Si le soleil ne revenait pas
Chapitre XII
Il faut dire que la saison a été, jusqu’à la fin, tellement triste et sombre qu’elle semblait donner raison à ceux qui avaient cru Anzévui. Il disait : « C’est que le soleil est ma-lade. Il n’a plus assez de vertu pour dissiper le brouillard. »
Il disait : « Le soleil baisse tous les jours un peu plus, il est diminué tous les jours un peu davantage, il se refroidit, il se rétrécit ; mais n’en dites rien à personne pour ne pas ef-frayer le monde avant le temps ».
C’est pourquoi Brigitte n’avait rien dit. Et lui toussait sous ses plantes, mais ceux qui étaient au courant hochaient la tête : « On ne peut pas lui donner tort ».
Car, même au gros de l’hiver, d’habitude, le temps est souvent magnifique là-haut.
Même dans ces villages où le soleil ne se montre pas de tout le jour, rien n’est plus beau à voir que la pureté du ciel et l’éclat de la neige.
Même ici où on ne voit pas le soleil pendant six mois, on le sent qui est tout près, derrière les montagnes, et envoie en délégation ses couleurs, qui sont le rose pâle, le jaune clair, le roux, dont un pinceau minutieux décore autour de vous les pentes. La neige sur les toits est comme du linge qu’on a passé au bleu ; elle est sur le côté des toits comme des piles
– 175 – de draps de lit pliés en quatre dont on voit les épaisseurs, lesquelles débordent ; et la masse dépassante, de temps en temps, se rompt et tombe, avec un bruit d’écrasement, comme un fruit mûr. La neige est à la pointe des pieux comme des bonnets en laine d’agneau, trop hauts pour eux, qu’ils auraient mis ; et les pieux sont ainsi à moitié en bois, à moitié en fine fourrure. L’air est à la fois immobile et animé d’un mouvement secret ; il ne se respire pas, il se boit. Il est plus transparent que le cristal, si loin que porte le regard, de sorte qu’au lieu de ternir les choses ou de les brouiller, il les rend nettes, il les rapproche, comme des verres de lunettes. Et il y a un moment où le soleil, tout en restant caché pour vous, éclaire brusquement les montagnes qui sont plus au fond de la vallée, toute une grande chaîne en demi-cercle qui est là : alors c’est comme un tas de copeaux où on viendrait de mettre l’allumette. Voilà ces grandes vues sur des lieues de montagnes et, pendant qu’on est soi-même dans l’ombre, de toutes parts elles flamboient ; des centaines de sommets alignés dans le ciel, de toutes les formes, de toutes les cou-leurs ; les triangulaires, les carrés, ceux à plusieurs pans, les arrondis, ceux qui ne sont qu’un redressement de l’arête, ceux qui dégagés à leur base se dressent dans l’isolement, comme des colonnes, comme des tours, comme des troncs d’arbres ; les pointus, les usés, les émoussés, les pas poin-tus ; ceux qui sont comme un tas de blé mûr, ceux qui sont transparents comme de l’air durci, comme des superposi-tions de blocs d’air ; ceux qui sont comme un glaçon dont un enfant a sucé la pointe ; – tandis qu’à leurs pieds les grandes pentes juxtaposent des bandes d’ombre et de lumière, rom-pues un peu plus bas par le pointillé des forêts. Tout s’entend jusqu’au fond de l’espace, tout se voit jusqu’au fond du ciel : même la légère fumée, comme celle d’un petit train, que soulève sur une crête le passage d’un skieur. Et, une fois
– 176 – que la nuit est venue et que tout s’est éteint, autant il y avait d’étincelles sur la terre blanche, autant il y a maintenant de scintillations dans le ciel noir.
Cet hiver-là, la neige restait grise, et le ciel bas, tout était triste ; même, ces derniers jours, on eût dit que le peu de lu-mière qu’il y avait s’affaiblissait encore, particulièrement le dimanche après-midi où Julien Revaz était arrivé.
— Qu’est-ce qui se passe ? disait-il, c’est mon père qui m’a rappelé.
— Des sottises, disait Follonnier… Mais enfin tant mieux pour toi ; ça va te faire des vacances.
On disait à Revaz :
— Et là-bas, quel temps fait-il ?
C’était plus tard, dans la soirée, chez Pralong ; malgré l’allongement des journées, il avait fallu, dès les quatre heures, allumer les lampes. Et les hommes avaient fait le chemin de chez eux chez Pralong, les inquiets et les pas in-quiets, les mains dans les poches. Ils n’avaient pas quitté leurs bonnets faits avec des peaux de bête. Ils n’avaient pas quitté leurs vêtements d’hiver, c’est-à-dire qu’ils portaient comme en décembre, sous leur veste, de gros gilets à manches en laine non dégraissée. Car il gèle encore ; il gèle non seulement la nuit, mais tout le long du jour.
Ils avaient allumé leurs pipes, leurs cigares.
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Les nouvelles de la guerre n’étaient pas meilleures. La T. S. F. les leur avait communiquées vers les sept heures. Il y avait eu ensuite un concert d’accordéon. Là-dessus, Julien Revaz était entré.
Ils avaient appelé Sidonie :
— Dis donc, Sidonie, si tu les faisais taire ?
Elle vous supprime la musique rien qu’en tournant un bouton ; et, s’ils ne se voyaient plus très bien les uns les autres dans la fumée, du moins à présent pouvaient-ils s’entendre ; de sorte qu’ils disaient :
— Eh ! Julien, où es-tu ? Viens te mettre ici. Comment ça va-t-il par là-bas ?
— Pas mal.
— Et le temps ?
— Eh bien quoi ? Il fait beau, il fait mauvais, c’est de sai-son. Aujourd’hui, on a le soleil ; le jour d’après le ciel fait la grimace.
— Oui, c’est pas comme ici.
— Eh ! dit Julien.
— Oui, c’est drôle. On n’a jamais autant brûlé d’électricité que cet hiver. Et ton père ?…
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— Ben ! qu’est-ce que vous voulez ? c’est lui qui m’a dit de revenir. J’ai demandé congé. J’ai dû raconter là-bas qu’il était malade… Et puis quoi ? dit-il, c’est que c’est vrai, il a mauvaise mine, ma mère aussi… Ben, croyez-vous ?…
— Des sottises ! disait Follonnier… Si tu nous racontais plutôt ce que vous faites au bord du lac.
— C’est comme toujours ; on remonte la terre, on taille la vigne…
— Eh bien, on n’a encore rien pu faire par ici…
— On porte le fumier. Il y a des jours où c’est déjà le printemps ; on se dit : « On y est ! » on ôte son gilet, il y en a même qui ôtent leur chemise, et il pleut le lendemain ; mais ça n’empêche pas qu’on est déjà bien avancés et que ça chauffe déjà fort quand le lac au tournant d’un mur vous vient contre avec son soleil.
— C’est qu’ils en ont deux, disait Follonnier, et nous point.
Il se mit à rire.
— C’est pas juste ! Ils en ont trop, et nous autres, pas as-sez… Comment veux-tu, nous autres, qu’on remonte la terre ? il nous faudrait gratter la neige comme les poules. Comment veux-tu qu’on porte le fumier ? les tas glisseraient en fondant par en dessous, ils descendraient chez le voisin, et le voisin chez son voisin. Est-ce que ça ferait le compte ? Qu’en penses-tu, Arlettaz ?
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Car Arlettaz était là comme toujours et Arlettaz était as-sis dans un coin devant cinq ou six litres vides et Arlettaz a dit : « Voleur ! » et c’est tout.
Alors Follonnier a ri de nouveau ; il disait à Julien Re-vaz :
— Tu vois comment on est, nous autres. Pas commodes, pas tant polis… C’est qu’on vit trop haut et trop à l’ombre, nous autres, parce qu’il y a trop de montagnes et qu’elles sont trop près de nous ; ça nous donne mauvaise mine ; on est comme des pommes de terre qui sont restées trop long-temps en cave, ça nous donne l’humeur triste : pas à moi, dit-il, mais regardez… Toi aussi, Julien, je vois bien, quand même tu viens de là-bas.
— Il y a déjà des fleurs, disait-il, là-bas, il y a déjà des oiseaux qui chantent : et c’est de voir que rien ne bouge en-core par ici et il y en a qui disent que rien ne va plus jamais bouger…
— Ah ! voilà, mais santé ! Julien. Encore quelques jours de patience et puis tu verras, tout ira bien. Eh ! Arlettaz…
— Voleur ! dit Arlettaz.
— C’est tout ce que tu sais nous dire ?
— Voleur !
Mais on voyait qu’Arlettaz n’était plus ferme sur son banc. On commence par ne pas pouvoir se tenir debout : lui,
– 180 – il avait beau être bien tassé et bien calé sur ses deux coudes, il en était déjà à ne plus pouvoir se tenir sur son banc ; ses yeux se fermaient, ses yeux se rouvraient. Qu’est-ce qu’il va falloir en faire, hein ? Holà, Arlettaz !
Il a essayé de tourner la tête vers vous ; elle ne lui obéis-sait plus.
Voilà comment nous sommes, ce dimanche soir, à qua-torze cents mètres, par temps bouché, assis ensemble une quinzaine chez Pralong, où c’est à peine si les lampes élec-triques arrivent encore à éclairer dans la fumée ; on dirait des jaunes d’œufs qui ont coulé. Ils regardaient tous à pré-sent vers Arlettaz : on le voyait, on ne le voyait plus. Puis, tout à coup, un de ses bras, glissant de côté, a quitté l’appui de la table ; sa tête est venue donner sur le rebord du plateau de bois peint en brun.
— Eh !
Il ne cherche même pas à se redresser, son chapeau est tombé par terre. Sa barbe trempe dans le vin répandu, parce qu’il a renversé son verre ; son bras pend le long de son corps comme une branche cassée. On est venu, on l’a relevé, on l’a remis d’aplomb sur ses deux coudes, on lui parle, il ne paraît pas vous entendre.
— Eh ! Sidonie, dit Follonnier, combien est-ce qu’il te doit ?
— Il y a trois litres ce matin, quatre cette après-midi et puis ce soir…
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Elle compte les litres qui sont sur la table :
— Cinq et quatre et trois, douze…
— Douze à un franc cinquante, dix-huit francs. Eh bien, on va te payer. Et puis, vous autres, vous allez venir me donner un coup de main.
Il fouille dans la poche du pantalon d’Arlettaz.
Il dit : « Mon pauvre Arlettaz, je te vole encore une fois, vois-tu, mais il le faut bien ».
Il a retiré sa main pleine de petite monnaie, de billets pliés, de pièces d’argent : « Tiens, tu es encore riche ». Puis : « Vous voyez, vous autres ? Cinq, dix, douze, quatorze », ali-gnant à mesure sur la table les écus, les pièces, les pié-cettes… « Dix-sept francs cinquante, dix-huit francs ; ça fait le compte. Et, vous voyez, je remets ce qui reste où je l’ai pris ; si jamais il m’accuse encore, vous me servirez de té-moins. »
Il riait. La soirée finissait mieux qu’elle n’avait commen-cé. Il y avait de la distraction. Ils ont dit : « Maintenant il s’agit de le porter chez lui, sans quoi il va rouler sur le plan-cher. » Ils s’y sont mis à cinq ou six ; les autres s’amusaient de les voir faire. Ils avaient tapé sur l’épaule d’Arlettaz ; ils lui avaient dit : « Arlettaz, il te faut venir, c’est l’heure, Pra-long ferme… » Ce n’était pas vrai : « Tu viens, Arlettaz ? » disaient-ils. Mais Arlettaz n’entendait même pas, étant en-fermé en lui-même, le front appuyé sur le bras, si bien qu’on
– 182 – ne voyait plus que le mauvais côté de sa tête continuée en arrière des oreilles par la barbe.
Follonnier l’a empoigné par les cheveux : « Allons ! tu entends ? » et il lui a relevé la tête, mais sitôt qu’on la lâ-chait, elle retombait.
— Eh ! Lamon, prends-le par les pieds.
Les autres s’étaient mis debout pour ne rien perdre du spectacle : ils faisaient cercle autour de Follonnier.
— Eh ! Revaz, donne-nous, toi aussi, un coup de main. Occupez-vous du bas, moi, je me veille le haut… C’est ça, ti-rez-le de côté. Attention au banc. Ça y est.
Il disait :
— Voyons, Arlettaz, sois gentil. Tu seras tout de même mieux dans ton lit que dans tout ce mouillé. Aide-toi !
Et puis s’étant penché à l’oreille d’Arlettaz :
— Et puis tu sais, si tu te laisses faire, ta fille…
Arlettaz s’était tout à coup redressé :
— Adrienne ?
— Tu ne voudrais pourtant pas qu’elle te voie en pareil état ?
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— Où est-ce qu’elle est ?
— Viens toujours.
— Voleur ! a dit Arlettaz.
Il s’est laissé retomber sur la table ; mais Follonnier et le patron l’avaient empoigné par les épaules. On leur a ouvert la porte. La fumée cherchait à sortir et ne pouvait pas sortir, parce qu’en même temps le brouillard cherchait à entrer. Il y a eu lutte et rivalité entre le brouillard et la fumée, ce qui fai-sait une espèce de voûte au-dessus d’eux qui se tenaient penchés ; puis quelqu’un a dit, tellement il faisait sombre : « Il faudrait une lanterne » ; et on avait été chercher une lan-terne. Heureusement. Sans lanterne on n’aurait même pas distingué où était le chemin. La lanterne allait devant, puis venaient ceux qui tenaient Arlettaz par les pieds, puis ceux qui le tenaient par les épaules, et Arlettaz pendait entre eux, de sorte que le milieu de son corps traînait par terre où c’est gelé, où c’est un mélange de glace et de terre, mais on ne voit rien, tandis que par moment il essayait de se débattre, puis il y renonçait, puis se plaignait ; et eux disaient : « On va y être » ; avançant derrière le rond pâle que faisait le falot sur la neige salie. Les lumières étaient éteintes dans les mai-sons qu’on ne voyait pas. Follonnier disait : « Ça va ? » Ils disaient : « Ça va » ; puis il y a eu un moment où ça n’est plus allé : ils ont déposé Arlettaz par terre. Il était comme un mort, ils ont dit : « Peut-être qu’il est mort ».
Ils riaient ; la lanterne est repartie ; ils disaient : « Heu-reusement que le mort est léger. »
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— On arrive, disait Follonnier.
La lanterne a pris à droite : « Va devant voir si c’est ou-vert. »
Il n’y a plus eu de lanterne, mais une voix est venue, qui disait : « Oui, c’est ouvert. »
— Alors arrive, on ne sait plus où on met les pieds.
Parce qu’ils butaient contre des pierres, puis ils ont vu qu’il y avait, en travers du chemin, deux vieilles marches mal dégagées d’une croûte de terre et de glace qui en rendait la tranche glissante ; alors ils avaient essayé de remettre Arlet-taz sur ses jambes, mais n’y avaient pas réussi.
Ils ont passé difficilement la porte de la cuisine, et d’ordinaire on ne porte pas les morts chez eux, on les en sort ; eux, ils portaient chez lui le mort.
À peine s’ils ont pu traverser la pièce tellement elle était encombrée. Il leur a fallu écarter du pied toute espèce d’objets qui traînaient par terre avant de parvenir à ce qui avait été un lit et qu’on reconnaissait pour être un lit à ses montants de bois, entre lesquels il y avait un amas de chif-fons sales qui étaient des lambeaux de draps et des débris de couverture.
Il était ainsi environ dix heures ; elle, elle s’étonnait qu’Augustin, son mari, ne fût pas encore de retour. Il l’avait
– 185 – quittée après le souper pour aller dire bonsoir à ses parents ; c’était la maison d’à côté. Eux, on leur avait construit une petite maison neuve rien que pour eux, quand ils s’étaient mariés : ainsi les vieux, comme il convient, sont parmi les vieilles choses ; eux, sont les jeunes, c’est pourquoi on les met parmi les choses neuves. Elle se demandait : « Qu’est-ce qu’il fait ? » Elle s’ennuyait vite quand elle était seule. À quoi ça servirait-il d’être belle, comme on est, s’il n’y avait pas hors de vous des cœurs pour en être troublés, des voix pour le dire au monde ? Elle avait passé une partie de l’après-midi avec Jeanne Émery, elle avait rencontré des gens en rentrant chez elle, elle avait ri comme toujours et bavardé ; à présent, plus personne. Et, quand l’aiguille du réveille-matin, qui était placé au-dessus du fourneau sur un rayon orné d’une den-telle de papier rose, eut dépassé le chiffre X, elle n’y avait plus tenu.
Elle les avait trouvés, les trois, qui étaient assis dans la cuisine de l’ancienne maison, Augustin, son père et sa mère.
Ils ne disaient rien, tous les trois.
Eux, le vieux et la vieille, ils étaient usés. Eux, il était dans la nature qu’ils fussent déshabitués de parler, parce que le sang se refroidit et puis qu’à force d’avoir dit, on finit par n’avoir plus rien à dire. Il y avait un journal sur la table, mais ni le père ni la mère Antide ne le lisait ; et c’est encore dans la nature, bien sûr, parce qu’ils étaient l’un et l’autre fatigués, mais Augustin ? Il ne parlait pas, il ne lisait pas, lui non plus ; ils étaient là tous les trois à se taire ; et, comme elle avait poussé la porte, ils ont tourné, tous les trois à la fois vers elle trois mêmes figures ravagées, de sorte qu’Augustin semblait aussi vieux que ses parents.
– 186 –
— Eh bien ?…
Ils ne répondaient pas ; ils étaient comme Arlettaz tout à l’heure.
— Savez-vous quelle heure il est ?
— Ma foi…, a dit le père Antide.
Et la mère Antide, elle, a levé une de ses mains qui étaient posées l’une sur l’autre devant elle ; elle la laisse re-tomber comme pour dire : « Qu’est-ce que ça peut faire ? Est-ce qu’on s’occupe encore du temps quand on sait que le temps est une chose qui va finir ? »
Isabelle avait pris Augustin par le bras, elle lui a dit : « Est-ce que tu viens ? »
— Et Jean, où est-il ? disait-elle.
— Oh ! dit la mère Antide, il y a longtemps qu’il est allé se coucher. Il est insoucieux, lui, il est jeune. Nous autres…
Isabelle n’avait pas eu l’air d’entendre. Et Augustin s’est laissé faire, il s’est levé, il l’a suivie ; il tendait la main dans la nuit, demandant : « Eh ! où est-ce que tu es ? » Mais, elle, elle a ouvert la porte de leur petite maison à eux, faisant ain-si avancer jusqu’à lui la lumière de la lampe comme un tapis qu’on déroulerait sur les marches du perron, si bien qu’il est entré, mais il paraissait endormi. Il y eut autour d’eux sur les murs leurs parents qui les regardaient ; le sergent d’artillerie croise les bras sur sa poitrine de façon à mettre en valeur les
– 187 – galons qu’il a sur les manches. Le lit était si haut perché qu’il fallait s’aider d’une chaise pour y atteindre. Le lit avait un beau couvre-pieds de dentelle à fond grenat. C’est un lit à la vieille mode avec une garniture à la nouvelle mode ; c’est qu’on est jeunes, n’est-ce pas ?
— Augustin…
Elle s’était maintenant couchée à côté de lui, elle avait éteint la lampe ; et il n’y avait plus rien eu à voir, ni à en-tendre, nulle part, dans le monde, un monde parfaitement vide, parfaitement silencieux. Ils en avaient été retirés, ils avaient été transportés dans un autre monde qui n’était qu’à eux. Elle avait fermé les portes, toutes les portes ; j’ai tout fermé, Augustin, disait-elle ; et on est chez nous à présent, on est chez nous, rien que les deux.
Est-ce qu’elle lui parle avec des mots véritables ou si c’est en dedans qu’elle lui parle, parce qu’il comprendra quand même, et il y a beaucoup de façons de parler.
Mais il faut essayer encore, il faut une dernière fois es-sayer : elle lui parle avec son pied qui va chercher le sien, avec sa main impatiente, avec son corps gourmand de lui ; mais il ne semble pas comprendre.
Il s’est tourné du côté du mur ; elle l’appelle à haute voix :
— Augustin ! Eh ! Augustin… Ah ! dit-elle, tu ne dormais pas ?… Eh bien, écoute, il y a une chose que je voulais te demander : « Est-ce que tu viendrais avec moi ? »
– 188 –
Il ne s’est même pas retourné.
— Où ça ?
— Là-haut, sur les crêtes.
Il ne disait de nouveau plus rien.
Et elle :
— Oh ! Augustin, est-ce que tu es muet ? ou bien est-ce que tu ne m’entends pas ? C’est comme si je t’appelais d’un côté de la vallée et, toi, tu serais de l’autre côté. Est-ce qu’on est si loin l’un de l’autre en même temps qu’on est si près ? Augustin, tu ne réponds rien : est-ce que tu viendras avec moi ?
— Quand ça ?
Elle a fait le compte ; elle a dit :
— Ça doit être le 13, mercredi prochain.
Il a demandé :
— Quoi faire ?
— Chercher le soleil, Augustin.
Mais il a grogné quelque chose ; et puis s’écarte d’elle, gagnant, dans la largeur du lit, toujours plus du côté du mur.
– 189 –