ai rien.

— Que si, dit-elle, je vois que tu as quelque chose.

— Ah ! c’est que c’est un savant, dit-il.

Elle avait la figure comme l’abricot quand il est bien mûr ; sa peau sentait frais dans l’air chaud.

— Qui est-ce qui est tant savant que ça ?

En même temps, elle l’avait pris par le cou ; elle l’avait fait tomber sur une chaise, elle s’était assise sur ses genoux.

Elle lui disait :

— Je suis lourde ?

Et lui :

 

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— Ah ! c’est qu’il lit dans des gros livres.

Alors elle lui a pris la tête entre ses mains :

— Qui ça ?

— Anzévui.

— Et alors ?

— Alors, dit-il, ça ne va plus aller longtemps, parce que tout va s’arrêter…

— Quand ?

— Bientôt.

Mais alors elle l’avait lâché : « Voyons, voyons ! Écoute vite, disait-elle. Voyons, benêt, tu crois à ses histoires ? tu ne sais pas qui c’est, ton Anzévui. On était petites filles, eh bien, une fois on était montées à quatre ou cinq chercher des fleurs pour la Fête-Dieu dans le bois de Chassoures ; lui, il y était justement. Tu sais bien, lui, c’est des plantes qu’il cherche, et on l’avait vu de loin qui les cherchait ; mais il ne nous avait pas vues. C’était il y a dix ans peut-être ; oh ! il n’était pas si vieux qu’aujourd’hui. Il avait bien une barbe, mais pas si longue et pas si blanche qu’à présent ; il n’était pas si mal habillé non plus, et pourtant on avait déjà peur de lui, nous autres. On s’était cachées derrière des troncs. Et voilà qu’un peu plus loin il y avait Brigitte, la vieille Brigitte, mais elle n’était pas si vieille non plus, et elle était en train de ramasser du bois. Sais-tu ce qu’il a fait, Anzévui ? il l’a

– 32 – appelée : elle ne voulait pas venir. Il lui disait des choses, oh ! des choses ; il lui disait : « Allons arrive, on ne sera pas dérangés. » Elle, elle lui a tiré la langue. Nous autres, on s’était mises à rire ; on riait même tellement qu’Ambroisine Pralong nous disait : « Taisez-vous, il va vous entendre… » Quant à lui, il s’était mis à courir après Brigitte qui s’était sauvée ; seulement elle avait de l’avance… Tais-toi, dit-elle, tais-toi… »

Elle le faisait taire avec sa bouche. Et il essayait bien de se défaire d’elle, mais plus il bougeait, plus elle pesait fort.

— Voilà comment il est, ton Anzévui. Ce n’est qu’un homme et un pauvre homme. Tu sais, Ambroisine Pralong, elle a été chez lui, elle, il n’y a pas bien longtemps. Elle avait des tournements de tête ; elle disait : « Je sais pas ce que c’est. » Il lui a dit : « Ambroisine, tu as été avec des gar-çons. » Ah ! comme elle s’amusait en me racontant sa visite. Elle me disait : « Si seulement il avait dit vrai, ah ! si seule-ment c’était ça. » C’est qu’elle a bientôt vingt-quatre ans. « Ah ! disait-elle, il n’a pas été malin ; seulement, il m’a fait envie. Dieu sait pourtant si je voudrais… Mais on ne sait ja-mais ce qui peut arriver… » Tais-toi ! Tais-toi, disait Isabelle.

Et en effet le faisait taire, puis :

— Qu’est-ce que ça peut nous faire, ses histoires ? il est vieux à présent, il est très vieux. Il y a bien longtemps qu’il ne paye plus le loyer de sa maison ; il y a des trous dans le toit, elle lui coule sur la tête ; un de ces jours, elle va tomber. C’est peut-être de sa maison qu’il veut parler ou bien de lui, parce qu’elle ne durera plus guère et lui non plus, mais nous… Tais-toi !

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Elle lui disait :

— C’est ça que j’aime.

Elle lui mettait un baiser sur un œil : « C’est ça », et puis sur l’autre : « Et puis, c’est ça. »

Elle lui disait : « Tu as les joues douces aujourd’hui, tu es bien rasé. »

Elle lui a mis un baiser sur chaque joue.

Et un autre baiser encore était venu, de sorte qu’à pré-sent il ne pouvait plus rien dire, il ne pouvait que secouer la tête ; pour finir, il n’avait même plus eu la force de la se-couer.

 

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