Si le soleil ne revenait pas
Chapitre XIII
Jean était occupé à la remise, le lendemain matin, quand Isabelle est arrivée.
Il était assis sur le gros plot de bois où est enfoncée la petite enclume qui sert à battre les faux ; il était en train de réparer une pelle, ce qui a fait qu’il avait dû lever la tête ; il recevait le jour de face, bien que ce fût un pauvre jour.
Elle a dit :
— Je suis vite venue parce qu’Augustin est allé au vil-lage. Heureusement que tu es là.
Il a posé la pelle en travers de ses genoux :
— Comment ça va ?
— Et toi ?
— Ça va bien, merci.
Il lui a fait le salut militaire en portant la main à ses che-veux frisés, tandis que ses dents ont été blanches dans le bas de sa figure qui avait la couleur dorée des poutres dont sont faites les façades des chalets.
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Il était assis, elle était debout. Elle a repris :
— Tu as bien dormi ?
— Oh ! moi je dors toujours bien, tu sais.
— Eh bien, moi je n’ai pas dormi, dit-elle.
Et regarde par la porte ouverte sur le chemin qui mène au village, si Augustin n’allait pas se montrer peut-être, mais il n’y avait personne ; d’ailleurs, elle le verrait venir de loin :
— Il te faut prendre ton cornet, Jean, le cornet de quand tu gardais les chèvres, et puis tu souffleras dedans.
— Pour quoi faire ?
— Écoute, lui dit-elle, je ne t’ai pas encore expliqué ; c’est mercredi prochain. Tu sais bien ce qu’ils disent. Eh bien, nous, on ira, veux-tu ? Juste au moment où ils disent que le soleil ne se montrera plus jamais, nous on monte dans la montagne et le soleil se montrera. Toi, tu souffles dans ton cornet.
— Ça, dit Jean, c’est drôle. Et Augustin ?
— Il ne veut pas venir. Et toi ?
— Moi, je veux bien.
— Alors tu iras vite prévenir Métrailler parce qu’il con-naît encore mieux les passages que nous. Demande à Mé-
– 191 – trailler de prendre son fusil. Moi, je dirai à Jeanne Émery de venir, on sera cinq ou six, on ne dira rien à personne. Et, toi, tu souffles dans ton cornet comme quand tu gardais les chèvres…
Elle regardait toujours de temps en temps vers le che-min ; lui, riait assis sur son plot ; et ils sont là, les deux, qui se parlent, avec des figures heureuses, pendant qu’elle jouait sur sa poitrine avec les pointes de son fichu.
— Tu étais petit, je me souviens, et moi pas beaucoup plus grande que toi. Tu te souviens ? Quand tu partais avec tes chèvres de bonne heure le matin, et nous, on regardait de derrière les vitres. Nous autres, on regardait pieds nus et en chemise ; et il y avait la grande blanche qui partait toujours en avant, il y avait la petite noire qui ne voulait jamais suivre, il y avait la mère Émonet qui était toujours en retard ; alors tu te mettais en colère et tu soufflais de toutes tes forces dans ton cornet.
— Je me souviens ; c’est pas si vieux.
— Eh bien, tu vas recommencer. Frotte-le avec de la poudre blanche pour qu’il brille quand le soleil viendra.
C’est un instrument de cuivre avec une embouchure de corne noire ; lui riait.
— Une bonne idée, disait Jean ; ça nous fera une pro-menade. Et puis ça marquera mieux la différence, disait-il. Parce qu’il y a ceux qui vivent dans les chambres et il y a
– 192 – ceux qui vivent en plein air. Nous, on est ceux qui vivent en plein air.
— Je vais m’entendre avec Jeanne Émery. On se donne-ra rendez-vous chez elle. Il faudra seulement qu’on se garde le secret les uns aux autres, ceux qui viendront. Toi, Métrail-ler, Tissières, Jeanne Émery et moi ; et puis on verra… Mé-trailler avec son fusil, toi avec ton cornet. Et on le fera sortir d’où il est, le soleil, même s’il ne veut pas.
— Moi, je pense bien qu’il voudra.
— Parce qu’ici, au village, tu te rappelles, il ne se montre guère que vers les dix heures ; nous on l’aura avant neuf heures et on le leur annoncera.
— C’est entendu.
Jean se lève. Il s’approche d’Isabelle :
— Seulement, Isabelle, parce qu’on s’entend bien entre nous, est-ce que tu me donnes quelque chose ?
Elle dit :
— Quoi ?
— Oh ! dit-il, veux-tu ? sur le front.
Elle le prend par les deux oreilles. Et vite jette encore un regard du côté du chemin : et puis là où c’est doux, étroit, là où l’os est juste sous la peau, de sorte qu’elle est bien ten-
– 193 – due ; au-dessous de l’endroit où sur une même ligne les che-veux sont plantés drus, comme au bord d’un champ de blé les tiges mêlées par le vent :
— Oh ! bien sûr, disait-elle et c’est juste, puisque, lui, il ne veut pas.
Alors il a fait encore une journée triste, puis il a fait une seconde journée triste, et elle avait passé également. C’était vers les dix heures du soir. Les lumières en s’éteignant aux fenêtres retranchaient les maisons du monde. Les maisons avaient renoncé, l’une après l’autre, à être. Et il n’y avait plus eu dans toute cette mort, qu’une faible lueur qui indiquât l’emplacement du village et rappelât encore la vie ; c’était la lampe de Brigitte qui continuait à briller, mais à peine ; et est-ce qu’elle ne va pas s’éteindre et qu’est-ce qu’il restera de nous si elle s’éteint ?
Denis Revaz s’était couché ; mais n’avait pas pu s’endormir.
Il était peut-être onze heures quand il s’est dit : « Est-ce qu’on m’appelle ou bien si je rêve ?… »
Mais on l’appelait de nouveau, ou du moins c’est ce qui lui semblait ; alors il a poussé sa femme du coude :
— Dis donc, Euphrosine, tu as entendu ?
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Leurs deux garçons devaient dormir depuis longtemps ; mais elle, il a bien vu qu’elle avait dû rester éveillée bien qu’elle fût sans mouvement à ses côtés ; l’un et l’autre là sans rien dire, tous deux pensant sans doute aux mêmes choses ; parce qu’elle avait répondu tout bas :
— Qu’est-ce que c’est ?
— Denis !
Il n’a pas pu douter cette fois qu’on ne l’appelât ; la voix venait de devant la maison ; elle était à la fois faible et impé-rieuse, elle n’était qu’un murmure et en même temps comme un cri. Il s’est assis sur le lit. Il a dit à sa femme : « Toi, tu restes là ! » puis est sorti du lit sans allumer la lampe, passe son pantalon, sa veste, ne faisant aucun bruit, à cause de ses garçons ; et on continuait d’appeler tout bas pendant ce temps : « Eh ! Denis ! eh ! vous entendez, Denis ? » puis il y avait un silence, puis la voix reprenait, et maintenant il lui semblait la reconnaître…
Et c’était bien qui il pensait, parce qu’ayant ouvert la porte, il avait reconnu Brigitte.
— Denis, il vous faut vite venir ; représentez-vous… ah ! mon Dieu.
Il dit : « Quoi ? »
— Venez vite, son feu s’est éteint.
— Le feu de qui ?
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Brigitte a dit :
— Anzévui…
— Eh bien ?
— Eh bien, dit-elle, il ne l’aurait pas laissé éteindre si… Je le connais, moi. À neuf heures, ça bougeait encore dans ses vitres. Et moi, je m’étais endormie. Mais j’ai été réveillée en sursaut un moment après, comme s’il y avait quelqu’un qui me disait d’aller voir, et là-haut ça ne bougeait plus… Denis, il vous faut venir.
— Je veux bien, mais il faudrait être deux ou trois.
— Appelez vos garçons.
Il secoua la tête :
— Non, disait-il, pas eux. Mais, vous, est-ce que vous ne pourriez pas aller chercher quelqu’un pendant que je me prépare ?
Elle était revenue avec Follonnier et Métrailler ; ainsi ils ont été les quatre. De la maison de Revaz on ne pouvait pas voir celle d’Anzévui. Il fallait être arrivé au tournant du che-min pour qu’elle se montrât ; et, ce soir-là, elle ne s’est pas montrée. La lueur qui en marquait la place, et qui était un peu comme quand le garde-voie élève son drapeau déteint, avait été roulée sur elle-même et emportée. La neige elle-même était sans couleur ; elle faisait seulement dans le bas de la nuit une vague lueur comme celle qui passe au-dessous
– 196 – d’un rideau qui traîne. C’est cette dernière nuit, ils viennent, ils étaient les quatre, ils étaient finalement arrivés devant la porte d’Anzévui, ils entrent ; mais, sortant de la nuit, ils se sont trouvés dans une autre nuit encore plus noire.
— Charrette ! dit Métrailler, est-ce que j’ai des allu-mettes ?
— J’en ai, dit Follonnier.
Ils se tenaient sur le pas de la porte. Là, Follonnier frotte une allumette soufrée, puis tend le bras vers l’intérieur de la pièce. Seulement la petite flamme bleue n’avait pas éclairé et la flamme plus vive qui est venue ensuite pas assez :
— Oh ! disait Brigitte, c’est qu’il faudrait pouvoir aller chercher une bougie. Elle doit être sur le manteau de la che-minée, parce qu’il s’éclairait avec son feu et seulement avec son feu.
— J’y vais, dit Follonnier.
Il frotte encore une allumette, puis s’arrête.
Le silence qui remplissait la pièce était comme quelque chose de compact qui vous empêchait d’avancer. Brigitte avait fini pourtant par rejoindre Follonnier. L’allumette s’est éteinte, ils se cognent à la table, puis voient la table, et Bri-gitte tout bas a dit : « C’est là. » Elle tenait Follonnier par le pan de sa veste ; Follonnier pendant ce temps allumait la bougie. Elle s’est mise à éclairer.
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Brigitte s’est signée trois fois de suite.
Et dans le fauteuil il y avait le père Anzévui, parce qu’il était mort comme quand on s’endort, comme la lampe qui s’éteint faute d’huile, comme la fontaine qui cesse de couler par manque d’eau, comme se tait le son de la cloche quand le battant n’est plus en mouvement. Ses mains s’étaient seu-lement ouvertes ; le livre avait glissé de ses genoux ; sa tête avait penché de côté ; on ne voyait plus sa figure, mais seu-lement ses cheveux et sa barbe qui faisaient une tache blanche comme celle qu’il y a dans le haut des montagnes où l’hiver dure tout l’été.
— Bien quoi ?
C’était Follonnier. Il ne pouvait pas rester longtemps sans rien dire.
— Bien quoi ? il était vieux, il avait fait son temps. Il faut nous y mettre, disait Follonnier, pendant qu’il est chaud.
Il a posé la bougie sur la table.
— C’est pas lui seulement, c’est nous, disait Brigitte, c’est nous autres… Oh ! allez doucement », disait-elle, ayant vu Follonnier et Métrailler qui s’approchaient du corps, se préparant à le soulever ; et le père Revaz, lui, n’avait pas bougé de sa place, mais on voyait sa mâchoire trembler ; « allez doucement, s’il vous plaît, reprenait-elle ; où est-ce que vous voulez le mettre ? »
— Il a bien un lit ? a dit Follonnier.
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— Oh ! disait-elle, il n’est pas fait : il n’y couchait plus ces derniers temps ; il avait trop de peine à respirer. Atten-dez que j’aille faire de l’ordre.
À présent elle s’affairait ; et elle disait : « Éclairez-moi », s’étant dirigée vers l’angle de la pièce où il y avait en effet un vieux lit de sapin fait d’un simple cadre de bois avec une paillasse sans draps. Mais elle a lissé la paillasse du mieux qu’elle a pu de la main, elle a mis le traversin où il fallait ; et eux, alors, avaient apporté Anzévui, c’est-à-dire Cyprien et Follonnier.
— Il ne pèse pas plus lourd que l’autre, disait Follonnier, et il se laisse aussi bien faire, pensant à Arlettaz ; il n’est pas non plus beaucoup mieux logé que lui…
Pendant qu’ils couchaient Anzévui sur sa paillasse ; et Brigitte lui a joint les mains, et on lui a fermé la bouche en lui nouant un mouchoir autour de la tête ; puis Brigitte : « Il faut que j’aille chercher l’eau bénite et mon chapelet » ; alors Revaz lui avait dit :
— Je vais avec vous.
Il n’était pas revenu.
Brigitte, elle, à son retour avait tout disposé autour du mort comme c’est l’habitude jusqu’au moment où ils nous quitteront pour toujours ; elle avait allumé les bougies, mis une nappe propre sur le coin de la table ; elle s’était assise à côté du lit. Follonnier avait pris place près d’elle.
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Elle hochait la tête :
— C’est bien ce qu’il m’avait annoncé parce qu’il m’avait dit : « Je passerai en même temps que lui. »
— Bah !
— C’est signe qu’il a vu clair, c’est signe qu’il ne s’est pas trompé.
— Il a confondu, disait Follonnier. Il s’est pris pour le so-leil.
— Oh ! taisez-vous, disait Brigitte.
Et, à ce moment, Métrailler s’était levé de dessus de sa chaise :
— Ah ! tu nous quittes ? disait Follonnier.
— Oui, il faut que j’aille ; je vous enverrai quelqu’un.
— Moi, je reste encore un moment.
— Moi, je vais rester tout le temps, dit Brigitte. Seule-ment, Cyprien, disait-elle, regardez en passant si ma lampe brûle bien toujours.
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Elle, c’est dès quatre heures, cette nuit, qu’elle s’est éveillée, car, même par temps couvert, il commence à faire clair de bonne heure en avril. Elle bouge un genou, elle bouge l’autre. Elle les bouge juste assez pour qu’Augustin fi-nisse par lui dire : « Qu’est-ce que tu fais ? » mais sans trop se réveiller. Et elle : « Je sais pas, j’ai soif, je vais boire un verre d’eau à la cuisine. » Elle se glisse hors du lit. Elle n’avait pas allumé la lampe.
Ses pieds sont légers et prudents. Elle s’est habillée dans la cuisine. Et elle a été ensuite dans la neige et dans la nuit, mais le chemin n’était pas long, si bien qu’elle a vu bientôt briller les fenêtres de la chambre de Jeanne Émery, qui étaient déjà éclairées, car tout avait été arrangé entre elles la veille. Et, de dessous les fenêtres de Jeanne Émery, elle n’a eu qu’à dire : « Jeanne, c’est moi ».
— Quelle heure est-il ? ils vont venir, disait Isabelle.
— Oh ! dit Jeanne, on a le temps.
— Tu es prête ?
— Je suis prête.
— Et mon costume ?
— Le voilà.
Sur le lit étaient étalés l’un à côté de l’autre la jupe et le corsage d’Isabelle : « Seulement, disait Jeanne Émery, j’ai peur que tu n’aies pas assez chaud, parce que c’est léger. »
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— Oh ! disait Isabelle, j’ai mon châle.
Elle s’est mise devant le miroir ; Jeanne a approché au bout de son fil l’ampoule électrique qu’elle a accrochée à un clou :
— C’est que j’ai manqué d’étoffe, disait Jeanne.
— Ça ne fait rien, j’ai mes colliers.
Elle levait les bras en riant devant le miroir. Son rire était comme de l’eau qui coule, ses dents comme les petites pierres blanches qu’on voit bouger au fond de l’eau.
Elle disait :
— Ça me serre !
— Attends, disait Jeanne Émery.
Jeanne Émery tirait des deux mains sur le bas du cara-co :
— Il n’est pas en place et puis tu es ronde. Oh ! disait-elle, on va te voir par devant jusqu’au bas du cou.
— Ça ne fait rien, c’est le printemps. Où est-ce que tu as mis mon collier ? et où as-tu mis mes boucles d’oreilles ?
Le collier a été comme une entaille rouge à son cou ; il y a eu comme deux gouttes de sang qui ont perlé à ses oreilles.
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Puis, inclinant le miroir, elle s’y est regardée des pieds à la tête ; elle avait les pieds petits dans ses gros souliers à clous.
Elle se regarde encore ; elle a le mollet rond sous ses épais bas de laine, la taille fine, la nuque pleine :
— Dis donc, Jeanne, tu crois que ça va ?
Et Jeanne Émery :
— Je crois que ça va.
Alors Isabelle a pris son châle et se l’est noué autour de la poitrine ; a attaché sous son menton un fichu noir à petits bouquets de toutes couleurs :
— Ça y est !
Au même moment on a entendu la voix de Jean sous les fenêtres :
— Êtes-vous là ?
Isabelle lui a dit :
— As-tu ton cornet ?
Il l’a tiré de dessous sa veste.
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Ensuite Métrailler et Tissières étaient parus ; Isabelle a dit à Métrailler :
— Et vous, avez-vous votre fusil ?
Mais on avait déjà vu le canon qui dépassait par-dessus son épaule.
— Et des cartouches, Métrailler ?
Il a fouillé dans sa poche : il en avait plein la main ; c’étaient des cartouches à balle comme celles dont on se sert pour aller chasser le chamois.
— J’en ai, vous voyez, et plus qu’il n’en faut. Parce qu’il faudra tirer combien de fois ?…
— Treize fois de suite.
— Pourquoi treize ?
— Parce que c’est le treize du mois.
À ce moment, ils avaient eu une surprise, car il n’y a pas eu que Lucien Revaz, le cadet, qui s’est présenté, mais aussi Julien qu’on n’attendait pas.
— Tiens, tu viens, toi aussi ?
— Oui, disait-il, parce que je suis pressé, moi aussi, de le voir et je m’en ennuie.
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Et cependant Métrailler avait dit :
— Vous savez qu’Anzévui est mort.
— Eh bien, voilà, ça y est, c’est fini ! disait Isabelle, tout commence ou tout recommence. Allez devant, Métrailler, c’est vous qui nous montrerez le chemin, et puis toi, Jean, tu iras ensuite.
Elle avait ouvert la porte, et Métrailler :
— Oui, disait-il, seulement il y en a d’autres qui préten-dent que c’est la fin pour tout le monde du moment qu’Anzévui est mort.
Mais Isabelle avait fait entendre son rire, et il était comme le chant du merle avant le temps.
Ils se sont tus pour commencer parce qu’ils avaient à longer une partie de la rue qui traverse le village. Ils mar-chaient deux par deux, Métrailler en tête ; Jean était à côté d’Isabelle et elle l’avait pris par la main. Du côté du levant, dans le bout du village, la lampe de Brigitte éclairait douce-ment derrière les carreaux. Et plus loin ils ont vu qu’il y avait cette nuit-là une autre fenêtre éclairée et beaucoup plus qu’à l’ordinaire, d’une lumière moins incertaine, et moins va-riable, et plus fixe que celle d’un feu de bois : c’étaient les bougies qui brûlaient sur le coin de la table dans la cuisine d’Anzévui.
Ils avaient donc passé en silence près de la maison d’Anzévui ; ils avaient commencé à monter. La neige était
– 205 – gelée, parce qu’il n’avait pas cessé de geler, la nuit. Mais, le jour, elle avait commencé à fondre d’en dessous, de sorte que son épaisseur était déjà diminuée. Métrailler allait de-vant et ainsi ouvrait la piste ; elle était reprise par Tissières, puis par les autres, et élargie ; pendant qu’au-dessous d’eux le village continuait à dormir sous beaucoup de petits toits à peine aperçus, à peine dessinés sur leurs bords par un trait bleu. Aucun changement n’était encore visible autour d’eux, ni à leurs pieds ; il a fallu qu’ils se fussent élevés davantage pour que la neige prît enfin une apparence de couleur. Était-ce bien, d’ailleurs, une couleur ? On vit quelque chose de pâle naître peu à peu au-dessous de soi, sans dessin, ni con-tours, mais une vague clarté s’en dégageait quand même : c’est d’en bas que naissait le jour, et eux ils ont été portés par lui dans l’air encore occupé par la nuit. Est-ce qu’il faut que tu souffles dans ton cornet, Jean ? oh ! pas encore. Il y avait au-dessus d’eux la crête dont ils n’étaient pas loin, mais ils avaient à l’atteindre d’abord, parce qu’on domine de là les deux versants, on est au point de rencontre des deux pentes de la montagne ; on peut se pencher d’un côté, on peut se pencher de l’autre, ayant un pays tout entier, puis un autre pays tout entier au-dessous de soi.
— Et alors est-ce que tu vas souffler dans ton cornet ?
Ils étaient les sept, ils sont arrivés sur l’arête. La neige en avait été balayée par les vents. C’est qu’ici ils ne sont contenus par rien, qu’ils soufflent du nord ou du sud, et ils circulent en pleine liberté. Eux, se sont trouvés faire face à ce dos où les blocs, posés à la suite l’un de l’autre, ont eu soudain une couleur et une forme ; ils sont devenus gris et on voit qu’ils sont gris, mais ils ne sont pas seulement gris, mais veinés et on voit leurs veines, et tachés et on voit leurs
– 206 – taches. Dans les vides qu’ils laissaient entre eux un peu de neige était restée, on voyait la neige ; ailleurs on voyait la terre et il y avait dessus un peu de gazon jauni. Du jaune, du blanc, du gris, du brun.
Mais alors Isabelle avait tendu le bras :
— Regardez là-bas ; qu’est-ce que j’ai dit ?
Elle montrait un point à l’horizon. Ils s’étaient arrêtés, ils se tournent vers elle. On voyait maintenant la couleur de leurs visages, on voyait la couleur de leurs vêtements : les guêtres de Métrailler, les jambières de Tissières, la mous-tache de Julien Revaz ; et, à elle, ses joues brunes qui étaient dans leur milieu comme la pêche quand elle mûrit :
— Ça va être le beau temps. Souffle dans ton cornet, Jean, qu’ils nous entendent du village. Souffle comme à la caserne. Dis-leur : « Debout, les vieux, c’est le moment. »
Jean a soufflé dans son cornet.
Alors ils se sont dit, là en bas : « Qu’est-ce que c’est ? » et du haut de la crête on a vu le village naître peu à peu, à lui-même. De là-haut, c’est aussi le village qu’ils ont aperçu, ayant baissé la tête en même temps que Jean tournait vers lui l’embouchure de son instrument. L’air avait été nettoyé entre eux et lui, l’air était devenu tout à fait transparent ; et là au fond, les toits se voyaient mieux, étroitement serrés l’un contre l’autre, faisant des carrés un peu bleus et qui penchaient dans des sens différents. Le cornet de Jean les désignait, et, au-dessus du bleu des toits, un autre bleu plus
– 207 – pâle s’était mis à bouger, ayant un mouvement comme celui des vagues que le vent doucement balance sur le lac par les beaux jours. Ils avaient, là en bas, allumé le feu dans les cui-sines. Les femmes étaient devant leur fourneau ou bien pen-chées sur le foyer ; elles ont dit : « Qu’est-ce qu’on entend ? »
Elles lèvent la tête, au village ; elles se disent : « Qu’est-ce qu’on entend ? mais c’est le cornet du berger des chèvres ; » puis se tournant vers la fenêtre : « Tiens ! il va faire beau aujourd’hui. »
« Oh ! mon petit, qu’est-ce qu’il y a ? » C’était Justine Émonet qui était accourue près du berceau de son enfant.
Elle l’avait pris contre elle, l’ayant soulevé droit en l’air ; elle avait appliqué sa tête contre sa tête à lui et, joue à joue, elle lui parlait ; mais, lui, continuant d’ouvrir une grande bouche sans dents dans une figure toute rouge où les yeux étaient disparus dans les plis de la peau que les cris faisaient remonter, tout à coup il perdait le souffle, et il y avait un long silence, d’où il ne sortait enfin que par une espèce de déchirement.
— Oh ! mon petit, mon petit, qu’est-ce qu’il y a ? Où as-tu mal ? Est-ce que vraiment tout est fini ?
Mais alors le grand jour est entré par la fenêtre ; elle s’en approche, elle se met dedans ; puis tourne l’enfant en pleine lumière :
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— Oh ! se disait-elle, il n’a plus d’yeux tant il pleure, mais il est rouge, il est beau rouge. Il ne serait pas si rouge s’il n’était pas en bonne santé.
Puis :
— Il n’a pas bien mangé hier soir. Est-ce que ce serait seulement qu’il a faim ?
Elle s’est assise près de la fenêtre, elle a ouvert son ca-raco ; et tout à coup, les cris se taisent. Elle a pris le bout de son sein entre ses doigts, elle se penche en avant ; la petite tête à fin duvet d’oiseau s’est alors tournée de côté. La bouche a été comme le fer qu’appelle l’aimant ; elle est ve-nue se coller où il fallait d’elle-même ; et il s’était fait un doux bruit qui dure à cause de quelque chose qui va de moi à lui, à cause d’une circulation.
De sorte qu’elle ne bougeait plus ; elle levait seulement les yeux et non la tête ; et un sourire était sur sa figure pen-chée comme une seconde lumière, cependant qu’elle regar-dait par les petits carreaux la neige qui devenait rose, comme si les œillets de son jardin fleurissaient tous en même temps.
Jean Antide, là-haut, souffle dans son cornet ; voilà la mère Revaz qui appelle son mari : « Denis, Denis, viens voir, tu t’es trompé… Le temps s’éclaire… Sûrement qu’on va voir le soleil aujourd’hui » ; et Jean Antide, là-haut : « Ça y est », et il remet le cornet sous sa veste, parce qu’Isabelle lui a dit :
— Ça suffit pour le moment.
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Puis a dit à Métrailler : « Il nous faut suivre la crête jusqu’en Sézymes ; on peut ? dites donc, Métrailler. »
— Bien sûr qu’on peut, puisqu’il fait beau.
Ils ont marché sur ce dos de pierre qui était ensuite un dos de terre ; ils marchaient, tantôt sur le roc où les clous grincent comme les dents contre un os, tantôt sur une épais-seur d’herbe pareille sous les pieds à un tapis de feutre. Ils sont parvenus ensuite à un élargissement où poussaient quelques mélèzes déjetés qui avaient l’air de fumées grises poussées de côté par le vent ; mais à travers ces fumées tout à coup qu’est-ce qu’on voit là-bas, sur notre gauche ?
— Jean, souffle dans ton cornet.
Il a soufflé dans son cornet et Métrailler continuait à tendre la main à Isabelle ; aux places difficiles, Métrailler qui était plus haut qu’elle la tirait par devant, Jean la poussait par derrière, tandis que Jeanne Émery était aidée par les Re-vaz et par Tissières :
— Eh ! Jean, tu vois, souffle encore une fois.
Le cornet s’est mis à briller.
Et elle disait :
— J’ai trop chaud.
Ils s’étaient arrêtés de nouveau sur une pointe ; on commençait à voir la terre dans toute son étendue, le ciel au-
– 210 – dessus d’eux commençait à se dévoiler ; elle disait : « J’ai trop chaud. » Elle a ôté son fichu de tête.
Brune et rose, on voyait son cou, on voyait ses boucles d’oreilles, on voyait ses cheveux où un peu de neige qui avait fondu faisait des gouttelettes, comme quand la rosée à la pointe de l’herbe brille au lever du jour.
— Ah ! dit-elle ; mais on va y être, ou quoi ? et sa poi-trine se gonflait sous son châle.
— On y est presque, disait Métrailler ; il n’y a plus qu’une dernière tirée. On sera juste là-haut au bon moment ; eh ! la dorée…
Regardant Isabelle :
— Eh ! vous deux, les dorés, disait-il en regardant Jean : et il y a nous autres les brûlés, n’est-ce pas, Tissières ? Eh bien, c’est nous qu’on tire ; vous, vous n’avez qu’à vous lais-ser tirer.
Les nuages se rassemblaient en flocons comme fait le lait quand il se caille ; les flocons étaient gris et blancs, ils se sont disposés, dans le bas du ciel, en lignes régulières comme celles que fait l’eau dans le sable au bord de la mer. Et c’est à gauche que ça a commencé. Une première pointe y a paru, comme une bougie avec sa flamme. Eux, ils étaient encore dans l’ombre, mais là-bas, du côté du levant, tous ces feux l’un après l’autre s’étaient maintenant allumés. Et pas seulement les imaginés, pas seulement ceux qu’on s’invente à soi-même, pas seulement ceux qu’on se représente en fer-
– 211 – mant les yeux, comme avant ; mais les réels, les véritables, ceux qui se voient, qui pourraient se toucher, qui sont là, qui vous tirent le regard dehors, qui vous arrachent à vous-même ; tandis que, du côté du couchant, là aussi, les vapeurs commençaient à se soulever. Elles se roulaient en boules qui étaient posées les unes à côté des autres, comme des ballons prêts à partir, sur quelque étage plat de la montagne ; et tous ces globes et ballons, l’un après l’autre, ont été lâchés et montaient, découvrant derrière eux mille pointes qui s’aperçoivent, avec leurs robes éclatantes, agenouillées dans le matin.
— Souffle Jean ; ou bien si tu n’as plus de souffle…
Il souffle encore ; il n’y avait plus devant eux qu’un der-nier escarpement qu’ils surmontent ; et, au-dessus des mon-tagnes du fond, le ciel s’est doré tout à coup, devenu pareil avec ses rayons à un éventail qui s’ouvre.
Isabelle a dit à Métrailler :
— Préparez-vous !
— Oh ! ça n’y est pas encore tout à fait.
Alors elle a dit :
— J’ai trop chaud.
C’est que l’air était de plus en plus tiède, c’était aussi le mouvement qu’on s’est donné.
– 212 –
— Tu vois, disait Lucien Revaz à son frère, si tu as bien fait de venir !
Tandis qu’elle, elle ôte son châle, et on a vu le collier rouge dans le bas de son cou nu.
— Oh ! disait Jeanne Émery, tu vois bien, ton caraco, il est trop court !
— Tant pis ! Et puis à Jean : « Et toi trouves-tu ? » et rit et a fait bouger sous l’étoffe mince ses belles épaules.
— Il vient ?
— Pas tout à fait encore.
— Dommage, a-t-elle dit, dommage qu’on ne puisse pas descendre ensuite à notre mayen. Il est juste là-dessous.
— Je sais bien, disait Métrailler, mais il y a trop de neige et elle va se mettre à fondre.
— Dommage ! on aurait pu danser. Jean, est-ce que tu as ta musique à bouche ? Eh bien, garde-la dans ta poche, et on ira y faire les foins ensemble ; ce sera bientôt, disait-elle ; le temps va vite, qu’en dis-tu, Jean ?
Puis :
— Métrailler, vous êtes prêt ?
– 213 –
Elle était en avant de nous, elle nous tournait le dos ; ses tresses pendaient sur sa nuque comme une grappe de raisins noirs.
Et le duvet qui était sur ses joues s’est illuminé tout à coup, en même temps que la ligne de son cou et le contour de ses épaules.
Métrailler lève son fusil en l’air.
Un, deux, trois, quatre, voilà qu’ils comptaient les coups au village. Ils disaient : « Où est-ce qu’on tire ? » Ils ont compté jusqu’à treize coups.
Et ni Brigitte, ni une autre vieille, qui veillaient Anzévui n’avaient encore bougé ; mais alors un rayon de soleil était entré par la fenêtre.
— Eh ! a dit la vieille, dites donc, hein ? il semble bien qu’Anzévui se soit trompé…
Brigitte n’avait rien dit, elle s’était levée ; elle avait été prendre un linge qu’elle avait préparé exprès ; elle l’a étendu sur la figure du mort.
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Charles-Ferdinand Ramuz
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