Si le soleil ne revenait pas

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 7 sur 13

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Si le soleil ne revenait pas

Chapitre VII

 

 

« Je plante un clou ; ça en fait quinze. » C’était de nou-veau un dimanche ; Follonnier s’était dit : « C’est demain qu’on doit descendre chez le notaire ; il faut que j’aille voir chez Arlettaz si c’est toujours entendu. »

La maison d’Arlettaz autrefois était une des plus jolies du village. Il avait de l’argent, en ce temps-là, et il avait aussi une fille qui venait bien, en ce temps-là, ce qui faisait qu’Arlettaz était content. Il avait fait repeindre les contre-vents de sa maison ; et puis, quand Adrienne avait eu dix-sept ans, avait fait remettre à neuf la cuisine. Des rideaux blancs bien propres et bien repassés tenus relevés par des embrasses rouges pendaient à toutes les fenêtres ; et, tout le long du jour, la cheminée en haut du toit fumait gaiement son joli bleu qui se hâtait, le long des pentes, d’aller rejoindre le bleu du ciel.

« Aujourd’hui c’est différent », pense Follonnier, en le-vant la tête vers les contrevents qui ne tiennent plus, et les vitres au premier étage sont cassées. C’est là qu’elle était ; à présent, elle n’y est plus : tout change. On n’avait même pas ouvert le chemin sur le côté de la maison ; il fallait passer par-dessus un gros tas de neige où des traces de pas avaient fini par faire une espèce de sentier. « Les choses changent », c’est ce que pensait Follonnier. Il heurte ; on ne répond pas, il s’y attendait ; si bien qu’après avoir heurté encore une fois, comme par acquit de conscience, il avait pesé sur la poignée

– 118 – sans plus de façons. En effet, Arlettaz était là. On ne l’a pas distingué tout de suite à cause de l’obscurité, mais ensuite on a vu la tache plus claire de sa figure se tourner lentement vers vous, et qu’il était assis devant une bouteille de goutte et un verre, à une grande table couverte de toute espèce d’ustensiles de cuisine et d’écuelles sales, son chapeau sur la tête ; car le feu était éteint.

Il faut croire que Follonnier avait l’habitude des lieux. Il s’est simplement avancé jusqu’à la hauteur d’Arlettaz :

— Ben, je vois que tu n’es pas prêt. Oh ! c’est pas pres-sant, a-t-il dit.

Il s’est assis en face d’Arlettaz, de l’autre côté de la table ; il a relevé le col de sa veste, en disant : « Il ne fait pas chaud, chez toi » ; puis :

— Tu sais que c’est demain.

Alors Arlettaz a dit :

— Quoi ?

— Demain qu’on va chez le notaire ; il nous attend. J’ai le papier.

— Ah !

— Tu ne veux pas venir ?

— Que si, dit Arlettaz, j’ai plus rien.

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— Et les 100 francs, qu’en as-tu fait ?

Arlettaz montre la bouteille.

— Alors on avait dit 1.000 francs ; tu m’en as avancé 100 ; tu ne vas plus me donner que 900 francs, voleur !

— 900, dit Follonnier, 900 sur la table.

— Voleur !

— 900 en billets de banque ou en écus, comme tu vou-dras.

— Voleur !

— Je vois que tu n’es pas de bonne humeur, ce matin… Mais, si on descend, c’est ce que je voulais te dire, il fau-drait… Il faudrait, puisqu’on descend, que tu t’arranges un peu. Il faudrait te raser. Et puis Lamon a une tondeuse…

— À quoi ça sert ?

— Bien sûr, ça ne sert à rien, mais enfin il y a le monde.

— Je me fous du monde.

— Comme tu voudras.

 

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Arlettaz a rempli à nouveau son verre de goutte, sans même penser à en offrir à Follonnier, ce qui est une grande impolitesse ; et Follonnier :

— Alors, c’est en règle ? je passe te prendre demain ma-tin de bonne heure.

Seulement Arlettaz ne semble pas avoir entendu ; il est de nouveau dans les nuages ; il regarde devant lui du milieu de sa grosse barbe où ses oreilles ont disparu :

— J’ai retrouvé sa lettre ; tu te souviens ? je te l’avais montrée. Elle l’avait mise à la poste à Martigny…

Il fouille dans la poche de sa veste et finit par en sortir une feuille de papier pliée en quatre, toute coupée aux angles : « J’avais pas compris », disait-il.

— Tu te souviens, j’avais été la chercher chez sa cousine à Sion et elle n’y était plus. Eh bien, c’est quelque chose comme cinq mois après qu’elle me l’a écrite, cette lettre. Pourquoi est-ce qu’elle me l’a écrite ? Qu’est-ce que ça vou-lait dire ?

Il avait relu : Mon cher père. Je vais bien, j’ai une bonne place. Je vous écris pour vous dire de ne pas vous inquiéter de moi. Je vous donnerai bientôt plus longuement de mes nouvelles.

— Bête ! disait-il, j’avais pas compris. Une belle fille : qu’est-ce qu’on peut en faire, d’une belle fille ?… Ah ! dit-il tout à coup, il vaut mieux dans ces conditions qu’elle dispa-raisse. Et tout, dit-il, et toi, et moi…

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— Et ça.

Il montrait les murs et par les fenêtres les choses du de-hors qu’on pouvait voir ; il a vidé son verre d’un coup, il hausse les épaules.

— Ça ne fait rien, disait Follonnier, je viens te prendre demain matin. Ce sera quand même pour toi une bonne oc-casion de voir si tu ne la trouveras pas peut-être, cette fois-ci. Si tu veux, on ira la chercher ensemble, en sortant de chez le notaire…

Arlettaz ne disait ni oui ni non. Ce qui n’empêche pas que le lendemain, au petit jour, les deux hommes s’étaient mis en route.

À mesure qu’il faisait plus clair, l’accoutrement d’Arlettaz étonnait davantage par le contraste qu’il offrait avec la pureté et la netteté de la neige qui en marquait vive-ment le détail et le contour. C’était effrangé, ça ne tenait plus ; c’étaient deux vestes, l’une brune, l’autre noire, qu’il avait passées l’une par-dessus l’autre et celle de dessus était plus courte que celle de dessous. C’était un pantalon déchiré aux genoux et un chapeau sans couleur qui tenait à peine sur sa tête, tellement ses cheveux étaient épais ; tandis qu’il s’était noué en guise de col un bas de femme autour du cou. Il marchait difficilement, ayant les pieds pris dans de vieux souliers presque aussi larges qu’ils étaient longs, couleur de pierre, lourds comme la pierre, durs comme la pierre, de sorte qu’il les traînait après lui, n’ayant pas la force de les soulever. Mais qu’est-ce que ça fait ? et à quoi ça peut-il ser-vir d’être bien mis, puisque tout va s’en aller, toi aussi, moi aussi, et puis elle ; mais enfin la consolation est qu’on s’en

– 122 – ira ensemble, elle et moi, au même moment, tout d’un coup ; – c’est ce qu’il se disait en hochant la tête, les mains dans les poches, son bâton sous le bras. Ils étaient arrivés à Saint-Martin-d’En-Bas ; on leur disait : « Où allez-vous ? – On va faire un tour. » Et Arlettaz avait déjà soif et aurait bien voulu s’arrêter à l’auberge, « juste le temps de boire un verre », di-sait-il, mais Follonnier : « Pas de ça ! pas avant qu’on soit al-lé chez le notaire. Il faut que tu voies clair pour signer. Si tu es sage, c’est moi qui te paye à boire à Sion une fois qu’on aura fini nos affaires. » Arlettaz s’était arrêté devant l’auberge ; il y avait des enfants qui se moquaient de lui ; ils criaient : « Eh ! le moustachu ! » en éclatant de rire ; « eh ! la barbichette ! » puis, comme Follonnier se tournait vers eux, ils se sont dispersés en tout sens, à grand bruit, comme un vol de moineaux.

Arlettaz avait fini par céder, Follonnier l’ayant précédé sur le chemin où ils ont rencontré un peu plus bas un camion qui les a amenés jusqu’à la ville.

Là ils avaient été chez le notaire. Arlettaz ne disait plus rien.

On l’avait fait asseoir à côté du pupitre où le notaire, l’acte en mains, s’était mis à en lire l’énoncé de derrière ses lunettes, s’arrêtant longuement sur la somme à payer : « Mille, nous avons dit mille. » Arlettaz n’avait pas bronché. Il avait dit seulement : « J’aimerais qu’on me paye en petits billets. – Oh ! on nous fera bien de la monnaie, avait dit Fol-lonnier. – Des billets de cinquante francs et de vingt francs ? Je vais envoyer mon commis faire le change. Vous êtes d’accord ? Voulez-vous signer ? »

 

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Ils avaient signé l’un et l’autre.

Il n’y avait pas beaucoup de monde dans les rues. Ils avaient bu, ils avaient mangé. Puis voilà que Follonnier avait dit : « À présent, veux-tu qu’on aille la chercher ? Où est-ce qu’on va d’abord ? » Arlettaz ne savait plus. Il disait : « J’ai déjà été partout et il y a bien sa cousine, mais elle rit quand elle me voit. » Il disait : « Allons dans la rue. » Puis il a dit : « C’est moi qui paye à présent ; allons la chercher dans les cafés, parce qu’il y a les sommelières. » Ils avaient été dans les cafés et Arlettaz disait aux servantes : « D’où êtes-vous ? » Elles disaient : « Est-ce que ça vous regarde ? – Oh ! disait-il, c’est que j’ai ma fille qui est, je crois bien, dans le métier. – Comment s’appelle-t-elle ? – Adrienne Arlettaz. – On ne connaît pas. – Une grande fille, oh ! plus grande que vous, disait Arlettaz, et plus forte ; oh ! disait Arlettaz, et puis bien plus belle que vous… – Espèce de malhonnête ! » Mais lui ne riait pas : « Vingt-deux ans, elle aura justement vingt-deux ans à la fin du mois… Si vous voulez voir son por-trait ? » Il tirait de son porte-monnaie une pièce de cinq francs : « Hein ? disait-il, vous voyez, c’est le gouvernement ; des cheveux qui faisaient trois fois le tour de la tête, et grande et forte, je vous dis, et de beau port… Vous ne l’avez pas vue ? » Et, de ces filles, les unes riaient, les autres se dé-tournaient en haussant les épaules ; mais, lui, était de plus en plus dans la fumée du vin, tandis qu’il cherchait dans toutes ses poches avec ses mains noires sa pipe, ne la trouvait pas, l’oubliait ; puis se fâchait contre sa pipe qu’il se mettait à chercher de nouveau ; heureusement que Follonnier était de bonne humeur et veillait sur lui, faisant la monnaie à sa place ; et, vers les deux heures, l’avait pris par le bras.

 

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Ils avaient eu de la chance. Ils avaient eu d’abord l’occasion d’une camionnette qui les avait menés jusqu’au pied de la montagne, de l’autre côté de la vallée ; là, celle d’une autre voiture qui montait jusqu’à mi-chemin de Saint-Martin-d’En-Bas ; ils n’allaient plus avoir qu’un peu plus d’une heure de marche ; et Follonnier tenait toujours Arlettaz par le bras, tantôt le tirant en avant, tantôt l’empêchant d’aller de côté, parce qu’il n’était plus bien solide sur ses jambes. Et Arlettaz parlait, il parlait tout le temps. Se déso-lait au sujet de son champ, se reprochait de l’avoir vendu, puis n’y pensait plus, pensant à sa fille ; puis, s’adressant aux sapins qui bordaient la route, il leur disait : « Je suis seul. » Puis c’était aux corbeaux qu’il tenait un discours, il leur di-sait : « Je suis tout seul dans la vie. » Et maintenant on ne savait plus à qui il s’adressait, parce que les corbeaux étaient rentrés dans l’épaisseur des bois. « Oh ! c’est pas gai, disait-il, mais heureusement que ça tire à sa fin. Bonjour, disait-il, ou bien si c’est bonne nuit. Bonjour les lampes ! »

Car elles venaient d’apparaître dans le lointain aux fe-nêtres de Saint-Martin-d’En-Bas : « Et qui êtes-vous ? disait-il mais vous vous éteindrez bientôt, voilà tout, toutes, c’est comme ça. »

— Tais-toi, disait Follonnier, on arrive.

— Voleur ! disait Arlettaz.

Et puis :

— Hein ? si c’était possible, elle serait là, et pas toi, tu es trop laid, tu es trop gros, tu es mal mis. Dis, si elle revenait !

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J’aurais été la chercher ; elle aurait fait une moitié du che-min, moi, j’aurais fait l’autre moitié ; et on voit de loin que c’est elle rien qu’à sa façon de tenir la tête.

— On y est, disait Follonnier.

Arlettaz s’est mis à pleurer ; il a ôté le bas de femme qui lui entourait le cou.

Il riait parce qu’il avait vu la lumière de l’auberge ; il s’était remis à pleurer. Et, de devant la porte, il appelait le monde (vers les cinq heures du soir, à Saint-Martin-d’En-Bas) ; disant : « Venez ! venez tous, c’est moi qui paye. J’ai de l’argent, j’en ai trop. Car combien de temps ça va-t-il du-rer, eh ! Follonnier, où es-tu ? Voyez-vous, c’est un voleur… Mon champ des Empeyres, eh bien, disait-il, c’était un beau champ… »

On l’avait fait entrer. « Qui est-ce qui dira le contraire ? le plus beau champ du pays, une pose, et d’un seul tenant, en belle exposition, juste à la sortie du village ; une pose de bon seigle hâtif : eh bien ! savez-vous ce qu’il m’en a donné ? Vo-leur, où es-tu ? »

On accourait ; il a dit :

— Entrons, c’est moi qui paye. Eh ! Follonnier…

Mais il n’y avait plus de Follonnier, ce qui l’avait fait rire.

 

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Et, pour vous donner confiance, voilà qu’il tirait de sa poche tous les billets qui y étaient, près de neuf cents francs en petites coupures, ce qui faisait beaucoup de morceaux de papier. Il les tenait à la poignée :

— Hardi, disait-il, allons-y ; il n’y a plus que quinze jours. Vous êtes combien ? comptez-vous !… Eh ! patron, dix litres…

Aux environs de minuit, le patron qui était en train de fermer son établissement avait été à l’écurie ; et là, donnant un coup de pied dans les jambes de la vache, donnant un autre coup de pied dans le ventre du mulet, il avait fait une petite place à Arlettaz entre la vache et le mulet.

 

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