Si le soleil ne revenait pas

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 4 sur 13

Pages du PDF

Si le soleil ne revenait pas

Chapitre IV

 

 

« Le soleil vomira rouge, et puis il ne sera plus là. »

La vieille Brigitte faisait peur aux femmes à qui elle ra-contait ses visites à Anzévui. Elle allait de porte en porte, elle disait :

— Il m’a demandé de venir tenir son ménage. Il se fait vieux, comprenez-vous ? Il marche difficilement, il toussote, il a trop couru dans sa vie, il est fatigué. Il est sous ses plantes ; si vous en voulez ?…

On lui disait :

— Peut-être bien… À l’occasion…

— Il se tient sous ses plantes ; des fois il tousse, des fois il ne tousse pas. C’est quand il allait rôder par la montagne ; il en faisait des bouquets, comprenez-vous ? Il les a pendus au plafond, la tête en bas. Oui, disait-elle, avec des ficelles ; aux poutres et avec des ficelles. Il y en a qui font transpirer ; il y en a qui sont bonnes pour la poitrine, et, d’autres, c’est pour l’estomac. Oh ! elles sont bien un peu vieilles, c’est sûr, ses plantes, mais enfin si vous en voulez… Ça ne vous coûte-ra rien, disait-elle…

— Oh ! merci bien…

– 43 –

— Seulement il faudrait vous dépêcher, parce qu’il ne va plus y avoir que trois mois… Et lui, je pense qu’il passera en même temps que le soleil. Il dit qu’il va baisser comme lui, tout doucement, parce qu’il s’en va peu à peu, le soleil, et lui aussi il s’en va peu à peu ; et tant mieux pour lui, disait-elle, parce qu’il y a ceux qui devront tout lâcher d’un coup.

Justine Émonet venait d’avoir un enfant ; elle disait :

— C’est pas juste !

Elle le tenait dans ses bras, c’était un bébé en sucre.

C’était un bébé tout en sucre, tellement il était bien en-veloppé dans une couverture en grosse laine blanche ; elle lui ôtait de dessus la figure un mouchoir dont elle l’avait couverte à cause du froid :

— Regardez-moi les belles couleurs qu’il a pourtant. Et il est intelligent, il sait déjà rire. Est-ce que ce serait juste qu’il finisse avant même d’avoir commencé ?

Elle se baissait alors sur la petite place ronde et chaude qu’il y avait au creux de son bras gauche dans l’air froid ; et, y collant ses lèvres, ne pouvait plus les décoller…

Brigitte, elle, continuait :

— Il m’a dit : « J’ai encore un peu d’argent dans le tiroir de la table. Il suffira bien. » J’y ai dit : « Oh ! vous n’avez plus besoin de grand’chose. Peut-être un peu de fromage. – J’en ai. – Et puis du pain. – J’en ai aussi, mais il est sec. Il faudra

– 44 – le faire tremper. » J’ai dit : « Je le ferai tremper. » On s’est arrangé comme ça que c’est moi qui lui fais ses courses et de temps en temps je viens et je lui fais son lit ou je donne un coup de balai…

On a vu Cyprien Métrailler entrer chez son ami Tis-sières. Le jour continuait à être triste et bas.

Il n’y avait plus de ciel ; il y avait seulement un brouil-lard jaunâtre qui était tendu d’une pente à l’autre, comme une vieille serpillière, un peu au-dessus du village, et les montagnes sont derrière, ou bien est-ce qu’elles n’existent plus, les pointues, les carrées, les rondes, celles qui sont comme des tours, celles qui sont comme des cornes, celles qui sont tout en rochers ou tout en glace ? qui brillaient toutes ensemble autrefois sous le ciel bleu.

Métrailler avait trouvé Tissières qui se chauffait devant son feu. Il s’était assis à côté de Tissières.

— Je m’ennuie. Et toi ?

— Je m’ennuie aussi.

— Eh bien, il te faut venir avec moi.

— Où ça ?

 

– 45 –

— Il te faut venir avec moi pour tâcher d’aller retrouver le soleil quelque part au-dessus des forêts du Bisse1. Et, à nous deux, c’est bien le diable si on ne tire pas une chèvre, parce qu’elles doivent être descendues à présent.

Ils étaient de vieux amis, ils chassaient toujours en-semble, et pas seulement en temps de chasse, mais toute l’année ; et ils n’avaient jamais eu de permis, ce qui fait d’abord une économie, mais ce qui vous vaut surtout le plai-sir de narguer le gouvernement.

Ils connaissaient d’ailleurs à fond tous les recoins de la montagne, tous ses passages, toutes ses cachettes, ce qui leur permettait de ne pas trop s’occuper des gardes-chasse.

Seulement, ce jour-là, Tissières a secoué la tête et Mé-trailler lui disait :

— Pourquoi ?

— Tu ne vois pas ? Il y a trop de neige.

— Elle porte, disait Métrailler.

 

1 Petit canal (parfois en bois) courant à flan de coteaux destiné à assurer l’irrigation des villages ou des prairies pour faire pousser le fourrage nécessaire à l’élevage. Certains de ces ouvrages sont éton-nants et franchissent ou s’accrochent à des parois à pic. Aujourd’hui de très nombreux bisses ont disparu. (Note du correcteur – ELG.)

– 46 –

— Qu’en sais-tu ?

— Il a gelé fort ces dernières nuits.

— Oui, mais il y a le vent.

— Il n’y a point eu de vent.

— Ça ne me fait pas envie par ce temps-là…

Il tendait le bras vers la fenêtre.

Il faisait brun, en effet, entre les croisillons des vitres aux tout petits carreaux ; il faisait partout singulièrement brun et triste, avec une singulière immobilité de l’air.

— Le temps, disait Métrailler, qu’est-ce que tu veux que ça nous fasse, le temps ?

— Le brouillard…

— C’est pas du brouillard. Et puis, comme si c’était la première fois qu’on se mettait en route quand le ciel est cou-vert.

Mais Tissières ne voulut rien entendre. Il ne vous répon-dait même plus ; il secouait simplement la tête. Métrailler ne le reconnaissait pas.

Et Métrailler a dit :

 

– 47 –

— Eh bien, tant pis si tu ne veux pas venir avec moi. Ça n’empêche rien, disait-il. Je veux aller retrouver le soleil, di-sait-il, parce qu’il se cache trop longtemps pour nous quand on reste enfermés dans le village ; et c’est bête, puisqu’on a des jambes ; et puis je m’ennuie, recommençait-il, et toi, je vois bien que tu t’ennuies aussi, seulement tu ne veux pas l’avouer.

Tissières ne disait toujours rien, en effet : alors Métrail-ler est sorti.

Il vivait avec son vieux père qui était devenu presque aveugle avec l’âge. Le père Métrailler ne voyait plus des choses du monde que la vague clarté qu’elles émettent, non leur forme ; il ne voyait plus du monde que des places sombres et à côté des places claires ; et voilà même que de-puis quelque temps déjà il disait : « Est-ce que tout devient plus gris, parce que ça tend à s’égaliser ? »

On lui disait :

— C’est que le soleil n’est plus là.

— Il vous faut prendre patience, lui disait-on. Les choses sont sans couleur tant qu’il n’éclaire pas. Pour nous aussi, tout est gris en ce moment. Seulement le jour viendra bien où on pourra vous apporter un bouquet de gentianes et un bouquet de primevères ; vous ferez tout de suite la diffé-rence, vous verrez.

Métrailler, lui, préparait son fusil. C’était un fusil à balles. C’était un mousqueton de cavalerie qui est une arme

– 48 – plus courte et plus légère que le fusil des fantassins. Un fusil trop long est gênant dans les rochers ; un fusil trop lourd se-rait malcommode, vu qu’il n’est pas toujours facile de pren-dre la position qu’il faut dans ces pierrailles où on ne peut ni se mettre à genoux, ni rester debout, ni s’étendre, où il vous faut souvent lâcher votre coup à bras tendu et au jugé. Il avait préparé sans bruit tout ce qu’il lui fallait pour le lende-main en fait d’habits et de provisions ; et, maintenant, à la lumière de la lampe, vers les deux heures de l’après-midi, il était occupé à graisser son arme. Il avait complètement dé-monté la culasse dont les pièces étaient éparses devant lui sur la table, chacune étant posée sur un carré de chiffon, car il était un homme soigneux ; puis, prenant son fusil par le pe-tit bout, il le dirigeait de telle façon que la lumière de la lampe (car d’ordinaire on vise le soleil, mais il n’y a plus de soleil) fût juste en face de lui à l’autre bout du canon. Et, de nouveau, il passait le cordeau dans le canon, jusqu’à ce qu’il ne restât plus la moindre tache sur l’acier où la lumière doit être comme un fil d’argent, sans solution de continuité.

Personne ne le vit partir, le lendemain matin, parce qu’il n’était même pas six heures.

Il avait pris grand soin en se levant de ne pas faire cra-quer son lit. Il avait réussi à poser ses pieds sur le plancher de façon qu’il restât parfaitement silencieux, ce qui n’était pas commode, vu la longueur des vieilles planches que l’âge a fini par faire jouer et qui sont simplement clouées sur les poutres qui les séparent de la chambre de dessous sans au-cun revêtement de plâtre. Il s’était habillé ; il avait descendu l’escalier de bois, pieds nus, s’arrêtant à chaque marche ; il avait ainsi gagné la porte ; là, il avait écouté encore une fois. Mais rien ne bougeait dans la maison et rien ne s’y faisait en-

– 49 – tendre que le battement régulier et sourd d’une vieille pen-dule à caisse, et il s’était réglé sur son battement pour tour-ner la clé dans la serrure, tirer à lui la lourde porte, la refer-mer.

Il a vu alors qu’il n’y avait rien à voir ou que du moins il ne voyait rien, comme s’il avait lui-même perdu la vue. C’est en tâtonnant avec les mains autour de lui qu’il avait fini par trouver le banc qui se trouvait placé tout contre le mur de la maison à l’abri de l’avant toit. Il s’y était assis pour mettre ses souliers. Il n’avait eu ensuite qu’à étendre la jambe pour que son pied s’enfonçât aussitôt dans une bonne épaisseur de neige ; de sorte que, pour ce qui était du bruit, il n’avait plus rien à craindre ; mais, ce qui le gênait, c’était l’obscurité. Métrailler levait la tête, et il ne lui semblait pas qu’il la levât ; il la tournait de tout côté, mais il ne lui sem-blait pas qu’il la tournât, toute altitude se trouvant suppri-mée et toute profondeur et jusqu’au sens de la distance ; pendant qu’il se disait : « Cochon de Tissières ! » il se disait : « Qu’est-ce qu’il fait ? il dort, l’animal » ; et il se disait pour finir : « Eh bien, allons-y quand même ! » mais il y avait en lui une voix qui chuchotait : « Tu ne te tireras pas d’affaire tout seul, Cyprien ; tu ferais mieux de rester où tu es. »

— Ça ne fait rien.

Il s’était donc mis en route, tout seul. Il lui fallait porter le pied de côté pour distinguer à travers sa semelle la place et la direction du chemin. Il avait été ainsi amené à la rue, il l’avait suivie d’un bout à l’autre. Là, il était arrivé devant ce qui, en temps ordinaire, était toute une vaste vue ouverte sur la vallée, toute une perspective de hautes montagnes, de pâ-turages, de forêts, de rochers, de névés, de glaciers solitaires,

– 50 – avec le double versant des pentes qui se rejoignaient bien plus bas dans les profondeurs ; mais il n’en restait rien, dans la perfection de la nuit, qui n’avait même plus de couleur, qui était seulement la négation de ce qui est, – rien qu’une faible lueur, quelque chose comme une émanation ou une vague phosphorescence, quelque chose comme quand on frotte sans l’enflammer une allumette sur son pantalon.

Il avait continué à avancer quand même, n’écoutant point la voix de la prudence, laquelle voix lui répétait : « À quoi ça te sert-il, même si tu tires une chèvre, même si tu en tires deux ? Est-ce qu’il ne faudrait pas d’abord que tu sois sûr d’être en mesure de la descendre ; est-ce qu’il ne faudrait pas aussi que tu sois plus sûr que tu n’es de pouvoir te des-cendre toi-même, Cyprien, dans ces dessus ? »

Mais il s’est obstiné, tenant ses yeux fixés juste devant lui, où il faisait lever peu à peu par l’habitude qu’il en pre-nait, de dedans rien, une chose, une autre ; il opérait ainsi une première séparation entre les choses qui sont en bas et celles qui sont en haut, entre le sol et l’air, entre ce qui ré-siste à votre venue et ce qui y cède, faisant sortir devant lui tantôt une barrière, tantôt plus loin un buisson, puis un bou-quet de mélèzes, à quoi il avait reconnu qu’il était dans la bonne direction. Il s’élevait en travers de la pente qui do-mine le village. Il faut dire que la neige portait. Il faut dire qu’elle était peu à peu devenue distincte de la nuit à qui elle servait de base. Métrailler voyait maintenant ses pieds et même sa main quand il étendait le bras, étant d’ailleurs chaudement et solidement équipé (c’est un chasseur), pour-vu de manger et de boire, armé aussi, son mousqueton pen-du à l’épaule, les jambes prises dans des molletières, la tête et les oreilles dans le passe-montagne dont les deux brides se

– 51 – nouent sous le menton. Il a été encouragé dans sa résolu-tion : c’est la vie. Et, à mesure qu’il avançait, il séparait de plus en plus les éléments contraires ; il reconstruisait le monde tel qu’il devait être, tel qu’il allait être, imaginant le jour avant le jour et refaisant le jour d’avance avec ses yeux impatients. Les grands vents de la montagne n’avaient pas soufflé depuis longtemps sur le pays. Il y avait ainsi une grande égalité dans l’épaisseur et la consistance de la neige, qui, quand elle est au contraire chassée et partout promenée, devient comme le sable des déserts, s’entassant dans les re-plis du sol dont elle laisse à nu les exhaussements. Elle était du reste recouverte d’une mince feuille de glace pas plus épaisse qu’une vitre, laquelle cassait sous le pied avec un bruit comme quand un caillou arrive dans un carreau ; Mé-trailler laissait derrière lui des traces aussi nettes que si elles avaient été découpées avec des ciseaux dans une feuille de carton. Il savait à chaque pas où il se trouvait, à cause de l’apparition d’objets qu’il attendait l’un après l’autre, telle-ment ils étaient connus de lui : c’était une croix, ou une grosse pierre, et il quittait la croix, attendant de voir sortir devant lui la pierre, puis c’était un arbre isolé. Il avait vu en-fin paraître au-dessous de lui le village ; et le village, blanc sur blanc, aurait été pareil à rien du tout, s’il n’y avait pas eu le bois noir de ses façades qui, vues d’en haut et de côté, fai-saient comme des trous, faisaient comme s’il y avait eu des infiltrations d’eau dans la superposition des neiges. Et la nuit s’en allait quand même et c’est lui qui la dissipait. Il a tendu le bras en avant ; il voyait qu’au geste de son bras le jour s’éveillait par degré, s’étant mis à rire et voilà. Il se disait : « Et voilà ! Ils sont morts là-dessous parce qu’ils consentent à la mort. Ils sont couchés ensemble dans le mauvais air sous un édredon, sous un plafond, sous un toit, puis sous un autre qui est la neige, et un troisième toit encore qui est la

– 52 – nuit ; moi, je vais chercher la lumière parce que je suis vi-vant. Je vais leur ramener le soleil qu’ils n’ont plus et pour le moment je refais pour eux la lumière » ; parce qu’il croyait qu’il la faisait naître, quoique petite et incertaine encore, avec ce village qu’il a salué. Mais, presque en même temps, il l’avait perdu de vue. Il s’était engagé sur une arête qui surmontait la pente qu’il venait de dépasser. Là, en temps ordinaire, on est comme sur une corde raide. C’est le lieu de rencontre de deux penchants qui se trouvent ainsi coïncider à leur sommet ; c’est un chemin pas large, pendu dans les airs, d’où on a en temps ordinaire une vue magnifique sur les déserts haut perchés des glaciers et de la rocaille, mais où il n’y avait rien d’autre, ce matin-là, qu’un peu de neige et quelques bosses de rocher sur un espace de quelques mètres en avant de lui. Et, quand on se retournait, de quelques mètres derrière vous : pas autre chose. Une immensité vague et illimitée de fin brouillard, si c’était bien du brouillard et non pas un simple empêchement au jour ; car le jour s’était levé un peu, mais à présent il ne se levait plus, étant immo-bile et comme noué sur lui-même. Métrailler tira sa montre de sa poche et vit qu’il était neuf heures. Ça ne fait rien. Il y voyait très suffisamment pour se conduire, bien qu’il n’eût pas d’autres repères que ceux qui se trouvaient dans sa proximité immédiate. On te connaît dans tes plus petits dé-tails, ô montagne ; tu es comme une femme avec qui on a longtemps couché ; il n’y a pas une tache, pas le moindre dé-faut, pas le moindre grain de beauté sur ta peau qu’on n’ait du moins touché une fois avec les lèvres ou avec les doigts. « Voilà comment tu es pour moi, se disait-il ; on peut souffler la lumière, je n’ai pas besoin de chandelle. Je vais suivre l’arête jusqu’au pied des rochers de Vire, et puis, par le cou-loir j’arriverai au Grand-Dessus. Là on est en domination. Et, même si Satan s’en mêlait, il n’empêchera pas que le soleil

– 53 – ne me fasse visite ; je leur en rapporterai, à ceux d’en bas, un peu dans mes poches ; je leur dirai : « Vous voyez bien qu’il existe toujours ! » parce qu’ils vont finir par en douter… Je leur rapporterai le soleil dans mes poches et une chèvre sur mon dos. »

C’est le temps, en effet, où les chamois, des gazons sus-pendus où ils passent l’été, descendent dans les basses combes où ils grattent la neige avec leurs petits sabots tran-chants pour trouver la mousse qu’il y a dessous. Ils descen-dent ainsi jusque dans les forêts, et quelquefois jusqu’aux fe-nils où ils mangent le foin qui dépasse au dehors par l’intervalle entre les poutres. Métrailler s’était donc assuré une fois de plus que les six cartouches de son magasin étaient bien en place et il en avait une septième dans le ca-non de son fusil ; l’affaire n’étant plus maintenant que d’attendre que la vue se fût un peu élargie, comme il pensait bien que ce serait le cas quand il aurait gagné encore plus en hauteur.

Il avait maintenant laissé l’arête sur sa gauche, se glis-sant dans le bas de son exhaussement. Entraînée par son propre poids, la neige n’avait guère tenu dans le haut des éboulis faits de menu gravier et de cailloux de petite gros-seur que Métrailler s’était mis à longer et qui par place étaient à nu, quoique durcis et agglomérés par la gelée. Il avançait toujours sans trop de peine ; alors, en même temps que lui, une sorte de chambre ronde de demi-clarté s’avançait, au milieu de laquelle il se déplaçait et elle se dé-plaçait d’un même mouvement. Comme il avait fait halte, le bruit qu’il faisait avec ses semelles et son souffle s’était tu subitement ; et, dominant la secrète étendue, il l’avait imagi-née et vue en esprit, qui venait seulement à lui par son si-

– 54 – lence et où il n’entendait plus que le bruit de son cœur. Elle venait, il écoutait ; il y avait seulement sous sa vareuse de gros drap brun ces coups réguliers qui étaient derrière ses côtes pareils aux battements d’une montre. Rien d’autre qui fût en vie et aussi bien derrière lui que devant lui et à sa droite qu’à sa gauche, si loin qu’il pût imaginer ; et la voix se faisait entendre de nouveau : « Retourne d’où tu es venu, Métrailler. Si tu glisses, il n’y aura personne pour te porter secours ; si tu te perds, qui t’entendra ? Si tu te cassais la jambe, qu’est-ce que tu ferais, Métrailler ? Il suffit d’un faux mouvement, Métrailler ; il y a de la glace sur les pierres. » Mais lui il secouait la tête, étant reparti, pour dire non ; ayant gagné tout au travers des éboulis le pied de la paroi où se trouve le couloir qui mène au Grand-Dessus.

La montée dans le couloir fut longue et difficile. Il creu-sait avec la pointe de son soulier des trous dans la neige ge-lée et par ces trous, de l’un à l’autre, comme à des degrés, se soulevait d’en bas, tandis qu’il se tenait avec les doigts dans la croûte dure comme aux barreaux d’une échelle.

Il se disait toujours : « Là-haut il y a le soleil. » Et, en ef-fet, il semblait bien que le soleil dût bientôt se montrer, parce qu’il se faisait au-dessus de Métrailler un amincisse-ment dans les nuées comme quand la trame d’un linge est usée, et, de l’autre côté de la crête, une coloration rousse avait commencé à paraître, vers quoi Métrailler levait la tête, se disant : « Et Tissières verra bien, et eux, les autres, ver-ront bien ! » s’enorgueillissant à présent de sa solitude. De sorte qu’il avait fini par arriver au Grand-Dessus. C’est une espèce de plate-forme qui se détache de l’arête et culmine. Par le beau temps, la vue porte de là à plus de cent kilo-mètres de tous les côtés. On ne voyait rien, mais Métrailler

– 55 – ne cherchait pas à rien voir. Où il tenait son regard tourné, c’était vers en haut. Il s’était assis sur la neige gelée et levait la tête du côté d’une fenêtre qui venait d’être percée dans la voûte amincie du brouillard un peu au-dessus de lui vers le sud, de l’autre côté d’une grande chaîne qu’on commençait à deviner. Et c’est là qu’enfin, en effet, il était paru, le soleil, ou ce qui aurait pu être le soleil, mais alors on a vu Métrailler qui reculait.

Car c’était une boule rouge et les rochers autour de vous étaient tout rouges ; et le soleil ne se montrait pas, mais c’était comme si on le montrait ; le soleil ne se soulevait pas de lui-même, on le soulève : échevelé, et tout enrubanné, tout enserpenté de nuées qui étaient elles-mêmes rouges comme des caillots de sang.

Tout à fait pareil à une tête coupée autour de quoi la barbe et les cheveux pendraient, encore fumants ; – et déjà le brouillard et l’obscurité avaient repris la place qu’il avait oc-cupée.

 

Vers les quatre heures, le père Métrailler était sorti de chez lui : « Est-ce qu’il fait jour encore ? Eh ! vous autres, dites-moi… »

— Eh ! vous autres, vous qui voyez. Parce qu’il est parti ce matin. Et il n’est pas rentré encore.

Il tâtait autour de lui le sol avec son bâton ferré.

 

– 56 –

— Il n’a point fait de bruit, disait-il, il est sorti pieds nus de la maison. Et à présent où est-ce qu’il est ?

Il disait :

— Eh ! vous autres.

Car il était seul encore dans la rue, mais on venait, car il parlait haut et fort ; on venait, on lui parlait, et il disait : « Toi, qui es-tu ? » et c’était Follonnier qui disait : « Placide Follonnier » ; puis Lamon qui disait : « Érasme Lamon », puis d’autres, des hommes, des femmes, et la vieille Brigitte en-core.

Follonnier avait pris la parole :

— Ne vous en faites pas, sûrement qu’il va revenir. Vous comprenez, il devait avoir des démangeaisons dans les jambes à force de rester tranquille. C’est pas fait pour des garçons comme lui, la tranquillité. Il aura été faire un tour dans la montagne, du côté des chèvres, avec Tissières.

Mais quelqu’un, à ce moment-là :

— Il n’est pas avec Tissières.

— Comment le sais-tu ?

— Vous n’avez qu’à aller le lui demander, à Tissières ; il n’a pas bougé de chez lui.

 

– 57 –

— Alors il faut vite aller chercher Cyprien, disait le père Métrailler… Ah ! disait-il, je ne vous vois pas, je vous vois tout pâles, vous êtes seulement comme vos ombres qui se tiendraient debout ; ou bien si c’est le mauvais jour…

— C’est le mauvais jour et puis la nuit vient déjà ; vous savez bien qu’elle vient tôt, le ciel est couvert.

Mais, lui, tournait de tout côté ses yeux déteints bordés de rouge, ses yeux comme des œufs de caille, c’est-à-dire gris et vaguement teintés de bleu.

Cependant que Tissières était arrivé, lui aussi, et disait :

— J’ai pas voulu aller avec lui, je lui ai dit : « C’est pas prudent », mais il n’a pas voulu m’écouter…

Alors les larmes s’étaient mises à couler des yeux du vieux Métrailler, bien qu’il les gardât grands ouverts, et il ne faisait pas bouger ses paupières qui étaient devenues seule-ment plus rouges.

Puis il se porte en avant, faisant des trous dans la neige avec son bâton et on lui courait après ; on lui disait : « Où al-lez-vous ? » il disait : « Je vais le chercher. » On le retenait par le bras, il se débattait : « Allez-vous le laisser périr ? »

— On ne peut pas aller le chercher, il va faire nuit.

— Eh bien, allumez les feux.

— Il y a du brouillard.

– 58 –

— Eh bien, il faut sonner la cloche, il faut tirer des coups de fusil ; il se dirigera d’après le son. Tissières, va prendre ton fusil.

Le village avait été mis sens dessus dessous, parce que Tissières va prendre son fusil d’ordonnance et des car-touches à blanc. Il tirait en l’air.

De temps en temps, il lâchait un coup de feu, l’arme tournée vers le ciel qui était si bas qu’on aurait dit que Tis-sières allait le toucher avec le bout de son fusil.

Pendant ce temps, les maisons se vidaient une à une, laissant couler sur les perrons et jusque dans les ruelles leur contenu de femmes et d’enfants, qui demandaient : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

— C’est Métrailler qui est perdu.

Il allait faire nuit, les lampes s’allumaient dans les cui-sines, et des hommes étaient survenus, tenant à la main leur falot-tempête, qui a une anse comme un panier ; de ceux dont on se sert dans les écuries pleines de paille ou dans les granges pleines de foin ; c’est pourquoi il convient que la flamme en soit protégée. C’est pourquoi elle est entourée d’un globe de verre épais, lequel est entouré à son tour d’une armature de fil de fer qui le tient à l’abri des chocs.

Les falots faisaient un peu au-dessus de terre des points rouges qui bougeaient à peine comme les gouttelettes d’une pluie arrêtée en route.

 

– 59 –

Et ceux qui les portaient disaient aussi : « Qu’est-ce qu’il y a ? » pendant que Tissières lâchait encore un coup de feu ; après quoi tout le monde faisait silence, pour écouter s’il n’allait pas y avoir de réponse ; quelque part, dans la mon-tagne, au delà de ce mur de brume, à quoi la nuit qui venait allait ajouter comme un second mur.

Un coup de feu, et ils écoutent et il y a un coup de feu à votre gauche ; ils écoutent encore, il y a au bout d’un mo-ment un deuxième coup de feu à votre droite, puis trois ou quatre coups de feu de suite, mais sourds, mous, ralentis, qui ne vous parvenaient plus que tout juste, et qui se terminaient par une espèce de soupir, c’est tout.

Alors on a vu le vieux Métrailler s’agiter de nouveau ; et il est parti droit devant lui.

Il n’y avait plus eu qu’à le suivre.

Ils inclinaient leurs falots-tempête pour tâcher de lire dans la neige les places où Cyprien avait passé, écrivant dans la neige bout à bout des lettres qui faisaient des mots, des mots qui faisaient des phrases comme sur les télé-grammes ; ils se démenaient en désordre sans trop savoir ce qu’ils allaient faire, quand ils ont entendu tout à coup der-rière eux le son d’un cornet.

On vit que c’était Jean Antide qui venait ; il soufflait dans son cornet de cuivre qui avait un bout de corne.

C’est le cornet des bergers des chèvres et il faut qu’on l’entende de loin quand le berger de grand matin va de mai-

– 60 – son en maison, recueillant une à une les bêtes de son trou-peau ; il faut qu’on l’entende de loin aussi le soir, quand il rentre, de manière que les femmes puissent venir chercher leurs chèvres sans le faire attendre.

Jean Antide avait été berger des chèvres ; alors il souffle dans son cornet et rit.

Le beau-frère d’Isabelle, faisant voir ses dents blanches qui brillaient dans la nuit à cause de sa figure brune :

— Écoutez, si vous voulez, j’irai devant et je soufflerai dans mon cornet. Parce qu’il en connaît bien le son, Métrail-ler, si toutefois il est perdu. Je souffle de temps en temps un coup, ça va bien, et même je peux faire deux notes quand je veux.

Il a fait ses deux notes grâce à un changement dans la position de la langue et le cuivre brillait à la clarté des falots-tempête qu’on soulevait pour le mieux voir.

— Et ça porte plus loin que tes coups de fusil, Tissières, et on distingue mieux aussi d’où le son vient ; c’est plus pro-longé, c’est doux ; tandis que toi, avec ton fusil, tu sautes à tous les bouts de la montagne, tu es partout et nulle part.

On avait rattrapé le père Métrailler, on l’avait pris par le bras, Jean Antide allait devant ; ils étaient une douzaine. Les femmes disaient : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Elles avaient fait rentrer les enfants, puis, étant ressorties et ayant refermé derrière elles la porte de la maison, elles regardaient de loin

 

– 61 – ces points de feu qui allaient s’éloignant, ces gouttes roses, qui ont pâli en s’étalant comme de l’encre sur un buvard.

Drôle de temps ! Ce n’est pas seulement qu’il fasse nuit ; c’est que l’air n’est plus de l’air. L’air est grenu comme de la cendre, il est opaque comme du sable.

Lui soufflait tantôt une note, tantôt deux notes. On te-nait le père Métrailler par le bras.

Il continuait à ne faire aucun vent, de sorte que les traces du matin n’étaient nullement effacées. Ils s’étaient dit : « Il faut les suivre aussi longtemps qu’on pourra, parce que, lui-même, sûrement il devra les suivre au retour », bien qu’ils pensassent pour la plupart qu’il lui était sûrement arri-vé un malheur sans quoi il aurait déjà été là. Et le vieux Mé-trailler leur disait : « Êtes-vous bien sûrs qu’on soit sur ses traces ? – Pardieu ! » disait-on. On voyait leurs bouches fu-mer quand ils s’inclinaient sur leurs lanternes, à cause du grand froid qu’il faisait et toujours aucun vent ; et, penchant leurs lanternes, ils n’avaient qu’à les porter un peu de côté pour rendre les traces encore plus visibles parce que le creux s’en remplissait d’ombre ; c’est pourquoi ils disaient : « On ne peut pas s’y tromper. »

Mais Métrailler disait à Jean Antide : « Fais une note » ; et il se passait un petit moment et il disait à Jean Antide : « Fais deux notes ».

Ainsi Cyprien était appelé comme la grive par l’appeau, mais c’était un appeau qui portait à grande distance, bien plus loin que la voix de l’homme, – eux qui s’arrêtaient, et

– 62 – prêtaient l’oreille, puis repartaient, faisant ensemble dans la neige un bruit comme quand on casse une vitre, puis il y avait un bruit d’enfoncement comme le « han ! » que pousse le bûcheron quand il abat sa hache sur un tronc.

Ils ont marché ainsi une bonne demi-heure, ils commen-çaient à se décourager. Même, si le père Métrailler n’avait pas été là qui les houspillait à aller quand même, disant tout le temps à Jean Antide : « Souffle ! » et puis de nouveau : « Souffle ! » et Antide soufflait, ils fussent sûrement pour finir revenus sur leurs pas. Mais Antide soufflait toujours ; c’est ainsi qu’ils étaient arrivés jusque sur l’arête, hésitant à s’y engager, quand Antide a soufflé une nouvelle fois.

Et tous, arrêtés là-haut, ils se retenaient de respirer ; ils ont dû attendre aussi que leur cœur eût cessé de battre et il leur a fallu du temps à cause de ses battements durs, comme des coups de pied dans une porte, et qui ne voulaient pas cesser.

Ils écoutent, mais il n’y a rien.

Ils écoutent encore, il n’y a rien que ce bruit au-dedans de vous qui va mourant et laisse venir à sa suite l’immense silence qui est sur le monde comme si le monde n’était plus ; comme si on n’était plus au monde, comme si on était sus-pendu bien au-dessus de la terre dans le vide où les astres en tournant sont silencieux.

Ils écoutent, il n’y avait rien, toujours rien ; mais tout à coup c’est le vieux Métrailler qui avait levé le bras à hauteur

 

– 63 – de son oreille et avait pris le pavillon de son oreille dans sa main. Puis : « C’est lui, c’est lui !… vous entendez ? »

On n’osait pas le contredire ; on n’osait même rien dire.

Et tous ils faisaient silence encore une fois, puis on n’a pas su si c’était de joie ou parce qu’il pleurait, et peut-être qu’il pleurait de joie, mais il y avait des larmes dans la voix du vieux :

— Écoutez ! Écoutez, il appelle.

— Où ça ?

— Là, dans le fond. Où est-ce qu’on est ?

— On est monté, on est sur l’arête.

— Eh bien, là, dans le fond, à main droite… Vous n’entendez pas ? ah ! a-t-il dit, c’est que vous y voyez et que jamais tout ne nous est donné à la fois ; vous, vous avez vos yeux, mais, moi, j’ai mes oreilles.

On lui disait :

— Mais alors taisez-vous !

Et il s’était tu ; et eux alors, l’un après l’autre, avaient commencé à entendre des appels qui venaient d’en bas et de tout à fait au fond de la gorge ; faibles, incertains, qui s’étaient tellement usés en route qu’ils étaient comme sans poids et sans force dans l’air.

– 64 –

— Souffle ! Souffle deux fois !

Jean Antide a soufflé dans sa corne.

— Souffle encore et souffle plus fort, qu’il sache bien qu’on est là.

Maintenant les appels devenaient plus distincts, parce qu’on devait s’être rapproché, on s’était avancé vers eux, on devait chercher à les rejoindre.

Mais, eux, qu’est-ce qu’il leur fallait faire ? C’est Tis-sières qui a dit :

— Il faut aller à sa rencontre. Je m’en charge. Antide viendra avec moi. Prêtez-moi une lanterne, et, toi, Antide, prends la lanterne, et puis on va descendre.

On lui disait :

— Est-ce prudent ?

— Laissez-moi faire, disait-il ; le pays, ça me connaît.

Ils avaient fait asseoir le père Métrailler dans la neige, regardant au-dessous d’eux les deux lumières des lanternes qui s’élargissaient vite et se sont tellement élargies qu’elles ont fini de nouveau par ne plus être ; mais il y avait le son du cornet et il y avait cette voix là-bas qui lui répondait ; et le son du cornet et la voix avaient dû pour finir se rejoindre, parce qu’à présent on n’entendait plus ni la voix, ni le cor-net…

– 65 –

Ils durent le porter, ou presque, pour le ramener au vil-lage. Ils éclairent devant Métrailler le jeune la place où il de-vait poser le pied, parce que c’est à peine s’il se tenait de-bout. Il chancelait comme un qui a trop bu. Il avait la figure blanche ; son passe-montagne arraché lui pendait dans la nuque. Il n’avait plus son fusil, il n’avait plus de chapeau. Il ne disait rien. Aux questions qu’on lui avait posées, il avait répondu par des signes et tout juste ; de sorte que Tissières et Antide lui avaient passé le bras autour des épaules et lui-même avait jeté les siens autour de leur cou.

Heureusement qu’on était à la descente, heureusement que la neige était dure.

Et il y avait le vieux Métrailler qui disait :

— Comment est-il ? Est-il abîmé ?

— Bien sûr que non.

— Alors pourquoi est-ce qu’il ne parle pas ?

— C’est la fatigue.

Et le père Métrailler disait :

— Cyprien, c’est vrai que tu es là ? Est-ce vrai que tu n’es pas blessé ? Pourquoi est-ce qu’il ne répond pas ? Lais-sez-moi que je le touche.

 

– 66 –